Affichage des articles dont le libellé est Transitions. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Transitions. Afficher tous les articles

jeudi 12 janvier 2017

2017 : Transition ou Régression ?


Ce n'est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort qu'ils ont raison. Coluche 


Depuis longtemps, Patrick Viveret est un de ces intellectuels progressistes qui, de l’atermondialisme au convivialisme, de la sobriété heureuse aux nouveaux indicateurs de richesses, de l'engagement pour une citoyenneté planétaire aux "Dialogues en humanité", a su tracer des voies novatrices en se faisant le porte-voix des évolutions sociales, politiques et culturelles. Dans sa lettre de vœux pour 2017 à tous les Convivialistes, il propose une analyse de la situation actuelle : face aux logiques mortifères qui se sont manifestées en 2016 (montée des populismes, terrorisme islamiste, élection de Trump aux USA), il devient urgent de se mobiliser autour d’un projet de Transition vers une "société du bien vivre" : 

« Celle-ci constitue une double alternative convivialiste au fondamentalisme marchand et au fondamentalisme identitaire, sachant que le second est l'enfant monstrueux du premier. La 'base sociale" de cette alliance ce peut être celles et ceux que deux sociologues américains, Sherry Anderson et Paul Ray, ont nommé "les créatifs culturels", porteurs d'une quadruple révolution silencieuse dans le domaine écologique, dans celui du rapport entre hommes et femmes, dans la quête d'une spiritualité non dogmatique et dans une ouverture multiculturelle. Ils représentent le symétrique du quatuor mortifère symbolisé par Trump : irresponsabilité écologique, machisme, intégrisme culturel et religieux, racisme et défense délirante d'une suprématie des Blancs.» 

Le texte de Patrick Viveret que nous vous proposons ci-dessous analyse les relations, tensions et alliances entre ces trois grandes familles de population que sont les traditionalistes, les modernistes et les "créatifs culturels". Une telle analyse offre une perspective globale qui donne du sens aux grands mouvements de la société comme aux signaux faibles de sa transformation. Traduite dans la perspective intégrale qui est la nôtre, la grande Transition évoquée par l'auteur peut-être identifiée au passage à la seconde phase de la Spirale Dynamique telle que nous en avons rendu compte dans de précédents billets. Il reste donc au mouvement convivialiste à développer la vision intégrale qui lui permettrait d'opérer effectivement ce véritable saut qualitatif vers la "société du bien vivre" qu'il réclame de ses vœux. 

Une Transition Culturelle

Au-delà de sa valeur réflexive, ce texte de Patrick Viveret a une valeur sociologique évidente. Il permet de mieux saisir l’évolution d’une intelligentsia progressiste, obligée de s’interroger face à une situation planétaire et historique qui remet profondément en question ses idéaux de progrès économiques, sociaux et démocratiques. Enracinée dans l’économisme du mème Orange, profondément imprégnée du pluralisme du mème Vert, cette intelligentsia est en train d’émerger progressivement vers le mème Jaune fondée sur l’idée d’interdépendance et de complexité. C’est d’ailleurs pourquoi Le Manifeste Convivialiste était sous-titré : déclaration d’interdépendance. 

Modèle Développemental de la Spirale Dynamique

Mais ce passage vers la seconde phase de la spirale dynamique doit affronter ces obstacles que sont le "mauvais mème Vert", la pensée fragmentaire, le conformisme intellectuel, l'économicisme dominant, les habitus académiques, et tout simplement... le manque d’inspiration. Au dépassement du progressisme Orange et du relativisme Vert effectué par le convivialisme, il manque encore la profondeur spirituelle, la radicalité et l’intuition visionnaires qui lui permettrait de faire le saut créatif jusqu’à une vision vraiment intégrale à même de guider et d’accompagner la grande transition culturelle sans laquelle toute transition socio-économique est un leurre. Le convivialisme fait le constat de la fin d'un monde sans offrir la perspective évolutionnaire permettant d’imaginer celui qui est en train d’émerger. S’ils évoquent une décolonisation de l’imaginaire, les convivialistes privilégient encore les formes de pensée - analytiques, objectivantes et disciplinaires - à l’œuvre dans les institutions académiques.

A travers le travail collectif mené au sein du Mauss (Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales), certains penseurs convivialistes ont développé une réflexion critique sur l'épistémologie devenue dominante en sciences sociales - l'individualisme méthodologique - comme ils ont élaboré une "anthropologie du don" inspirée par les travaux de Marcel Mauss. Mais il manque encore au convivialisme le paradigme global et visionnaire qui corresponderait à son projet de grande Transition politique et socio-économique. Or la crise systémique que nous affrontons réclame l’émergence d’un autre mode de pensée. Selon Einstein : « La puissance déchaînée de l'homme a tout changé, sauf nos modes de pensées et nous glissons vers une catastrophe sans précédent. Une nouvelle façon de penser est essentielle si l'humanité veut vivre. » 

Convivialistes, encore un effort !

La pensée d'Edgar Morin a beaucoup inspiré la réflexion de Patrick Viveret. Dans un entretien au journal La Tribune publié en Février 2016 et intitulé Le temps est venu de changer de civilisation, Edgar Morin évoque « la seule transformation véritable et durable qui soit : celle des mentalités… Seule une prise de conscience fondamentale sur ce que nous sommes et voulons devenir peut permettre de changer de civilisation… Et d'ailleurs, c'est aussi parce que nous manquons de spiritualité, d'intériorité, de méditation, de réflexion et de pensée que nous échouons à révolutionner nos consciences

On aimerait que les convivialistes entendent cet appel à la révolution des consciences, qui résonne avec celui des Colibris de Pierre Rabhi, pour proposer un véritable changement de paradigme prenant en compte, de manière intégrale, tous les aspects – intérieurs et extérieurs, individuels et collectifs – du développement humain. Une transition socio-économique ne peut advenir sans une transition culturelle qui traduit l'esprit du temps à travers un nouveau paradigme. Il s'agit aujourd'hui de s'émanciper d'une vision abstraite et séparée qui fut celle celle de la modernité pour retrouver le chemin d'une participation intime et intuitive de la subjectivité à un milieu d'évolution - à la fois naturel, social et culturel - qui forme une totalité dynamique.

L'erreur profonde de tous les réformismes, passés et à venir, n'est pas seulement de croire qu'un changement de société peut advenir sans l'émergence d'une nouvelle forme de pensée et de sensibilité, il est aussi d'imaginer que cette émergence créatrice puisse s'effectuer au sein d'un système totalement sclérosé. 


Seule une radicalité qui apparaît toujours marginale, illégitime et scandaleuse aux tenants du système est à même de transformer celui-ci.  Si le convivialisme ne veut pas être autre chose que le nouveau visage d'un réformisme qui change tout pour que rien ne change, il doit développer cette vitalité créatrice et insurrectionnelle qui bouscule les évidences et les déconstruit sans se laisser intimider par ce mélange de bonne conscience, de mauvaise foi et de certitudes établies qui régit les habitudes de pensée et les postures institutionnelles. On connait le célèbre apostrophe de Sade dans La philosophie dans le boudoir : « Français, encore un effort si vous voulez être républicains. » On a envie d’ajouter aujourd’hui : « Convivialistes, encore un effort si vous voulez être évolutionnaires. »

Être un évolutionnaire aujourd'hui, c'est être un acteur engagé dans une révolution des consciences fondée sur la réflexion et la méditation, l'intériorité et la spiritualité. Un tel engagement implique donc un dépassement du mental, de l'égo et de ses stratégies d'appropriation narcissique pour inventer et vivre de nouveaux liens sociaux au sein de communautés concrètes et conviviales. Ces communautés post-capitalistes devront sortir de manière conscience et volontaire de l'économie - qui réduit l'intensité de la vie à une survie indexée sur l'échange - afin d'opérer la conjonction, évoquée dans le texte de Patrick Viveret, entre une érotique qui mobilise les forces de vie et une éthique qui canalise celles-ci au service du développement humain.

Si être convivialiste c'est effectuer le saut qualitatif qui conduit des sociétés de l'avoir à celles du "bien-vivre", être évolutionnaire c'est participer au saut évolutif qui conduit des sociétés du "bien-vivre" aux communautés de l'être. Un tel processus évolutif nécessite d'accompagner les formes émergentes de pensée, de sensibilité et d'organisation correspondant à un nouveau stade du développement humain. Contrairement à une doxa matérialiste, devenue celle de notre temps, ce n'est pas l'infrastructure des forces productives qui détermine la superstructure idéologique et culturelle.

La société est une totalité évolutive à la fois intersubjective et culturelle, socio-économique et technologique. Loin d'être réductible à une transition socio-économique, le saut qualitatif vers la "société du bien-vivre" nécessite une mutation anthropologique, culturelle et spirituelle qui devrait être au cœur de l'approche convivialiste. Pour le dire d'une autre façon : s'il veut proposer une voie véritablement évolutive pour le vingt et unième siècle, le convivialisme sera intégral ou ne sera pas.

Lettre de vœux de Patrick Viveret à tous les convivialistes. 

Notre rencontre du Théâtre de la Tempête à Vincennes en juin dernier avait pour thème : "Convivialisme now ou Apocalypse tomorrow". Je le crois très actuel en sachant qu'il caractérise une exigence préventive pour éviter des risques majeurs pour notre famille humaine. Mais il pourrait aussi avoir une valeur de résilience si nous devions surmonter un certain nombre de catastrophes et de régressions si les logiques dominantes d'aveuglement se perpétuent. Nous sommes en effet entrés dans un conflit mondial d'un nouveau type puisque l'objet de ce conflit est d'éviter la guerre et, à terme, sinon la destruction de l'humanité en tout cas une grande Régression à laquelle il nous faut au contraire opposer la perspective d'une grande Transition, celle la même à laquelle veut contribuer le convivialisme. 


Je crois en effet qu'il n'est pas excessif de dire qu'une part importante du destin de l'humanité va se jouer dans ce siècle. Regardons lucidement la situation : avant l'élection de Trump il y avait déjà un état d'urgence social et écologique avec la fracture sociale mondiale des inégalités (les 63 personnes les plus riches disposant de l'équivalent du revenu de la moitié de l'humanité) et la fracture écologique gravissime : dérèglement climatique, sixième extinction des espèces, grandes pollutions faisant chaque année des centaines de milliers de morts. Il aurait fallu donner un coup de barre très net dans le sens de la justice sociale et de la responsabilité écologique, bref aller franchement dans le sens d'une grande Transition. 

L'élection de Trump et le renforcement des "démocratures", pour reprendre l'expression de Pierre Hassner, qui nourrissent les inégalités sociales et l'irresponsabilité écologique participent au contraire de la grande Régression et rendent le risque plus grave encore d'une humanité confrontée à un cycle mortifère. Cycle qui peut même s'avérer fatal quand on pense que des psychopathes peuvent disposer d'armes de destruction massives à commencer par le nucléaire. Il faut donc qu'impérativement se constitue une grande alliance pour la Vie face aux logiques mortifères qui peuvent nous conduire à l'abîme pour reprendre le titre d'un livre récent de notre ami Edgar Morin. 

Une grande alliance des forces de Vie

C'est cette alliance que nous avons cherché à construire au cours de l'année écoulée tant à l'échelle mondiale dans la suite des mouvements qui se sont rassemblés lors de la Cop 21 (Cf. la proposition d'un processus constituant mondial faite par "Le Serment de Paris"), qu'au niveau européen et français. Pour ce qui concerne notre pays la convergence renforcée des mouvements et réseaux citoyens initiée par "Pouvoir citoyen en marche", plate-forme fondée par la rencontre du Pacte civique, du collectif Roosevelt, des convivialistes, du labo de l'économie sociale et solidaire, des Dialogues en humanité et de bien d'autres mouvements a permis d'aboutir à un socle commun de propositions sur quatre niveaux : celui de la Vision avec le texte proposé par Edgar Morin "Changeons de voie, Changeons de Vie", celui des valeurs, celui des récits permettant ces itinéraires de convergence et celui dit des "mesures basculantes" pour reprendre une expression de notre ami Alain Caillé qui a beaucoup œuvré à ce texte en voie de finalisation. 

Outre ce contenu il faut aussi construire une stratégie pour cette alliance et en repérer les forces principales afin de mieux distinguer son cœur et ses ailes. Le cœur c'est, me semble-t-il, l'ensemble des acteurs qui se reconnaissent dans le Projet d'une grande Transition vers une société du bien vivre. Celle-ci constitue une double alternative convivialiste au fondamentalisme marchand et au fondamentalisme identitaire, sachant que le second est l'enfant monstrueux du premier. 

La 'base sociale" de cette alliance ce peut être celles et ceux que deux sociologues américains, Sherry Anderson et Paul Ray, ont nommé "les créatifs culturels", porteurs d'une quadruple révolution silencieuse dans le domaine écologique, dans celui du rapport entre hommes et femmes, dans la quête d'une spiritualité non dogmatique et dans une ouverture multiculturelle. Ils représentent le symétrique du quatuor mortifère symbolisé par Trump : irresponsabilité écologique, machisme, intégrisme culturel et religieux, racisme et défense délirante d'une suprématie des Blancs. 

Ils sont les seuls à pouvoir proposer un dépassement dynamique du conflit entre les deux autres grandes familles socio-culturelles évoquées dans l'enquête de Ray et Anderson, celle des modernistes et des traditionalistes. Les premiers sont aveugles sur " les dégâts du progrès" pour reprendre le titre d'un livre célèbre de la Cfdt des années 70, les seconds sont irrésistiblement attirés par les fondamentalismes identitaires qu'ils soient religieux ou nationaux. 

Ces "créatifs" peuvent proposer de garder le meilleur de la modernité, la liberté, mais sans le pire, la chosification, et de retrouver le meilleur de la tradition, la reliance (à la nature, à autrui, aux questions du sens) mais sans le pire, la dépendance et la tentation intégriste. On retrouve, on le voit, nombre de caractéristiques fondamentales de ce que nous plaçons au cœur non seulement des valeurs mais aussi des comportements convivialistes. 

Construire une convergence

Mais, s'ils constituent le cœur potentiel de cette alliance, les créatifs culturels doivent d'abord se donner les moyens de se constituer en force (en force créatrice bien sûr et non dominatrice conformément à leurs gènes) et de dépasser le stade d'une créativité très riche mais trop souvent fragmentée et invisible pour construire une grande convergence à partir de ces émergences... tout en inventant un modèle de convergence inspiré du Vivant et ne reproduisant pas les convergences artificielles et en surplomb que sont les figures de l'avant garde ou de la fédération. 

Il est essentiel qu'ils soient le cœur de l'alliance car s'ils continuent comme aujourd'hui à constituer les ailes tantôt du clan moderniste tantôt du camp traditionaliste, ils n'arriveront pas à peser suffisamment sur les enjeux macros (économiques, sociaux, culturels etc.) là où sont solidement installées les forces mortifères. Par exemple il faut pouvoir tenir sur le double front de l'alternative au fondamentalisme marchand et au fondamentalisme identitaire car sinon la lutte contre le second sans mettre en cause le premier conduit à traiter un symptôme sans traiter ses causes

Mais ensuite ceux-ci se doivent de nouer des alliances compte tenu de l'ampleur du risque. Alliances pour former une coalition avec la partie des modernistes partisans de l'économie de marché et du progrès technologique mais conscients de la nécessité d'une lutte contre les inégalités sociales, de l'insoutenabilité de la démesure spéculative et d'une capacité de discernement sur les risques des évolutions technologiques. Mais alliance aussi avec les cultures et les sociétés de tradition qui refusent le basculement dans le fondamentalisme identitaire. 

Ainsi cette alliance des forces de vie peut-elle constituer une alliance préventive, mais aussi résiliente si l'approche préventive n'a pu être conduite à temps et jusqu'au bout. A la stratégie du REV proposée lors des États généraux de l'économie sociale et solidaire alliant le R de la résistance (créatrice), le E de l'expérimentation (anticipatrice) et le V de la Vision (transformatrice) nous pouvons proposer de REVER en ajoutant le E de l'évaluation démocratique et le R de la Résilience refondatrice. L'évaluation dans cette perspective doit être entendue dans son sens fort de délibération sur ce qui fait valeur et valeur dans son sens radical de force de vie.

Alors peuvent se conjuguer pleinement l'impératif érotique de Nietzsche sur la mobilisation des forces de vie et l'impératif éthique de Kant sur l'exigence que la recherche de la force de vie de chacun ne s'opère pas au détriment d'autrui. Éthique et Érotique ne sont-ils pas ainsi deux composantes majeures d'une perspective et d'une pratique convivialiste ? C'est en tout cas une proposition que je fais pour l'année qui vient à mes amis convivialistes ... Bonne année 2017 où il nous faudra plus que jamais allier "pessimisme de l'intelligence et optimisme de la volonté". 

Ressources




Le Serment de Paris 

Le temps est venu de changer de civilisation. Entretien avec Edgar Morin dans Le Tribune

Convivialisme Now ou Apocalypse Tomorow  Une série de sept vidéos sur le thème du convivialisme, enregistrée samedi 25 Juin 2016 au Théâtre de la Tempête. You Tube

Reconstruction de la société. Analyses convivialistes Une vingtaine d’auteurs convivialistes explorent les chemins de construction d’une société conviviale guidée par la poursuite inlassable du bien commun. 


vendredi 26 juin 2015

Une (R)évolution Intérieure


Nous sommes le monde et le monde est nous. Krishnamurti 


Beaucoup d’observateurs patentés de la vie sociale et culturelle ressemblent au poivrot qui, ayant perdu ses clés, les cherche sous un lampadaire parce que c’est le seul endroit éclairé de la rue. Eux-mêmes cherchent ainsi leurs clés d’interprétation à travers des habitudes de pensée et des modèles dépassés, laissant dans l’ombre l’essentiel, c’est-à-dire un mouvement évolutif qu’ils sont incapables de percevoir et d’évaluer. Si ceux qui voient le monde d’aujourd’hui avec les lunettes d’hier sont unanimes pour se lamenter du spectacle de décadence qui s’offre à eux c’est parce qu’ils restent aveugles à la dynamique profonde qui anime de nouvelles manières de vivre, de sentir et de penser. 

En France, cette dynamique est notamment incarnée par le mouvement des Colibris, fondé par Pierre Rabhi, qui a lancé il y a quelques semaines une campagne très originale intitulé : Une (R)évolution intérieure. Dans la continuité du travail réalisé autour des principaux leviers de transition de la société - économie, agriculture, éducation, démocratie, énergie - cette nouvelle campagne des Colibris cherche à faire passer le message suivant : la vraie (R)évolution est celle qui nous amène à nous transformer nous-mêmes pour transformer le monde. 

En faisant le lien entre les dimensions de l'intériorité et de l’organisation sociale, cette campagne contrevient à toutes les règles habituelles en se démarquant à la fois des formes partisanes et des idéologies traditionnelles. Et malgré cela - ou à cause de cela – cette (R)évolution intérieure rencontre un véritable écho, notamment chez les jeunes générations inspirées par une nouvelle vision du monde, très différente de l’ancien modèle. Le slogan du mouvement Colibris - « Faire sa part » - doit être compris comme le principe de participation qui régit les sociétés de l'information, animées par un flux de données qui en font de véritables organismes vivants. 

Ce paradigme émergent implique de nouvelles manières de penser et de vivre les transformations sociales. Comme le résume Marc de la Ménardière : « Si le monde est, comme le pensent certains sages, le reflet de nos croyances individuelles et collectives, il est donc indispensable de faire un détour à l'intérieur de soi pour vivre la Transition qui nous attend, et mieux servir le monde.» 


De la séparation à la relation 

Les petits acteurs du petit théâtre politique ressassent ad nauseam des catégories et des clivages anciens, aussi délétères qu’obsolètes, enfermés qu’ils sont dans des logiques, des méthodes et des idées à l’origine même d’une crise systémique aux effets dévastateurs qu’ils cherchent à résoudre. Or comment résoudre une telle crise si on ne perçoit pas qu’elle est avant tout une crise évolutive nécessitant un saut de conscience ? Comment effectuer ce saut évolutif sans comprendre et participer intimement à la mutation culturelle qui fait émerger une autre vision du monde ? 

Hier, pour dominer la nature et agir sur le monde, nous les regardions de manière objective: notre mental séparait de manière abstraite ce qui était unifié et fixait ce qui était en mouvement. C’est ainsi que nous avons réduit ce tissus complexe et vivant de relations qu’est la nature à un environnement mécanique et objectif, susceptible d’être mesuré pour être mieux analysé et exploité. A l’origine du désenchantement du monde, cette vision figée et fragmentée nous a fait perdre en sens ce que nous gagnons en efficacité. Alors que ce processus d’abstraction fit la grandeur de la modernité, son hégémonie représente aujourd’hui un obstacle à dépasser dans des sociétés qui sont des organismes vivants dès lors qu’un flux vital d’information continu les anime en conditionnant leur évolution. 

Hier le modèle dominant était celui de la machine avec ses impératifs de calcul et d’efficacité dont la logique d’uniformisation broyait les singularités créatrices. Dans nos sociétés de l’information, le modèle émergent aujourd’hui est celui d’un organisme en développement dans son écosystème. La co-évolution nécessaire entre l’organisme et son milieu met l’accent sur ces qualités relationnelles que sont la sensibilité et la communication, l’intuition et la créativité : le développement du vivant dépend de sa capacité à s’adapter sans cesse à son milieu en s’y connectant en profondeur. Dans ce nouveau contexte, l’hégémonie de l’abstraction devient un obstacle au développement des qualités relationnelles qu’elle tend à nier ou à dévaluer. 

Du mécanique à l’organique 

Nous assistons à un renversement de perspective : le modèle mécanique laisse peu à peu la place au modèle organique. D’une logique de domination, d’appropriation et d’accumulation, nous passons progressivement à une logique d’évolution, de participation et d’accomplissement. La communication, la coopération et la collaboration deviennent des valeurs centrales qui expriment une vie concrète tissée de relations complexes. Au cœur de cette complexité, l’interdépendance devient une notion primordiale alors que l’abstraction qui segmente et fragmente doit retrouver la place secondaire qui est la sienne : celle d’un instrument au service de la survie et du développement de l’organisme. 

De par sa profondeur, cette optique globale perçoit l'interdépendance entre tous les éléments d'un même système : l’individu, la culture et l’organisation socio-économique y apparaissent comme autant de polarités d’un  organisme en développement. Il n'y a plus de discontinuité abstraite entre intériorité et extériorité : parce que les formes extérieurs sont perçus comme les manifestations d’une force intérieure, l’organisation socio-économique apparait comme la manifestation d’une intersubjectivité culturelle et d'une intelligence collective qui évoluent à travers le temps. C’est ainsi qu’on ne peut résoudre la violence sociale sans remonter à la violence symbolique qui la fonde comme on ne peut critiquer l’emprise de l’économie sans faire référence à l’avidité insatiable de l’ego. 

Ce renversement majeur de perspective a des répercussions dans tous les domaines de la vie, aussi bien sur le plan individuel et culturel que socio-politique. Il traverse tous les acteurs de la vie sociale et culturelle animés par des dynamiques dont ils ne sont pas toujours conscients. Dans le texte ci-dessous Pierre Rabhi présente la campagne sur la (R)évolution intérieure qui illustre ce changement de paradigme. 

Préambule. Pierre Rabhi 


"Il ne peut y avoir de changement de société sans changement humain, et il ne peut y avoir de changement humain sans le changement de chacune et chacun de nous.

Cette affirmation, plus actuelle que jamais, est une sorte de lieu commun. Elle va de soi, pour peu que l’on y réfléchisse. En la circonstance, le fameux "Connais-toi toi-même" reprend son acuité et sa vérité. Le philosophe indien Krisnnamurti ne cessait de répéter : "Nous sommes le monde et le monde est nous". Nul ne peut se soustraire à sa responsabilité d’être humain. Sauf à choisir, avec toute notre conscience, de mettre nous-même fin aux processus de la violence sous toutes ses formes (économique, idéologique, militaire, mais aussi domestique, éducative, sexiste, relationnelle, etc.), les exactions de l'homme contre l'humain et contre la nature finiront avec notre propre extinction. 

Pour autant, ni les philosophies, ni les religions, ni les croyances de toutes obédiences ne semblent en mesure de régler cette question. Aucune d’entre elles ne joue la même partition. Pire, elles sont, par la diversité des points de vue, trop souvent divergentes et elles-mêmes causes de dissensions meurtrières depuis la genèse de l’histoire du genre humain. Les événements actuels sur toute la planète mettent en évidence que nous n'avons toujours pas éradiqué la violence. Nous y sommes même de plus en plus dévoués, avec les armes terribles dont la prolifération témoigne de la faillite de notre condition. 

Je soupçonne la conscience de notre finitude, et l’angoisse qu’elle provoque, d’être à l’origine du marasme où la psyché collective s’enlise, suscitant la quête éperdue de sécurité. Nos actes sont comme guidés par la tentative d’abolir coûte que coûte cet insoutenable verdict, et de conjurer ce qui menace notre fragile et éphémère existence. Ainsi, les domaines physique comme métaphysique peuvent être les objets d’une spéculation chargée de dissiper l’insurmontable angoisse. 

Pour certains, les croyances dogmatiques sont un recours lorsque la voie de la raison et de la rationalité n’offre aucune certitude. J’invoque, quant à moi, en accord avec Socrate qui affirmait savoir qu’il ne sait pas, l’ignorance suprême. Notre planète, joyau parmi les joyaux au sein de l’immensité, est d’une beauté que le langage est souvent incapable d'exprimer sans recours à la poésie, comme quintessence de ce que l'être humain peut dire pour manifester sa jubilation. 

La Clé du changement est intérieure

Cependant, il m’est personnellement difficile d’imputer au fait du hasard le principe de Vie, comme échoué sur cette matrice merveilleuse il y a environ 4 milliards d’années. Comment nier la présence d’une sorte d’intention dont nous aurions trahi la bienveillance par nos petites et grandes transgressions ? L’être humain, prisonnier de ses propres peurs et angoisses, tente d’observer le réel et la réalité dont il est lui-même l’un des témoignages. Sa vision fragmentée introduit ainsi le malentendu qu’il nous faut dissiper, car tout ce qui constitue le vivant nous constitue, et rien ne saurait être séparé. Ainsi sommes-nous l’eau, la matière terrestre et minérale, le souffle, la chaleur, etc. Nous partageons ce qui est avec tout ce qui vit. 

De ce constat surgit une question majeure : pourquoi, dans l’ordre unitaire et coopératif originel, avons-nous exalté le principe de dualité et d’antagonisme, et toutes les horreurs qui en découlent ? Sommes-nous condamnés à nous infliger sans cesse les souffrances que nous déplorons, et jalonner notre histoire des horreurs à nous seuls imputables ? L’être humain, la société humaine, doivent changer de cap, et confier leur destin aux forces du cœur plutôt qu’au pouvoir trompeur de la peur et de la division. 


L’être humain est en grande partie responsable de sa condition sur terre. Ces considérations une fois admises confirment bien que sans changement humain il ne peut y avoir de changement de société. Cette proclamation peut devenir une incantation stérile sans un examen attentif de ce qu’elle implique pour chacune et chacun d’entre nous, à travers nos réalités individuelles et collectives. Sommes-nous capables de transcender nos réactions primaires pour nous élever au rang d'êtres humains libérés des oripeaux d'une histoire révolue et pourtant, sans cesse, redondante ? 

Nos choix politiques et militants ne suffisent pas : nous pouvons manger bio, manifester contre le nucléaire, recycler nos déchets, retourner à la terre et, pourtant, nuire à nos semblables et perpétuer la souffrance. C’est pourquoi l’action de la campagne "(R)évolution Intérieure" du mouvement Colibris se justifie pleinement. Affirmer que le changement de la société est subordonné au changement de l’être humain est encore une fois une vérité absolue. Bienveillance, générosité, partage, équité, empathie, solidarité sont finalement des manifestations d’une conscience créatrice d’un monde libéré. Cette énergie extraordinaire appelée "amour" est, sans le moindre doute, la plus grande énergie de transformation du monde. Elle est la vraie révolution intérieure. (Fin du texte de Pierre Rabhi) 

Bonne conscience et passions tristes 

Il est normal que les grands barons et les petits marquis de l’intelligentsia auto-proclamée se gaussent d’une telle initiative n’obéissant à aucun critère répertorié du politiquement correct, ce qui d'ailleurs en fait une force à la fois prospective et révolutionnaire. Car l’idée même de (R)évolution intérieure va à l’encontre de toute une tradition française, celle du dualisme cartésien fondé sur la séparation ontologique entre la « substance pensante » de l’esprit et la « substance étendue » de la matière, c'est à dire entre le sujet conscient et son environnement naturel. Dans cette perspective "moderniste" propre à la culture occidentale le monde objectif apparaît comme une entité séparée et indépendante de la conscience comme de l'activité du sujet.

Cette coupure abstraite entre sujet et objet a pour corrélat un paradigme technicien et mécaniste qui conçoit l'homme "comme maître et possesseur de la nature" selon la célèbre formule de Descartes. A cette approche abstraite correspond sur le plan politique une tradition progressiste qui vise à transformer le monde objectif et l'organisation socio-économique… en évitant cet effort de maîtrise qui consiste à se changer soi-même !  C'est ainsi que des générations d’activistes ont projetés une transformation d’autant plus radicale de l’ordre socio-économique qu’ils étaient incapables de se remettre eux-mêmes en question, fuyant dans le sectarisme abstrait de l'idéologie la profondeur d'une intériorité qui les effraie ou qu’ils dénient 

Ceci explique pourquoi un certain monde militant relève bien souvent d’un mélange de bonne conscience et de passions tristes, la lutte des classes servant de prétexte à une catharsis sociale où la haine de l’autre fait écho à la haine de soi. Les tenants d’une pseudo-radicalité veulent la transformation sociale en faisant l’impasse d’une transformation personnelle qui en est le corrélat : la révolution devient l’écran total sur lequel se projette leur désir inconscient d’un changement intérieur. Fondée sur le déni de l’intériorité, cette démarche totalitaire voudrait imposer un changement des structures sociales sans se soucier de l’évolution des subjectivités et des mentalités qui lui corresponde. On a vu dans l’histoire récente les conséquences tragiques d’un tel aveuglement. 

Par-delà l’égo 


Qu’est-ce que la (R)évolution intérieure en fait si ce n’est le dépassement de cette conscience de séparation entre l’individu et son milieu qui impose une vision du monde fondée sur l'abstraction et la domination, la peur et l'avidité ? Les traditions qui nomment « égo » cette conscience de séparation considèrent la réalisation spirituelle comme la maîtrise et le dépassement de celui-ci. En dévoilant le caractère illusoire de cette séparation abstraite, une spiritualité authentique permet de se libérer de l’emprise de l’ego pour développer en soi la plénitude d’une conscience unifiée pour laquelle « nous sommes le monde et le monde est nous » selon l’expression de Krishnamurti. 

On peut comprendre qu’une telle approche effraie tous ceux qui entretiennent avec leur intériorité cette relation distante que les maîtres de maison entretiennent avec le petit personnel. Mais la profondeur de la crise systémique à affronter est telle qu'elle exige de nous un saut de conscience qui passe par la maîtrise de l’ego et par son dépassement. Si la campagne des Colibris sur la (R)évolution Intérieure - et l’écho qu’elle rencontre - sont passionnants à observer c’est qu’ils expriment un mouvement profond de la conscience collective que nous avions nous-mêmes identifiés il y a quelques mois sous la forme d'une Insurrection Spirituelle et d'une Révolution Silencieuse. Le surgissement de cette force collective subvertit les séparations abstraites pour affirmer la synchronisation des dynamiques de l’évolution personnelle et de la mutation culturelle, créatrices de nouveaux liens sociaux dont l'émergence intensifie en retour les transformation individuelles et culturelles.

La profondeur et l’originalité d’un tel mouvement échappe de toute évidence à tous ceux qui, ivres d’économisme et d’abstraction, cherchent les clés d’interprétation à la lumière de la doxa dominante. Ils n’auront de cesse de se moquer et de critiquer un phénomène qu’ils sont incapables de comprendre. Mobilisant la mémoire des luttes sociales, ils qualifieront cette démarche d’ «individualisme bobo » en opposant « la taupe militante et silencieuse rongeant patiemment les pilotis de l’édifice au « colibri exhibitionniste » s’agitant au-dessus de l’incendie capitaliste pour n’y déverser qu’une petite goutte d’eau. » C’est ne rien comprendre à la démarche de participation qui anime cet Ovni (organisation vivante non identifiée) qu’est le mouvement des Colibris. 

Trois stades évolutifs 

L’histoire de l’humanité pourrait se résumer en trois grands stades : l’appartenance, l’appropriation et la participation. Le premier stade, celui de la tradition, fut fondé sur l’appartenance : la personne fusionnait avec le milieu - social et naturel, symbolique et cosmique - auquel elle était totalement identifiée. Membre d'un ensemble hiérarchique et statique, elle appartenait à un lieu, un clan, un culte et un cosmos. Le second stade, celui de la modernité, fut fondé sur l’appropriation : à un certain stade du développement humain, l’individu émerge en construisant son autonomie jusqu'à ce qu'il s’identifie à l’égo en tant que conscience de séparation. Un égo qui, par le biais du mental abstrait, cherche à s’affirmer à travers l'appropriation d'un milieu naturel et social qu'il transforme en environnement à dominer et à exploiter.

Le troisième stade, auquel nous arrivons, réalise la synthèse des deux premiers : c’est celui de la participation. L’individu dépasse la vision limitée de l’égo pour participer à la dynamique évolutive de l’organisme global dont il est partie prenante et apprenante. Au stade pré-individuel d'une appartenance fusionnelle, la participation est implicite et instinctive, automatique et non conscientisée. Au stade individuel de l’appropriation, elle est déniée au profit d'une quête d'autonomie. Au troisième stade, supra-individuel, la participation devient consciente quand  l'individu - connecté de manière sensible à son milieu - s'éveille à son rôle évolutionnaire : il se perçoit alors comme un  vecteur de la dynamique évolutive qui anime un cosmos vivant. Cette relation entre l'individu et son milieu s'apparente à la participation organique entre la partie et le tout qui le constitue.

La (R)évolution intérieure dépasse donc la stratégie d’appropriation  qui est celle de l’égo par la participation à une dynamique qui le transcende. La logique d’accumulation qui fonde l’individualisme se transmue progressivement en une logique d’accomplissement à travers un processus d’individuation qui vise la plénitude de l’être. « Faire sa part », slogan des Colibris, ce n’est pas mener une action dans son coin pour se donner bonne conscience : c’est participer à la dynamique évolutive d’un organisme en développement. Faire sa part c’est à la fois participer et partager, en se libérant d’une conscience illusoire de séparation, pour affirmer l’unité organique qui lie l’être humain à sa communauté, sa communauté à l’espèce, l’espèce au vivant, le vivant au cosmos, et le cosmos à la force non-duelle de l’Esprit. 

Soyons le changement 


Dans un texte intitulé Soyons le changement, Pierre Rabhi précise ce principe de participation au cœur du mouvement des Colibris : « … Nous sommes de ceux qui pensent que le XXIème siècle ne pourra être sans tenir compte du caractère "sacré" de la réalité, et sans les comportements et les organisations qui témoignent de cette évidence ; car les bons vœux, les incantations, les analyses et les constats cumulés ne suffiront pas. La première utopie est à incarner en nous-même. Les outils et les réalisations matérielles ne seront jamais facteur de changement s’ils ne sont les œuvres de consciences libérées du champ primitif et limité du pouvoir, de la peur et de la violence. 

La crise de ce temps n’est pas due aux insuffisances matérielles. La logique qui nous meut, nous gère et nous digère, est habile à faire diversion en accusant le manque de moyens. La crise est à débusquer en nous-même dans cette sorte de noyau intime qui détermine notre vision du monde, notre relation aux autres et à la nature, les choix que nous faisons et les valeurs que nous servons. 

Incarner l’utopie, c’est avant tout témoigner qu’un être différent est à construire. Un être de conscience et de compassion, un être qui, avec son intelligence, son imagination et ses mains rende hommage à la vie dont il est l’expression la plus élaborée, la plus subtile et la plus responsable. »  Qu'un tel appel soit entendu et qu'il trouve un écho profond à travers la campagne des Colibris montre qu'à l'évidence une mutation des mentalités est en marche et que rien ne peut arrêter une idée dont le temps est venu, fut-ce malgré les préjugés et les dénis que lui opposent les anciennes habitudes de pensée, progressivement balayées par le vent de l'histoire et de l'évolution.

Ressources

vendredi 6 juin 2014

Une Révolution Noétique


L'homme n'est plus le centre du monde : il est désormais au service de son évolution. Marc Halévy 


Dans le billet précédent nous évoquions les dernières élections européennes comme un signe des temps qui exprime une mutation de l’esprit européen. Si ces élections ont mis à jour un conflit entre ethnocentrisme identitaire et libéralisme technocratique, elles ont aussi permis de comprendre que ce conflit apparent recouvrait en fait une profonde solidarité systémique entre ces deux discours : la position ethnocentrique apparaît comme le retour du refoulé identitaire propre à un libéralisme technocratique totalement abstrait et désincarné. 

On ne peut se libérer du champ idéologique dominant borné par ces deux polarités, abstraite et tribale, qu’à travers un saut de complexité permettant une synthèse supérieure de ces deux pôles. Ce paradigme émergent était au cœur de la première European Integral Conférence qui vient de se tenir en Mai à Budapest. Hors de la sphère intégrale, d’autres penseurs observent l’émergence de ce nouveau paradigme à partir de leur propre perspective. C’est le cas, par exemple, de Marc Halévy, homme de synthèse au parcours original, à la fois physicien de la complexité et philosophe de la spiritualité, qui évoque quant à lui une véritable révolution noétique :

« L'homme n'est plus le centre du monde : il est désormais au service de son évolution. La révolution noétique signe la fin de la vision "moderne" et anthropocentrique du monde et impose un changement radical de regard où l'esprit, l'intelligence et la connaissance prennent le pas sur l'économique et le politique... Le problème n'est plus d'être à gauche ou à droite, le problème est d'être en avant, c'est à dire engagé dans la percée inouïe du nouveau paradigme. » 

Cosa mentale 

Confessons-le !... Il peut être réjouissant d’assister au spectacle des commentateurs médiatiques qui interprètent les résultats des dernières élections européennes à partir d’un modèle totalement dépassé. Comme si, au temps des Lumières, des aristocrates cherchaient à interpréter les mouvements populaires à partir de leur « vision du monde » traditionnelle sans se rendre compte que l’esprit du temps était en train de changer et que ces mouvements exprimaient ce changement. 

Il faut développer une pensée congruente avec l’esprit du temps pour décrypter la marche du monde et le sens des évènements. A force de scruter à la loupe les résultats électoraux, à force de les analyser à partir d’une grille d’interprétation réductrice - économique et politique - on perd la bonne distance, celle d’une vision à la fois globale et historique, seule à même de déterminer la dynamique profonde du changement socio-culturel qui se traduit aussi dans le domaine politique. Bien documentée par la théorie intégrale, la dynamique de l’évolution culturelle permet de mieux comprendre cette mutation des mentalités.

Comme l’explique Michel Maffesoli, sociologue inspiré de la post-modernité : « À l’encontre d’un lieu commun hérité du XIXe siècle faisant de l’infrastructure économique le fondement de toutes choses, il est de plus en plus évident que c’est l’immatériel qui conditionne le lien social. Et donc permet sa survie ou son déclin. N’est-ce point ainsi que l’on peut comprendre la remarque de Milan Kundera : « Il en est des amours comme des empires ; que cesse l’idée sur laquelle ils reposent et ils s’effondrent avec elle »? 

Mais il est des moments où cette «idée» perd sa force et sa vigueur spécifiques. Des sociologues, tel P. Sorokin, ont ainsi parlé de « saturation». Par usure, par fatigue, par lassitude aussi, l’idée ne peut plus exercer sa fonction agrégative. Tel un aimant ayant perdu sa faculté d’attraction, il ne lui reste plus, dès lors, qu’une rémanence de peu d’importance qui, avant que naisse un autre champ magnétique, perdure tant bien que mal ; plutôt mal que bien. 

Il s’agit là de l’indubitable symptôme de toutes les périodes de décadence. Voilà ce qu’est la crise : un moment où n’ayant plus conscience de ce que l’on est, on n’a plus confiance en ce que l’on est. La crise étant un jugement («crisis») porté par ce qui naît sur ce qui est en train de disparaître. La crise est dans nos têtes ! Pour paraphraser Léonard de Vinci, c’est une « cosa mentale », une chose travaillant l’esprit collectif. » (Les nouveaux bien pensants) 

Comprendre le devenir

Marc Halévy

Pour appréhender cette "cosa mentale" mieux vaut sortir du marigot conformiste des médias - agents intéressés des positions dominantes - pour aller à la rencontre de penseurs intempestifs et visionnaires, seuls à même de proposer une interprétation à la fois profonde, cohérente et inspirée des mutations actuelles. Physicien de la complexité et philosophe de la spiritualité, Marc Halévy est de ceux-là. 

Enracinée dans la physique des systèmes et des processus complexes, sa réflexion transcende et complète celle-ci par une métaphysique moniste et holiste pour aboutir à une passionnante pensée du devenir, dans la lignée philosophique de Spinoza, Nietzsche, Bergson ou Teilhard de Chardin. Depuis trente-cinq ans, Marc Halévy élabore des théories, modèles et méthodes pour les processus complexes et les applique aux systèmes socioéconomiques humains, notamment dans le cadre de ses activités de prospective. En publiant une quarantaine de livres et des centaines d'articles, il mène simultanément ses trois activités de chercheur, de philosophe et de prospectiviste avec pour fil rouge : la compréhension du Devenir.

Inspiré notamment par la lecture d’un Nietzsche qui, bien loin de son image caricaturale et stéréotypée, apparaît à la fois spiritualiste, moniste et évolutionnaire (le surhomme), Marc Halévy pratique une philosophie au marteau qui déconstruit les idoles idéalistes de la tradition comme celles, matérialistes, de la modernité pour mieux explorer les voies novatrices d'une révolution noétique. Remettant en question avec vigueur des évidences qui ne sont que le produit d'une idéologie dominante et dépassée, une telle déconstruction déstabilise : elle pousse à s’interroger sur ses propres convictions pour juger si celles-ci ne sont pas tout simplement des conformismes de pensée dont il faut se libérer pour participer de manière créative au paradigme émergent. Qu'on soit en accord ou en désaccord avec lui, le rôle d'un penseur authentique est aussi de nous aider à penser contre nous-même pour évoluer. Le Manifeste pour l'ère nouvelle ci-dessous donnera une idée de la méthode et du style à la fois jubilatoire et décoiffant de Marc Halévy.

Manifeste pour l’ère nouvelle. Marc Halévy 

« L'idée de Progrès est un échec. Un pari perdu. Cette idée fut au centre de l'ère moderne comme celle de Salut fut le cœur de l'ère médiévale. Pendant un demi millénaire, elle fut déclinée successivement en humanisme, rationalisme, libéralisme, égalitarisme, scientisme, socialisme, démocratisme, droit-de-l'hommisme, humanitarisme : toujours le même rêve. Toujours la même impasse. Moins de misère n'implique pas plus de bonheur : la réplétion matérielle a induit une effroyable déréliction spirituelle. "L'homme ne vit pas que de pain." Ni de jeux. L'homme, aujourd'hui, ne vit plus, il ne fait que survivre ou paraître. 

Au cœur de l'idée de Progrès, il y a une erreur absolue : celle de croire que l'évolution de la Vie est un processus collectif et logique alors qu'elle est toujours marginale et erratique, sélective et imprévisible. Par l'idée de Progrès, l'homme a cru se rendre maître de la Nature et de sa nature : il n'a fait que les saccager, que les appauvrir, que les laminer

Le Salut médiéval était une fuite vers le haut. Le Progrès moderniste est une fuite vers l'avant. L'heure est venue de ne plus fuir et de vivre la vie dans le réel de chaque ici-et-maintenant, sans plus de rêves infantiles pompeusement appelés "idéaux". Le bonheur de chaque homme n'est qu'en lui et nulle part ailleurs. Il n'y a pas d'ailleurs

Une subversion et une conversion

Edgar Morin et Marc Halévy

L'ère qui s'ouvre sera une ère adulte : celle de l'Intériorité. Celle de l'accomplissement de soi, à l'intérieur de soi, seul avec soi, par et pour l'accomplissement de la Vie et de l'Esprit en soi. Il n'y a ni Salut ultérieur, ni Progrès extérieur. La Vie se vit de l'intérieur. La révolution noétique instaure le paradigme de l'Intériorité par la spiritualité, la connaissance et l'immatériel. Elle advient malgré les institutions traditionalistes et modernistes toutes nourries d'extériorité et d'idéalisme respectivement religieux (le vieux paradigme du Salut) et idéologiques (le moderne paradigme du Progrès). 

Elle superpose aux hiérarchies sociétales (académiques, économiques et politiques), devenues obsolètes et marginales, un vaste et dense tissu de réseaux protéiformes où s'accomplira la "vraie vie". Le monde noétique ne s'établit pas "contre" le monde moderne mais au-delà de lui : il ne s'agit pas de renverser ses structures de pouvoir, mais de les dépasser en les vidant de toute substance et de tout crédit. 

La révolution noétique appelle à la fois une subversion et une conversion : subversion de la modernité et conversion à l'intériorité. Subversion de la modernité en hâtant sa déliquescence par le refus de la consommation et du spectacle, par la désobéissance civile pacifique, par la sape de toutes ses croyances. Conversion à l'intériorité en pratiquant obstinément l'eudémonisme intime, le détachement de toute extériorité (religieuse, politique, sociale) et l'accomplissement de soi ». 

L’Age de la Connaissance 

Si la démarche synthétique de Marc Halévy est enracinée dans les sciences de la complexité, la philosophie intégrale a pour origine l'étude des traditions contemplatives et des modèles développementaux aussi bien dans les domaines psychiques et spirituels que cognitifs et culturels. La science de la matière d'un côté et la connaissance de l'esprit de l'autre sont donc les sources respectives de ces approches globales qui - à partir de leur méthodologie spécifique - aboutissent toutes les deux à une perspective évolutionnaire, une pensée holiste et une spiritualité panenthéiste (non-duelle). Si une étude comparative reste à faire entre ces perspectives noétiques et intégrales pour dresser le bilan de leurs similitudes et de leurs contradictions, leur convergence doit être explorée et approfondie pour enrichir et préciser les contours du paradigme émergent.

Marc Halévy propose une vision approfondie de cette révolution noétique dans un ouvrage intitulé : L'Age de la Connaissance. Principe et Réflexions sur la révolution noétique au 21ème siècle : « Le XXème siècle marque la fin d'un cycle, celui de la "modernité" qu'avait accouché, non sans douleurs, le Moyen-Âge finissant. La pensée classique qui avait culminé dans le scientisme et le rationalisme du XIXème siècle, reposait sur une vision du monde cartésienne : tout ce qui est et vit, au-delà des apparences chaotiques et compliquées, peut toujours se ramener à des interactions entre briques simples et immuables, selon des lois universelles et immuables

Les sciences – et les pratiques politiques, sociales et managériales - du XXème siècle ont largement démontré qu'il n'y a rien d'immuable parce que tout évolue, qu'il n'y a rien de simple parce que tout est complexe (c'est-à-dire, précisément, non réductible à des "simples") et qu'il n'y a rien d'universel parce que tout est unique. Cette découverte récente de l'évolutionnisme généralisé (dont la théorie du big-bang) et de la complexité généralisée (dont la mécanique quantique et les sciences de la vie) a bouleversé tous les référentiels. 

La Noosphère 

De plus, le développement rapide des technologies de l'information et des télécommunications (TIC) a permis à la pensée et aux idées de se libérer des contraintes matérielles lourdes d'antan et, ce faisant, a suscité l'émergence de ce qu'après Pierre Teilhard de Chardin on peut appeler la noosphère : ce monde des idées autonomes qui, tel un arbre, s'enracine dans la sociosphère humaine, commence à s'épanouir pour remettre le monde en marche et bâtir une humanité surpassée.

La noosphère, à l'instar de la biosphère qui la porte, est un vaste organisme vivant qui se construit et évolue, qui connaît des règles de sélection et des modes d'association. Ceux-ci restent encore largement à explorer … Les idées germent, se propagent et prolifèrent, s'associent, se combattent et s'amalgament tout comme les organismes vivants. Elles diffèrent d'eux en ceci : elles sont immatérielles. 


Ce passage de la sociosphère à la noosphère sur les passerelles de l'évolutionnisme et de la complexité, c'est précisément la Révolution Noétique. Elle inaugure l'âge noétique qui devient sous nos yeux, notamment avec les créatifs culturels, la référence de base du monde de demain. Elle induit cette "société de la connaissance et de l'information" dont on parle de plus en plus dans les médias comme dans le traité européen de Lisbonne. 

La révolution noétique et l'émergence de la noosphère fournissent une vocation nouvelle, un sens nouveau, un projet colossal à notre humanité aujourd'hui encore repliée sur elle-même, aujourd'hui encore prisonnière de son hédonisme matérialiste, stérile et saccageur de vie. Cette révolution noétique impacte toutes les dimensions de la vie et de la culture humaines. 

De nouvelles pistes

La sociosphère était centrée sur le débat entre politique et économique. Ce débat est dépassé : l'économique et le politique deviennent singulièrement périphériques et se cantonnent à devenir l'intendance de l'humanité créatrice de sens. La carte d'identité, symbole de l'appartenance forcée à l'Etat-nation, devient une simple carte de crédit ou de membre d'un service d'un club public local. Le travail, naguère devoir moral ou civique, ou mal nécessaire du gagne-pain, devient processus d'accomplissement personnel. 

Les vraies appartenances, les vraies activités sont ailleurs. Les valeurs masculines et viriles d'hier, celle du héros triomphant, du guerrier combattant, du compétiteur courant contre la montre pour des chimères, s'effondrent. Les valeurs féminines émergent : coopération et convergence, durée et durabilité, amour et respect, gratuité et générosité, inclusion et spiritualité. 

La pensée noétique se propose de dépasser la pensée cartésienne classique, de réhabiliter les autres voies de connaissance que la seule raison raisonnante. Loin de tous les absolus et de tous les idéaux au sens platoniciens, elle expérimente d'autres pistes au mieux-vivre en meilleure harmonie avec le monde, la nature et les autres. D'autres langages émergent peu à peu - et bien d'autres restent à inventer … - pour soutenir cette pensée large, globale, englobante et holistique : les langages symboliques et métaphoriques forgent déjà d'autres méthodologies de recherche et de création

Une métaphysique du devenir 


La pensée complexe dépasse tous les bastions de la pensée réductionniste et simpliste. Mais que l'on ne se leurre pas : la révolution noétique, le passage de la sociosphère à la noosphère, le passage de la société industrielle capitaliste à la société de la connaissance et de l'information, ne se feront pas sans douleurs, sans résistances, sans obstacles. Des chantiers énormes doivent être ouverts d'urgence : recherche, éducation, santé, politique, économie, éthique, écologie, consommation, infrastructures. La sociosphère humaine si fermée, si prédatrice doit d'urgence s'ouvrir "en grand" : vers la biosphère qui la nourrit et qu'elle épuise, vers la noosphère qui la justifie et qu'elle néglige. 

La révolution noétique est donc à la fois une révolution naturaliste et écologique et une révolution cognitive et créatrice. En arrière-plan de la révolution noétique, se placent deux racines qui la nourrissent. La première est scientifique : c'est le domaine de la systémique qui étudie la complexité sous tous ses aspects et où l'on retrouve des noms comme Prigogine, Sheldrake, Laszlo, Capra, Bohm, Thom, Mandelbrot, Trinh Xuan Thuan, etc … 

La seconde est métaphysique : c'est le domaine du monisme holistique qui pense l'unité foncière de ce qui existe au sein d'une métaphysique du Devenir contre les classiques métaphysiques de l'Être, et où brillent les nom d'Héraclite d'Ephèse, de Maître Eckart, de Pascal, de Nietzsche, de Bergson, de Teilhard de Chardin, ainsi que les spiritualités taoïstes, hindouiste, kabbalistique, soufie et zen. 

La révolution noétique est en marche. Il ne reste que le choix entre la subir ou la promouvoir … ! » 

Ressources

Noétique. Expertise et prospective dans le monde réel. Dans ce site-source qui peut alimenter la réflexion et l’action, Marc Halévy propose une somme rare et qualitative d’informations, de réflexions et de synthèse concernant la Noétique, les Sciences de la complexité, la Philosophie, la Spiritualité, la Prospective ou l’Anthropologie. A lire  avec appétit et sans modération.

Chaque mois, Marc Halévy propose la lecture de son Journal philosophique et spirituel intitulé De l'Etre au Devenir. Pour partager un chemin d'idées, de réflexions, de pensées, les dix tomes du journal de Marc Halévy – De l’Etre au Devenir – peuvent être téléchargés gratuitement ici

Parmi les très nombreux articles disponibles sur le site de Marc Halévy, nous avons lu et apprécié plus particulièrement : Manifeste pour l’ère nouvelle. Les mutants noétiques. L'après-modernité. Manifeste pour une grande mutation mondiale. L'idéologie marchande. Urgence mondiale: la fin d'un monde est imminente ! Pour une humanité adulte. Quatre vertus vers la simplicité. Histoire de Complexité. Nietzsche : l'homme, l'œuvre et les idées. Une histoire de la philosophie.

Livres de Marc Halévy

L'Age de la connaissance. Principes et réflexions sur la révolution noétique au 21 ème siècle.

Prospective 2015/2025 : l'après-modernité.      Simplicité et Minimalisme.

Ni hasard, ni nécessité. Physique et métaphysique de l'intention. Préface d'Edgar Morin

Le Principe Frugalité. Une autre croissance pour vivre autrement.

Le Journal Intégral. Dans Les Trois Yeux de la Connaissance (2) Une écologie de l’Esprit, nous proposions une réflexion sur la noodiversité qui est à la noosphère ce que la biodiversité est à la biosphère.

jeudi 9 janvier 2014

Effondrement et Refondation (7) La Cosmodernité


La conscience est un trait d’union entre ce qui a été et ce qui sera, un pont jeté entre le passé et l’avenir. Henri Bergson 


Parce qu’il devient une perspective crédible, l’effondrement de notre civilisation détermine un processus de résilience/refondation qui se manifeste à travers divers courants symbolisés par ces Idéaux-Types que sont les Transitionneurs, les Convivialistes ou les Créatifs culturels, évoqués dans nos derniers billets.

Dans toutes les grandes crises qu'elle a traversé, l’humanité a cherché à surmonter l'effondrement en émergeant sur un niveau supérieur. Un tel saut évolutif nécessite un détour par le passé et un retour aux fondamentaux pour les utiliser comme des fondations sur lesquelles peut s'appuyer la dynamique créatrice et intégrative de l'évolution. Cette dynamique inclue les anciens stades évolutifs pour les transcender dans un stade de plus grande complexité. 

C'est en ce sens que nous assistons aujourd'hui à l'émergence d'un  nouveau stade évolutif, celui d’une Cosmodernité qui intègre l’intuition holiste de la tradition et la raison abstraite de la modernité à travers une intelligence connective à la fois sensible et rationnelle, intuitive et collective. 

Résister et Créer

La résilience est un mouvement qui s’effectue en deux phases : être capable de supporter un choc destructeur pour pouvoir ensuite le surmonter. Les mots ont un sens : alors que supporter fait référence à un soutènement inférieur (un support), surmonter fait référence à un dépassement supérieur (monter par-dessus). Ainsi, toute refondation passe par un retour à des fondamentaux qui, après avoir permis de supporter un choc destructeur, deviennent les supports d’une émergence créatrice. Supporter l’épreuve c’est avoir la force de lui résister, la surmonter c’est se reconstruire en se réinventant. Cette dialectique entre résistance et création se retrouve dans le mot d'ordre des anciens résistants vis à vis du nouveau "désordre établi" : "Résister c'est créer, créer c'est résister".

Ce processus de résilience renvoie à la dynamique de l’évolution. On dit de l’ontogenèse - le développement individuel d’un organisme - qu’elle récapitule la phylogenèse, c’est-à-dire les divers stades de développement de l’espèce à laquelle elle appartient. L’organisme se développe en incluant les stades précédents et en les intégrant dans un stade de complexité supérieur. Ce qui est valable dans le domaine de la vie l’est aussi dans le domaine de la culture : aujourd’hui l’émergence d’un nouveau stade de conscience collective inclue et dépasse les stades- archaïques, traditionnels et modernes – qui l’ont précédé. 

Toute refondation passe donc par un retour aux fondamentaux et par leur dépassement. Pour les transitionneurs, le retour aux fondamentaux consiste à créer des communautés autonomes en termes d’énergie, d’habitat et d’approvisionnement. Pour les convivialistes, il consiste à réaffirmer une espace de socialisation primaire fondé sur la triple obligation – donner, recevoir et rendre – qui fut, selon Marcel Mauss, au cœur de l’anthropologie traditionnelle. Pour les créatifs culturels, le retour aux fondamentaux c’est le recours à des sagesses, des traditions et des intuitions pré-modernes ainsi que le détour par des formes de pensée poétiques, analogiques et symboliques qui réenchantent le monde. 

La tentation fondamentaliste

Mais ce retour aux fondamentaux peut se révéler dangereux s'il se cristallise en fondamentalisme. Le fondamentalisme est une idéologie qui fait du retour aux fondamentaux un absolu en enfermant les individus dans une trajectoire régressive qui vise à recréer un passé idéalisé totalement inadapté à la dynamique de l’évolution sociale et culturelle. Cette tentation régressive est à l’œuvre dans des mouvements intégristes, traditionalistes, communautaristes, nationalistes ou sectaires qui imaginent la refondation comme un simple retour aux fondamentaux sans faire de ceux-ci les supports d’une indispensable réinvention culturelle. 

On peut aussi trouver cette tentation régressive à l’œuvre chez des transitionneurs, des convivialistes ou des créatifs culturels qui s’arrêtent à mi-chemin sur la voie de la résilience en pensant qu’il suffit pour inventer une nouvelle civilisation de recréer des communautés conviviales organisées de manière autonome autour de modèles traditionnels. Grave erreur !...

Ils n’ont pas compris que le retour aux fondamentaux est une première phase qui permet de supporter le choc destructeur mais qui doit être suivie par une seconde, celle d’une réinvention culturelle qui permet de le surmonter en utilisant le support des fondamentaux comme tremplin vers un nouveau stade évolutif. L’évolution est un processus d’intégration fondé à la fois sur la récapitulation du passé - donc sa conservation - et son dépassement. 

Un processus d’intégration 


Penseur de l’évolution, Henri Bergson explique ainsi ce processus intégratif : « Comme, pour créer l’avenir, il faut en préparer quelque chose dans le présent, comme la préparation de ce qui sera ne peut se faire que par l’utilisation de ce qui a été, la vie s’emploie dès le début à conserver le passé et à anticiper sur l’avenir dans une durée où passé, présent et avenir empiètent l’un sur l’autre et forment une continuité indivisée : cette mémoire et cette anticipation sont, comme nous l’avons vu, la conscience même. » 

Le concept hégélien d’Aufhebung renvoie à ce double processus de conservation et de dépassement qui fonde la dynamique évolutive aussi bien dans le domaine de la vie que dans celui de la culture. Michael Löwy et Robert Sayre explique l’émergence d’une civilisation nouvelle par la conservation des meilleurs acquis de la modernité et son dépassement vers une forme supérieur de culture :

« Il ne s'agit pas de trouver des "solutions" pour certains "problèmes" mais de viser à une alternative globale à l'état de choses existant, une civilisation nouvelle, un mode de vie autre, qui ne serait pas la négation abstraite de la modernité, mais son dépassement (aufhebung), sa négation déterminée, la conservation de ses meilleurs acquis, et son au-delà vers une forme supérieure de la culture - une forme qui restituerait à la société certaines qualités humaines détruites par la civilisation bourgeoise industrielle. Cela ne signifie pas un retour au passé, mais un détour par le passé, vers un avenir nouveau. » (Révolte et mélancolie. Le romantisme à contre-courant de la modernité) 

Selon Löwy et Sayre, le détour par le passé est un " outil puissant et subversif de critique et de relativisation de la civilisation occidentale moderne". Le processus de résilience/refondation n’est donc pas un retour nostalgique vers un passé fantasmé mais, selon la formule de ces auteurs, « un détour par le passé vers un avenir nouveau ». C’est ainsi que Michel Mafessoli, penseur inspiré des mutations socio-culturelles, voit dans ce qu’il nomme la post-modernité "la synergie de phénomènes archaïques et du développement technologique". 

La fin du cycle de la modernité 

L’émergence vers un nouveau stade évolutif ne peut donc pas faire l’économie d’un retour aux fondamentaux et d’une reconfiguration de ceux-ci dans le cadre d’une plus grande complexité/intégration. Les analyses de Patrick Viveret confirment cette réflexion dans un article du journal Le Monde : « Nous sommes en effet à la fin du cycle des temps modernes qui furent marqués par ce que Max Weber, d'une formule saisissante, avait caractérisé comme "le passage de l'économie du salut au salut par l'économie"... 

L'un des enjeux aujourd'hui est de savoir comment sortir de ce grand cycle de la modernité par le haut, les intégristes le faisant par le bas : garder le meilleur de la modernité, l'émancipation, les droits humains et singulièrement ceux des femmes qui en constituent l'indicateur le plus significatif, la liberté de conscience, le doute méthodologique, mais sans le pire, la chosification de la nature, du vivant, des animaux et à terme des humains, la marchandisation n'étant qu'une des formes de cette chosification. 

Et retrouver, dans le même temps, ce qu'il y a de meilleur dans les sociétés de tradition, mais là aussi en procédant à un tri sélectif par rapport au pire : un rapport respectueux à la nature, sans qu'il soit de pure soumission, un lien social fort mais non un contrôle social, des enjeux de sens ouverts et pluralistes et non des intégrismes excluant. » (Vive la sobriété heureuse

La nouveauté ne surgit pas de nulle part : l’émergence du nouveau passe par la récapitulation de l'ancien et produit une reconfiguration de celui-ci dans le contexte d’une plus grande complexité. C’est pourquoi l’approche évolutionnaire n’est ni conservatrice, ni progressiste : elle est intégrative et créatrice. Il ne s’agit ni de régresser dans un passé idéalisé, ni de se projeter dans un futur linéaire en faisant table rase de ce qui a été. Dans une perspective évolutionnaire, les stades de développement antérieurs servent de fondations sur lesquelles l’élan évolutif peut s’appuyer pour prendre son envol inspiré.

C'est pourquoi la vision intégrale est à la fois diachronique et synchronique. Diachronique parce que la dynamique de l'évolution se manifeste à travers le temps à travers  une série de sauts évolutifs. Synchronique parce que chacun de ces sauts évolutifs détermine un nouveau système d'interrelations entre la subjectivité individuelle, l'intersubjectivité culturelle, l'organisation socio-économique et le milieu naturel. 

Une intelligence connective 

Le modèle émergent à l’heure actuelle naît de l’intégration, dans une synthèse supérieure, de l’intuition holiste de la tradition et de la rationalité abstraite de la modernité. L’intuition holiste de la tradition permettait à la subjectivité de participer intimement à une totalité - sociale, naturelle et culturelle - dont elle était partie prenante et apprenante. La rationalité abstraite de la modernité a non seulement été à l’origine de la méthode scientifique et de ses applications technologiques mais elle a aussi mis à jour la dynamique de l’évolution. Plus récemment, grâce aux sciences humaines, elle a permis de comprendre la traduction anthropologique de cette dynamique dans un processus d’individuation qui s’effectue à travers une série  de stades de développement identifiés. 

Ce que nous nommons la cosmodernité naît de l’intégration supérieure entre tradition pré-moderne et modernité abstraite. Adapté à nos sociétés interconnectées, le paradigme émergent correspond au développement d’une intelligence connective où l’intuition holiste inspire, guide et contrôle l’abstraction rationnelle au service d’un développement intégral de l’être humain. La cosmodernité est un projet de civilisation où la conscience humaine participe pleinement aux différentes dimensions d’un Kosmos qui est à la fois la manifestation physique et l'intériorité métaphysique d'une même totalité en évolution. La cosmodernité est fondée sur une culture de l’interdépendance qui n’est ni la dépendance fusionnelle de la tradition, ni l’indépendance abstraite et individualiste de la modernité mais co-évolution entre l’homme et son milieu multidimensionnel. 

Après que la modernité ait révélé le mouvement immémorial de l’évolution, les temps sont venus pour l’homme cosmoderne de devenir l’agent actif et l’acteur inspiré de cette dynamique créatrice et intégrative qui concerne aussi bien l’intériorité de la conscience que l’extériorité de la matière, aussi bien l’individu que la collectivité. Ce nouveau rôle que doit assumer l’homme cosmoderne est à l’origine d’un saut évolutif et d’un changement de paradigme dont on ne mesure pas encore toute la profondeur. 

Le paradigme de la complexité 


On ne peut plus penser nos sociétés informationnelles avec les outils théoriques et les stratégies cognitives élaborées par et pour les sociétés industrielles des siècles précédents. Le contexte global de notre civilisation a totalement changé et il faut changer de mode de pensée pour percevoir, comprendre et participer au nouveau contexte dans lequel nous évoluons. Alors que la société industrielle était fondée sur une modélisation objective qui rend nécessaire la distinction abstraite, l’analyse et la spécialisation, la société de l’information renvoie à un ensemble intégré de relations en interconnexion croissante et en mouvement constant. 

Fondé sur une rationalité instrumentale et analytique, le paradigme abstrait de la modernité a inspiré le modèle utilitariste de l’Homo Œconomicus et celui, prométhéen, d’une toute puissance technologique. Au cœur de l’ère industrielle, ce paradigme technocratique a réduit la complexité multidimensionnelle du vivant et du conscient à des relations mécaniques et déterministes entre des entités objectives et statiques. Cette vaste entreprise réductionniste est l’émanation d’une idéologie utilitariste qui vise à objectiver le monde et à réifier l’être humain pour exploiter au mieux leurs ressources, et ce dans les deux sens du terme. 

Ce modèle réductionniste est totalement remis en question par l’émergence d’un nouveau paradigme fondée sur l’idée de complexité. Le terme de complexité est à prendre dans son étymologie, « complexus » qui signifie « ce qui est tissé ensemble » dans un entrelacement (plexus). Le paradigme de la complexité pense non plus en termes d’analyse et de séparation abstraite mais de relations et d’ensemble. Dans cette nouvelle vision du monde, un ensemble est plus que la somme des parties qui le constituent : c’est un système intégré et dynamique déterminant les éléments qui le composent. 

Au paradigme de la complexité correspond donc l’émergence d’une « intelligence connective » qui associe et intègre les ressources de l’intuition et celles de la raison, cette dernière mettant ses capacités d'abstraction formelle et structurale au service des facultés créatrices et visionnaires de l’intuition. Cette intelligence connective perçoit et pense en termes de relation et de globalité, de flux et de dynamique plutôt qu’en termes de distinction et de spécialité, d’objet et de stabilité. A travers un processus de synchronisation à la fois subjectif et intersubjectif, elle participe au flux dynamique d’une conscience collective en utilisant comme support les technologies de l’information. 

Des parties vers le Tout 


Nous avons suffisamment détaillé ce changement de paradigme dans Le Journal Intégral pour inciter les lecteurs à s’y référer s’ils cherchent plus d’informations à ce sujet. Alors que la création et l’étude de ce nouveau paradigme étaient jusqu’à présent un sujet d’intérêt pour les happy few des avant-gardes culturelles, il devient aujourd’hui un outil indispensable à intégrer pour ceux qui désirent s’engager dans la voie d’une transition globale. En effet, on ne peut rien comprendre à la marche du monde actuel si on n’a pas en tête la dynamique de cette évolution culturelle qui se manifeste à travers nombre d’évènements et de situations devenues inintelligibles sans ce nouveau regard.

La québécoise Andrée Mathieu analyse ainsi ce changement de paradigme sur l'Encyclopédie de l'Agora : « Les crises que nous observons, économiques, sociales, environnementales, politiques, culturelles, etc. ne sont pas dissociées. Le fait qu'elles soient perçues comme indépendantes traduit une profonde incompréhension du monde que nous avons contribué à complexifier… Nous assistons présentement à ce qu'on appelle un changement de paradigme, le remplacement d'un modèle révolu par une explication plus cohérente et plus pertinente de notre monde. 

Depuis la Révolution industrielle, nous avons découpé la réalité en petits morceaux pour mieux la comprendre. Nous avons conçu nos organisations comme un assemblage de "parties", divisé le travail en "tâches", la connaissance en "disciplines", l'administration publique en "ministères" et nous avons travaillé en "silos". Nous devons maintenant déplacer notre attention des parties vers le tout et mettre l'accent sur les interrelations qui déterminent la dynamique des systèmes vivants auxquels nous appartenons. En somme, nous devons quitter le monde de la machine (assemblage de composantes) pour celui des réseaux vivants dans toute leur complexité. Les machines, on peut les contrôler, c'est rassurant. Les systèmes vivants, eux, réagissent, et pas toujours de la façon attendue...

Ceux qui ont une plus grande sensibilité aux interactions qui peuplent et relient les sphères environnementale, culturelle, sociale et économique, ne peuvent plus concevoir le développement de notre société de la même façon qu'avant, qu'ils possèdent ou non le cadre théorique pour décrire sa complexité. Les jeunes gens, dont l'univers est meublé de réseaux, qui voyagent dans des pays lointains pour voir comment vivent les gens et constater l'influence que notre mode de vie a sur eux, qui suivent des cours d'écologie dès le plus jeune âge et qui comprennent intuitivement les interactions caractéristiques des systèmes complexes, réclament à hauts cris qu'on leur permette d'adapter nos institutions à ce monde qu'ils voient différemment. 

 Ils souhaitent acquérir, avec les outils d'aujourd'hui, les connaissances et les compétences dont ils auront besoin pour relever les défis sans précédent qui les attendent, et qui ne sont malheureusement pas compris, ni souvent même reconnus, par l'ancienne vision du monde… » (Directe, indirecte : le choc des démocraties. 14/06/12) 

Créateurs de sagesse


Filles d’une cosmodernité émergente, les nouvelles générations ne peuvent plus se reconnaître dans le miroir que leur tend une vision technocratique devenue totalement inadaptée pour exprimer la dynamique de l’évolution culturelle. Elles sont en quête d’une vision novatrice et d’un langage original capable de traduire leur intuition et leur expérience intime d’un monde interconnecté. 

Michel Serres a écrit : « Le philosophe de demain sera celui qui repensera tout, du cognitif au politique, car tout est nouveau. » Le philosophe de demain n’est pas un penseur en chambre, endormant l'opinion en lui répétant de manière hypnotique les fables abstraites d’une modernité à l’agonie, veillée par des héritiers post-modernes qui ne pensent qu'à l’achever. Le philosophe de demain n'aura plus grand chose à voir avec ce que l'on entend aujourd'hui par philosophie c'est à dire le plus souvent,  la réduction de la conscience à la pensée conceptuelle et la réduction de la pensée conceptuelle à un formalisme abstrait totalement déconnecté de l'intuition créatrice.

Si la philosophie consiste, selon le mot de Nietzsche, à "nuire à la bêtise", le penseur de demain dépassera ce formalisme abstrait pour devenir un visionnaire capable de synchroniser son intelligence connective avec une intelligence collective en mouvement, elle-même inspirée par la dynamique créatrice de l’évolution. Le monde apparaîtra à ce visionnaire inspiré comme la manifestation de cette dynamique à laquelle il est connecté intuitivement. La conscience collective s’exprimera donc à travers des créateurs de sagesse capables de mettre en forme et en acte le récit fondateur d’une cosmodernité fondée sur l’interdépendance, la co-évolution et le dépassement de l'égo pour accéder à une conscience multidimensionnelle. 

Comme le dit le constitutionnaliste Dominique Rousseau dans un article récent du Monde : " A la différence du XVIII ème siècle, où Voltaire et Rousseau (fait prisonnier pour l'un, conspué par le système pour l'autre), étaient très connectés et ont produit des thèses qui ont eu un impact dans la société, les livres équivalents sur l'époque actuelle ne sont pas encore sortis. Cela va sûrement passer par les réseaux sociaux qui vont produire ce qui est invisible aux yeux des élites. De là surgiront les intellectuels qui vont donner des mots au monde qui vient." (Les élites débordées par le numérique) 

On a envie de de répondre à Dominique Rousseau que l'histoire ne se répète pas mais qu'elle évolue. Ceux qui donneront au monde qui vient des mots capables de l'exprimer ne seront pas des intellectuels, enfermés dans les limites du mental, mais des créateurs de sagesse connectés à la dynamique d'un Kosmos en évolution. En surfant au gré de son intuition, on peut effectivement voir émerger sur certains espaces qualitatifs du Net, un nouveau mode de conscience encore invisible pour les radars de la pensée dominante. Cette intelligence connective tisse les fils d'une cosmodernité qui naît de l'intégration de la tradition et de la modernité dans une synthèse supérieure.