Affichage des articles dont le libellé est Critique de la Valeur. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Critique de la Valeur. Afficher tous les articles

mardi 7 avril 2020

L'Economie ou la Vie


Remerciez-moi : je vous place au pied de la bifurcation qui structurait tacitement vos existences : l’économie ou la vie. Monologue du Virus 


Dans le précédent billet intitulé Un projet éditorial nous avons tenté de résumer la quête intellectuelle et spirituelle qui fut la nôtre durant les dix années du Journal Intégral. Une quête qui aboutit au constat suivant :  chacun d’entre nous peut subir la dynamique régressive d’une spirale infernale qui mène à un effondrement global dont la pandémie actuelle n’est qu’une des manifestations. Mais chacun peut aussi profiter de la situation présente pour se laisser inspirer par la dynamique créatrice d’une spirale évolutive qui nous mène vers un nouveau stade du développement humain où se dévoile une autre vision du monde. 

En son temps, dans un livre intitulé Nous qui désirons sans fin, le situationniste Raoul Vaneigem avait résumé ce carrefour évolutif de la manière suivante : " Nous sommes dans le monde et en nous-mêmes au croisement de deux civilisations. L'une achève de se ruiner en stérilisant l'univers sous son ombre glacée, l'autre découvre aux premières lueurs d'une vie qui renaît l'homme nouveau, sensible, vivant et créateur, frêle rameau d'une évolution où l'homme économique n'est plus désormais qu'une branche morte".  

Paru sur le site Lundi Matin, un texte intitulé Monologue du virus  fait écho à celui de Vaneigem. L’auteur (anonyme) voit dans la pandémie actuelle à la fois la manifestation d’un système aussi délirant que destructeur (qui conduit à l’effondrement) et la possibilité de dépasser ce système pour bifurquer vers une autre voie. Dans une perspective de libération individuelle et d'émancipation collective, le Coronavirus apparaît pour l'auteur comme un signe de temps dès lors que l'on tend l'oreille pour entendre et écouter son message : 

« Voyez donc en moi votre sauveur plutôt que votre fossoyeur... Je suis venu suspendre le fonctionnement dont vous étiez les otages… C’est une civilisation, et non vous, que je viens enterrer. Ceux qui veulent vivre devront se faire des habitudes nouvelles, et qui leur seront propres... C’est à vous de jouer. L’enjeu est historique... Soit vous employez le temps que je vous donne maintenant pour figurer le monde d’après à partir des leçons de l’effondrement en cours, soit celui-ci achèvera de se radicaliser. Le désastre cesse quand cesse l’économie. L’économie est le ravage. C’était une thèse avant le mois dernier. C’est maintenant un fait. » Avant de proposer ce texte, nous évoquerons le contexte dans lequel il se situe : celui de la sortie de l'économie.

Sortir de l'économie


Aujourd'hui, dans le contexte de la pandémie, chacun d'entre nous est placé devant un choix crucial : l'économie ou la vie. C'est ainsi que plusieurs personnalités conservatrices aux États-Unis suggèrent que la mort de milliers de personnes âgées est peut-être un mal nécessaire pour éviter une longue dépression économique. A l'instar de ce lieutenant-gouverneur du Texas, Dan Patrick : "Les grands-parents devraient être prêts mourir pour sauver l'économie pour leur petits-enfants".

Pour notre part, nous ne sentons pas vraiment motivés pour faire des sacrifices rituels au Veau d'Or, tout comme nous ne désirons pas  changer de modèle économique comme le demandent ces meilleurs alliés du système dominant que sont les réformistes. Ce que nous voulons c'est tout simplement "sortir de l'économie" dans la mesure où celle-ci est devenue un modèle hégémonique qui détruit systématiquement les milieux humains et naturels. Sortir de l'économie c'est retrouver un type de relations humaines qui ne passent pas par la médiation des catégories imposées par le capitalisme : la valeur, la marchandise, l'argent et le travail.

Et si, pour nous aider à penser cette sortie de l'économie, nous profitions de cette période de confinement pour étudier cette nouvelle théorie critique du capitalisme qu'est la critique de la valeur.  Une critique radicale et rigoureuse qualifiée de "catégorielle" car elle déconstruit ces catégories dominantes qui, loin d'être naturelles et transhistoriques, sont intrinsèquement liées à ce moment historique qui fut celui de l'avènement et de la domination du capitalisme. Comme ce moment historique a eu un début, il aura une fin qui se profile à travers une série de crises dont la crise sanitaire que nous vivons actuellement n'est qu'un des éléments.

Dans un entretien donné à l'Obs en décembre 2015, Jean-Claude Michéa évoque cette fin : « La phase finale du capitalisme - écrivait Rosa Luxembourg en 1913 - se traduira par une "période de catastrophes".  On ne saurait mieux définir la période dans laquelle nous entrons. Catastrophe morale et culturelle, parce qu'aucune communauté ne peut se maintenir durablement sur la base du "chacun pour soi" et de "l'intérêt bien compris". Catastrophe écologique, parce que l'idée d'une croissance matérielle infinie dans un monde fini est bien l'utopie la plus folle qu'un esprit humain ait jamais conçue (et cela sans parler des effets de cette croissance sur le climat et la santé). Catastrophe économique et financière parce que l'accumulation financiarisé du capital (ou si l'on préfère, la croissance) est en train de se heurter à ce que Marx appelait son "borne interne" ».

Il faut se libérer des approches parcellaires et disciplinaires qui empêchent de développer une vision globale : la crise sanitaire apparaît comme un élément particulier d'une crise bien plus large correspondant à l'effondrement progressif d'une civilisation ayant épuisée toutes ses potentialités historiques. Dans notre billet précédent, nous avons rapidement évoqué la théorie de la crise élaborée par la critique de la valeur et corroborée depuis plusieurs décennies par les faits. Les lecteurs intéressés peuvent s'y référer comme ils peuvent aussi s'intéresser à  Une Théorie de la catastrophe.

Critique du Travail


Sortir de l'économie c'est, à partir d'une critique radicale et intégrale, oser aborder les rivages d'une nouvelle civilisation en imaginant dès aujourd'hui le monde d'après. Mais le véritable problème c'est que l'on ne peut pas penser le monde d'après avec les catégories du monde d'avant. De même que l'on ne peut pas penser les catégories du monde d'après à partir de l'imaginaire et de la vision du monde, des comportements et des modes vie, propres au monde d'avant. Une de ces catégories dominantes les plus inscrites dans la psyché collective aujourd'hui est celle du travail, inculquée dès le plus jeune âge par toutes les institutions car elle constitue la base et la substance même du capital qui se nourrit et s'augmente de la plus-value générée par l'exploitation du travail vivant.

Selon Robert Kurtz : «Critiquer le capitalisme du point de vue du travail est une impossibilité logique, car on ne peut pas critiquer le capital du point de vue de sa propre substance. Une critique du capitalisme doit remettre en cause cette substance même et donc libérer l'humanité de sa soumission à la contrainte du travail abstrait

Dans cette perspective critique, une des meilleurs analyses a été faite par le groupe Krisis en 1999 dans son fameux Manifeste contre le Travail : « La renaissance d'une critique radicale du capitalisme suppose la rupture catégorielle avec le travail. Aussi, seule l'établissement d'un nouveau but d'émancipation sociale, au-delà du travail et de ses catégories fétiches dérivées, rendra possible une resolidarisation à un niveau supérieur et à l'échelle de la société... Si pour les hommes, l'instauration du travail est allé de pair avec une vaste expropriation de leur propre vie, alors la négation de la société du travail ne peut reposer que sur la réappropriation par les homme de leurs liens à un niveau plus élevé

Cette critique du travail ne remet pas en cause l'activité créatrice, intellectuelle et productive à travers laquelle l'homme se construit dans sa communauté. Elle remet en cause le système techno-capitaliste qui réduit cette activité à une marchandise dont la valeur dépend des logiques économiques propres à la valorisation du capital. Pour approfondir cette réflexion, nous renvoyons à la série de textes publiés dans ce blog sur la critique du travail et nous recommandons la lecture de l'excellent livre d'Alaster Hemmens intitulé Ne travaillez Jamais. La critique du travail en France de Charles Fourier à Guy Debord dont nous avons rendu compte dans deux billets (Cf. Ne travaillez jamais (2) ).

Le monde d'après


Sortir de l'économie c'est se libérer de l'emprise du travail qui est la substance même du capital comme le capitalisme est la substance même de l'effondrement en cours. Cette prise de conscience nécessite de faire œuvre de réflexion critique, de se documenter, de penser contre soi-même et ses préjugés profondément ancrés, de confirmer et de structurer ses intuitions par une rigueur conceptuelle. Cette prise de conscience peut être favorisée par la situation actuelle de confinement généralisé qui permet de prendre une "distance sociale" avec le travail même si celui-ci tend à se muer en télé-travail en allongeant la chaîne qui lie le travailleur à l'économie.

Selon les conditions matérielles, relationnelles et psychologiques dans lequel on vit le confinement, celui-ci peut être propice à un retour à l'essentiel et à une réflexion sur sa vie personnelle comme sur l'organisation sociale qui la conditionne. Ce cheminement passe par l'étude et l’exercice de la pensée, la méditation et l'imagination créatrice, comme elle passe aussi par une intelligence collective et des formes d'auto-organisation à partir des réseaux d'échange et d'élaboration, d’entraide et d'engagement commun. Tout ceci participe d'une forme de conversion collective observée par Coline Serreau dans une partie de la population : « Le monde qui marchait sur la tête est en train de remettre ses idées à l'endroit.».

Contagieuse comme un virus, mais aussi libératrice qu'il peut se révéler dangereux, la sortie de l'économie est à l'ordre du jour, comme un contre-poison dans l'air du temps. J'avais terminé l'écriture de ce billet en choisissant un titre - L'économie ou la vie - qui me plaisait par sa concision, quand, parcourant l'excellent site Lundi Matin, je tombe sur un article intitulé L'économie ou la vie où l'auteur (anonyme) exprime, à partir d'une subjectivité différente, la même alternative devant laquelle nous  place la pandémie :

« Nous voici donc à la croisée des chemins : soit nous sauvons l'économie, soit nous nous sauvons nous-mêmes;  soit nous sortons de l'économie, soit nous nous laissons enrôler dans "la grande armée de l'ombre" des sacrifiés d'avance... C'est l'économie ou la vie... C'est maintenant, depuis la prodigieuse suspension que nous expérimentons, que nous avons à figurer tout ce dont nous devons empêcher le retour et tout ce dont nous aurons besoin pour vivre au-delà de l'économie. »  A lire donc en complément et en supplément de ce billet-ci. Pour des raisons de forme et de fond, j'imagine que l'auteur (anonyme) de ce texte est aussi celui-ci qui a écrit le Monologue du Virus ci-dessous.

Face à l'urgence d'une alternative entre la vie et l'économie, l'impératif est donc de déserter l'économie avant que celle-ci ne finisse par transformer tous nos milieux de vie en désert. Il va sans dire que cette sortie de l'économie relève de tout sauf de l'économie. Elle ne peut advenir que par la synergie des approches individuelles (subjectivité), culturelles (intersubjectivité), comportementales (objectivité) et sociales (inter-objectivité des structures socio-politiques). C'est la spécificité d'une vision intégrale que de penser ces synergies, plus particulièrement dans ces moments de crises qui, tout au long de l'histoire humaine, ont permis de s'émanciper d'une vision du monde devenue mortifère pour en faire émerger une nouvelle, correspondant à un nouveau cycle du développement humain. C'est à travers ces épreuves de vérité que l'humanité chemine sur la voie de l'évolution individuelle et collective.

Dans cette lutte à mort entre l'économie et la vie, soyons dignes de l'engagement de tous ceux - soignants et professionnels - qui combattent la pandémie en première ligne pour préserver la vie. Par nos prises de conscience et nos créations, nos engagements et nos comportements, faisons donc en sorte que cette vie trouve dans le "monde d'après" les conditions qui lui permettent de se libérer des anciens modèles pour se développer autrement, dans un contexte différent et à travers une nouvelle vision du monde, afin qu'elle puisse exprimer toutes ses potentialités individuelles et collectives. En cette période très particulière, chacun d'entre nous peut devenir le témoin et l'acteur créatif de cette métamorphose à travers laquelle l'économie se mue en écosophie, cette sagesse commune.

Monologue du Virus


« Je suis venu mettre à l'arrêt la machine 
dont vous ne trouviez pas le frein d'urgence. »

Faites taire, chers humains, tous vos ridicules appels à la guerre. Baissez les regards de vengeance que vous portez sur moi. Éteignez le halo de terreur dont vous entourez mon nom. Nous autres, virus, depuis le fond bactériel du monde, sommes le véritable continuum de la vie sur Terre. Sans nous, vous n’auriez jamais vu le jour, non plus que la première cellule. 

Nous sommes vos ancêtres, au même titre que les pierres et les algues, et bien plus que les singes. Nous sommes partout où vous êtes et là où vous n’êtes pas aussi. Tant pis pour vous, si vous ne voyez dans l’univers que ce qui est à votre semblance ! Mais surtout, cessez de dire que c’est moi qui vous tue. Vous ne mourez pas de mon action sur vos tissus, mais de l’absence de soin de vos semblables. 

Si vous n’aviez pas été aussi rapaces entre vous que vous l’avez été avec tout ce qui vit sur cette planète, vous auriez encore assez de lits, d’infirmières et de respirateurs pour survivre aux dégâts que je pratique dans vos poumons. Si vous ne stockiez vos vieux dans des mouroirs et vos valides dans des clapiers de béton armé, vous n’en seriez pas là. Si vous n’aviez pas changé toute l’étendue hier encore luxuriante, chaotique, infiniment peuplée du monde ou plutôt des mondes en un vaste désert pour la monoculture du Même et du Plus, je n’aurais pu m’élancer à la conquête planétaire de vos gorges. 

Si vous n’étiez presque tous devenus, d’un bout à l’autre du dernier siècle, de redondantes copies d’une seule et intenable forme de vie, vous ne vous prépareriez pas à mourir comme des mouches abandonnées dans l’eau de votre civilisation sucrée. Si vous n’aviez rendu vos milieux si vides, si transparents, si abstraits, croyez bien que je ne me déplacerais pas à la vitesse d’un aéronef. Je ne viens qu’exécuter la sanction que vous avez depuis longtemps prononcée contre vous-mêmes. 

Pardonnez-moi, mais c’est vous, que je sache, qui avez inventé le nom d’"Anthropocène". Vous vous êtes adjugé tout l’honneur du désastre ; maintenant qu’il s’accomplit, il est trop tard pour y renoncer. Les plus honnêtes d’entre vous le savent bien : je n’ai d’autre complice que votre organisation sociale, votre folie de la « grande échelle » et de son économie, votre fanatisme du système. Seuls les systèmes sont "vulnérables". Le reste vit et meurt. Il n’y a de "vulnérabilité" que pour ce qui vise au contrôle, à son extension et à son perfectionnement. Regardez-moi bien : je ne suis que le revers de la Mort régnante

17 Décembre 2019. Un slogan prémonitoire !

Cessez donc de me blâmer, de m’accuser, de me traquer. De vous tétaniser contre moi. Tout cela est infantile. Je vous propose une conversion du regard : il y a une intelligence immanente à la vie. Nul besoin d’être un sujet pour disposer d’une mémoire ou d’une stratégie. Nul besoin d’être souverain pour décider. Bactéries et virus aussi peuvent faire la pluie et le beau temps

Voyez donc en moi votre sauveur plutôt que votre fossoyeur. Libre à vous de ne pas me croire, mais je suis venu mettre à l’arrêt la machine dont vous ne trouviez pas le frein d’urgence. Je suis venu suspendre le fonctionnement dont vous étiez les otages. Je suis venu manifester l’aberration de la « normalité »

« Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie à d’autres était une folie »… « Il n’y a pas de limite budgétaire, la santé n’a pas de prix » : voyez comme je fais fourcher la langue et l’esprit de vos gouvernants ! Voyez comme je vous les ramène à leur rang réel de misérables margoulins, et arrogants avec ça ! Voyez comme ils se dénoncent soudain non seulement comme superflus, mais comme nuisibles ! Vous n’êtes pour eux que les supports de la reproduction de leur système, soit moins encore que des esclaves. Même le plancton est mieux traité que vous. 

Gardez-vous bien, cependant, de les accabler de reproches, d’incriminer leurs insuffisances. Les accuser d’incurie, c’est encore leur prêter plus qu’ils ne méritent. Demandez-vous plutôt comment vous avez pu trouver si confortable de vous laisser gouverner. 

Vanter les mérites de l’option chinoise contre l’option britannique, de la solution impériale-légiste contre la méthode darwiniste-libérale, c’est ne rien comprendre à l’une comme à l’autre, à l’horreur de l’une comme à l’horreur de l’autre. Depuis Quesnay, les "libéraux" ont toujours lorgné avec envie sur l’empire chinois ; et ils continuent. Ceux-là sont frères siamois. Que l’un vous confine dans votre intérêt et l’autre dans celui de "la société", revient toujours à écraser la seule conduite non nihiliste : prendre soin de soi, de ceux que l’on aime et de ce que l’on aime dans ceux que l’on ne connaît pas

Ne laissez pas ceux qui vous ont menés au gouffre prétendre vous en sortir : ils ne feront que vous préparer un enfer plus perfectionné, une tombe plus profonde encore. Le jour où ils le pourront, ils feront patrouiller l’armée dans l’au-delà. 

Remerciez-moi plutôt. Sans moi, combien de temps encore aurait-on fait passer pour nécessaires toutes ces choses inquestionnables et dont on décrète soudain la suspension ? La mondialisation, les concours, le trafic aérien, les limites budgétaires, les élections, le spectacle des compétitions sportives, Disneyland, les salles de fitness, la plupart des commerces, l’assemblée nationale, l’encasernement scolaire, les rassemblements de masse, l’essentiel des emplois de bureau, toute cette sociabilité ivre qui n’est que le revers de la solitude angoissée des monades métropolitaines : tout cela était donc sans nécessité, une fois que se manifeste l’état de nécessité

Remerciez-moi de l’épreuve de vérité des semaines prochaines : vous allez enfin habiter votre propre vie, sans les mille échappatoires qui, bon an mal an, font tenir l’intenable. Sans vous en rendre compte, vous n’aviez jamais emménagé dans votre propre existence. Vous étiez parmi les cartons, et vous ne le saviez pas. Vous allez désormais vivre avec vos proches. Vous allez habiter chez vous. Vous allez cesser d’être en transit vers la mort. Vous haïrez peut-être votre mari. Vous gerberez peut-être vos enfants. Peut-être l’envie vous prendra-t-elle de faire sauter le décor de votre vie quotidienne. 

A dire vrai, vous n’étiez plus au monde, dans ces métropoles de la séparation. Votre monde n’était plus vivable en aucun de ses points qu’à la condition de fuir sans cesse. Il fallait s’étourdir de mouvement et de distractions tant la hideur avait gagné de présence. Et le fantomatique régnait entre les êtres. Tout était devenu tellement efficace que rien n’avait plus de sens. Remerciez-moi pour tout cela, et bienvenue sur terre ! 

Grâce à moi, pour un temps indéfini, vous ne travaillerez plus, vos enfants n’iront pas à l’école, et pourtant ce sera tout le contraire des vacances. Les vacances sont cet espace qu’il faut meubler à tout prix en attendant le retour prévu du travail. Mais là, ce qui s’ouvre devant vous, grâce à moi, ce n’est pas un espace délimité, c’est une immense béance. Je vous désœuvre

Rien ne vous dit que le non-monde d’avant reviendra. Toute cette absurdité rentable va peut-être cesser. A force de n’être pas payé, quoi de plus naturel que de ne plus payer son loyer ? Pourquoi verserait-il encore ses traites à la banque, celui qui ne peut de toute façon plus travailler ? N’est-il pas suicidaire, à la fin, de vivre là où l’on ne peut même pas cultiver un jardin ? Qui n’a plus d’argent ne va pas s’arrêter de manger pour autant, et qui a le fer a le pain. 


Remerciez-moi : je vous place au pied de la bifurcation qui structurait tacitement vos existences : l’économie ou la vie. C’est à vous de jouer. L’enjeu est historique. Soit les gouvernants vous imposent leur état d’exception, soit vous inventez le vôtre. Soit vous vous attachez aux vérités qui se font jour, soit vous mettez la tête sur le billot. Soit vous employez le temps que je vous donne maintenant pour figurer le monde d’après à partir des leçons de l’effondrement en cours, soit celui-ci achèvera de se radicaliser. 

Le désastre cesse quand cesse l’économie. L’économie est le ravage. C’était une thèse avant le mois dernier. C’est maintenant un fait. Nul ne peut ignorer ce qu’il faudra de police, de surveillance, de propagande, de logistique et de télétravail pour le refouler. 

Face à moi, ne cédez ni à la panique ni au déni. Ne cédez pas aux hystéries biopolitiques. Les semaines qui viennent vont être terribles, accablantes, cruelles. Les portes de la Mort seront grand’ouvertes. Je suis la plus ravageuse production du ravage de la production. Je viens rendre au néant les nihilistes. Jamais l’injustice de ce monde ne sera plus criante. C’est une civilisation, et non vous, que je viens enterrer. Ceux qui veulent vivre devront se faire des habitudes nouvelles, et qui leur seront propres. 

M’éviter sera l’occasion de cette réinvention, de ce nouvel art des distances. L’art de se saluer, en quoi certains étaient assez bigleux pour voir la forme même de l’institution, n’obéira bientôt plus à aucune étiquette. Il signera les êtres. Ne faites pas cela "pour les autres", pour "la population" ou pour "la société", faites cela pour les vôtres. 

Prenez soin de vos amis et de vos amours. Repensez avec eux, souverainement, une forme juste de la vie. Faites des clusters de vie bonne, étendez-les, et je ne pourrai rien contre vous. Ceci est un appel non au retour massif de la discipline, mais de l’attention. Non à la fin de toute insouciance, mais de toute négligence. Quelle autre façon me restait-il pour vous rappeler que le salut est dans chaque geste ? Que tout est dans l’infime. 

J’ai dû me rendre à l’évidence : l’humanité ne se pose que les questions qu’elle ne peut plus ne pas se poser. 

Ressources

Monologue du virus  - Anonyme. Lundi Matin 

Lettre aux amis du désert  - Marcello Tari. Lundi Matin

L'économie ou la vie - Anonyme. Lundi Matin

Covid : fin de partie?! - Anthropo-logique, le blog passionnant de Jean Dominique Michel, anthropologue de la santé et expert en santé publique, qui rend compte des stratégies médicales et scientifiques, industrielles et financières à l’œuvre et en coulisses dans la lutte contre la pandémie.

Nous entrons dans la période des catastrophes Jean-Claude Michéa. L'Obs


Crise sanitaire : la fin d'un monde  - Michel Maffesoli  Site L'Inactuelle

Coronavirus - Raoul Vaneigem. Lundi Matin

Ce que nous dit le Coronavirus – Edgar Morin . Libération

Dans Le Journal Intégral : Un projet éditorialQu'est-ce que le Capitalocène ?Sortir de l'économieSommaire (de 1 à 5)Critique de la valeurThéorie de la catastrophe  – Introductions à la Vision Intégrale  – Écosophie : une sagesse communeCivilisation, Décadence, Ecosophie  –

Concernant la critique du travail voir tous les textes de la série L'Esprit de Vacance et notamment : Devoir de Vacance Contre le travail - Travail fétiche - Ne Travaillez Jamais (1) (2) et (3)

Sur une critique catégorielle du capitalisme, voir les nombreux textes disponibles sur le site Critique de la valeur pour repenser une théorie critique du capitalisme.

jeudi 12 septembre 2019

Spectacle et Totalité


Nous ne voulons plus travailler au spectacle de la fin du monde mais à la fin du monde du spectacle. Guy Debord


Intitulés Ne travaillez jamais, nos deux derniers billet furent consacrés à la tradition française de la critique du travail qui, deux siècles durant, de Fourier à Lafargue et de Breton à Debord, a remis en question d'abord les conditions inhumaines de la production industrielle puis le "travail abstrait" uniquement destiné à la valorisation du capital en détruisant tous les milieux humains et naturels. Cette tradition critique a été le témoin d'un processus historique par lequel, selon le mot de Guy Debord : "L'économie transforme le monde mais le transforme seulement en monde de l'économie". 

La société ainsi colonisée par l'économie est devenue ce que le situationniste nomme la "société du spectacle" où l'individu, sous l'emprise du fétichisme de la marchandise décrit par Marx, devient assujetti aux objets qu'il produit en assistant, impuissant, au spectacle de sa dépossession. Debord écrit dans La société du spectacle : « La première phase de la domination de l'économie sur la vie sociale avait entraîné dans la définition de toute réalisation humaine une évidente dégradation de l'être en avoir. La phase présente de l'occupation totale de la vie sociale par les résultats accumulés de l'économie conduit à un glissement généralisé de l'avoir au paraître, dont tout "avoir" effectif doit tirer son prestige immédiat et sa fonction dernière. » 

L’homme d’esprit incarne la voie de l’être et de l’âme, l’homme du pouvoir, celle de l’avoir et du paraître. A notre époque, comme de tout temps, on assiste à la lutte d’influence entre l’homme de pouvoir qui veut imposer son emprise et l’homme d’esprit au service d'une puissance créatrice que le pouvoir indiffère et qui s’en méfie. Mais ce qui fait de notre époque un carrefour évolutif particulier, c'est qu'aujourd'hui les hommes de pouvoir sont les gardiens vigilants du spectacle qui conduit de manière inéluctable de la séparation à l'effondrement. Face à cette spirale infernale, les hommes d'esprit deviennent les vecteurs d'une spirale évolutive et d'une vision globale qui permettent à l'individu de participer intimement à une totalité en évolution.

Séparation


Figure de la critique de la valeur évoquée dans les précédents billets, Anselm Jappe évoque l'héritage et l'actualité de la pensée du situationniste Guy Debord dans un article intitulé Plus que jamais en situation. Il précise ce que Debord entend par spectacle : " Le spectacle consiste dans la passivité de la majorité des gens qui se borne à consommer des images, au sens large, de la vie que le système économique les empêche de vivre réellement... Le spectacle est une "aliénation" au sens marxiste : une projection inconsciente des forces collectives humaines sur un facteur externe qui gouverne les hommes qui l'ont crée."

Le concept de spectacle reprend, en l'adaptant aux sociétés modernes, celui du fétichisme de la marchandise analysé par Marx qui consiste en un "renversement du rapport entre le sujet et l'objet". Ce renversement assujettit le travailleur à une production devenue souveraine dans cette "société de l'avoir" qui se transforme progressivement, à travers la domination totale de l'économie, en une "société du paraître" analysée par Guy Debord comme la société du spectacle. L'individu ainsi aliéné et atomisé est alors réduit au rôle de spectateur qui s'identifie aux images dont les marchandises ne sont plus que les supports matériels. Le spectacle devient alors "un rapport social fondé sur des images" alors que, pour Marx, le Capital est un rapport social qui "s'établit par l'intermédiaire des choses".

Fondé sur l'inversion entre l'être et le paraître, la fin et les moyens, le concret et l'abstrait, le sujet producteur et l'objet produit, la valeur d'usage et la valeur d'échange, le spectacle prend le contrôle de notre vie en la colonisant à travers le régime de la séparation qui coupe l'homme de sa production comme de lui-même, des autres comme de la nature. Selon Guy Debord : "La séparation est l'alpha et l'oméga du spectacle... L'origine du spectacle est la perte de l'unité du monde, et l'expansion gigantesque du spectacle moderne exprime la totalité de cette perte : l'abstraction de tout travail particulier et l'abstraction de la production d'ensemble se traduisent parfaitement dans le spectacle, dont le mode d'être concret est justement l'abstraction. Dans le spectacle, une partie du monde se représente devant le monde, et lui est supérieure. Le spectacle n'est que le langage commun de cette séparation. Ce qui relie les spectateurs n'est qu'un rapport irréversible au centre même qui maintient leur isolement. Le spectacle réunit le séparé, mais il le réunit en tant que séparé."

Totalité

Anselm Jappe est l'auteur d'un livre de référence intitulé tout simplement Guy Debord au sujet duquel Alaster Hemmens, l'auteur de Ne Travaillez Jamais, écrit ceci : "L'ouvrage intellectuel le plus important consacré à Debord, qui est l'un des rares textes à proposer une véritable analyse de sa théorie critique et qui, en outre, fut grandement apprécié de l'auteur lui-même". Dans cet ouvrage Anselm Jappe explicite un extrait de la thèse 25 de La Société du Spectacle tel qu'il est ainsi formulé : "Toute communauté et tout sens critique se sont dissous au long de ce mouvement [le mouvement de l'économie marchande], dans lequel les forces qui ont pu grandir en se séparant ne se sont pas encore retrouvées."

Selon Jappe : " Ici Debord explique clairement l'idée que les diverses séparations au sein de l'unité ne sont pas seulement destinées à se recomposer, mais que leur séparation était une condition nécessaire pour leur croissance et leur réunification à un niveau plus élevé. Le même déterminisme semble revenir dans la thèse selon laquelle les "sociétés unitaires" ou "société du mythe" doivent se dissoudre en éléments autonomes et qu'ensuite s'opère toujours une tendance à la totalité et à la recomposition..."

Dans Une brève histoire de tout  Ken Wilber partage cette intuition quand il évoque ces grands étapes de l'histoire humaine qui sont celles de la fusion, de la différenciation, de la dissociation et de l'intégration des Trois Grands : le beau, le bien et le vrai  (les arts, la morale et la science - ou le moi, la culture et la nature - ou la subjectivité individuelle (Je), l'intersubjectivité culturelle (Nous) et l'objectivité (Cela)) Une trinité universelle que nous nommerons ici tout simplement conscience, culture et société.

On retrouve dans cette réflexion sur l'évolution culturelle la même idée que Debord concernant le développement de l'économie marchande : la tendance à la totalité doit opérer aujourd'hui une recomposition et une réunification à un niveau plus élevé des éléments qui - à partir des sociétés unifiées du mythe - se sont différenciés, dissociés et séparés pour se développer de manière autonome. En partant de ce diagnostic partagé, essayons d'interpréter ce qui serait aujourd'hui la mission historique des hommes d'esprit : se séparer du régime totalitaire de la séparation en développant une conscience de la totalité qui intègre les forces ayant du se séparer pour grandir.

Se séparer de la séparation

Les cultures traditionnelles, pré-modernes, sont issues d'une fusion organique dans une totalité statique qui s'exprime dans le langage de la magie, du mythe et de la religion. La modernité est ce régime de l'abstraction qui évolua de la différentiation analytique entre les éléments de cette totalité à leur dissociation puis à leur séparation dans un système techno-capitaliste qui régit toute la vie individuelle et collective sous la forme du "spectacle" évoquée par Debord. 

Aujourd'hui, il ne s'agit pas, pour l'homme d'esprit, de régresser vers la totalité organique et fusionnelle qui fut celle des traditions pré-modernes. En différenciant les éléments de la totalité, la modernité a permis leur développement. La perte d'une vision globale a conduit de la différenciation de ces éléments à leur dissociation progressive pour aboutir au régime spectaculaire de la séparation. Si les hommes de pouvoir sont les gardiens vigilants de la séparation, le temps est venu pour les hommes d'esprit d'intégrer dans une totalité les éléments différenciés et développés d'abord par la religion puis par la modernité abstraite.


Aujourd'hui nous abordons un carrefour évolutif qui nous place devant le choix suivant : continuer sur la voie régressive et entropique qui mène de la séparation à la disparition dans un processus d'effondrement ou effectuer un saut qualitatif vers un stade supérieur du développement humain. A ce nouveau stade correspond une autre vision du monde : celle d'une totalité qui intègre les éléments différenciés et développés au cours de l'histoire humaine à partir de la dimension fusionnelle des "sociétés unifiées". De nombreux phénomènes sociaux et culturels du monde contemporain restent énigmatiques sans la compréhension des dynamiques évolutives et régressives à l’œuvre dans le carrefour évolutif où nous trouvons.

" Le fond de la question, c'est que la société a réellement atteint un degré d'intégration, d'interdépendance universelle de tous ses moments, où la causalité comme arme critique devient inopérante. Il est vain de chercher ce qui a dû être cause, parce-qu'il n'y a plus que cette société elle-même qui soit cause. La causalité s'est, pour ainsi dire, reportée sur la totalité, elle devient indiscernable à l'intérieur d'un système où tant les appareils de production, de distribution et de domination que les relations économiques et sociales ainsi que les idéologies, sont entrelacés de façon inextricable." Jaime Semprun. (Dialogue sur l'achèvement des temps moderne).

L'absolue nécessité de nous séparer de la séparation nous oblige donc à penser en terme de complexité et de totalité en intégrant les différences, sans se laisser entraîner sur la voie réactionnaire d'une totalité statique, fusionnelle et indifférenciée, qui fut celle des traditions pré-modernes. Cette voie réactionnaire est celle des divers replis tribaux et sectaires, intégrismes et fondamentalismes, nationalismes xénophobes et communautarismes identitaires, qui expriment  à notre époque une quête de cohésion unitaire et de fusion organique face à l'emprise de la séparation inhérente à cet autre fondamentalisme qui est celui du Marché.

Face à l'emprise du spectacle comme à la tentation réactionnaire, il nous faut penser la totalité dans des termes nouveaux : ceux d'une "cosmodernité" qui intègre, dépasse et synthétise les approches participatives de la tradition et les approches abstraites de la modernité. Alors que  la tradition était fondée sur la participation fusionnelle à une totalité statique, la modernité était animée par l'idée progressiste d'une dynamique évolutive. Synthèse de ces deux grandes époques culturelles, l'approche cosmoderne des temps à venir sera celle d'une totalité en évolution : un Kosmos multidimensionnel qui, tel un grand organisme vivant, se développe à travers une série de stades à complexité croissante.

Les Trois Yeux de la Connaissance

 

On ne peut comprendre le monde d'aujourd'hui, encore moins celui de demain, avec les modes de pensée et les modèles du passé. Dans un monde de plus en plus intégré, il nous faut absolument retrouver ce sixième sens qu'est le sens de totalité. Il faut considérer cette totalité comme le milieu d'évolution à la fois naturel et cosmique, social et culturel, symbolique et spirituel, qui permet à l'individu de se développer au cours du temps en intégrant progressivement les éléments de ce milieu à travers un certain nombre de stades évolutifs. Se séparer de la totalité c'est non seulement se couper des ressources qui permettent le processus d'individuation mais aussi  de la dynamique qui anime cette totalité et de la synthèse qualitative qui lui donne son sens.

La nécessité d'un tel saut qualitatif explique l'émergence d'une profond mouvement de rénovation culturelle et spirituelle qui vise à rendre compte de la totalité et de sa dynamique à travers ces diverses formes de pensées novatrices que sont notamment les pensées intégrales, complexes, écosophiques, systémiques et transdisciplinaires, dont nous avons rendu compte régulièrement dans Le Journal Intégral. Ce n'est pas un hasard si ces approches novatrices, plus holistiques et complexes, apparaissent de manière synchrone à notre époque de mutation culturelle comme autant de tentatives de rendre compte d'un même élan de recomposition et d'intégration des différences dans une totalité vivante en mouvement.

Ce qui est commun à nombre de ces approches c'est le refus d'une démarche purement quantitative et empirique pour réintroduire une dimension qualitative : " Le "tout" n'est pas simplement la somme des éléments particuliers, mais il possède une qualité propre; les éléments particuliers ne sont pas ce qu'ils paraissent être au premier coup d’œil dans la vision empirique. Ils ne révèlent leur véritable nature que si on les comprend comme déterminés par le tout." Anselm Jappe.

L'approche empirique qui fait abstraction des relations systémiques et des interactions globales tend à réduire la complexité multidimensionnelle du réel à la réalité unidimensionnelle des phénomènes objectifs, observables et mesurables. Si on veut se libérer du régime abstrait de la séparation, il devient donc urgent de sortir de ce réductionnisme totalitaire pour participer de manière intime et intuitive au champ évolutif de la totalité. La science de demain, c'est à dire celle des pionniers d'aujourd'hui, intégrera explicitement la sensibilité et l'intuition holiste dans une démarche à la fois qualitative et quantitative qui ressemblera aussi peu à la science d'aujourd'hui que la physique actuelle ressemble à celle du XVIIIème siècle.

C'est ainsi que Geoffrey Chew, alors directeur du département de physique à l'Université de Berkeley a pu dire : "Les physiciens ont prouvé rationnellement que nos idées rationnelles sur le monde dans lequel nous vivons sont profondément déficientes. Notre lutte habituelle en physique avancée peut  ainsi n'être qu'un avant-goût d'une forme complètement neuve de l'intellect humain, effort qui non seulement sera extérieur à la physique mais ne pourra pas même être qualifié de scientifique."

Ces propos de Chew font écho à ceux de Schopenhauer : " Plus les progrès de la physique sont grands, plus vivement ils feront ressentir le besoin d'une métaphysique". La science du futur ne se limitera pas à des données mesurables et quantifiables. Elle enrichira l'attitude empirique, fondée sur l'observation des phénomènes, et l'attitude rationnelle, fondée sur la compréhension des lois, par une intuition holiste, celle des principes métaphysiques. En fait, cette nouvelle science utilise ce que Ken Wilber, après Saint Bonaventure, nomme les" Trois Yeux de la Connaissance" : sensation, raison et intuition. A la démarche empirique et rationnelle de la science actuelle, elle ajoute la démarche intuitive et phénoménologique de la conscience, en utilisant les facultés de perception subtile évoquées par toutes les cultures traditionnelles (voir Connaissance de la Totalité).

Post-Matérialisme

La critique radicale du siècle dernier, telle que les situationnistes ont pu l'incarner à un moment donné, était encore très imprégnée d'une approche matérialiste, conséquence d'une lutte pluri-séculaire contre l'hégémonie religieuse. Mais les temps ont changé : dans un capitalisme mondialisé, le fétichisme religieux a largement été remplacé par le fétichisme marchand qui détruit la vie à l'ère du Capitalocène. Le matérialisme qui correspondait à l'esprit de calcul et d'abstraction bourgeois a montré toutes ses limites. Il est remis en question aussi bien par l'évolution de la science que par celle de la culture, de la société et de la conscience. Nous avons vu ce qu'il en est dans le domaine de la culture avec l'émergence d'une pensée holiste et intégrative, et dans le domaine de la science avec la révolution épistémologique qui prend en compte les "Trois Yeux de la Connaissance".

Dans le domaine de la conscience on constate une forme de révolution silencieuse qui oriente les individus, saturés par l'abstraction dominante, vers la reconnaissance d'une sensibilité écologique comme vers la quête d'expériences intérieures et la pratique d'une méditation "laïque". Cette dynamique individuelle et collective vise à  dépasser l'abstraction des représentations mentales pour retrouver l'intensité existentielle d'une présence vivante, sensible et attentive. Ces pratiques méditatives peuvent amorcer ou accompagner un voyage intérieur vers la nature essentielle et spirituelle de l'être humain dont rendent compte, à leur façon, toutes les grandes cultures humaines. C'est dans ce contexte que la psychologie en général et la psychologie transpersonnelle en particulier étudient le spectre des états de conscience - spirituels, intuitifs et créatifs - irréductibles à la conscience de veille rationnelle.

Cette démarche méditative et initiatique apparaît d'autant plus indispensable que le développement exponentiel de la sphère numérique est à l'origine d'une économie de l'attention dont le but est de capter l'attention et de l'exploiter pour transformer le flux d'informations et de données en flux financiers. La maîtrise de l'attention, notamment pas les pratiques méditatives, permet d'éviter ce danger  que représente la dissolution régressive de la conscience dans l'océan du numérique (voir Abécédaire de la Méditation (2) Une Révolution Silencieuse).

Dans le domaine socio-économique, l'idéal communautaire et l'intérêt pour les Communs font leur retour en exprimant une saturation vis à vis de l'individualisme mortifère et de la compétition généralisée. Cette volonté de réaffirmer les valeurs du commun passe par la critique de la domination totale de l'économie sur la société et l'urgence de refonder le lien social sur d'autres bases que le travail.  C'est ainsi que, dans son Manifeste contre le travail, le groupe Krisis exprime la nécessité d'un saut qualitatif de la société qui passe par la rupture avec le "travail abstrait" et la construction de nouveaux liens sociaux à un niveau plus élevé :

" La renaissance d'une critique radicale du capitalisme suppose la rupture catégorielle avec le travail. Ainsi seul l'établissement d'un nouveau but d'émancipation sociale, au-delà du travail et de ses catégories fétiches dérivées, rendra possible une resolidarisation à un niveau supérieur et à l'échelle de la société... Si pour les hommes, l'instauration du travail est allé de pair avec une vaste expropriation des conditions de leur propre vie, alors la négation de la société du travail ne peut reposer que sur la réappropriation par les hommes de leur lien social à un niveau historique plus élevé."

La critique du "travail abstrait" et du fétichisme de la marchandise est, dans le domaine socio-économique, complémentaire de la critique de la séparation et du fétichisme de l'abstraction dans le domaine culturel. Comme celles-ci sont complémentaires de la critique du réductionnisme dans le domaine de la science et de la critique de l'hégémonie du mental (et de l'égo) dans le domaine de la conscience. L'histoire en mouvement vise à la synergie et à la synthèse de ces critiques séparées dans une critique intégrale qui est l'expression d'une critique radicale à un "niveau historique plus élevé".

Un Cercle Vicieux

On ne se libère pas de la séparation avec le langage, les idées et les méthodes de la séparation. Pour être en mesure de maintenir sa fonction émancipatrice, la critique radicale devrait s'émanciper elle-même d'une idéologie matérialiste à la fois positiviste et réductionniste, économiste et technicienne : autant d'expressions d'une abstraction devenue hégémonique dont, paradoxalement, cette critique ne cesse de dénoncer et de combattre les effets destructeurs sur les milieux naturels et humains.

On ne pourra se sortir de ce cercle ô combien vicieux que par une remise en question de la continuité existant entre le matérialisme (à visée individualiste) inhérent à l'éthos bourgeois et à l'imaginaire capitaliste, et le matérialisme (à visée sociale) d'une pensée critique censée déconstruire ce système aliénant pour le dépasser. Le matérialisme est ainsi un champ polarisé entre deux points de vue - individuel et social -  à la fois contradictoires et complémentaires.

En s'inspirant de la pensée de Hegel qui est celle d'une évolution de l'esprit vers sa perfection à travers l'histoire, Marx substitua simplement la matière à l'esprit. Or, comme le remarquait la philosophe Simone Weil : "Par un paradoxe extraordinaire, il a conçu l'histoire à partir de cette rectification, comme s'il attribuait à la matière ce qui est l'essence même de l'esprit, une perpétuelle aspiration au mieux. Par là il s'accordait profondément avec le courant général de la pensée capitaliste :  transférer le principe du progrès de l'esprit aux choses, c'est donner une expression philosophique à ce "renversement du sujet et de l'objet" dans lequel Marx voyait le développement du capitalisme."

Du Cercle Vicieux à la Spirale Infernale

Cette analyse très pertinente de Simone Weil met le doigt là où ça fait mal c'est à dire sur la complicité inconsciente entre l'idéologie matérialiste qui fonde l'économie et la critique matérialiste censée la combattre et la dépasser. L'une et l'autre s'inscrivent en fait dans le même paradigme qui attribue - en dernière instance - à la production matérielle (infrastructure) le primat sur la culture, la spiritualité et le développement humain (superstructure). La réflexion de Simone Weil concerne surtout le "Marx exotérique", cet héritier bourgeois des Lumières, inspirateur du matérialisme historique et d'un mouvement ouvrier qui a œuvré au développement du capitalisme en participant à sa transformation. Mais ce "Marx exotérique" doit être distingué de la pensée plus complexe et plus subtile du "Marx ésotérique", analyste du fétichisme de la marchandise et critique du travail abstrait, inspirateur d'une critique de la valeur longuement évoquée dans notre dernier billet.

Le matérialisme est ce moment historique qui, en développant une pensée abstraite, rationnelle et analytique, a pu déconstruire la fusion organique des "sociétés unitaires" comme les positions dogmatiques issues des mythologies religieuses. Cette pensée matérialiste a pu opérer la critique de l'ancien régime de droit divin comme système de domination à la fois culturel et socio-économique. Mais, ce faisant, elle a fait l'amalgame entre religion (exotérique, dogmatique et cléricale) et spiritualité (ésotérique, expérientielle et personnelle), coupant ainsi l'individu moderne des ressources internes et créatrices sans lesquelles aucune libération authentique n'est possible ni pensable.

Si, dans un processus dialectique,  le matérialisme fut la négation des sociétés unifiées du mythe et celle du fétichisme religieux, le temps est venu d'une "négation de la négation", chère à Hegel comme à Marx. Cette négation "synthétique" de la négation "matérialiste" redonne à l'individu l'accès au potentiel libérateur de ses ressources intérieures et spirituelles après lui avoir permis de développer des modes de production et une puissance technologique qui risquent de détruire jusqu'à son milieu d'évolution. C'est bien parce que le matérialisme a réalisé sa  mission historique qu'il doit aujourd'hui être dépassé. Non pas en revenant à une forme de religiosité fusionnelle, dogmatique et pré-moderne, fondée sur le déni de l'expérience sensible, mais en s'inspirant d'une pensée et d'une expérience personnelle et collective de la non-dualité.

Non-dualité


Le primat  donné à la matière, donc aux forces productives et aux rapports de production, a pour conséquence de réduire à une révolution socio-économique le saut qualitatif d'une conversion intérieure évoquée par toutes les philosophies et les spiritualités comme un chemin de sagesse nécessitant un effort de volonté, de continuité et de maîtrise. Or sans ce processus initiatique de métanoïa individuelle et collective, aucune mutation de l'intersubjectivité culturelle ne permet la transformation profonde de l'organisation sociale. Il faut développer une vision intégrale pour saisir ces interactions systémiques entre conscience, culture et société.

Dans le contexte de la cosmodernité, cette vision intégrale actualise la voie de la non-dualité qui s'est déjà exprimée dans un certain nombre de courants spirituels et philosophiques considérant l'esprit et la matière comme deux expressions polarisées, à la fois contradictoires et complémentaires, d'une même totalité. Cette non-dualité ne renvoie pas à une indifférenciation fusionnelle pré-moderne mais au dépassement des différences, intégrées et polarisées dans une unité supérieure. La non-dualité a sa source dans l'unité primordiale entre l'esprit transcendant et l'immanence des formes à travers il se manifeste dans la dynamique de l'évolution historique.

Parce qu'elle prend en compte les facultés intuitives qui transcendent la rationalité, cette approche intégrale permet de sortir de la confusion pré-trans en opérant la distinction précise entre les stades pré-modernes du fétichisme religieux et les stades cosmodernes d'une participation créatrice de la conscience individuelle à la totalité en évolution. L'éveil à une conscience non-duelle annonce une ère post-fétichiste dans la mesure où l'individu participant de manière consciente à une totalité vivante n'a plus a projeter de manière inconsciente son idéal, son désir et son intériorité sur une forme extérieure - magique ou religieuse, marchande ou technique - qui va l'aliéner.

La Voie du Méditant-Militant

Nuit Debout

Chez les nouvelles générations, notamment chez les écologistes et les partisans de la décroissance comme, de manière plus particulière, chez les collapsologues qui étudient la dynamique de l'effondrement, on observe de nombreux signes de ce nouvel état d'esprit post-matérialiste. Les fétichismes de la marchandise de l'abstraction comme la technolâtrie qui en résulte, leur apparaissent comme l'expression d'un matérialisme fondé sur un déni de l'expérience intérieure, à l'origine de la destruction du vivant. Il est intéressant d'observer comment, devant les ravages du Capitalocène, un certain nombre d'individus engagés remettent en question l'héritage matérialiste et rationaliste d'une critique sociale qui épousait les idéaux ( et les préjugés) du progressisme de son temps.

Chez les générations plus anciennes, la critique radicale intègre une critique de l'idéologie progressiste et de son réductionnisme destructeur. C'est ainsi, par exemple, que l'autre grande figure situationniste qu'est Raoul Vaneigem chemine sur la voie d'un vitalisme immanent annonçant l’Ère des créateurs. C'est ainsi que les "post-situationnistes" de l'Encyclopédie des Nuisances, revue dans laquelle Debord écrivit quelques-uns de ces derniers textes, proposent notamment, à travers une critique anti-industrielle radicale, un retour aux valeurs de l'artisanat et de l'autonomie paysanne.  C'est ainsi que d'autres "post-situationnistes", ceux de la revue Tiqqun - dont certains deviendront les membres du Comité Invisible - annoncent le retour de la métaphysique : " Mais la métaphysique qui revient n'est pas celle que l'on avait chassée, car elle revient comme vérité et négation de ce qui avait vaincu l'ancienne, comme conquérante, comme métaphysique critique". (Qu'est-ce que la Métaphysique Critique ?)

Une des formes que prend cette "métaphysique critique" est sans doute la rencontre et la complémentarité qui s'effectuent actuellement entre les démarches du méditant et du militant. En cherchant à dépasser les limites du mental abstrait comme les illusions de l'ego, les unes se nourrissant des autres, la voie du méditant-militant développe des facultés d'attention, de compassion et d'empathie, qui, loin de constituer un frein à l'engagement et à la réflexion théorique, pourrait donner à la critique radicale un sens, une profondeur et une puissance créatrice qui la transforme en "critique intégrale". 

Nous avons bien conscience que la prise en compte du développement et de l'éveil de la conscience peut heurter les habitudes de pensées et les automatismes de comportement chez des militants progressistes et sincères qui, faisant l'amalgame entre religion et spiritualité, considèrent toute forme de transcendance comme le symbole même de l'aliénation. Or cette transcendance devient libératrice si on la  considère d'un point de vue évolutif comme l'expression d'états de conscience et de stades de développement plus intégrés. Il ne faut pas commettre cette erreur, si souvent faite, qui consiste à opérer la confusion entre les hiérarchies de domination et les holarchies de développement (voir Le Monde de Ken Wilber). Une réflexion plus approfondie sur ce sujet fondamental réclamerait des développements qui n'ont pas leur place ici.

Sans prendre en compte la dynamique évolutionnaire de la subjectivité personnelle comme de l'intersubjectivité culturelle, on ne peut penser l'évolution sociale que de manière abstraite et très incomplète. Sans ce saut qualitatif, la critique sociale est condamnée, comme elle le fait depuis tant d'années, à tourner en rond dans ses apories que sont une critique abstraite de l'abstraction et une critique séparée de la séparation qui visent à combattre tous les effets destructeurs dont elles chérissent passionnément les causes. Enfermée dans tel cercle vicieux, cette forme de pensée critique se révèle impuissante à nous libérer de la séparation par l'intégration des différences dans l'expérience d'une totalité intimement vécue.

Vers un critique intégrale


Dans ce nouveau contexte, il faut appliquer à Debord la stratégie de détournement adaptatif qui fut la sienne vis à vis de Marx. Selon Anselm Jappe : " Les situationnistes avaient compris que les idées de Marx, elles aussi, devaient être soumis au détournement; elles devaient être détournées et insérées dans un nouveau contexte pour retrouver leur validité".  A notre époque, au lieu d'être répétées de manière dogmatique comme un nouveau crédo, les idées situationnistes sur le spectacle et la séparation, plutôt que d'être détournées doivent être retournées et insérées dans un nouveau contexte pour retrouver leur validité.

Ce retournement participe d'une révolution de la conscience, c'est à dire littéralement d'un retour aux sources d'une intuition holiste capable de guider et d'inspirer une rationalité qui a révélé son potentiel de nuisance en devenant à la fois autonome et hégémonique. Un tel retournement pourrait être à l'origine d'une critique intégrale née de la synthèse entre une critique radicale de la séparation et les nouvelles épistémologies holistiques. Ce retournement est aussi un retour aux sources d'une pensée dialectique élaborée par Hegel pour lequel "Le vrai est le tout". (Voir Vers une Synthèse Évolutionnaire)

Dans une perspective intégrale, conscience, culture et société sont les éléments interdépendants d'un même système en évolution à travers des stades de développement à complexité croissante. Pour comprendre et dépasser ce "fait social total" qu'est le capitalisme, il faut développer non seulement une approche systémique permettant de penser les interactions entre infrastructure (socio-économique), superstructure (culturelle) et intrastructure (mode de subjectivation) mais il faut aussi développer une approche dynamique permettant de comprendre le développement comme la régression de ce système d'interactions dans le temps. C'est pourquoi la critique intégrale est à la fois systémique et dynamique, c'est à dire globale et évolutionnaire.

Une hérésie créatrice


Le chantier est immense et nous n'en sommes qu'à ses prémisses car, pour rendre compte d'un monde de plus en plus complexe et  intégré, il nous faut sortir du réductionnisme et du dualisme cartésiens qui fondent la modernité. Pour devenir intégrale, la raison doit opérer une synthèse entre résonance, raisonnement et rationalité. C'est à dire entre l'implication de la résonance intuitive, l'explication du raisonnement abstrait et l'application de la rationalité instrumentale. La résonance intuitive s'exprime notamment dans l'art et la spiritualité, le raisonnement abstrait dans la philosophie et la science, la rationalité instrumentale dans la technique, l'industrie et l'économie.

Normalement, il existe une holarchie entre ces trois aspects de la raison : holiste et visionnaire, l'intuition doit inspirer un raisonnement abstrait qui dévoile les lois et invente les formes à mettre en œuvre par la rationalité instrumentale. Aujourd'hui, la pyramide est inversée : en niant la puissance visionnaire de l'intuition, la rationalité instrumentale met le raisonnement abstrait au service de sa vision utilitaire. En se coupant de la question du sens et de la sagesse, la science s'éloigne de la conscience dont elle procède et devient entièrement asservie à la technique comme la technique l'est à l'économie. Alors qu'elle était censée déconstruire les illusions de la pensée mythique, la raison est devenue le nouveau mythe au service d'une technique rendue totalitaire par l'hégémonie de la rationalité instrumentale. C'est ce qu'ont analysé avec talent Adorno et Horkheimer, dans ce grand livre qu'est La Dialectique de raison.

Le temps est venu de remettre les choses à l'endroit à travers le développement d'une raison intégrale qui associe les trois yeux de la connaissance. Un des vecteurs de développement d'une raison intégrale est la rencontre - en chacun de nous - entre le méditant et le militant, entre les dimensions créatrices et critiques, entre les démarches spirituelles, culturelles et sociales, entre les Quadrants Gauche et Droit du modèle AQAL de Ken Wilber. Nous avons bien conscience que, du côté d'une critique radicale comme de celui d'une pensée intégrale, une telle approche synthétique risque de heurter les gardiens du temple au nom du maintien de la tradition et de la pureté du dogme.

Mais n'est-ce pas le rôle de la pensée créatrice que d'être hérétique ? En refusant de répéter mécaniquement des orthodoxies devenues obsolètes, l'hérésie créatrice dépasse les distinctions opérées à une époque données pour aboutir à une nouvelle forme de pensée, plus synthétique, adaptée à un nouveau stade de développement. Dans le carrefour  évolutif où nous vivons, il nous faut imaginer et créer aujourd'hui les formes novatrices du monde à venir comme nous y invite Raoul Vaneigem : " Nous sommes dans le monde et en nous-mêmes au croisement de deux civilisations. L'une achève de se ruiner en stérilisant l'univers sous son ombre glacée, l'autre découvre aux premières lueurs d'une vie qui renaît l'homme nouveau, sensible, vivant et créateur, frêle rameau d'une évolution où l'homme économique n'est plus désormais qu'une branche morte". (Nous qui désirons sans fin

Ressources 

La société du spectacle  Guy Debord. Site Wikipédia. Versions à télécharcher sur le site de l'Université du Québec.

Guy Debord par Anselm Jappe  Ed. Denoël A lire en priorité pour mieux comprendre les analyses de Guy Debord.

Plus que jamais en situation Article d'Anselm Jappe sur l'actualité de l’œuvre de Debord, paru dans Le Nouveau Magazine Littéraire (04/18). Blog Critique de la Valeur.

Une brève histoire de Tout  Ken Wilber. Ed. de Mortagne

Manifeste contre le travail  Groupe Krisis En intégralité sous forme de brochure imprimable en Pdf. Site Critique de la Valeur

Méditation et SpiritualitéMéditations et liens - Dans la série d'émissions Prendre le temps de méditer de Christophe André sur France Inter.

La Voie du méditant-militant  Vidéo de 25' de Michel Maxime Egger sur la chaîne You Tube Ecospiritualité - Ecopsychologie.

Le militantisme spirituel, une nouveauté ?  Emeline de Bouver Le Site Trilogie animé par Michel Maxime Egger contient de nombreux articles remarquables sur les rapports entre engagements spirituels et militants.

En marche vers l'intériorité citoyenne  Thomas d'Ansembourg. Site Trilogie

mardi 6 août 2019

L'Esprit de Vacance (11) Ne Travaillez Jamais (3)


Il ne s'agit pas de rendre le travail libre, mais de le supprimer. Karl Marx


Dans notre série sur l’Esprit de Vacance, nous avons posté début Juillet un billet présentant le livre d’Alastair Hemmens intitulé "Ne travaillez Jamais" dont le contenu est résumé par son sous-titre: La critique du travail en France de Charles Fourier à Guy Debord. Dans cet ouvrage, l’auteur évoque effectivement la tradition française de la critique du travail dont les principales figures sont Charles Fourier, Paul Lafargue, André Breton et Guy Debord. S’il rend compte de la façon dont les avant-gardes culturelles expriment, de manière créative, l’évolution de la conscience collective à travers le temps, l’ouvrage d’Alastair Hemmens va plus loin en analysant à la fois les limites de ces auteurs comme les avancées dont témoignent leur réflexion dans l'histoire de l’émancipation humaine. 

Cette analyse s'appuie sur la perspective théorique développée par le courant de la "critique de la valeur" qui, dans la lignée du "Marx ésotérique", penseur du fétichisme de la marchandise, analyse le capitalisme comme un système global, structuré par ces catégories que sont le travail, la valeur, l'argent et la marchandise.  Dans la continuité du billet précédent, qu’il vaut mieux avoir lu avant de continuer avec celui-ci, nous vous proposons des extraits de l'introduction intitulée Théorie Marxienne et Critique du Travail. Dans ces extraits, l’auteur présente certains éléments fondamentaux de cette "critique catégorielle" qui analyse le travail comme une catégorie centrale du capital et la substance même de la valeur. 

Cette critique catégorielle ne remet pas en cause la nécessité humaine d'une activité productive  mais la forme - spécifique, aliénante, destructrice -  qu'elle revêt dans le capitalisme à travers le "travail abstrait". Le Capitalocène est cette période d’effondrement écologique, social et culturel qui est la conséquence des ravages opérés sur les milieux humains et naturels par ce "sujet automate" qu'est la valeur et donc par la substance de la valeur qu'est le "travail abstrait". D'où l'urgence vitale de mettre à jour les mécanismes fondamentaux qui régissent ce système destructeur. D'où la nécessité absolue de se libérer d'une idéologie travailliste profondément mortifère, au cœur d'une vision techno-capitaliste qui conduit notre humanité sur la voie d'une spirale infernale.
 
En ce mois d’Aout, nous avons bien conscience de demander aux lecteurs un effort de concentration qui nécessite de sortir de la torpeur et de la dispersion estivales. Mais, loin de se réduire à un repos réparateur qui vise à reproduire la force de travail, l'Esprit de Vacance n'est-il pas une ouverture de la conscience à une réflexion et une intuition profondes, par-delà les rythmes habituels de l’aliénation économique ? Une telle ouverture nous libère des modèles habituels, devenus totalement inadaptés, tout en mobilisant les ressources créatrices nécessaires pour imaginer le saut évolutif qui consiste à "sortir de l'économie" afin d'entrer en écosophie, cette sagesse de l'homme réconcilié avec son milieu de vie.

Théorie Marxienne et Critique du Travail
 Alastair Hemmens 

Marx Ésotérique


La notion selon laquelle Marx pourrait ouvrir la voie à une critique du travail en tant que tel est un concept relativement nouveau dans l’histoire des idées. Ce concept est peut-être exprimé de la façon la plus claire dans la théorie critique de Robert Kurz (1943-2012) et chez d’autres membres de la Wertkritik, ou "critique de la valeur", école de la théorie marxienne associée aux revues de langue allemande Krisis et Exit ! Il trouve également son expression dans la réinterprétation radicale des œuvres de maturité de Marx entreprise de façon totalement indépendante par Moishe Postone (1942-2018) professeur d’histoire à l’université de Chicago aux États-Unis. Postone est désormais, à juste titre, un théoricien critique et universitaire largement respecté. Kurz, cependant, reste encore peu connu dans le monde anglo-saxon malgré une réputation importante à l’étranger. Anselm Jappe (1962-), qui a lui-même contribué au développement du paradigme de la Wertkritik, particulièrement en France, a émis l’hypothèse que cela serait dû en grande partie à une certaine hostilité envers un corpus théorique bousculant de nombreuses hypothèses marxistes traditionnelles. 

On peut également mentionner le fait que la Wertkritik était, dès le départ, un projet critique forgé de façon consciente principalement en dehors des sphères des discours intellectuels officiels, tels que l’académie ou les médias, en faveur d’une position indépendante et plutôt polémique. Kurz, par exemple, était lui-même un ouvrier, au sens sociologique traditionnel, qui travaillait de nuit dans le conditionnement des journaux en vue de leur livraison. De plus, bien que Postone soit évidemment accessible aux lecteurs français, il existe une pénurie de traductions de la théorie de la Wertkritik, et ce n’est que relativement récemment que l’on commence à y remédier. Néanmoins, comme ce livre espère le montrer, l’approche critique de Kurz, et d’autres comme lui, représente un grand pas en avant en termes de compréhension du travail et donc, de ce en quoi une critique du travail pourrait principalement consister aujourd’hui. 

L’importance de ces théories critiques est d’avoir montré que, loin de présenter sans ambiguïté une vision positiviste de l’ontologie sociale du travail, Marx, dans une autre partie de son œuvre, avance une critique radicale du travail. Marx y présente le travail avant tout comme une catégorie intrinsèquement destructrice, fétichiste et antisociale de la synthèse sociale, constituant la base d’une "domination abstraite" par un "sujet automate", la forme-valeur (ou travail mort) qui précède, à la manière d’un a priori quasi-kantien, le "masque de caractère" sociologique porté indifféremment par les travailleurs et les capitalistes. 

Cet aspect "ésotérique" de l’œuvre de Marx – "ésotérique" parce que difficile à comprendre, peu connu et nécessitant une certaine initiation – était en grande partie ignoré par le marxisme traditionnel, qui, lorsqu’il considérait ce problème, tendait à réduire la discussion sur le fétichisme soit à une description d’un "voile" créé par les relations bourgeoises de propriété, soit à l’écarter entièrement comme un regrettable non-sens hégélien. Cependant, le marxisme occidental, qui comprenait des mouvements tels que l’École de Francfort et les situationnistes, allait assumer certains aspects de cette critique "ésotérique", et en particulier ce qui concerne le fétichisme de la marchandise, mais souvent d’une façon qui reproduisait la compréhension aporétique de Marx du travail. 

Pour ces théoriciens critiques, le travail  "dans le capitalisme" pouvait être en quelque sorte abstrait, mais l’abstraction elle-même était toujours maintenue comme rationnelle, tout comme la notion de prolétariat qui, en tant que sujet révolutionnaire, pourrait ou voudrait libérer le travail ou l’activité productive du joug de l’exploitation bourgeoise à travers la lutte des classes. Cela ne veut pas dire que la lutte des classes et la forme-sujet n’existent pas, elles existent bien évidemment (même si aucune des deux n’est nécessairement émancipatrice) ; mais cela signifie que l’importance radicale du Marx "ésotérique" qui suggère une conception très différente de la transformation sociale – c’est-à-dire par une "rupture ontologique" avec la forme-travail – n’a pas été pleinement comprise ni développée jusqu’à sa conclusion logique, ce qui aurait entraîné une rupture avec la modernisation, la forme-sujet et la lutte des classes. 

Une Théorie de la Crise 


Postone montre, par une relecture rigoureuse de ses œuvres de la maturité, que Marx fournit non seulement « une critique du capitalisme faite du point de vue du travail » , et donc une économie politique critique, mais aussi « une critique du travail dans le capitalisme », et c’est pourquoi le sous-titre du Capital nous précise : une "critique de l’économie politique", c’est-à-dire une critique des catégories de base elles-mêmes, qui médiatisent la réalité sociale dans le capitalisme

Le travail en tant que tel constitue donc la base d’une forme de "domination abstraite", propre à la modernité, qui ne peut pas être suffisamment comprise dans le cadre de la conception marxiste traditionnelle d’une domination "concrète" ou personnelle exercée par des individus ou des groupes, ni principalement comme une critique des relations de la propriété privée et du marché, c’est-à-dire des modes particuliers de distribution et d’échange. 

Au contraire, le travail (et le mode de production industriel lui-même), « constitue une forme quasi objective, historiquement spécifique, de médiation sociale qui, dans l’analyse de Marx, sert de fondement social aux traits essentiels de la modernité ». En d’autres termes, pour Marx, le travail n’est pas un fait neutre propre à toute vie sociale, pas plus que l’industrie moderne n’est une étape inévitable de l’évolution humaine, mais plutôt une forme sociale historiquement spécifique qui jette les bases d’un processus de domination impersonnelle, abstraite et sans sujet, qui donne à la réalité phénoménologique un caractère historique "directionnellement dynamique". 

Le travail, en tant que tel, est essentiellement une sorte de médiation sociale qui ne constitue la base de l’être social que dans le capitalisme, structurant à la fois des pratiques historiques déterminées et des formes quasi objectives de pensée, de culture, de visions du monde et d’inclinations. Le travail, dans la sphère limitée de la modernité capitaliste, médiatise et façonne donc l’ensemble de la réalité objective et subjective (et même dépasse et explique forcément de telles dichotomies théoriques). Robert Kurz, et la Wertkritik dans son ensemble, ont peut-être poussé plus loin que Postone la critique du travail en tant que catégorie de base de la synthèse sociale spécifique au capitalisme. 

Pour Kurz, le travail n’est pas seulement, comme pour Postone, le fondement social de l’oppression essentiellement abstraite incarnée dans la modernité capitaliste, il s’agit également d’une catégorie en crise depuis le milieu des années 1970. La Wertkritik se distingue des autres théories critiques en insistant sur le fait que la financiarisation des marchés et les diverses formes de crise actuellement visibles à tous les niveaux de la société s'inscrivent dans un processus plus vaste d'effondrement, le capitalisme atteignant ses limites internes d'accumulation à cause du développement technologique.

Cependant, une telle fin du capitalisme n’est pas nécessairement imaginée comme un moment d’émancipation, mais plutôt comme la menace d’une barbarie encore plus grande, précisément parce que les "sujets" qui, pour Kurz, ne sont rien de plus que des "objets"  du processus de valorisation, n’ont par définition aucun contrôle sur la "belle machine" de l’accumulation capitaliste et, en même temps, ont déjà intériorisé ses contraintes au plus profond de leur psyché…. 

"Travail vivant" et  "Travail mort"  


Dans le capitalisme pleinement développé, auquel nous faisons toujours référence ici, les êtres humains ne décident pas à l’avance de ce qu’ils vont produire ni dans quelles conditions. Au lieu de cela, les producteurs individuels – particuliers ou entreprises – produisent des marchandises pour des marchés anonymes dans des conditions de concurrence totale. L’activité humaine en tant que telle – qui n’est pas en soi abstraite, mais qui est constituée d’une variété infinie de formes d’activités concrètement différentes – ne "compte" au niveau le plus fondamental de la réalité sociale que comme une dépense abstraite d’énergie humaine indifférenciée. Cette dépense est mesurée en "temps de travail socialement nécessaire", qui correspond au temps moyen nécessaire pour produire une marchandise particulière. 

Si, par exemple, il faut en moyenne une heure à un artisan tailleur pour confectionner une chemise, celle-ci "vaudra" une heure de temps de travail socialement nécessaire. Cependant, si un propriétaire d’usine introduit une machine permettant à un ouvrier de produire une chemise en 30 minutes, le même tailleur, utilisant l’ancienne méthode, pourrait encore prendre une heure pour confectionner une chemise, mais cette chemise ne vaudrait alors que 30 minutes de travail socialement nécessaire dans les conditions sociales de production. De même, s’il faut deux heures pour fabriquer une bombe à fragmentation et une heure pour fabriquer un jouet pour enfant, la bombe vaudra deux fois plus que le jouet pour enfant, au sens capitaliste du terme qui reste le mode de socialisation le plus fondamental. 

Bien entendu, ce qui importe réellement du point de vue des acteurs concernés, c’est la différence de plus-value et, en fin de compte, le profit produit. Le travail est donc une forme sociale "abstraite" – c’est le "travail abstrait" – car il ne reconnaît que les différences de quantité et ne reconnaît pas, au niveau ontologique le plus profond, le contenu social qualitatif réel. S’il est plus rentable d’employer des gens pour fabriquer des bombes que des jouets, ce seront les bombes qui seront plutôt produites indépendamment des contraintes morales des différents acteurs impliqués. La forme particulière que revêt ce travail (que Marx appelle le  "travail concret") – la fabrication des armes ou la confection de chemises –, et les valeurs d’usage qu’il crée – des bombes ou des chemises – n’a aucune importance du point de vue de la "valeur". 

La forme "valeur", ou "travail mort", est la forme que prend le travail, ou "travail vivant" – c’est-à-dire le travail simplement au moment où il se produit – une fois qu’il a été dépensé. L’activité humaine, dans le capitalisme, se transforme donc en une "substance" abstraite, elle revêt une nouvelle fonction ou un caractère essentiel, son essence changeant par la médiation du travail. Il y a plus ou moins de "valeur", plus ou moins de "contenu" social, produits dans le processus de travail en fonction de la quantité de travail vivant transformée en travail mort. 1 heure de travail vivant dépensé, ou d’énergie humaine indifférenciée, mesurée en temps de travail socialement nécessaire, est matérialisée par 1 heure de travail mort ou de valeur. 

Le but de la production est de produire de la valeur (la valeur d’usage n’apparaît que comme un sous-produit nécessaire permettant de "cristalliser" le travail mort dans un objet qui n’est pas en soi abstrait). Cependant, la valeur créée au sein de la production ne compte que lorsqu’elle est reconnue comme une dépense valable de temps de travail socialement nécessaire. En d’autres termes, une valeur ne peut être réalisée que sous la forme de l’échange, c’est-à-dire sur le marché, car ce n’est qu’ici, une fois la production terminée, que l’énergie dépensée peut être socialement reconnue, par comparaison à tous les différents travaux effectués dans la société. Il est parfaitement possible, et cela se produit à chaque instant de la vie quotidienne, que le travail soit effectué et que des marchandises soient produites sans trouver d’acheteur. Dans de tels cas, le travail est simplement invalidé parce que sa valeur n’a pas été réalisée.

C’est précisément parce que les produits du travail ne sont pas créés pour satisfaire les besoins humains préexistants, pas plus qu’ils ne sont, comme dans les sociétés prémodernes, le résultat d’une discussion et d’une négociation sociales (même si, comme dans la société féodale, ce discours social et ce contrôle pouvaient être unilatéraux et hiérarchisés). Les producteurs individuels sont obligés, par des contraintes structurelles, de se faire concurrence afin de faire reconnaitre la validité sociale du travail engagé pour récupérer, sous forme d’argent, une partie de la masse totale de la substance sociale, ou « valeur », produite par la société. 

Un mouvement purement quantitatif


Nous pouvons déjà constater ici que cela n’a aucun sens d’essayer de définir le travail sans faire référence aux formes négatives spécifiques de médiation sociale qui se constituent dans la société capitaliste, car ce n’est que sur la base de ces formes sociales abstraites que la catégorie "travail", et l’ontologie sociale du travail, pourraient avoir une base matérielle pour exister. Ce n’est en effet rien de moins que le travail, sous sa forme de "travail mort", qui donne de la substance à la valeur, à l’argent et au capital. En même temps, c’est précisément dans la perspective du "travail mort", ou plutôt des formes qui en résultent – valeur, argent et capital –, que le "travail vivant" doit être constamment engagé. Les producteurs individuels, en particulier du point de vue du « "travail vivant", c’est-à-dire les travailleurs, une fois qu’ils ont réalisé une valeur sur le marché, en vendant par exemple leur force de travail, doivent répéter le processus formel de substantialisation pour se reproduire. 

De même, du point de vue des propriétaires de "travail mort", sous sa forme monétaire, le simple fait de répéter le processus pour arriver à la même quantité de valeur qu’avec laquelle on a commencé n’a aucun sens logique. Rappelons que le travail ne fait référence à aucun contenu concret ni à un quelconque besoin humain qualitatif. Il ne connaît que les différences quantitatives. Une plus grande quantité de valeur signifie une plus grande quantité de la substance de la richesse sociale dans le capitalisme. La valeur qui est simplement consommée en M-A-M (marchandise - argent – marchandise), ou qui aboutit à la même quantité de substance sociale, le A-M-A (argent - marchandise - argent), doit donc être considérée comme une perte, car disparaissant ou restant identique, elle n’est pas "productive" pour les producteurs individuels et les propriétaires du travail mort (personnes, entreprises, États, fonds de pension, etc.). 

En conséquence, le "travail mort" ne peut jamais rester inactif, mais doit se transformer, en un mouvement purement quantitatif, en une plus grande quantité de travail mort ou, comme le dit Marx dans Le Capital, en A-M-A’ (argent - marchandise - davantage d’argent). C’est donc ici que le "travail mort" prend logiquement la forme de capital : un travail mort qui s’investit dans du travail vivant pour produire une plus grande quantité de travail mort. L’ensemble de la société, quelle que soit sa classe sociologique, repose donc sur la réalisation fructueuse de la valeur et son auto-valorisation car, dans le capitalisme, c’est le seul moyen d’accéder à la "richesse" sociale et de la créer. 

Au fond, la forme-travail, c’est-à-dire le travail sans phrase, peut être définie comme la dépense d’énergie humaine indifférenciée, mesurée par le temps socialement nécessaire, dans le seul objectif d’un processus purement formel, quantitatif, fétichiste et autotélique qui consiste à transformer cette énergie en plus grande quantité d’elle-même, dans sa forme morte, autrement dit, à transformer 100 € en 110 €… 

Transformer la civilisation 


Face à la détérioration constante de la situation, nous avons besoin de mouvements sociaux qui cherchent à construire un mode de vie différent au-delà et contre la médiation du travail, du marché et de l’État. Jappe, par exemple, souligne la nécessité d’une nouvelle "révolution grassroots" qui n’hésiterait pas à se procurer des produits de première nécessité – nourriture, abri et autres objets nécessaires à un nouveau métabolisme avec la nature – en « court-circuitant la médiation de l’argent ».

Il plaide par ailleurs en faveur de l’unité de différentes luttes, sur l’environnement et la technologie, par exemple, afin de provoquer une véritable "transformation de la civilisation" qui serait bien plus profonde que tout ce qui pourrait se produire dans les urnes ou la saisie de l’État. C’est pourquoi il faut que les mouvements sociaux se développent dans le sens d’une "rupture catégorielle" avec l’ontologie du travail que nous avons décrite dans ce chapitre. La fin du capitalisme, en tant que telle, nécessite l’abolition du travail.

L’introduction d’Alastair Hemmens est à lire ici dans son intégralité, avec toutes les notes afférentes, sur le site Critique de la valeur. 

Ressources 

Ne travaillez Jamais La critique du travail en France, de Fourier à Debord. Site Critique de la Valeur. 

Théorie Marxienne et Critique du Travail  Introduction d’Alastair Hemmens. Sur le site Critique de la valeur.

Critique de la valeur-dissociation Un site qui se propose de nombreux textes fondamentaux pour repenser une théorie critique du capitalisme.

Dans le Journal Intégral :


Les lecteurs qui voudraient approfondir les divers thèmes abordés dans ce texte peuvent se référer aux nombreux liens proposés dans la rubrique Ressources de notre précédent billet : L’Esprit de Vacance (10) Ne travaillez jamais (2)