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mercredi 5 août 2020

L'Esprit de Vacance (12) Vacance et/ou Vacuité


La vacuité est forme et la forme est vacuité. Sûtra du Cœur


La série de billets consacrée à L'Esprit de Vacance propose une critique radicale et intégrale du travail. Par travail nous entendons non pas l'activité humaine en général, mais la forme qu'elle prend sous le capitalisme qui la réduit à n'être plus que l'agent de la valeur marchande : un "travail abstrait" analysé par une critique sociale radicale à laquelle nous avons consacré plusieurs billets de cette série. L'analyse de ce "travail abstrait", uniquement destiné à produit de la valeur d'échange, montre la place centrale que celui-occupe dans le développement d'un système capitaliste fondé sur son exploitation. D'autre part, à partir d'une approche intégrale, nous avons analysé l'emprise du travail dans les divers champs de la conscience, de la culture et de la société. 

Une telle approche radicale et intégrale vise à "dénaturaliser" des catégories comme l'économie ou le travail, considérées aujourd'hui comme naturelles et transhistoriques, alors qu'elles ne sont en fait que le résultat d'une construction sociale et culturelle très récente sur l'échelle du temps historique.  La critique du travail est d'autant plus salutaire que le capitalisme (en fait l'économie) accompagne un processus de décivilisation qui se manifeste clairement aujourd'hui à travers un effondrement écologique et un ensauvagement social. 

A l'encontre d'un tel processus, l'émergence de nouvelles formes de vie se fera non seulement par la "sortie de l'économie" mais aussi par celle de "l'égomanie" qui en est sa correspondance subjective. Une "égomanie" qui s'exprime notamment par l'activisme pathologique de l'égo pour qui la valeur marchande représente un miroir narcissique. En reflétant  les fantasmes de tout puissance de l'égo, la valeur marchande mesure l' emprise prédatrice de celui-ci sur son milieu d'évolution. C'est dans le dépassement de cette "égomanie" que la sagesse orientale devient une ressource spirituelle fondamentale sans laquelle il est impossible de sortir de l'économie. 

Dans ce billet, nous mettrons cette forme de superstition moderne qu'est le culte du travail en perspective avec une sagesse millénaire ayant développée une toute autre dimension, sacrée, de l'esprit et de l'activité humaine. C'est ainsi que nous évoquerons l'expérience profonde de la Vacuité et du Non Agir, évoquée et transmise par les plus hautes traditions spirituelles, notamment à travers les enseignements du Bouddha. 

C'est dans cette réalité fondatrice de la Vacuité et du Non Agir que l'Esprit de Vacance puise sa force libératrice de subversion sociale, culturelle et spirituelle. En dénaturalisant le travail, l'Esprit de Vacance permet d'imaginer et d'expérimenter de nouvelles formes de vie où l'activité humaine - dépassant l'ego et son double narcissique (la valeur marchande) - s'intègre harmonieusement à son milieu humain et naturel.

Ensauvagement


 "68% des français se sentent en insécurité."
 
Bénie soit la crise sanitaire qui, en cette période de vacances, empêche l’Homo œconomicus de voyager en Orient pour y saccager les paysages et pour y ravager les cultures à travers une nouvelle forme, touristique, de colonialisme

Confiné dans des limites plus ou moins familières, il ne pourra satisfaire son addiction à l’agitation à travers des voyages dont le seul but est de remplir son vide intérieur d’une quantité de sensations, d’émotions et d’images standardisées, fabriquées et formatées par les marchands d’exotisme. 

Effectivement, un profond vide existentiel projette sans cesse l’Homo œconomicus hors de lui-même dans la quête avide d’une plénitude qu’il trouverait en lui s’il faisait un réel effort de maîtrise et d'intériorisation. Or on sait bien depuis Bernanos que la civilisation moderne est une "conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure". 

Si un confinement drastique commence à nous être est imposé de l’extérieur c’est parce-que, grisé par l’ivresse d’une science sans conscience, nous avons perdu tout sens des limites en détruisant un milieu d’évolution à la fois naturel, social et culturel. Comme l'écrit Jérôme Baschet dans un article passionnant : " L'actuelle pandémie est un fait social total, où la réalité biologique du virus est indissociable des conditions sociétales et systémique de son existence et de sa diffusion." 

La destruction progressive des milieux humains et naturels est à l'origine d'un effondrement global auquel l'humanité assiste, impuissante. Quand cet effondrement commence à se produire, le seul voyage qui attend Homo œconomicus est celui qui le mène au bout de la nuit à travers un ensauvagement monstrueux dont nous pouvons suivre la progression inexorable dans l’actualité. Nous éviterons de déployer le cortège déprimant des statistiques en résumant cette ambiance mortifère à deux chiffres exemplaires : 1) Un fait de "violence gratuite" est commis tous les 44 secondes en France ! 2) Plus de 120 agressions à l'arme blanche ont lieu chaque jour dans ce pays.

Cet ensauvagement correspond à un effondrement des relations sociales évoqué en ces termes par l'avocat Thibaud de Montbrial : " Dans la rue, un regard de travers ou une parole peuvent déclencher le pire. La violence n'est plus seulement un moyen illicite de résolution des conflits mais un type de relation à l'autre, signe de l'inimitié grandissante entre différentes catégories de population."

Selon un sondage de l'institut Odoxa qui vient d'être publié, le sentiment d’insécurité des français n’a jamais été aussi élevé : 68% de ceux-ci se sentent en insécurité, niveau record depuis quatre ans, en hausse de 10 points en 6 mois !.... De la même façon, selon une récente étude de l'étude Jean-Jaurès publiée en Février, 65% des français sont d'accord avec l'assertion selon laquelle : " La civilisation telle que nous le connaissons actuellement va s'effondrer dans les années à venir".

Décivilisation

 
"Jamais on aura vu tant de crimes dont la bizarrerie gratuite 
ne s'explique que par notre impuissance à posséder la vie."

Le phénomène de l'ensauvagement peut-être abordé de multiples façons : sous la forme de faits divers, dans une perspective politique ou dans une analyse propre au champ des sciences sociales. Notre perspective sera civilisationnelle dans la mesure où nous considérons cet ensauvagement comme l'expression d'une crise de civilisation qui associe un effondrement écologique très documenté à un effondrement moral et spirituel dont la conséquence est un effondrement social qui se manifeste à travers ce processus d'ensauvagement.

Ce que cette perspective civilisationnel met en lumière c'est la distance abyssale qui existe entre une prise de conscience collective de la société civile et l'absence de solutions réelles mises en œuvre par les classes dirigeantes pour faire face à une véritable crise de civilisation. 

Car ces classes dirigeantes n'ont ni la conscience, ni la vision, ni le désir de remédier véritablement à la situation actuelle puisque celle-ci est la conséquence de leur vision du monde, à la fois économique et technocratique, dont l'abstraction est fondée sur le déni de la vie sensible. Toute remise en question en profondeur du système comporterait le risque de voir disparaître les conditions économiques, les fonctions symboliques et les représentations idéologiques qui fondent leur domination.

Leur déni s'exprime par une propagande qui tend à nier ou, quand cela n'est plus possible vu le désastre écologique en cours, à minimiser l'intensité et la profondeur d'une crise systémique en réduisant celle-ci à une crise sectorielle qui nécessite des solutions fragmentaires et technocratiques. Dans de telles conditions, cette crise systémique ne peut que s'accroître en activant la dégénérescence en cours.

Car il faut sortir de l'approche spécialisée et superficielle de la technocratie dominante pour saisir en profondeur et de manière globale les enjeux fondamentaux d'un processus de décivilisation dont l'effondrement écologique et l'ensauvagement social sont des symptômes spectaculaires. Ce processus de décivilisation à l’œuvre est celui où le "premier degré", instinctif et pulsionnel, prend son autonomie par rapport à un "second degré", réflexif et rationnel, qui lui-même tend à nier et à diaboliser les expressions d’un "troisième degré", contemplatif et spirituel.

Un tel processus de décivilisation inverse la dynamique qui fut au cœur de toutes les civilisations. On connaît la citation de ce penseur des civilisations que fut André Malraux : " La nature d'une civilisation c'est ce qui s'agrège autour d'une religion". Il n'est qu'à voir les blocs civilisationnels analysés pas Samuel Huntington dans Le choc des civilisations pour voir combien l'analyse de Malraux se révèle éclairante. 

Ce que révèle cette analyse c'est qu'aucune civilisation ne peut perdurer sans une forme de transcendance qui, en donnant sens à la vie humaine, codifie les relations sociales à travers des représentations culturelles et des valeurs morales partagées. La dynamique civilisatrice s'organise selon les lois d'une tripartition fonctionnelle évoquée par G. Dumézil entre le sacerdoce, le stratège et le producteur : la spiritualité transcendante du "troisième degré" inspire le "second degré" dont la vision stratégique et rationnelle canalise et dirige, organise et structure l'énergie vitale et pulsionnelle du "premier degré"

Et Malraux de dérouler sa pensée : "Notre civilisation est incapable de construire un temple ou un tombeau. Elle sera contrainte de trouver sa valeur fondamentale, ou elle se décomposera". L'ensauvagement auquel nous assistons correspond en fait à la décomposition d'une civilisation qui, faute d'avoir trouver sa valeur fondamentale, est tombée sous l'emprise de la valeur marchande. Soyons réalistes : les hypermarchés sont nos temples et les voitures sont nos tombeaux mécaniques.

La compréhension du processus de décivilisation et l'ensauvagement qui en découle, nécessite de dépasser les passions politiques comme les explications réductrices et fragmentaires des sciences sociales qui tendent à occulter l'essentiel, à savoir une dimension métaphysique évoquée en ces termes par ce poète visionnaire que fut  Antonin Artaud  :

« Toutes nos idées sur la vie sont à reprendre à une époque où plus rien n'adhère à la vie. Et cette pénible scission est cause que les choses se vengent, et la poésie qui n'est plus en nous et que nous ne parvenons plus à retrouver dans les choses ressort, tout à coup, par le mauvais côté des choses; et jamais on aura vu tant de crimes dont la bizarrerie gratuite ne s'explique que par notre impuissance à posséder la vie. »

A partir des intuitions du poète, osons une définition : l'ensauvagement est, sous forme de violence, le retour de la vie refoulée par l'emprise de l'abstraction sur nos existences modernes. Une approche parfaitement irréductible aux analyses et aux données des sciences sociales et à leurs méthodologies abstraites.

Sagesse et Sauvagerie


"Ecologie extérieure sans écologie intérieure est une illusion"

Dans une spirale infernale qui associe effondrement écologique et ensauvagement social, nos sociétés se transforment ainsi en une jungle sans foi ni loi autre que celle du plus fort et du profit. Chacun peut devenir à tout moment la proie isolée de cette spirale infernale aux multiples visages et tentacules. Il existe une seule façon de se libérer de ce vortex mortifère : participer à la dynamique de la spirale évolutive pour accéder à un stade de développement supérieur où se révèlent l’harmonie et l’interdépendance entre les mondes intérieurs et extérieurs. 

Selon Denys Rinpoché : « écologie extérieure sans écologie intérieure est une illusion… Intérieur et extérieur sont interdépendants. Sans un changement intérieur de mentalité et de relation, vouloir un changement extérieur est illusoire. Nous projetons nos comportements dans le monde et aussi longtemps que notre fonctionnement interne est fondé sur l'égoïsme, l'avidité et ses passions, nous ne ferons que reproduire, dans notre environnement externe, les mêmes schémas vampiriques, captatifs et destructeurs, les mêmes schémas de violence, et d'agression. L'action sur le monde, sur l'environnement, et l'action sur soi, en son for intérieur sont inséparables. Développer l'harmonie intérieure, ce que l'on nomme quelquefois le chemin spirituel ou mieux, l'approche de la vie sacrée. » Écologie et vie sacrée 

A cette interdépendance entre les mondes intérieurs et extérieurs correspond aussi celle entre les mondes supérieurs et inférieurs. Le mouvement de l'évolution est simultanément créateur et destructeur : à chaque vague évolutive, le dévoilement d'un ordre supérieur - à la complexité plus grande - s'accompagne toujours de la trans-formation à la fois intégratrice et destructrice de l'ordre ancien. Intégratrice parce qu'une partie de l'ordre ancien peut être redimensionnée dans un champ de plus grande complexité. Destructrice parce qu'une autre partie, non intégrable dans le stade suivant, est déstructurée dans une sorte de chaos à partir duquel pourront s'élaborer de nouvelles formes. Ce processus de conservation-destruction est défini par le célèbre concept de l'Aufhebung chez Hegel.

C'est ainsi que la dynamique de l'évolution met l'humanité en tension entre émergence et effondrement: émergence d'un champ supérieur de conscience/énergie et effondrement dans un champ de désorganisation violente. C'est donc à chacun d'entre nous de faire le choix personnel entre la dimension créatrice d'une spirale évolutive et la dimension destructrice d'une spirale infernale ou, pour le dire plus simplement, entre sagesse et sauvagerie, invention et inversion.

La sagesse c'est une sauvagerie domptée et rédemptée, transmuée et transformée pas un long processus d'éducation intellectuelle et d'initiation psycho-spirituelle. Celui qui n'est pas assez inspiré pour se laisser guider par le mouvement évolutif en cours a toutes les chances de se faire aspirer par le mouvement  inverse et destructeur qui est son anti-pôle complémentaire.

Cette tension entre force destructrice et élan créateur a été mis en lumière par la célèbre formule d'Holderlin,  « Là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve ». C’est ainsi que là où croît l’effondrement croît aussi, pour certains, la prise de conscience de la finitude humaine, de la limitation des ressources naturelles et d’une nécessaire sobriété qui leur correspond. C’est ainsi que là où croît l’ensauvagement croît aussi, pour certains, une sagesse qui libère de l’impulsivité et du goût pervers pour la destruction en suivant un chemin de compassion et d’empathie envers tous les hommes, les êtres vivants et au-delà.

Vacuité 


"La contemplation directe de la vérité absolue 
transcende tout concept intellectuel, 
toute dualité entre sujet et objet."
 
C'est ainsi que là où croît le processus de décivilisation, croît aussi, pour certains, les prémices d'une nouvelle civilisation. C'est ce que l'on peut observer en période estivale à travers deux manières de voyager. La première consiste à se projeter dans l'espace-temps avec le risque de s'y perdre en étant emporté hors de soi dans une quête addictive qui consiste à aller toujours plus loin pour mieux se fuir soi-même. 

Par contre, ceux qui participent à la spirale évolutive effectue un voyage intérieur à travers un retour aux sources de l'essentiel. Ces voyageurs immobiles profiteront donc du temps des vacances et des bienheureuses limites imposées à notre agitation névrotique par la crise sanitaire  pour effectuer un voyage initiatique vers cet Orient intérieur qui libère des limites de l'égo et des illusions du mental.

Un tel voyage prend l'aspect d'une méditation qui nous rapproche progressivement de cette expérience de la Vacuité où la non-dualité se révèle dans la Présence d’Esprit. Habitué à vivre sous l’emprise des formes et de l’égo, du mental et de la dualité, la conscience occidentale a beaucoup de mal à percevoir ce que peut être la Vacuité. 

La vacuité n'est ni le néant ni un espace vide distinct des phénomènes ou extérieur à eux. C'est la nature même des phénomènes. Et c'est pour cela qu'un texte fondamental du bouddhisme, le Soûtra du Cœur, dit : "La vacuité est forme et la forme est vacuité". D'un point de vue absolu, le monde n'a pas d'existence réelle ou concrète. Donc, l'aspect relatif, c'est le monde phénoménal, et l'aspect absolu, c'est la vacuité.… Les phénomènes surgissent d'un processus d'interdépendance de causes et de conditions, mais rien n'existe en soi ni par soi. La contemplation directe de la vérité absolue transcende tout concept intellectuel, toute dualité entre sujet et objet. Le Moine et le Philosophe, Matthieu Ricard, Jean-François Revel

La vacuité est le vide d’illusions, l’interdépendance ou le double non-soi, c’est-à-dire, l’absence de soi autonome, indépendant, dans la personne, le sujet, et dans les objets, toutes les expériences. Les sois, entités du sujet ou des objets, sont des illusions émergeant dans l’interaction des douze facteurs interdépendants. La vacuité se dit aussi comme l’absence de nature propre de tout phénomène, sujet ou objet. C’est encore le vide de dualité qui est plénitude de la réalité éveillée, l’ainsité. Glossaire Rimay

Non Agir



"Le "Non Agir" c'est tout le contraire de ne rien faire,
c'est arrêter de s'agiter pour ne faire que l'essentiel."

Nous avons bien conscience que de telles formulations peuvent apparaître complexes et ésotériques pour des esprits non préparés. Elles font référence à des pratiques méditatives et à un corpus de connaissances très élaborées, transmis de maîtres à disciples depuis des centaines, voire plus de deux milles ans pour les plus anciennes lignées. L'expérience de la Vacuité est irréductible à une définition et à une compréhension intellectuelles comme nous y inviterait l'abstraction de la culture occidentale. De par sa nature même, elle échappe à toute forme de saisie conceptuelle fondée sur la représentation et la dualité. Les lecteurs qui voudraient s'imprégner de cette réalité fondamentale peuvent se référer aux quelques liens proposés dans la rubrique Ressources.

C'est dans l'expérience intérieure, à travers un voyage immobile, que se dévoile la Vacuité. Le voyageur immobile n'a pas besoin de se projeter dans l'espace-temps pour se dépayser ou pour se fuir. Il n'a pas besoin d'aller chercher à l'extérieur de lui l'infini qui l'habite et l'altérité qui le transcende. S'il est connecté à une présence d'esprit à la fois vivante et créatrice, il attirera à lui-de manière magnétique les éléments de complémentarité dont il aura besoin pour aller plus loin dans sa quête. Le voyage viendra alors à lui, sous la forme de situations ou de personnes qui apporteront avec eux des expériences et des informations dont il pourra effectuer la synthèse à partir du champ d'intériorité qui est le sien.

Profitons donc de ces temps de confinement et des limitations bienvenues qu'il opère pour découvrir les vertus de ce que le Taoïsme nomme le "Non Agir" qui est dans le domaine du comportement ce que la Vacuité est dans celui de l'esprit. "Non Agir" c'est tout le contraire de ne rien faire, c'est arrêter de s'agiter pour ne faire que l'essentiel. "Non Agir" c'est dépasser l'activisme illusoire de l'égo, fondé sur l'esprit de séparation, pour devenir un canal transparent à travers lequel peut opérer la puissance créatrice d'un Kosmos en évolution. Irréductible à l'univers physique, ce Kosmos correspond à l'ensemble des dimensions visibles et invisibles qui participent d'une même unité fondamentale.

Cette perspective sacrée du "Non Agir" et de la Vacuité anime l'Esprit de Vacance et lui donne une profondeur métaphysique qui permet une critique radicale de l'égomanie sans laquelle aucune "sortie de l'économie" n'est pensable ni possible. L'activisme forcenée de l'égo s'explique par le fait que ses actions, sanctionnées par les critères abstraits de la valeur marchande, représentent le miroir valorisant de son narcissisme infantile. Or, comme nous l'avons analysé dans un précédent billet intitulé Auto-destruction ou développement intégral, l'égomanie comme mode de subjectivation et l'économie comme médiation sociale sont les deux faces, intérieures et extérieures, d'un même système qui doit aujourd'hui être dépassé.

On ne pourra "sortir de l'économie" sans se libérer de l'égomanie et on ne pourrait se libérer de celle-ci sans développer en soi l'Esprit de Vacance. Celui-ci permet de dépasser l'égo et son activisme pathologique pour cheminer sur la voie d'une sagesse qui mène progressivement, pour ceux qui s'y engagent, à l'expérience non-duelle de la Vacuité.

Ressources 

Le vingt et unième siècle commence maintenant  Jérôme Baschet. La voie du jaguar

Le Manifeste contre le travail  Groupe Krisis - Éditions Crise et Critique - Le 28/08/20, réédition augmentée d'un classique de la critique du travail. A ne manquer sous aucune prétexte ! 

Crise, Champagne et bain de sang  par le collectif Jaggernaut - site Critique de la Valeur

Le Moine et le Philosophe  Jean-François Revel, Matthieu Ricard, 1997. Nil Éditions

Écologie et Vie sacrée  Entretien avec Denys Rinpoché. 

Śūnyatā désigne dans le bouddhisme la « vacuité ultime des réalités intrinsèques ». Wikipédia 

Vacuité dans le Glossaire Rimay. Buddha Wiki 

Buddha Wiki  Une source d'information pour l'étude et la transmission du Dharma. 

Rimay Communauté Shanga Rimay International 

Site You Tube de la Buddha University La Buddha University offre à toute personne motivée la possibilité d’étudier et de pratiquer les enseignements multi millénaires du Bouddha dans une expression contemporaine. 

Dans Le Journal Intégral

Devoir de Vacance : un résumé des six premiers billets de la série l'Esprit de Vacance. L'esprit de vacance (7) : Contre le travail -  (8) Travail fétiche - (9) Ne travaillez jamais. 1 - (10) Ne travaillez jamais. 2 - (11) Ne travaillez jamais. 3

mardi 6 août 2019

L'Esprit de Vacance (11) Ne Travaillez Jamais (3)


Il ne s'agit pas de rendre le travail libre, mais de le supprimer. Karl Marx


Dans notre série sur l’Esprit de Vacance, nous avons posté début Juillet un billet présentant le livre d’Alastair Hemmens intitulé "Ne travaillez Jamais" dont le contenu est résumé par son sous-titre: La critique du travail en France de Charles Fourier à Guy Debord. Dans cet ouvrage, l’auteur évoque effectivement la tradition française de la critique du travail dont les principales figures sont Charles Fourier, Paul Lafargue, André Breton et Guy Debord. S’il rend compte de la façon dont les avant-gardes culturelles expriment, de manière créative, l’évolution de la conscience collective à travers le temps, l’ouvrage d’Alastair Hemmens va plus loin en analysant à la fois les limites de ces auteurs comme les avancées dont témoignent leur réflexion dans l'histoire de l’émancipation humaine. 

Cette analyse s'appuie sur la perspective théorique développée par le courant de la "critique de la valeur" qui, dans la lignée du "Marx ésotérique", penseur du fétichisme de la marchandise, analyse le capitalisme comme un système global, structuré par ces catégories que sont le travail, la valeur, l'argent et la marchandise.  Dans la continuité du billet précédent, qu’il vaut mieux avoir lu avant de continuer avec celui-ci, nous vous proposons des extraits de l'introduction intitulée Théorie Marxienne et Critique du Travail. Dans ces extraits, l’auteur présente certains éléments fondamentaux de cette "critique catégorielle" qui analyse le travail comme une catégorie centrale du capital et la substance même de la valeur. 

Cette critique catégorielle ne remet pas en cause la nécessité humaine d'une activité productive  mais la forme - spécifique, aliénante, destructrice -  qu'elle revêt dans le capitalisme à travers le "travail abstrait". Le Capitalocène est cette période d’effondrement écologique, social et culturel qui est la conséquence des ravages opérés sur les milieux humains et naturels par ce "sujet automate" qu'est la valeur et donc par la substance de la valeur qu'est le "travail abstrait". D'où l'urgence vitale de mettre à jour les mécanismes fondamentaux qui régissent ce système destructeur. D'où la nécessité absolue de se libérer d'une idéologie travailliste profondément mortifère, au cœur d'une vision techno-capitaliste qui conduit notre humanité sur la voie d'une spirale infernale.
 
En ce mois d’Aout, nous avons bien conscience de demander aux lecteurs un effort de concentration qui nécessite de sortir de la torpeur et de la dispersion estivales. Mais, loin de se réduire à un repos réparateur qui vise à reproduire la force de travail, l'Esprit de Vacance n'est-il pas une ouverture de la conscience à une réflexion et une intuition profondes, par-delà les rythmes habituels de l’aliénation économique ? Une telle ouverture nous libère des modèles habituels, devenus totalement inadaptés, tout en mobilisant les ressources créatrices nécessaires pour imaginer le saut évolutif qui consiste à "sortir de l'économie" afin d'entrer en écosophie, cette sagesse de l'homme réconcilié avec son milieu de vie.

Théorie Marxienne et Critique du Travail
 Alastair Hemmens 

Marx Ésotérique


La notion selon laquelle Marx pourrait ouvrir la voie à une critique du travail en tant que tel est un concept relativement nouveau dans l’histoire des idées. Ce concept est peut-être exprimé de la façon la plus claire dans la théorie critique de Robert Kurz (1943-2012) et chez d’autres membres de la Wertkritik, ou "critique de la valeur", école de la théorie marxienne associée aux revues de langue allemande Krisis et Exit ! Il trouve également son expression dans la réinterprétation radicale des œuvres de maturité de Marx entreprise de façon totalement indépendante par Moishe Postone (1942-2018) professeur d’histoire à l’université de Chicago aux États-Unis. Postone est désormais, à juste titre, un théoricien critique et universitaire largement respecté. Kurz, cependant, reste encore peu connu dans le monde anglo-saxon malgré une réputation importante à l’étranger. Anselm Jappe (1962-), qui a lui-même contribué au développement du paradigme de la Wertkritik, particulièrement en France, a émis l’hypothèse que cela serait dû en grande partie à une certaine hostilité envers un corpus théorique bousculant de nombreuses hypothèses marxistes traditionnelles. 

On peut également mentionner le fait que la Wertkritik était, dès le départ, un projet critique forgé de façon consciente principalement en dehors des sphères des discours intellectuels officiels, tels que l’académie ou les médias, en faveur d’une position indépendante et plutôt polémique. Kurz, par exemple, était lui-même un ouvrier, au sens sociologique traditionnel, qui travaillait de nuit dans le conditionnement des journaux en vue de leur livraison. De plus, bien que Postone soit évidemment accessible aux lecteurs français, il existe une pénurie de traductions de la théorie de la Wertkritik, et ce n’est que relativement récemment que l’on commence à y remédier. Néanmoins, comme ce livre espère le montrer, l’approche critique de Kurz, et d’autres comme lui, représente un grand pas en avant en termes de compréhension du travail et donc, de ce en quoi une critique du travail pourrait principalement consister aujourd’hui. 

L’importance de ces théories critiques est d’avoir montré que, loin de présenter sans ambiguïté une vision positiviste de l’ontologie sociale du travail, Marx, dans une autre partie de son œuvre, avance une critique radicale du travail. Marx y présente le travail avant tout comme une catégorie intrinsèquement destructrice, fétichiste et antisociale de la synthèse sociale, constituant la base d’une "domination abstraite" par un "sujet automate", la forme-valeur (ou travail mort) qui précède, à la manière d’un a priori quasi-kantien, le "masque de caractère" sociologique porté indifféremment par les travailleurs et les capitalistes. 

Cet aspect "ésotérique" de l’œuvre de Marx – "ésotérique" parce que difficile à comprendre, peu connu et nécessitant une certaine initiation – était en grande partie ignoré par le marxisme traditionnel, qui, lorsqu’il considérait ce problème, tendait à réduire la discussion sur le fétichisme soit à une description d’un "voile" créé par les relations bourgeoises de propriété, soit à l’écarter entièrement comme un regrettable non-sens hégélien. Cependant, le marxisme occidental, qui comprenait des mouvements tels que l’École de Francfort et les situationnistes, allait assumer certains aspects de cette critique "ésotérique", et en particulier ce qui concerne le fétichisme de la marchandise, mais souvent d’une façon qui reproduisait la compréhension aporétique de Marx du travail. 

Pour ces théoriciens critiques, le travail  "dans le capitalisme" pouvait être en quelque sorte abstrait, mais l’abstraction elle-même était toujours maintenue comme rationnelle, tout comme la notion de prolétariat qui, en tant que sujet révolutionnaire, pourrait ou voudrait libérer le travail ou l’activité productive du joug de l’exploitation bourgeoise à travers la lutte des classes. Cela ne veut pas dire que la lutte des classes et la forme-sujet n’existent pas, elles existent bien évidemment (même si aucune des deux n’est nécessairement émancipatrice) ; mais cela signifie que l’importance radicale du Marx "ésotérique" qui suggère une conception très différente de la transformation sociale – c’est-à-dire par une "rupture ontologique" avec la forme-travail – n’a pas été pleinement comprise ni développée jusqu’à sa conclusion logique, ce qui aurait entraîné une rupture avec la modernisation, la forme-sujet et la lutte des classes. 

Une Théorie de la Crise 


Postone montre, par une relecture rigoureuse de ses œuvres de la maturité, que Marx fournit non seulement « une critique du capitalisme faite du point de vue du travail » , et donc une économie politique critique, mais aussi « une critique du travail dans le capitalisme », et c’est pourquoi le sous-titre du Capital nous précise : une "critique de l’économie politique", c’est-à-dire une critique des catégories de base elles-mêmes, qui médiatisent la réalité sociale dans le capitalisme

Le travail en tant que tel constitue donc la base d’une forme de "domination abstraite", propre à la modernité, qui ne peut pas être suffisamment comprise dans le cadre de la conception marxiste traditionnelle d’une domination "concrète" ou personnelle exercée par des individus ou des groupes, ni principalement comme une critique des relations de la propriété privée et du marché, c’est-à-dire des modes particuliers de distribution et d’échange. 

Au contraire, le travail (et le mode de production industriel lui-même), « constitue une forme quasi objective, historiquement spécifique, de médiation sociale qui, dans l’analyse de Marx, sert de fondement social aux traits essentiels de la modernité ». En d’autres termes, pour Marx, le travail n’est pas un fait neutre propre à toute vie sociale, pas plus que l’industrie moderne n’est une étape inévitable de l’évolution humaine, mais plutôt une forme sociale historiquement spécifique qui jette les bases d’un processus de domination impersonnelle, abstraite et sans sujet, qui donne à la réalité phénoménologique un caractère historique "directionnellement dynamique". 

Le travail, en tant que tel, est essentiellement une sorte de médiation sociale qui ne constitue la base de l’être social que dans le capitalisme, structurant à la fois des pratiques historiques déterminées et des formes quasi objectives de pensée, de culture, de visions du monde et d’inclinations. Le travail, dans la sphère limitée de la modernité capitaliste, médiatise et façonne donc l’ensemble de la réalité objective et subjective (et même dépasse et explique forcément de telles dichotomies théoriques). Robert Kurz, et la Wertkritik dans son ensemble, ont peut-être poussé plus loin que Postone la critique du travail en tant que catégorie de base de la synthèse sociale spécifique au capitalisme. 

Pour Kurz, le travail n’est pas seulement, comme pour Postone, le fondement social de l’oppression essentiellement abstraite incarnée dans la modernité capitaliste, il s’agit également d’une catégorie en crise depuis le milieu des années 1970. La Wertkritik se distingue des autres théories critiques en insistant sur le fait que la financiarisation des marchés et les diverses formes de crise actuellement visibles à tous les niveaux de la société s'inscrivent dans un processus plus vaste d'effondrement, le capitalisme atteignant ses limites internes d'accumulation à cause du développement technologique.

Cependant, une telle fin du capitalisme n’est pas nécessairement imaginée comme un moment d’émancipation, mais plutôt comme la menace d’une barbarie encore plus grande, précisément parce que les "sujets" qui, pour Kurz, ne sont rien de plus que des "objets"  du processus de valorisation, n’ont par définition aucun contrôle sur la "belle machine" de l’accumulation capitaliste et, en même temps, ont déjà intériorisé ses contraintes au plus profond de leur psyché…. 

"Travail vivant" et  "Travail mort"  


Dans le capitalisme pleinement développé, auquel nous faisons toujours référence ici, les êtres humains ne décident pas à l’avance de ce qu’ils vont produire ni dans quelles conditions. Au lieu de cela, les producteurs individuels – particuliers ou entreprises – produisent des marchandises pour des marchés anonymes dans des conditions de concurrence totale. L’activité humaine en tant que telle – qui n’est pas en soi abstraite, mais qui est constituée d’une variété infinie de formes d’activités concrètement différentes – ne "compte" au niveau le plus fondamental de la réalité sociale que comme une dépense abstraite d’énergie humaine indifférenciée. Cette dépense est mesurée en "temps de travail socialement nécessaire", qui correspond au temps moyen nécessaire pour produire une marchandise particulière. 

Si, par exemple, il faut en moyenne une heure à un artisan tailleur pour confectionner une chemise, celle-ci "vaudra" une heure de temps de travail socialement nécessaire. Cependant, si un propriétaire d’usine introduit une machine permettant à un ouvrier de produire une chemise en 30 minutes, le même tailleur, utilisant l’ancienne méthode, pourrait encore prendre une heure pour confectionner une chemise, mais cette chemise ne vaudrait alors que 30 minutes de travail socialement nécessaire dans les conditions sociales de production. De même, s’il faut deux heures pour fabriquer une bombe à fragmentation et une heure pour fabriquer un jouet pour enfant, la bombe vaudra deux fois plus que le jouet pour enfant, au sens capitaliste du terme qui reste le mode de socialisation le plus fondamental. 

Bien entendu, ce qui importe réellement du point de vue des acteurs concernés, c’est la différence de plus-value et, en fin de compte, le profit produit. Le travail est donc une forme sociale "abstraite" – c’est le "travail abstrait" – car il ne reconnaît que les différences de quantité et ne reconnaît pas, au niveau ontologique le plus profond, le contenu social qualitatif réel. S’il est plus rentable d’employer des gens pour fabriquer des bombes que des jouets, ce seront les bombes qui seront plutôt produites indépendamment des contraintes morales des différents acteurs impliqués. La forme particulière que revêt ce travail (que Marx appelle le  "travail concret") – la fabrication des armes ou la confection de chemises –, et les valeurs d’usage qu’il crée – des bombes ou des chemises – n’a aucune importance du point de vue de la "valeur". 

La forme "valeur", ou "travail mort", est la forme que prend le travail, ou "travail vivant" – c’est-à-dire le travail simplement au moment où il se produit – une fois qu’il a été dépensé. L’activité humaine, dans le capitalisme, se transforme donc en une "substance" abstraite, elle revêt une nouvelle fonction ou un caractère essentiel, son essence changeant par la médiation du travail. Il y a plus ou moins de "valeur", plus ou moins de "contenu" social, produits dans le processus de travail en fonction de la quantité de travail vivant transformée en travail mort. 1 heure de travail vivant dépensé, ou d’énergie humaine indifférenciée, mesurée en temps de travail socialement nécessaire, est matérialisée par 1 heure de travail mort ou de valeur. 

Le but de la production est de produire de la valeur (la valeur d’usage n’apparaît que comme un sous-produit nécessaire permettant de "cristalliser" le travail mort dans un objet qui n’est pas en soi abstrait). Cependant, la valeur créée au sein de la production ne compte que lorsqu’elle est reconnue comme une dépense valable de temps de travail socialement nécessaire. En d’autres termes, une valeur ne peut être réalisée que sous la forme de l’échange, c’est-à-dire sur le marché, car ce n’est qu’ici, une fois la production terminée, que l’énergie dépensée peut être socialement reconnue, par comparaison à tous les différents travaux effectués dans la société. Il est parfaitement possible, et cela se produit à chaque instant de la vie quotidienne, que le travail soit effectué et que des marchandises soient produites sans trouver d’acheteur. Dans de tels cas, le travail est simplement invalidé parce que sa valeur n’a pas été réalisée.

C’est précisément parce que les produits du travail ne sont pas créés pour satisfaire les besoins humains préexistants, pas plus qu’ils ne sont, comme dans les sociétés prémodernes, le résultat d’une discussion et d’une négociation sociales (même si, comme dans la société féodale, ce discours social et ce contrôle pouvaient être unilatéraux et hiérarchisés). Les producteurs individuels sont obligés, par des contraintes structurelles, de se faire concurrence afin de faire reconnaitre la validité sociale du travail engagé pour récupérer, sous forme d’argent, une partie de la masse totale de la substance sociale, ou « valeur », produite par la société. 

Un mouvement purement quantitatif


Nous pouvons déjà constater ici que cela n’a aucun sens d’essayer de définir le travail sans faire référence aux formes négatives spécifiques de médiation sociale qui se constituent dans la société capitaliste, car ce n’est que sur la base de ces formes sociales abstraites que la catégorie "travail", et l’ontologie sociale du travail, pourraient avoir une base matérielle pour exister. Ce n’est en effet rien de moins que le travail, sous sa forme de "travail mort", qui donne de la substance à la valeur, à l’argent et au capital. En même temps, c’est précisément dans la perspective du "travail mort", ou plutôt des formes qui en résultent – valeur, argent et capital –, que le "travail vivant" doit être constamment engagé. Les producteurs individuels, en particulier du point de vue du « "travail vivant", c’est-à-dire les travailleurs, une fois qu’ils ont réalisé une valeur sur le marché, en vendant par exemple leur force de travail, doivent répéter le processus formel de substantialisation pour se reproduire. 

De même, du point de vue des propriétaires de "travail mort", sous sa forme monétaire, le simple fait de répéter le processus pour arriver à la même quantité de valeur qu’avec laquelle on a commencé n’a aucun sens logique. Rappelons que le travail ne fait référence à aucun contenu concret ni à un quelconque besoin humain qualitatif. Il ne connaît que les différences quantitatives. Une plus grande quantité de valeur signifie une plus grande quantité de la substance de la richesse sociale dans le capitalisme. La valeur qui est simplement consommée en M-A-M (marchandise - argent – marchandise), ou qui aboutit à la même quantité de substance sociale, le A-M-A (argent - marchandise - argent), doit donc être considérée comme une perte, car disparaissant ou restant identique, elle n’est pas "productive" pour les producteurs individuels et les propriétaires du travail mort (personnes, entreprises, États, fonds de pension, etc.). 

En conséquence, le "travail mort" ne peut jamais rester inactif, mais doit se transformer, en un mouvement purement quantitatif, en une plus grande quantité de travail mort ou, comme le dit Marx dans Le Capital, en A-M-A’ (argent - marchandise - davantage d’argent). C’est donc ici que le "travail mort" prend logiquement la forme de capital : un travail mort qui s’investit dans du travail vivant pour produire une plus grande quantité de travail mort. L’ensemble de la société, quelle que soit sa classe sociologique, repose donc sur la réalisation fructueuse de la valeur et son auto-valorisation car, dans le capitalisme, c’est le seul moyen d’accéder à la "richesse" sociale et de la créer. 

Au fond, la forme-travail, c’est-à-dire le travail sans phrase, peut être définie comme la dépense d’énergie humaine indifférenciée, mesurée par le temps socialement nécessaire, dans le seul objectif d’un processus purement formel, quantitatif, fétichiste et autotélique qui consiste à transformer cette énergie en plus grande quantité d’elle-même, dans sa forme morte, autrement dit, à transformer 100 € en 110 €… 

Transformer la civilisation 


Face à la détérioration constante de la situation, nous avons besoin de mouvements sociaux qui cherchent à construire un mode de vie différent au-delà et contre la médiation du travail, du marché et de l’État. Jappe, par exemple, souligne la nécessité d’une nouvelle "révolution grassroots" qui n’hésiterait pas à se procurer des produits de première nécessité – nourriture, abri et autres objets nécessaires à un nouveau métabolisme avec la nature – en « court-circuitant la médiation de l’argent ».

Il plaide par ailleurs en faveur de l’unité de différentes luttes, sur l’environnement et la technologie, par exemple, afin de provoquer une véritable "transformation de la civilisation" qui serait bien plus profonde que tout ce qui pourrait se produire dans les urnes ou la saisie de l’État. C’est pourquoi il faut que les mouvements sociaux se développent dans le sens d’une "rupture catégorielle" avec l’ontologie du travail que nous avons décrite dans ce chapitre. La fin du capitalisme, en tant que telle, nécessite l’abolition du travail.

L’introduction d’Alastair Hemmens est à lire ici dans son intégralité, avec toutes les notes afférentes, sur le site Critique de la valeur. 

Ressources 

Ne travaillez Jamais La critique du travail en France, de Fourier à Debord. Site Critique de la Valeur. 

Théorie Marxienne et Critique du Travail  Introduction d’Alastair Hemmens. Sur le site Critique de la valeur.

Critique de la valeur-dissociation Un site qui se propose de nombreux textes fondamentaux pour repenser une théorie critique du capitalisme.

Dans le Journal Intégral :


Les lecteurs qui voudraient approfondir les divers thèmes abordés dans ce texte peuvent se référer aux nombreux liens proposés dans la rubrique Ressources de notre précédent billet : L’Esprit de Vacance (10) Ne travaillez jamais (2)