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jeudi 6 juin 2019

De quoi le Populisme est-il le Non ?


Ce n’est pas sur ce qu’ils voient, mais sur ce qu’ils ne voient pas qu’il faut juger les hommes. Paul Valéry 


Un spectre hante les élites de nos sociétés en crise : le spectre d'un populisme qui n'est rien d'autre qu'une puissance populaire et destituante, dynamisée par l'idéal communautaire, qui remet en question les tenants d'un pouvoir technocratique fondé sur l'individualisme et l'économisme. A l’occasion du mouvement des Gilets Jaunes comme à celle des élections européennes qui viennent d’avoir lieu, le concept de populisme a saturé l’espace publique, chacun projetant sur ce signifiant un sens correspondant à sa position dans cet espace. Une position définie par l’abscisse de ses intérêts et l’ordonnée de ses représentations. 

La prolifération de ce concept et sa polysémie nous disent quelques choses de l’évolution des mentalités. Mais quoi ? De quoi le populisme est-il le nom ? Pour répondre à cette question, nous nous référons, comme nous l'avons déjà fait, aux analyses de Michel Maffesoli qui, depuis plusieurs décennies, décrypte avec beaucoup d’acuité et d’intuition les mutations de la conscience collective. A contre-courant de la doxa dominante et du conformisme académique, son œuvre rend compte de l’esprit du temps et de son évolution. Par-delà les sempiternelles analyses convenues (sociologiques, politiques et économiques), son approche qualitative s'intéresse à l'imaginaire, aux valeurs et à la dynamique culturelle qui animent cette révolte populaire qualifiée de populisme par les dominants pour mieux la disqualifier.

Après avoir rapidement présenté le travail de Michel Maffesoli, nous proposerons un de ces derniers articles où il évoque l’abime existant entre des élites, fossilisées dans les références d'une modernité technocratique en déliquescence, et la vitalité créatrice d'une puissance populaire animée par les valeurs émergentes de la postmodernité. C'est ainsi qu'il analyse "le changement de paradigme en cours dont les soulèvements actuels sont les signes avant-coureurs". Ce changement de paradigme est celui qui évolue d'une pensée abstraite et mécanique propre à la modernité à cette sagesse vivante et organique que serait une "écosophie".

Nous aimerions que ce texte soit l’occasion pour les lecteurs de s'intéresser plus avant à une pensée à la fois érudite et inspirée qui permet de mieux saisir la dynamique évolutionnaire de nos sociétés. Pour explorer cette pensée, nous proposons dans la rubrique Ressources un certain nombre de liens qui permettent de s'y sensibiliser en lisant notamment quelques textes récents où Michel Maffesoli décrypte l'actualité avec bonheur et profondeur.

L’Idéal Communautaire 

Michel Maffesoli, penseur de la postmodernité

Dans un article publié récemment dans Marianne et intitulé Maffesoli et tribus jaunes, Brice Perrier résume la démarche du sociologue, professeur émérite à la Sorbonne et membre de l’Institut universitaire de France, à l’occasion de la réédition de son célèbre ouvrage "Le Temps des tribus. Le déclin de l'individualisme dans les sociétés postmodernes " :

« Michel Maffesoli est le théoricien de la Postmodernité, cette époque qui aurait succédé à trois siècles d'une Modernité cartésienne fondée sur le rationalisme, l'individualisme et la croyance dans le progrès. En penseur du postmoderne, il observe que depuis les années 1950 la raison cède le pas face à l'émotion, mais aussi que les promesses de lendemains qui chantent ne satisfont plus un désir de profiter de l'instant présent. La population le vivant au quotidien, les institutions, bâties sur les valeurs modernes, n'apparaissent plus adapté à ses besoins. D'où ce déphasage entre le pouvoir et la puissance que Maffesoli voit se manifester par une sécession entre le peuple et les élites encore instituées. »

Issue d'une méthode à la fois phénoménologique et participative qui concilie intuition et rationalité au sein d'une "raison sensible" dont il a fait l'éloge dans un de ces ouvrages, cette sociologie de l'imaginaire et du quotidien permet d'être en phase avec l'émergence qualitative d'un phénomène social, irréductible à ses aspects objectifs et quantifiables. "La sociologie de Michel Maffesoli est descriptive et non pas prescriptive et en ce sens il ne développe ni attitude critique, ni discours politique. Il constate les invariants qui structurent l'imaginaire contemporain." (Site de M. Maffesoli). 

Cette approche descriptive et qualitative a souvent été mal comprise et mal reçue par une sociologie académique, encore imprégnée d'un esprit scientiste et positiviste, qui transpose à la conscience et au social les méthodes d'objectivation et de quantification des sciences dures, en laissant échapper l'essentiel c'est à dire ce que l'esprit humain a d'irréductible. L'approche originale de Maffesoli lui fait écrire dans le texte que nous vous proposons ci-dessous: « En rappelant les formes élémentaires de la solidarité, le phénomène multiforme des soulèvements est une tentative de réaménager le monde spirituel qu’est tout être-ensemble… la solidarité humaine prime toutes choses, et en particulier l’économie, qui est l’alpha et l’oméga de la bien-pensance moderne. »

Le Nous postmoderne

A l'origine d'une insurrection des consciences contre le fétichisme de l'abstraction, ce réaménagement spirituel passe, pour le meilleur et pour le pire, par la résurgence de l'idéal communautaire. Cet idéal peut s'exprimer aussi bien par l'émergence de mouvements populaires comme celui des Gilets Jaunes que par une pensée des Communs telle qu'elle s'expérimente dans les Zad, aussi bien par la reviviscence du sentiment d’appartenance à une collectivité (locale et/ou nationale) que par la sauvegarde écologique d'un milieu naturel où "le lieu fait lien".  

A partir de cette perspective nouvelle, une question se pose : de quoi le populisme est-il le Non ?  Il est le Non à la spirale infernale d’une civilisation inhumaine fondée sur le fétichisme de l’abstraction et de la marchandise. Non à la fragmentation des connaissances et l’atomisation des consciences. Non à une technolâtrie animée par des fantasmes infantiles d’omniscience et d’omnipotence. Non à la réduction de la vie à la survie économique.

Si l'énergie insurrectionnelle et destituante de ce Non possède une charge explosive, celle-ci peut aussi  être canalisée par un "Nous" qui intègre et transcende les individualités dans des formes de sensibilité et d'intelligence collectives. Ce "Nous" postmoderne n'est pas une simple régression au stade archaïque et pré-moderne d'une fusion communautaire : il est dépassement de l'individualisme, qui enferme dans les frontières étroites et égoïstes du "Je", pour participer à des dynamiques intersubjectives à l'origine de nouvelles formes sociales et culturelles. C'est d'ailleurs par peur de ce Nous collectif, écrit Maffesoli, que les élites brandissent le spectre du populisme.

Spirale

Les lecteurs fidèles du Journal Intégral auront remarqué les similitudes existant entre les observations empiriques de Michel Maffesoli sur l'émergence de la post-modernité et celles effectuées dans une perspective évolutionnaire à partir des modèles développementaux. A l'encontre du progressisme moderne, la pensée de Michel Maffesoli se veut progressive. Une progressivité qui n'est pas "la simple projection vers un futur parfait à atteindre, mais une déambulation, jamais achevée qui, s'enracinant profond, se vit au présent... C'est un processus, une démarche initiatique, vers la sagesse". Parce qu'elle nous rappelle que "l'avenir est un présent offert par le passé" cette pensée progressive permet de déconstruire de manière radicale le mythe progressiste de l'individu désaffilié et auto-construit, réduit à n'être plus qu'un agent économique, aux comportements mesurables, cherchant à maximiser ses intérêts de manière rationnelle.

Spirale Dynamique
Pour illustrer cette démarche progressive qui est celle d'un enracinement dynamique, Michel Maffesoli utilise la métaphore de la spirale : "Je propose l'image de la spirale :  la reprise du même motif, mais à un degré différent. Elle permet de comprendre la manière dont les générations s'inspirent de ce qui a déjà été fait, pour le reprendre - c'est le côté enracinement - mais en jouant avec ses codes, ses héritages et les détourner tout en les améliorant." Ce mouvement spiralé de l'évolution qui est à la fois  enracinement et émergence, conservation et progrès, est au cœur d'une approche intégrale dont le mot d'ordre est "intégrer et transcender" à chaque stade de développement.

Bien connu des lecteurs du Journal Intégral, ce mouvement spiralé de l'évolution s'incarne à travers ce modèle développemental qu'est la Spirale Dynamique, auquel nous avons consacré de nombreux textes. En reprenant cette référence à la Spirale Dynamique, nous pourrions dire (de manière caricaturale) que la postmodernité évoquée par Michel Maffesoli décrit le passage du Mème Orange (individualiste, rationaliste, progressiste) au Mème Vert (communautaire, pluraliste, relativiste) quand la pensée évolutionnaire est plutôt inspirée par les Mèmes suivants (Jaune et Turquoise). Nous avons évoqué ici cette approche comparative.

Écosophie

La même mutation des mentalités, observée par les uns et les autres à partir d'approches théoriques différentes, nous conduit à oser un peu de prospective. Le "Nous" en grec c'est l'esprit, soit le vecteur de transformation qui permet de passer d'un Non (à la spirale infernale du techno-capitalisme) à un Oui (à la spirale évolutive de la vie/esprit). C'est à travers le "Nous" que le Non (réactif) se transforme en Oui (créatif). C'est le dépassement de l'individualisme dans l'expérience collective d'un "Nous" postmoderne qui permet en effet d’aborder un nouveau cycle du développement humain.

Ce nouveau cycle est celui d'une véritable "sagesse participative" - l'écosophie - où la subjectivité individuelle est partie prenante et apprenante de son milieu naturel, social et culturel. L'écosophie est cette sagesse post-moderne où l'individu singulier participe de manière sensible à son milieu multidimensionnel pour intégrer progressivement les éléments nécessaires à son développement à travers des stades évolutifs de plus en plus complexes. Dans deux billets consacrés au livre de Michel Maffesoli intitulé Écosophie, nous avons développé ce thème : Écosophie, une sagesse commune et Civilisation, Décadence, Écosophie.

De manière encore confuse et lointaine, une résonance collective avec ce nouvel esprit du temps s'est exprimée récemment, du mouvement des Gilets Jaunes aux diverses Zad, de la grève des jeunes pour le climat à une généralisation de la prise de conscience écologique. Il faudra préciser cette voie écosophique, l'affirmer et la diffuser, pour résister à une spirale infernale qui conduit de manière inéluctable à un effondrement civilisationnel.

Vous avez dit populisme? Michel Maffesoli 


N’est-ce point le mépris vis-à-vis du peuple, spécificité d’une élite en déshérence, qui conduit à ce que celle-ci nomme abusivement "populisme" ? L’entre-soi, particulièrement repérable dans ce que Joseph de Maistre nommait la  "canaille mondaine" – de nos jours on pourrait dire la "canaille médiatique" –, cet entre-soi est la négation même de l’idée de représentation sur laquelle, ne l’oublions pas, s’est fondé l’idéal démocratique moderne. En effet, chose frappante, lorsque par faiblesse on cède aux divertissements médiatiques, ça bavarde d’une manière continue dans ces étranges lucarnes de plus en plus désertées. Ça jacasse dans ces bulletins paroissiaux dont l’essentiel des abonnés se recrute chez les retraités. Ça gazouille même dans les tweets, à usage interne, que les décideurs de tous poils s’envoient mutuellement. 

L’automimétisme caractérise le débat, national ou pas, que propose le pouvoir – automimétisme que l’on retrouve dans les ébats indécents, quasiment pornographiques, dans lesquels ce pouvoir se donne en spectacle. Pour utiliser un terme de Platon, on est en pleine théâtrocratie, marque des périodes de décadence. Moment où l’authentique démocratie, la puissance du peuple, est en faillite. Automimétisme de l’entre-soi ou auto-représentation, voilà ce qui constitue la négation ou la dénégation du processus de représentation. On ne représente plus rien, sinon à courte vue, soi-même. Cette Caste on ne peut plus isolée, en ses diverses modulations – politique, journalistique, intellectuelle –, reste fidèle à son idéal "avant-gardiste", qui consiste, verticalité oblige, à penser et à agir pour un prétendu bien du peuple. 

Une telle verticalité orgueilleuse s’enracine dans un fantasme toujours et à nouveau actuel : « Le peuple ignore ce qu’il veut, seul le Prince le sait » (Hegel). Le "Prince" peut revêtir bien des formes, de nos jours celle d’une intelligentsia qui, d’une manière prétentieuse, entend construire le bien commun en fonction d’une raison abstraite et quelque peu totalitaire, raison morbide on ne peut plus étrangère à la vie courante. 

Ceux qui ont le pouvoir de dire vitupèrent à loisir les violences ponctuant les soulèvements populaires. Mais la vraie "violence totalitaire" n’est-elle pas celle de cette bureaucratie céleste qui, d’une manière abstruse, édicte mesures économiques, consignes sociales et autres incantations de la même eau en une série de "discours appris" n’étant plus en prise avec le réel propre à la socialité quotidienne ? N’est-ce pas une telle attitude qui fait dire aux protagonistes des ronds-points que ceux qui détiennent le pouvoir sont instruits, mais non intelligents ? 

Le lieu fait lien


Ceux-là même qui vitupèrent et parlent, quelle arrogance !, de la "vermine paradant chaque samedi", ceux-là peuvent-ils comprendre la musique profonde à l’œuvre dans la sagesse populaire ? Certainement pas. Ce sont, tout simplement, des pleureuses pressentant, confusément, qu’un monde s’achève. Ce sont des notables dans l’incapacité de comprendre la fin du monde qui est le leur. Et pourtant cette Caste s’éteint inexorablement. Au mépris vis-à-vis du peuple correspond logiquement le mépris du peuple n’ayant plus rien à faire avec une élite qu’il ne reconnaît plus comme son maître d’école. Peut-être est-ce pour cela que cette élite, par ressentiment, utilise, ad nauseam, le mot de « populisme » pour stigmatiser une énergie dont elle ne comprend pas les ressorts cachés. 

Le bienfait des soulèvements, des insurrections, des révoltes, c’est de rappeler, avec force, qu’à certains moments "l’hubris", l’orgueil d’antique mémoire des sachants, ne fait plus recette. Par-là se manifeste l’important de ce qui n’est pas apparent. Il y a, là aussi, une théâtralisation de l’indicible et de l’invisible. Le "roi clandestin" de l’époque retrouve alors une force et une vigueur que l’on ne peut plus nier. L’effervescence sociétale, bruyamment (manifestations) ou en silence (abstention) est une manière de dire qu’il est lassant d’entendre des étourdis-instruits ayant le monopole légitime de la parole officielle, pousser des cris d’orfraie au moindre mot, à la moindre attitude qui dépasse leur savoir appris.

Manière de rappeler, pour reprendre encore une formule de Joseph de Maistre, « les hommes qui ont le droit de parler en France ne sont point la Nation ». Qu’est-ce que la Nation ? En son sens étymologique, Natio, c’est ce qui fait que l’on nait (nascere) ensemble, que l’on partage une âme commune, que l’on existe en fonction et grâce à un principe spirituel. Toutes choses échappant aux Jacobins dogmatiques, qui, en fonction d’une conception abstraite du peuple, ne comprennent en rien ce qu’est un peuple réel, un peuple vivant, un peuple concret. C’est-à-dire un peuple privilégiant le lieu étant le sien. 

Le lieu fait lien. C’est bien ce localisme qui est un cœur battant, animant en profondeur les vrais débats, ceux faisant l’objet de rassemblements, ponctuant les manifestations ou les regroupements sur les ronds-points. Ceux-ci sont semblables à ces trous noirs dont nous parlent les astrophysiciens. Ils condensent, récupèrent, gardent une énergie diffuse dans l’univers. C’est bien cela qui est en jeu dans ces rassemblements propres au printemps des peuples. Au-delà de cette obsession spécifique de la politique moderne, le projet lointain fondé sur une philosophie de l’Histoire assurée d’elle-même, ces rassemblements mettent l’accent sur le lieu que l’on partage, sur les us et coutumes qui nous sont communs. 

L’émotion et la solidarité


C’est cela le localisme, une spatialisation du temps en espace. Ou encore, en laissant filer la métaphore scientifique, une "einsteinisation" du temps. Être-ensemble pour être-ensemble sans finalité ni emploi. D’où l’importance des affects, des émotions partagées, des vibrations communes. En bref, l’émotionnel. Pour reprendre une figure mythologique, "l’Ombre de Dionysos" s’étend à nouveau sur nos sociétés. Chez les Grecs, l’orgie (orgè) désignait le partage des passions, proche de ce que l’on nomme de nos jours, sans trop savoir ce que l’on met derrière ce mot : l’émotionnel.

Émotionnel, ne se verbalisant pas aisément, mais rappelant une irréfragable énergie, d’essence un peu mystique et exprimant que la solidarité humaine prime toutes choses, et en particulier l’économie, qui est l’alpha et l’oméga de la bien-pensance moderne. Que celle-ci d’ailleurs se situe à la droite, à la gauche, ou au centre de l’échiquier politique dominant. 

L’émotionnel et la solidarité de base sont là pour rappeler que le génie des peuples est avant tout spirituel. C’est cela que, paradoxalement, soulignent les révoltes en cours. Et ce un peu partout de par le monde. Ces révoltes actualisent ce qui est substantiel. Ce qui est caché au plus profond des consciences. Qu’il s’agisse de la conscience collective (Durkheim) ou de l’inconscient collectif (Jung). Voilà bien ce que l’individualisme ou le progressisme natif des élites ne veut pas voir. C’est par peur du Nous collectif qu’elles brandissent le spectre du populisme. 

L’organique contre le mécanique

La force de l'imaginaire. Contre les bien pensants
Paul Valéry le rappelait : « Ce n’est pas sur ce qu’ils voient, mais sur ce qu’ils ne voient pas qu’il faut juger les hommes ». C’est bien sur ce qu’ils ne voient pas qu’il faut juger la Caste agonisante des notables établis : incapacité de repérer l’invisible à l’œuvre dans le corps social, incapacité à apprécier l’instinct naturel qui meut, sur la longue durée, la puissance populaire. 

On est, dès lors, dans la métapolitique. Une métapolitique faisant fond comme je l’ai indiqué sur les affects partagés, sur les instincts premiers, sur une puissance au-delà ou en-deçà du pouvoir et qui parfois refait surface. Et ce d’une manière irrésistible. Comme une impulsion quelque peu erratique, ce qui n’est pas sans inquiéter ceux qui parmi les observateurs sociaux restent obnubilés par les Lumières (XVIIIe siècle) ou par les théories de l’émancipation, d’obédience socialisante ou marxisante propres au XIXe siècle et largement répandues d’une manière plus ou moins consciente chez tous les "instruits" des pouvoirs et des savoirs établis. 

En son temps, contre la violence totalitaire des bureaucraties politiques (1), j’avais montré, en inversant les expressions de Durkheim, que la solidarité mécanique était la caractéristique de la modernité et que la solidarité organique était le propre des sociétés primitives. C’est celle-ci qui renaît de nos jours dans les multiples insurrections populaires. Solidarités organiques qui, au-delà de l’individualisme, privilégient le « Nous » de l’organisme collectif. Celui de la tribu, celui de l’idéal communautaire en gestation. Organicité traditionnelle, ne pouvant qu’offusquer le rationalisme du progressisme benêt dont se targuent toutes les élites contemporaines.

Oui, contre ce progressisme dominant, on voit renaître les "instincts ancestraux" tendant à privilégier la progressivité de la tradition. La philosophie progressive, c’est l’enracinement dynamique. La tradition, ce sont les racines d’hier toujours porteuses de vitalité. L’authentique intelligence "progressive", spécificité de la sagesse populaire, c’est cela même comprenant que l’avenir est un présent offert par le passé

C’est cette conjonction propre à la triade temporelle (passé, présent, avenir) que, pour reprendre les termes de Platon, ces "montreurs de marionnettes" que sont les élites obnubilées par la théâtrocratie sont incapables de comprendre. La vanité creuse de leur savoir technocratique fait que les mots qu’ils emploient, les faux débats et les vrais spectacles dont ils sont les acteurs attitrés sont devenus de simples mécanismes langagiers, voire des incantations qui dissèquent et règlementent, mais qui n’apparaissent au plus grand nombre que comme de futiles divertissements. 

Les révoltes des peuples tentent de sortir de la grisaille des mots vides de sens, de ces coquilles vides et inintelligibles. En rappelant les formes élémentaires de la solidarité, le phénomène multiforme des soulèvements est une tentative de réaménager le monde spirituel qu’est tout être-ensemble. Et ce à partir d’une souveraineté populaire n’entendant plus être dépossédée de ses droits. Les révoltes des peuples rappellent que ne vaut que ce qui est raciné dans une tradition qui, sur la longue durée, sert de nappe phréatique à toute vie en société. Ces révoltes actualisent l’instinct ancestral de la puissance instituante, qui, de temps en temps, se rappelle au bon souvenir du pouvoir institué

Du bien-être individuel au plus-être collectif


Voilà ce qui, en son sens fort, constitue le génie du peuple, génie n’étant, ne l’oublions pas, que l’expression du gens, de la gente, c’est-à-dire de ce qui assure l’éthos de toute vie collective. Cet être-ensemble que l’individualisme moderne avait cru dépassé ressurgit de nos jours avec une force inégalée. Mais voilà, à l’encontre de l’a-priorisme des sachants, a-priorisme dogmatique qui est le fourrier de tous les totalitarismes, ce génie s’exprime maladroitement, parfois même d’une manière incohérente ou se laissant dominer par les passions violentes. L’effervescence fort souvent bégaie. Et, comme le rappelle Ernest Renan : « Ce sont les bégaiements des gens du peuple qui sont devenus la deuxième bible du genre humain ». 

Remarque judicieuse, soulignant qu’à l’encontre du rationalisme morbide, à l’encontre de l’esprit appris des instruits, le bon sens prend toujours sa source dans l’intuition. Celle-ci est une vision de l’intérieur. L’intuition est une connaissance immédiate, n’ayant que faire des médias. C’est-à-dire n’ayant que faire de la médiation propre aux interprétations des divers observateurs ou commentateurs sociaux. C’est cette vision de l’intérieur qui permet de reconnaître ce qui est vrai, ce qui est bon dans ce qui est, et, du coup, n’accordant plus créance au moralisme reposant sur la rigide logique du devoir-être.

C’est ainsi que le bon sens intuitif saisit le réel à partir de l’expérience, à partir du corps social, qui, dès lors, n’est plus une simple métaphore, mais une incontournable évidence. Ce que Descartes nommait l’"intuition évidente" comprend ainsi, inéluctablement, ce qui est évident. Dès lors ce n’est plus le simple bien-être individualiste d’obédience économiciste qui prévaut, mais bien un plus être collectif. Et ce changement de polarité, que l’intelligentsia ne peut pas, ne veut pas voir, est conforté par la connaissance collective actualisant la "noosphère" analysée par Teilhard de Chardin, celle des réseaux sociaux, des blogs et autres Tweeters. Toutes choses confortant un "Netactivisme" dont on n’a pas fini de mesurer les effets. 

Voilà le changement de paradigme en cours dont les soulèvements actuels sont les signes avant-coureurs. On comprendra que les zombies au pouvoir, véritables morts-vivants, ne peuvent en rien apprécier la vitalité quasi-enfantine à l’œuvre dans tous ces rassemblements. Car cette vitalité est celle du « puer aeternus » que les pisse-froids nomment avec dégoût "jeunisme". Mais ce vitalisme juvénile (2), où prédomine l’aspect festif, ludique, voire onirique, est certainement la marque la plus évidente de la postmodernité naissante. 

(1) Michel Maffesoli, La Violence totalitaire (1979), réédité in Après la Modernité, CNRS Éditions, 2008, p.539. 

(2) La jeunesse n’étant bien sûr pas un problème d’âge, mais de ressenti, ce que traduit bien le mythe fédérateur de la postmodernité qu’est le Puer aeternus 

Ressources 

Le texte ci-dessus de Michel Maffesoli est paru sur le site L’Inactuelle sous le titre: L’entre-soi médiatico-politique et sur le site du Point sous le titre Vous avez dit "populisme" ?

Maffesoli et tribus jaunes  Brice Perrier. Site Marianne 

Site officiel de Michel Maffesoli 


Articles récent de Michel Maffesoli :

La pensée maçonnique et la postmodernité Site le Courrier des Stratèges 
Net-Activisme : du mythe traditionnel à la cyberculture postmoderne  Site cairn.info
La chape de plomb médiatique  Entretien sur le site Krisis
Les trous noirs du social  Site le Courrier des Stratèges 
Le printemps rêvé des peuples Site L’Inactuelle 
Le cœur et la rage Site L’inactuelle
Renouer avec l’humilité fondamentale des gouvernants Site le Courrier des Stratèges
Vers une affirmation des différences  Entretien sur le site L'Inactuelle
Vidéos  A voir sur You Tube un certain nombre d'entretiens donné par M. Maffesoli au cours de ces derniers mois, notamment sur la signification du mouvement des Gilets Jaunes.

Dans le Journal Intégral


Sur la pensée de Michel Maffesoli : Une insurrection des consciences - Écosophie : une sagesse communeCivilisation, décadence, écosophieEntre l’ancien et le nouveau monde (3) : un homme de retard

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mardi 15 mai 2018

De quoi la ZAD est-elle le nom ?


Ils ont essayé de nous enterrer. Ils ne savaient pas que nous étions des graines. Proverbe Mexicain


Dans notre dernier billet intitulé Vers une Synthèse Évolutionnaire nous évoquions le saut évolutif nécessaire pour résoudre une crise systémique qui pourrait conduire à l’effondrement de notre civilisation comme à la régression brutale de l’humanité. Nous définissions ce saut évolutif comme celui d’une véritable métamorphose de l’économie en écosophie. A travers certains évènements l’actualité vient illustrer concrètement la pertinence d’une théorie : c’est ainsi que la ZAD de Notre Dame des Landes est depuis quelques années le théâtre d’un affrontement entre ces deux visions du monde qui sont celle de l’économie, d’une part, et de l’écosophie d’autre part. Si la ZAD est un signe des temps c'est qu'elle donne à voir, de manière spectaculaire, les forces qui opèrent de manière conflictuelle dans une conscience collective en évolution.

Le 9 Avril, 2.000 gendarmes ont envahi violemment la ZAD pour détruire des habitats et déloger des habitants. Depuis cette date plus de 11.000 grenades ont déjà été tirées par les gendarmes mobiles. Résultat : on recense aujourd’hui près de 272 blessés parmi les zadistes et 77 blessés parmi les gendarmes. Dans ce billet nous ne reviendrons ni sur la chronique de ces évènements, ni sur les différentes analyses politiques et conjoncturelles qui mettent ceux-ci en perspective : de nombreux articles nous informent à ce sujet et des sites y sont consacrés. Nous chercherons simplement à décrypter, derrière l’écume des évènements, les véritables enjeux de civilisation qui sont ceux d’un affrontement spectaculaire entre deux visions du monde. 

En ce sens, nous donnerons la parole à de grands témoins – Raoul Vaneigem, Naomi Klein, Vananda Shiva, Isabelle Stengers, Alain Damasio, François Cusset – qui ont réagi à cette violence d’état pour en déconstruire les mécanismes et pour expliquer en quoi la ZAD de Notre Dame des Landes représente un laboratoire où s’ébauchent de nouvelles formes de vie, de sensibilité et de pensée au sein de communautés post-capitalistes qui pourraient devenir les vecteurs d'un véritable saut qualitatif. Ce faisant, nous essaierons d’apporter des éléments de réponses à la question que beaucoup se posent : "De quoi la ZAD est-elle le nom ?" »

De l’Économie à l’Écosophie 

La rationalité économique est fondée sur un impératif de gestion quantitative incapable de prendre en compte la dimension qualitative de la vie humaine et des relations qui la lient à son milieu. C’est ainsi qu’elle transforme de manière abstraite un milieu de vie en un environnement dont il faut exploiter techniquement les ressources naturelles et technocratiquement les ressources humaines. En détruisant les liens sociaux, culturels, écosystémiques qui unissent les hommes entre eux et ceux-ci à leur écosystème naturel, cette rationalité purement instrumentale et utilitaire tend à l’uniformisation des mentalités et des modes de vie, des subjectivités comme des comportements. 

En réaction à cette abstraction déshumanisante et destructrice, émerge une autre vision du monde fondée sur la relation organique et sensible entre l’homme et son milieu d’évolution qui à la fois social et naturel, culturel et cosmique. Cette vision "écosophique" s’exprime dans la ZAD à travers des formes de vie conviviales, écologiques, communautaires. 


Dans un billet intitulé Ne Travaillez Jamais, nous évoquions l'évolution des mentalités décrite par Michel Mafessoli, sociologue de la post-modernité : « Aujourd’hui, la valeur travail, la foi dans un progrès matériel et technique infini, la croyance en la démocratie représentative qui ont permis la cohésion de la population et des élites ne font plus sens. Il est donc urgent de repérer les valeurs post-modernes en train d’émerger… Une époque fondée sur le triptyque : "Individualisme, Rationalisme, Valeur travail" cède la place à un monde fondé plutôt sur un autre triptyque : "Tribalisme, Raison sensible, Créativité". » (Les nouveaux bien-pensants

Une telle évolution est évoquée par la citation de Raoul Vaneigem mise en exergue dans notre dernier billet : "Nous sommes au cœur d'une mutation où s'annonce un renversement de perspective". Depuis le fameux Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, l’œuvre du penseur situationniste auquel nous avons consacré plusieurs billets (voir Ressources), exprime de manière à la fois lyrique et radicale, l’insurrection de la vie contre le fétichisme de l’abstraction. Dans Nous qui désirons sans fin, Raoul Vaneigem écrivait ceci : "Nous sommes dans le monde et en nous-mêmes au croisement de deux civilisations. L’une achève de se ruiner en stérilisant l’univers sous son ombre glacée, l’autre découvre aux premières lueurs d’une vie qui renaît l’homme nouveau, sensible, vivant et créateur, frêle rameau d’une évolution où l’homme économique n’est plus désormais qu’une branche morte."

Les slogans situationnistes imaginés par Guy Debord, Raoul Vaneigem et quelques autres furent au cœur du mouvement de Mai 68 dont nous fêtons ces temps-ci en grande pompe le cinquantième anniversaire pour mieux en désamorcer la charge subversive. Il faut être aveugle pour ne pas voir que la ZAD de Notre Dame des Landes s’inscrit dans la continuité d’une insurrection des consciences qui, aujourd’hui comme hier, met l’imagination au pouvoir en décolonisant nos imaginaires de l’économisme dominant. Ce processus de décolonisation vise à libérer les consciences de l'emprise du l'individualisme libéral et du fétichisme de la marchandise pour expérimenter de manière concrète et collective des modes de vie où le sens du commun se conjugue à cette sagesse du vivant qu'est l'écosophie. Il ne s'agit donc pas de commémorer Mai 68, comme le fait de manière morbide le parti médiatique, mais d'actualiser ici et maintenant son énergie subversive et créatrice en inventant de nouvelles formes de vie comme le font, de manière courageuse, les habitants de la ZAD.

Le Parti Pris de la Vie

Raoul Vaneigem
C’est donc tout sauf un hasard si, dans la continuité de son œuvre comme de son engagement, Raoul Vaneigem a rédigé un texte où il réagit à la destruction partielle de la ZAD en analysant les enjeux de civilisation dont cet événement est l'expression : « Ce qui se passe à Notre Dame des Landes illustre un conflit qui concerne le monde entier. Il met aux prises, d’une part, les puissances financières résolues à transformer en marchandise les ressources du vivant et de la nature et, d’autre part, la volonté de vivre qui anime des millions d’êtres dont l’existence est précarisée de plus en plus par le totalitarisme du profit. Là où l’État et les multinationales qui le commanditent avaient juré d’imposer leurs nuisances, au mépris des populations et de leur environnement, ils se sont heurtés à une résistance dont l’obstination, dans le cas de N.D des Landes, a fait plier le pouvoir.

La résistance n’a pas seulement démontré que l’État, "le plus froid des monstres froids", n’était pas invincible – comme le croit, en sa raideur de cadavre, le technocrate qui le représente – elle a fait apparaître qu’une vie nouvelle était possible, à l’encontre de tant d’existences étriquées par l’aliénation du travail et les calculs de rentabilité. Une société expérimentant les richesses de la solidarité, de l’imagination, de la créativité, de l’agriculture renaturée, une société en voie d’autosuffisance, qui a bâti boulangerie, brasserie, centre de maraîchage, bergerie, fromagerie. Qui a bâti surtout la joie de prendre en assemblées autogérées des décisions propres à améliorer le sort de chacun. C’est une expérience, c’est un tâtonnement, avec des erreurs et ses corrections. C’est un lieu de vie. 

Que reste-t-il de sentiment humain chez ceux qui envoient flics et bulldozer pour le détruire, pour l’écraser ? Quelle menace la Terre libre de N.D des Landes fait-elle planer sur l’État ? Aucune si ce n’est pour quelques rouages politiques que fait tourner la roue des grandes fortunes. La vraie menace est celle qu’une société véritablement humaine fait peser sur la société dominante, éminemment dominée par la dictature de l’argent, par la cupidité, le culte de la marchandise et la servitude volontaire. C’est un pari sur le monde qui se joue à N.D des Landes. Ou la tristesse hargneuse des résignés et de leurs maîtres, aussi piteux, l’emportera par inertie ; ou le souffle toujours renaissant de nos aspirations humaines balaiera la barbarie. Quelle que soit l’issue, nous savons que le parti pris de la vie renaît toujours de ses cendres. La conscience humaine s’ensommeille mais ne s’endort jamais. Nous sommes résolus de tout recommencer 

Dire Non ne suffit plus 

Naomi Klein est une journaliste, essayiste et réalisatrice canadienne internationalement reconnue depuis la publication de ces best-sellers que furent No Logo et La Stratégie du Choc. Si son dernier ouvrage s’intitule Dire non ne suffit plus, c’est parce que ce moment de notre histoire exige un "OUI" assourdissant à des solutions alternatives et démocratiques, un "OUI" qui fixerait un cap audacieux pour prendre soin du monde que nous voulons et dont nous avons besoin. Dans un entretien publié par Médiapart le 23 Avril, Naomi Klein évoque ce "OUI" dont la ZAD est le nom : 

Naomi Klein
« Les images des attaques féroces de la police contre la ZAD sont très choquantes et tellement révélatrices : le système n’aime pas qu’on lui dise non. Il aime encore moins qu’on construise une alternative radicale. Des personnes sont venues vivre sur la ZAD pour empêcher une infrastructure néfaste pour le climat. La ZAD représente une vision essentielle de la politique : il ne suffit pas de dire non aux injustices et à la destruction du monde par le profit et les pollutions. Il faut faire advenir le monde que l’on veut défendre. Ces encoches où des gens se retrouvent pour construire un bel avenir sont importantes. En ce sens, la ZAD est un modèle. Elle est née du mouvement d’opposition à un aéroport mais elle est devenue bien autre chose. Elle est devenue un "OUI" : un lieu collectif de vies et d’inventions, avec des projets agricoles, d’artisanat, une bibliothèque. 

"Dire non ne suffit plus", c’était le titre de mon dernier livre sur Donald Trump. En 2008, quand a éclaté la crise financière, l’imagination utopique en était réduite à un stade très atrophié. Les générations qui avaient grandi sous le régime néolibéral avaient beaucoup de mal à imaginer autre chose que le système qu’ils avaient toujours connu. Nous devons raconter une histoire qui tranche avec celle des néolibéraux, des militaristes et des nationalistes. Développer une vision du monde suffisamment forte et entraînante pour concurrencer leur storytelling. Je suis convaincue que ce récit ne peut naître que de processus sincèrement collaboratifs. Ce travail sur l’imaginaire me semble de plus en plus crucial et urgent. Les gouvernements néolibéraux ont peur de celles et ceux qui disent « oui » contre lui.

... Ces encoches où des gens prouvent tous les jours qu’on peut vivre différemment, qu’il est possible d’extirper un autre modèle économique, social et politique, sont si précieuses. C’est la raison pour laquelle ces images ont fait le tour du monde et ont déclenché des signes de solidarité partout. C’est le pouvoir de l’exemple. Ça a toujours existé. Voir la force brutale d’une police militarisée face à des milliers de personnes et des gens qui veulent juste qu’on les laisse tranquilles pour vivre leur vie dans la beauté, de façon soutenable, ça résonne pour les gens. » 

Cultiver le futur 

Vandana Shiva
Vandana Shiva est sans doute l’une des militantes écologistes et altermondialistes les plus connues dans le monde aujourd’hui. Elle défend la biodiversité en faisant la promotion de l'agriculture paysanne traditionnelle et biologique. Elle s’est engagée dans la défense des semences libres en luttant contre le génie génétique, le brevetage du vivant et la politique d'expansion des multinationales agro-alimentaires.

Le 24 février dernier, elle a visité la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en s'exprimant ainsi sur ce que représente la ZAD : « Cette zone montre le chemin pour d’autres lieux… Voilà le futur que tous les jeunes devraient être capables d’apprendre… Vous êtes le laboratoire vivant qui montre comment on peut cultiver le futur, en retrouvant notre place sur la terre, et notre humanité. » Réalisateur de L’urgence de ralentir et d’Un monde sans travail, le documentariste Philippe Borrel a filmé cette rencontre dans une vidéo à visionner ici

Lors de sa venue sur la ZAD, Vandana Shiva a visité la ferme des "100 Noms" détruite par la suite le 9 Avril lors de l'invasion policière. Historien des idées et auteur du livre Le Déchaînement du monde : logique nouvelle de la violence, François Cusset analyse la violence d'état qui s'est déchainée à Notre Dame des Landes : " L'usage de la violence d’État a un but : en finir avec tout projet d'émancipation collective, qui ne passe pas par le marché ou l’État au service du Marché. C'est pourquoi défendre les ZAD, c'est construire un projet d'écologie sociale. C'est au nom des valeurs de l'individualisme, de la compétition et du productivisme que sont détruites les habitations collectives comme les "100 noms". Oser dire "Nous" c'est la première étape pour reprendre le pouvoir sur nos vies" (France Culture)

Lutter pour un avenir commun 

En partant de la philosophie des sciences, Isabelle Stengers a étudié la construction de nouveaux savoirs à partir de pratiques et d’intelligences collectives. C'est parce-que la pensée de cette philosophe renommée tend à interroger et à subvertir l'abstraction des catégories dominantes qu'elle a fait connaître en France l’œuvre de Starhawk, cette "sorcière" écoféministe américaine à laquelle nous avons consacré deux billets et avec laquelle Isabelle Stengers s'est rendue à Notre Dame des Landes.  Les récents travaux de la philosophe s'inscrivent dans une "Cosmopolitique" qui articule la réappropriation des communs et celle de l’animisme dans la perspective décoloniale de Viveiros de Castro qui entremêle les mondes humains et non humains. Avec le professeur de droit Serge Gutwirth, elle analyse la situation à Notre Dame des Landes dans un article profond et passionnant intitulé Pourquoi ce qui se passe à Notre-Dame-des-Landes nous importe-t-il?

Isabelle Stengers

 « … Emmanuel Macron lui-même ne s’est-il pas auto-promu grand défenseur de la Terre en danger, annonçant de manière dramatique que nous pourrions bien ne pas réussir à répondre au défi climatique ? N’aurait-il pas dû alors dire plutôt sa dette envers les Zadistes, dont la résistance obstinée a mené à mettre un frein à l’un de ces "grands aménagements" qui continuent à se planifier comme si de rien n’était ? Mais surtout, n’a-t-il pas pensé, ne serait-ce qu’un instant, à la possibilité de transformer le renoncement à l’aéroport en annonce solennelle, proposant à tous l’État français comme donnant l’exemple de ce qu’il faudra oser si la Terre doit "redevenir grande" ? 

Car si la COP 21 permet d’anticiper quelque chose, c’est bien que les efforts que les États ont finalement accepté d’envisager seront très insuffisants pour parvenir au but recherché. L’optimisme volontariste de façade ne trompe pas grand monde, et nul n’a d’idée très précise sur ce que signifie ce fameux "changement de mode de vie" auquel il faudrait consentir. Des voitures électriques et de la viande bio pour tous? 

Pour beaucoup d’entre nous, ce qui s’est réussi à Notre-Dame-des-Landes constitue une dimension vitale de la réponse à créer. Là-bas, on a appris à s’attacher au lieu où l’on habite et à en faire un lieu d’hospitalité pour celles et ceux qui passent – quitte à décider de rester – parce qu’ils aspirent en effet à changer de mode de vie, ce qui signifie aujourd’hui apprendre à "lutter pour un avenir commun". Là-bas, on apprend ce que veut dire coopérer, prendre soin, se réapproprier des savoirs artisans détruits par l’industrialisation mais aussi des arts d’explorer ensemble les situations de tension. Ils appellent cela l’assemblée des usages, car ce qu’il s’agit d’agencer, ce ne sont pas des opinions individuelles, mais des manières parfois divergentes de faire, de cultiver, d’habiter. 

La Résurgence des Communs 

La ferme des 100 Noms détruite le 9 Avril

Un spectre hante le monde d’aujourd’hui, celui des "communs" dont l’éradication correspond avec l’impératif sacré de la modernisation, avec l’industrialisation qui absorbe ceux qui ont été séparés de leurs moyens de vivre et la colonisation qui détruit ainsi la culture vive des peuples "à civiliser". De fait, ce qui nous semble aujourd’hui "normal", l’individu isolable, pour qui la propriété est synonyme de liberté, de droit de faire, sans scrupule mais en toute sécurité juridique, ce que la loi et les juges n’interdisent pas, est une bizarrerie anthropologique au vu de la multiplicité des manières éco-sociales de "faire commun" qu’ont cultivées les peuples partout sur terre. 

Et un large mouvement se dessine aujourd’hui qui plaide pour une renaissance des communs en tant que manière de répondre au ravage de la terre mais aussi de nos modes de faire société (1). Nous préférons quant à nous parler de "résurgence", de ce qui revient après éradication ou destruction, pour souligner que ce qui tente de faire retour le fait dans un milieu hostile, où prévalent le droit des propriétaires (qu’ils soient individus, entreprises ou États) et les habitudes apprises d’attendre du progrès qu’il répare ce que nous détruisons. … 

Ce qui, à travers le choix des zadistes, demande à perdurer, on peut, avec Philippe Descola, l’appeler un "milieu de vie", un de ces milieux auxquels, plaide-t-il un droit intrinsèque devrait être reconnu (2). Ce droit appartient à l’avenir. Peut-être les juristes pourront-ils concocter une de ces fictions dont ils ont le secret. Si Monsanto ou Vinci sont dotées d’une personnalité juridique morale, pourquoi, mais dans une toute autre perspective, une forme de personnalité ne pourrait-elle être attribuée à ces milieux que nous pourrions appeler "génératifs", parce qu’ils génèrent des relations, des sensibilités nouant les humains et les non humains qui le composent et lui appartiennent, entrelaçant des pratiques qui réclament leur interdépendance (3). 

Ce qui peut être demandé dès aujourd’hui, ce n’est pas de «tolérer», mais de respecter un devenir qui nous concerne tous – un peu comme on respecte quelqu’un qui, à tâtons, se trompant parfois, est en train d’apprendre et de comprendre. De respecter ce milieu où s’apprennent des modes de vie que l’on dit «alternatifs», sachant que les nôtres nous condamnent à détruire la majeure partie des vivants terrestres et, lorsque nous devrons reconnaître qu’"il n’y a plus d’autre choix", à nous résigner à la folie irresponsable qu’on appelle "géo-ingénierie". 

Du point de vue de ceux qui nous gouvernent, il est indiscutable que Notre-Dame-des-Landes offre un "mauvais exemple". Si la Terre doit "redevenir grande", si un avenir doit y être vivable, il doit, selon eux, être bien entendu que cela ne pourra advenir que dans le respect des droits indissolubles du marché et des propriétaires. Et c’est évidemment ce "bien entendu" que Notre-Dame-des-Landes fissure, repeuplant nos imaginations dévastées et résignées, c’est-à-dire dociles. » 

La Cosmologie du Futur

Alessandro Pignocchi
Alessandro Pignocchi est chercheur en sciences cognitives et philosophie de l’art, illustrateur et auteur de bandes dessinées. Inspiré par les travaux du grand anthropologue Philippe Descola, il est aussi l’auteur du blog Puntish dans lequel il imagine, en le dessinant, à quoi ressemblerait le monde si nos dirigeants avaient adopté la cosmogonie animiste des Indiens d’Amazonie. Dans un texte publié sur ce blog, il évoque la ZAD de NNDL comme un lieu où s’expérimente la cosmologie du futur : 

« Lorsque les habitants de Notre-Dame-des-Landes se battent pour protéger une mare, un bosquet ou une prairie, ils ne le font pas au nom d’un principe abstrait de biodiversité, mais parce qu’il leur semble inenvisageable de ne plus partager leur quotidien avec des tritons, des tariers pâtres ou des campagnols amphibies. Les multiples liens, des plus concrets aux plus métaphoriques, qui se tissent avec les plantes, les animaux et le territoire deviennent des composantes essentielles de la vie sociale. Les questions environnementales ne sont plus séparées, et encore moins antagonistes, des questions sociales ; les unes et les autres se mêlent pour être reposées sous forme de questions existentielles touchant directement la façon dont on souhaite vivre sur un territoire donné, que l’on partage avec une foule d’humains et de non-humains. En somme, ici se posent les bases de la cosmologie du futur. » 

Pour mieux comprendre de quoi la ZAD est le nom et le signe, il faut être à l’écoute de ces diverses voix – politiques, philosophiques, écologiques, juridiques, sociales, anthropologiques – qui participent toutes au  chœur battant d'une inspiration commune. Toutes ces voix évoquent une nouvelle manière d’habiter le monde qui réconcilie l'homme avec son milieu de vie. "Moins de biens, plus de liens" : ce slogan de la décroissance rend bien compte du changement de paradigme au cours duquel l'économie se métamorphose en écosophie. Alors que l'économie est l'expression d'une culture de séparation où règne l'abstraction, l'écosophie est une "sagesse du milieu" fondée sur la relation. Une telle sagesse habite et pense le monde comme une totalité vivante : un vaste écosystème, tissé de liens et d’interdépendance entre les divers règnes du conscient, du vivant et de l’inerte.

"Zad Partout"


Quand Isabelle Stengers parle de cosmopolitique et Alessandro Pignocchi de cosmologie du futur, le cosmos auquel il font référence est celui d'un écosystème où règne la complexité (cum-plexus : tissé ensemble) c'est à dire où "tout est lié". Commun, Cosmos, Complexité, Écosophie, autant de mots qui participent d'un même champ lexical à travers lequel s'exprime un nouvel état d'esprit : celui d’un homme incarné dans un territoire, participant à une communauté, interconnecté à l’humanité comme aux différents non humains qui habitent ensemble l’écosystème d’une planète évoluant au sein d'une totalité cosmique en évolution.

Cet état d'esprit correspond à un nouveau paradigme - celui de la complexité - qui émerge simultanément dans tous les domaines de la connaissance : "sciences exactes", sciences humaines et spiritualité. Nous avons consacré une partie de ce blog à l'émergence de ce nouveau paradigme et, tout dernièrement, dans les deux billets consacrés au livre de Serge Carfantan : "Connaissance de la Totalité. Pourquoi l’univers fonctionne comme une totalité vivante ?". La métamorphose de l'économie en écosophie relève d'un saut cognitif et épistémologique qui dépasse l'abstraction d'une pensée mécanique pour participer intuitivement et intimement, via une raison sensible, à son milieu d'évolution.

Défendre la ZAD, ce n’est donc pas seulement défendre un territoire, ses habitants et leurs projets de vie, c’est aussi et surtout défendre un état d’esprit : la vision d’un monde perçu et vécu comme totalité vivante. Ne nous laissons pas distraire par l’illusion des apparences et le tourbillon des évènements. Comme Zone à Défendre, la ZAD est (aussi) un paysage intérieur, une intuition commune, une intensité de vie. Comme Zone à Développer, la ZAD est un futur post-capitaliste à inventer à partir d'une raison sensible, d'un imaginaire radical et d'une intelligence collective dont Notre Dame des Landes est une manifestation spectaculaire mais dont les expressions diverses se multiplient par milliers sur l’hexagone comme aux quatre coins de la planète autour du même slogan : "ZAD partout". 

Un Combat Spirituel


Aveuglés par l’idéologie dominante, les technocrates au service de l’oligarchie ne veulent ni ne peuvent voir dans la graine l’arbre qui va pousser. Ils cherchent donc à enterrer la graine de l'utopie sans comprendre que c’est le meilleur moyen pour qu'elle se développe (en renforçant sa résistance). Défendre et prendre soin de cette graine fragile, celle d’un futur commun, ce n’est pas seulement participer à un combat politique, c’est comprendre que ce combat politique relève aussi et peut-être surtout d'un combat spirituel "aussi brutal que la bataille d'hommes" selon Rimbaud.

Ce combat spirituel est celui d'un saut évolutif qui concerne à la fois et en même temps la conscience, la culture et la société. A la création de nouvelles formes  sociales et politiques doit correspondre l'émergence de nouvelles formes de subjectivité individuelle et d'intersubjectivité culturelle. D'où la nécessite de développer une vision intégrale pour habiter et pour penser cette totalité vivante dans les termes d'une participation organique, sensible et intuitive, à un système en évolution. 

L'écrivain de science-fiction Alain Damasio évoque ce combat spirituel dans un poème intitulé Notre Âme des Landes : "La ZAD est une joie qui est appelée à durer. Un peu d'herbe qui perce une chape de béton coulée sur nos soifs de confort. La possibilité d'une brèche, d'une flèche. D'une friche qui pousse dans nos cœurs, sous nos crânes. Le murmure furieux d'un appel d'air. Le bruissement d'un nid, d'une niche, d'un "vas-y chiche !". C'est un dehors dans un système qui a cru décider qu'il n'y aurait plus ni ailleurs, ni dehors : seulement lui. Seulement lui et ses valeurs de mort. La ZAD, ce sont ces corps de boue sortis de l'argile du bocage qui sont devenus golems et sylphes, pistes et emblèmes, créateurs plutôt que créatures. La ZAD, c'est la réponse aux zombies pendus aux branches du capital avec leur cravate, qui oscillent sous les rafales du fric et qui nous hurlent d'être comme eux ! La réponse au zoo où ils veulent nous mettre en cage. La réponse de nos mots à leur mise en page. Le cri de nos dessins à leur mise en case..."

(1) Voir notamment David Bollier, La Renaissance des communs. Pour une société de coopération et de partage, éditions Charles Léopold Mayer, 2013. 

(2) Voir Philippe Descola, « Humain, trop humain ? » dans Penser l’Anthopocène, direction R. Beau et C. Larrère, Presses de Science Po, 2018, et surtout p. 32-34. 

(3) Sarah Vanuxem propose ainsi que, même dans notre tradition juridique, les milieux eux-mêmes, qui accueillent leurs habitants, pourraient en venir à être définis juridiquement comme "propriétaires ultimes" ». A Voir :  "La propriété comme faculté d’habiter la terre". 

Ressources 

Solidarité avec ND des Landes  Un texte de Raoul Vaneigem. Blog de la Zad. 23/04. 

Terre Libre par Fanchon Daemers, paroles de Raoul Vaneigem. Chanson sur les Zad. You Tube

Naomi Klein : "La ZAD est un modèle". Article publié dans Médiapart le 23/4/18

Visite de Vananda Shiva à la Zad. 24/02/18 Vidéo You Tube 

Pourquoi ce qui se passe à Notre-Dame-des-Landes nous importe-t-il? Isabelle Stengers et Serge Gutwirth. 24/04/18. Blog Médiapart 


Sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes se vit la cosmologie du futur. Alessandro Pignocchi. 7/4/18. Reporterre - Puntish Blog d’Alessandro Pignocchi

Dans les ZAD, on apprend à penser par delà nature et culture. Alessandro Pignocchi. Site Reporterre

Notre Âme des Anges  Poème et Vidéo d'Alain Damasio Site Lundi Matin

Vent d'Ouest  Un vrai faux court-métrage sur la ZAD attribué à Jean-Luc Godard.

Le vieux Monde contre les ZAD. Un article passionnant sur les fondements géographiques de l'état moderne. Blog Géographie en mouvement. Manouk Borzakian

Écologie : maintenant, il faut se battre  Une sélection de textes écologique. Hervé Kempf. Site Reporterre

Pour suivre la situation à NDDL : Zone à Défendre, le site de la ZAD, Reporterre, le quotidien de l'écologie, Lundi Matin

Dans Le Journal Intégral :

jeudi 8 décembre 2016

Libération Animale


La façon dont nous traitons ceux qui sont, comme nous, des êtres sensibles porte dans le monde un message d'obscurité et de mort ou un message de lumière et de vie. Matthieu Ricard 


Dans notre dernier billet, nous évoquions la twitterature d’Edgar Morin qui partage tout au long de l’année, sous formes de tweets, ses réflexions inspirées par une pensée de la complexité. Nous y faisions le lien avec les billets précédents qui traitaient de la Spirale Dynamique, en montrant comment le passage à la Seconde phase de la Spirale Dynamique correspond à l’émergence d’une pensée complexe - fondée sur la relation, le mouvement et la globalité - dont Edgar Morin est un représentant emblématique. A cette pensée complexe pour laquelle "tout est lié" correspond l'émergence d'une sensibilité empathique qui participe intimement et intuitivement à l’interdépendance et l’unité du vivant à travers tous les règnes.

Fondé sur l'antispécisme qui rejette toute forme de discrimination fondée sur l'espèce, le mouvement de libération animale participe de cette sensibilité émergente dont Edgar Morin se fait le porte-parole en écrivant le 24 Septembre deux tweets qui ont fait réagir les réseaux sociaux en suscitant un débat virulent : « L'humanité est nazie pour le monde animal. » « Animaux pour abattoirs, animaux pour laboratoires subissent des Auschwitz permanents. » La première de ces phrases est une citation d'Isaac Bashevis Singer (1904-1991), écrivain yiddish, lauréat du prix Nobel de littérature en 1978. En la reprenant à son compte, Edgar Morin dénonce la souffrance infligée à ces êtres vivants et sensibles que sont les animaux : chaque heure dans le monde 7 millions d'animaux terrestres et 115 millions d'animaux marins sont tués pour notre usage !... Ceux qui s'interrogent sur la pertinence d'une telle citation peuvent se reporter au livre de Robert Patterson "Un éternel Treblinka" (voir liens dans la rubrique Ressources).

Un profond mouvement de la conscience collective - particulièrement chez les jeunes générations - n’accepte plus l’évidence de la souffrance, de l'exploitation et de la maltraitance animales comme hier on n’a plus accepté celle de l’esclavage et de la torture, du racisme, du sexisme et de l'homophobie. Ce mouvement s’est exprimé le 22 Novembre à travers un manifeste signé par 26 organisations non gouvernementales (ONG) de protection animale réunies pour la première fois au sein d’un collectif baptisé Animal Politique. Ce manifeste formule 30 propositions visant à inscrire la condition animale dans le prochain débat électoral.

Ne mangeant plus de viande depuis plus de 40 ans, le drôle d’animal qui écrit ces lignes se sent donc concerné par la parution d’un tel manifeste qui est le signe évident de cette transformation des mentalités promue par Edgar Morin dans notre billet précédent. Pour mieux saisir le sens de cette évolution, nous proposerons un article paru dans Le Monde où Audrey Garric évoque le manifeste Animal Politique, suivi d'un article de Matthieu Ricard, paru dans Le Point  à l’occasion de ce manifeste, où le moine bouddhiste, docteur en génétique, pose un regard à la fois humaniste et spirituel sur la souffrance animale : « La façon dont nous traitons ceux qui sont, comme nous, des êtres sensibles porte dans le monde un message d'obscurité et de mort ou un message de lumière et de vie... Près de 20 % des étudiants américains sont végans... Un changement de société et de culture est en cours, même s'il prend du temps. » 

Célébrer la vie 

Dans un billet intitulé Matthieu Ricard, L’entraînement de l’esprit, nous évoquions notamment son ouvrage Plaidoyer pour les animaux, où l’auteur nous invite à étendre notre bienveillance à l’ensemble des êtres sensibles, dans l’intérêt des animaux mais aussi des hommes. Une telle vision jette un regard lucide et cru sur la période de Noël qui se réduit trop souvent aujourd’hui à une fête commerciale et gastronomique fondée sur le massacre de sept milliards d'animaux !

C'est ainsi que dans le billet intitulé Noël Évolutionnaire, daté du 23 Décembre 2014, nous analysions le paradoxe selon lequel les fêtes de Noël qui célébraient les forces créatrices de la vie et de la nature, révèlent aujourd’hui toute la morbidité d’un délire marchand fondé sur la souffrance animale. Cette folie consumériste nous a fait totalement perdre le sens cosmique et symbolique des fêtes qui, depuis des temps immémoriaux et bien avant le christianisme, célèbrent le solstice d'hiver. En effet, à travers la victoire de la lumière sur les ténèbres, le solstice d’hiver était traditionnellement l’occasion de célébrer la puissance créatrice de la vie/esprit sur les forces inertielles et destructrices de l'entropie. En suivant les diverses étapes qui furent celles des fêtes païennes, des célébrations chrétiennes et des rituels marchands, nous sommes progressivement passés du cosmique au cosmétique et de l'astronomie à une gastronomie qui, trop souvent, détruit la vie au lieu de la célébrer. Nous sommes passés de la célébration de la foi à celle du foie gras ! 

En réaction à une telle dérive et pour sensibiliser les parisiens à la cause animale, Matthieu Ricard a collaboré avec la pâtisserie Hugo et Victor pour créer une bûche entièrement vegan :  " Ce qui m'a tenté, c'est l'idée de la fête, de la célébration. Le fait que tout le monde, sans exception, puisse se réjouir et parfaitement se nourrir sans que cela soit au prix de la souffrance et de la mort des animaux, me paraissait une belle façon de célébrer Noël."  Une partie des bénéfices tirés de cette opération sera reversée à Karuna-Shechen, l'association de Matthieu Ricard qui offre des prestations de santé et des service éducatifs et sociaux aux populations défavorisées en Inde, au Népal et au Tibet.

Les deux textes que nous vous proposons ci-dessous sont donc l’occasion de réfléchir à la façon dont nous pouvons célébrer la vie durant la période des fêtes en évitant de participer à l’exploitation et à la souffrance animales. C’est aussi l’occasion aussi de réfléchir sur la façon dont cette évolution des sensibilités, fondée sur un profond respect du vivant, correspond et participe à l’émergence d’une nouvelle vision du monde. Une réflexion que nous aurons l’occasion de développer dans un prochain billet. 

26 ONG lancent un manifeste pour inscrire la condition animale dans le débat politique. Audrey Garric

En France, chaque année, plusieurs milliards d’animaux sont utilisés pour leur chair, leur peau, leur pelage, leur plumage, mais aussi pour l’expérimentation scientifique, le divertissement ou pour tenir compagnie. Pourtant, malgré « l’enjeu sociétal majeur que représente leur sort et la manière dont ils sont traités », « l’engagement des politiques pour améliorer leur situation reste très insuffisant et en décalage avec les attentes de la majorité des Français ». Dressant ce double constat, 26 organisations non gouvernementales (ONG) de protection animale (CIWF, la Fondation Brigitte Bardot, la Fondation 30 millions d’amis, L214, Peta, la SPA, Sea Shepherd, etc.) se sont réunies pour la première fois au sein d’un collectif, baptisé Animal Politique.

Mardi 22 novembre, après six mois de travail, elles ont publié un manifeste du même nom, qui formule 30 propositions visant à inscrire la condition animale dans le débat politique des prochaines échéances électorales. Le document « est destiné aux candidats à l’élection présidentielle et aux élections législatives afin qu’ils prennent publiquement position sur son contenu », écrivent les associations. Les mesures sont classées en six catégories, selon l’usage qui est fait des bêtes – les animaux d’élevage, d’expérimentation, de divertissement et de spectacle, de compagnie, de la faune sauvage – ainsi que leur place dans la société


En ce qui concerne l’élevage, principal mode d’exploitation des animaux – un milliard d’animaux terrestres sont abattus chaque année en France à des fins alimentaires – les associations appellent à « favoriser le plein air » et à « interdire les cages ainsi que les conditions d’élevage incompatibles avec leurs besoins » physiologiques et comportementaux. Elles demandent également la fin des « pratiques d’élevage douloureuses (castration à vif, écornage, gavage) », et donc de la production de foie gras. Les associations souhaitent, en outre, « limiter la durée des transports d’animaux vivants », entre l’élevage et l’abattage, et « mettre un terme à leur exportation hors de l’Union européenne » – chaque année, des dizaines de milliers d’entre eux parcourent des milliers de kilomètres jusqu’à la Turquie souvent sans nourriture ni eau. 

Enfin, sur l’épineux sujet des abattoirs, visés par des enquêtes après les vidéos-chocs de L214 dénonçant des cas de maltraitance, les ONG demandent de « rendre systématique l’étourdissement avant toute mise à mort ». Cette pratique (par électronarcose, par tige perforante ou par gazage), obligatoire en France depuis 1964, fait l’objet d’une dérogation dans le cas de l’abattage rituel. Mais actuellement, ni le culte juif ni le culte musulman ne souhaitent revenir dessus. Elle n’est par ailleurs pas toujours respectée dans l’abattage conventionnel, les images filmées en caméra cachée montrent en effet de très nombreux cas d’animaux saignés en pleine conscience. Dans les autres domaines, les propositions sont tout aussi audacieuses : abolir les corridas et les combats de coqs, interdire la présence d’animaux sauvages et domestiques dans les cirques, reconnaître à l’animal sauvage le statut juridique d’être vivant doué de sensibilité – seul l’animal domestique en jouit actuellement –, réformer la chasse ou encore prohiber la cession d’animaux par les particuliers « sur les sites marchands et les réseaux sociaux » et les euthanasies « non justifiées médicalement ». 

Côté institutionnel, les ONG souhaitent la création d’une autorité administrative indépendante pour favoriser les méthodes de remplacement des animaux dans les protocoles d’expérimentation animale, ainsi que l’institution d’un « organe autonome dédié aux animaux, indépendant du ministère de l’agriculture », à l’image du ministère du bien-être animal en Belgique. Le 18 octobre, une vingtaine de personnalités scientifiques et juridiques – parmi lesquelles la philosophe Élisabeth de Fontenay, le psychiatre et éthologue Boris Cyrulnik, le moine bouddhiste et biologiste Matthieu Ricard – demandaient eux aussi la création d’un secrétariat d’État chargé de la condition animale

"Remettre en question les habitudes et les normes"

Un mouvement pour la cause des animaux est à l’œuvre dans l’Hexagone, porté par nombre d’intellectuels, de scientifiques, d’associations et de citoyens. Les livres et les colloques se multiplient sur le sujet, les cas de maltraitance animale sont vertement critiqués sur les réseaux sociaux, un diplôme universitaire en droit animalier a vu le jour et un parti animaliste a même été créé, le 14 novembre, rejoignant ainsi la quinzaine de partis qui se consacrent à la cause animale dans le monde. 

"Si la prise de conscience est massive, il manque des actions politiques et juridiques concrètes pour la traduire dans les faits", note Lucille Peget, coordinatrice du projet Animal Politique. De fait, en Europe, d’autres pays ont davantage politisé la question du bien-être animal. Elle est par exemple intégrée dans les Constitutions allemande ou autrichienne et le Parti pour les animaux néerlandais, créé en 2002, est représenté au Parlement européen depuis 2014. 

Reste que l’opinion publique est ambiguë sur ces questions. Chez la majorité des Français, chérir les animaux et ne pas leur vouloir de mal n’implique pas forcément de cesser de s’en nourrir, un phénomène théorisé sous le nom de « paradoxe de la viande », qui s’explique par le mécanisme psychologique de la dissonance cognitive. « L’intelligence de l’humain repose sur ses capacités à déconstruire et à remettre en question ses habitudes, ses traditions et ses normes, à évoluer, explique Lucille Peget. Mais on ne peut pas tout changer d’un coup : il serait irréaliste de demander à interdire totalement l’élevage ou l’abattage. » 

« C’est le prochain pas de civilisation, après l’abolition de l’esclavage, de la torture et la reconnaissance des droits des hommes et des femmes, juge Matthieu Ricard, présent lors du lancement du manifeste. Il n’y a aucun argument moral qui ne tienne pour infliger des souffrances non nécessaires et des tortures incessantes à des êtres vivants sensibles. » Et l’auteur de Plaidoyer pour les animaux, végétarien depuis quarante-cinq ans, de poursuivre : « Le nombre de chasseurs a diminué de moitié en vingt ans dans notre pays, plus de 70 % des Français veulent abolir la corrida et les jeunes sont de plus en plus nombreux à être végétariens. Un changement de culture et de société est en cours, même s’il prend du temps. » 

La souffrance d'un animal est plus importante que le goût d'un aliment. Matthieu Ricard

Matthieu Ricard à la conférence de présentation d'Animal Politique

Nous sommes tout, ils ne sont rien. La valeur de la vie humaine est, à juste titre, infinie. La valeur de la vie animale est-elle pour autant nulle ? Chaque heure dans le monde nous tuons 120 millions d'animaux terrestres et marins. Cela fait beaucoup : en une seule semaine, davantage d'animaux tués que toutes les victimes humaines de toutes les guerres ! Nous avons fait d'immenses progrès de civilisation. Nous n'acceptons plus ce qui a pourtant longtemps semblé normal : l'esclavage ou la torture. Nous avons adopté la Déclaration universelle des droits de l'homme. Nous continuons d'améliorer le statut des femmes et des enfants. Nous réduisons la pauvreté dans le monde. 

Mais quand nous en venons aux animaux, le massacre en masse reste la règle. Les 8 millions d'espèces qui peuplent encore notre planète sont nos concitoyens. Ils aspirent à vivre, à éviter la souffrance. Nous aimons les chiens, mais mangeons les porcs et nous nous vêtissons des vaches. Il y a là une incohérence fondamentale. La valeur des vies innocentes est non négociable. Il n'y a aucun excès de sentimentalisme à être choqué par les horreurs révélées par les vidéos tournées dans les abattoirs. Certains affirment que la production de viande est un mal nécessaire. Aujourd'hui, n'étant plus nécessaire, c'est un mal tout court. De fait, tout le monde y perd : la production industrielle de viande est la deuxième cause d'émission de gaz à effet de serre (15 %), après les habitations et avant les transports. Elle entretient la pauvreté dans le monde : 750 millions de tonnes de céréales, qui pourraient nourrir localement un milliard de personnes, sont expédiées d'Amérique latine et d'Afrique vers les pays du Nord, pour nourrir nos animaux destinés à devenir de la viande. Cerise sur le gâteau, plusieurs centaines d'études épidémiologiques montrent que la consommation régulière de viande est nocive pour la santé (source OMS 2015). 

Il m'est arrivé de demander à une assemblée : « Êtes-vous en faveur de la justice et de la morale ? » Tout le monde a levé la main. J'ai demandé ensuite : « Est-il juste et moral d'infliger des souffrances non nécessaires à des êtres sensibles ? » Personne n'a levé la main. En vérité, aucun argument moral ne permet de justifier nos comportements à l'égard des animaux.  Récemment, un dimanche matin un groupe de chasseurs fusil à l'épaule s'était rassemblé sur la place de l'église d'un petit village du sud de la France. Un enfant, fils d'amis, s'arrêta devant eux et leur demanda ingénument : « Vous allez tuer ? » Il n'eut droit qu'à un silence gêné, des sourires de connivence et des regards en coin. Tuer par plaisir, c'est préférer la mort à la vie. Est-ce là ce que l'humanité peut offrir de mieux ? Vingt millions de Français se promènent dans les bois. Il ne reste plus que 1,2 million de chasseurs. Pourtant, ce sont ces derniers qui font la loi. Sont-ils, comme ils l'affirment, les meilleurs protecteurs de l'équilibre biologique ? En 1974, l'interdiction de la chasse dans le canton de Genève fut approuvée par référendum par 72 % de la population. Malgré les cris d'alarme des chasseurs, tout s'est bien passé : la faune du canton a retrouvé sa richesse et sa diversité – fort appréciées par les promeneurs – et son équilibre naturel. Les sangliers et cervidés n'ont pas envahi les forêts et les champs cultivés.

Une Bonne Nouvelle

En incluant tous les êtres sensibles dans le cercle de la bienveillance, nous n'aimons pas moins les humains, nous les aimons mieux, car notre bienveillance est plus vaste. L'association humanitaire que j'ai cofondée, Karuna-Shechen, aide chaque année 300 000 personnes en Inde, au Népal et au Tibet dans le domaine de la santé, de l'éducation et des services sociaux. Le fait de m'occuper aussi des souffrances infligées aux animaux ne diminue en rien ma détermination à soulager les souffrances humaines. Bien au contraire. Et ne pas se soucier des animaux n'améliorerait en rien le sort terrible des victimes d'Alep en Syrie ou du Darfour.

La bonne nouvelle est que le végétarisme et le véganisme sont en plein essor parmi les jeunes. J'ai récemment déjeuné à la cantine de la grande université de Princeton : les 50 premiers mètres du self-service étaient surmontés de panneaux « Végan ». Près de 20 % des étudiants américains sont végans. Cette transition vers une alimentation non-violente est possible et économiquement viable. Considérez votre envie d'un steak saignant : elle aboutit à la production industrielle de viande.

À l'inverse, une pensée de compassion pour les animaux conduit à un monde meilleur et à une économie qui emploie tout autant de personnes, occupées à produire des aliments sans souffrance animale et préférables pour la santé humaine. Nous sommes à court d'excuses. La souffrance d'un animal est plus importante que le goût d'un aliment. La façon dont nous traitons ceux qui sont, comme nous, des êtres sensibles porte dans le monde un message d'obscurité et de mort ou un message de lumière et de vie. 

Ressources 

Animal Politique  Le Manifeste. Trente propositions pour mettre la condition animale au cœur des enjeux politiques.


La souffrance d'un animal est plus importante que le goût d'un aliment  Matthieu Ricard. Le Point

Animal Politique  La conférence de presse de présentation Vidéo You Tube

Une bûche signée Matthieu Ricard  Le Figaro -  Karuna-Shechen Association de Matthieu Ricard dédiée aux projets humanitaires dans les régions himalayennes.

A propos du tweet d'Edgar Morin : "L'Humanité est nazie pour le monde animal" lire : Un éternel Treblinka Résumé sur le Site Végétik. et  Eternal Treblinka  Anne Renon. Cahiers antispécistes

Éternel Treblinka de Charles Patterson, présentation de l'éditeur sur Amazon

Charles Patterson : l'abattage, un laboratoire de la barbarie Recension du livre de Charles Patterson : Un éternel Treblinka par Élisabeth de Fontenay dans Le Monde.

Les Cahiers antispécistes Une revue fondée en 1991 pour remettre en cause le spécisme et pour explorer les implications scientifiques, culturelles et politiques d'un tel projet.

La libération animale :  et après ? Conférence en vidéo avec Peter Singer, Matthieu Ricard et Aymerik Caron.  Organisée par L214 et les Cahiers Antispécistes

Plaidoyer pour les animaux  Matthieu Ricard

La littérature et la condition animale. Répliques, une émission d'Alain Fikielkraut. France Culture