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jeudi 7 mars 2019

Intuition Naturelle et Intelligence Artificielle


La Connaissance sans la Sagesse est de l'Intelligence Artificielle. Julian M. Pavelka


Dans un récent billet, nous définissions Le fétichisme de l'abstraction comme un processus d’emprise dont nous sommes les victimes modernes, à la fois consentantes et fascinées : « Comme les chasseurs-cueilleurs transformaient des objets en fétiches, dotés de pouvoirs surnaturels et auxquels ils étaient soumis, nous conférons à ces entités idéales que sont nos représentations mentales le pouvoir de nous soumettre à leur logique abstraite, déconnectée de la vie sensible, de sa dynamique comme de sa complexité.»

En réduisant de manière rationnelle la complexité vivante, multidimensionnelle et évolutive, du Réel au spectre abstrait d’une réalité objective, mesurable et chosifiée, nous avons désenchanté notre relation à un monde que le sens du sacré et la présence d’Esprit ont déserté. C’est ainsi que les individus comme la société se sont progressivement enlisés dans une spirale infernale qui risque de les conduire à un effondrement global. Avec l’émergence et le développement d’une Intelligence Artificielle fondée sur l’accumulation des données et le traitement automatisé de celles-ci, le fétichisme de l’abstraction franchit une nouvelle étape dans son entreprise de déshumanisation en détruisant une diversité cognitive indispensable au développement de l’esprit comme la biodiversité est indispensable au développement de la vie. 

Dans L'Intelligence artificielle ou l'enjeu du siècle, Eric Sadin déconstruit de manière rigoureuse et inspirée le mythe de l’Intelligence Artificielle vendu par l’oligarchie techno-capitaliste comme l’avenir inéluctable de nos sociétés. Ce mythe est le paravent idéologique derrière lequel se cache le Transhumanisme, cette utopie néo-scientiste délirante qui, sous prétexte d'améliorer la condition humaine, vise à promouvoir un "capitalisme cognitif" fondé sur la transgression de toutes les limites humaines et naturelles. Né de l'union monstrueuse entre le fétichisme (technocratique) de l'abstraction et le fétichisme (économique) de la marchandise, le capitalisme cognitif vise à formater nos vies à partir de logiques abstraites et utilitaristes, niant notre sensibilité et aliénant notre humanité.

Comment résister à ce qu'Eric Sadin nomme un "antihhumanisme radical" ? A travers une écologie de l’esprit qui reconnaît à l'esprit humain une pluralité d'expressions et de modes de connaissance. Cette écologie de l’esprit intègre notamment toutes les formes de conscience transcendante et transpersonnelle qui permettent de résister aux fantasmes d'omniscience véhiculés par le transhumanisme, tout comme le fait une forme de sagesse "apophatique" fondée sur la primauté du mystère et de l’indicible.

Démystifier l’Intelligence Artificielle 

Dans le contexte de nos sociétés techno-libérales, le développement de l’Intelligence Artificielle a pour but, plus ou moins avoué, l’organisation algorythmique de la société pour une marchandisation intégrale de la vie et une monétisation de tous nos comportements. Telle est la thèse défendue par Eric Sadin dans son nouvel ouvrage intitulé L'Intelligence artificielle ou l'enjeu du siècle, Anatomie d’un antihumanisme radical. 

« C’est l’obsession de l’époque. Entreprises, politiques, chercheurs… ne jurent que par elle, car elle laisse entrevoir des perspectives économiques illimitées ainsi que l’émergence d’un monde partout sécurisé, optimisé et fluidifié. L’objet de cet enivrement, c’est l’intelligence artificielle. Elle génère pléthore de discours qui occultent sa principale fonction : énoncer la vérité. Elle se dresse comme une puissance habilitée à expertiser le réel de façon plus fiable que nous-mêmes. 

L’intelligence artificielle est appelée, du haut de son autorité, à imposer sa loi, orientant la conduite des affaires humaines. Désormais, une technologie revêt un "pouvoir injonctif" entraînant l’éradication progressive des principes juridico-politiques qui nous fondent, soit le libre exercice de notre faculté de jugement et d’action. 

Chaque énonciation de la vérité vise à générer quantité d’actions tout au long de notre quotidien, faisant émerger une "main invisible automatisée", où le moindre phénomène du réel se trouve analysé en vue d’être monétisé ou orienté à des fins utilitaristes. Il s’avère impératif de s’opposer à cette offensive antihumaniste et de faire valoir, contre une rationalité normative promettant la perfection supposée en toute chose, des formes de rationalité fondées sur la pluralité des êtres et l’incertitude inhérente à la vie. Tel est l’enjeu politique majeur de notre temps. 

Ce livre procède à une anatomie au scalpel de l’intelligence artificielle, de son histoire, de ses caractéristiques, de ses domaines d’application, des intérêts en jeu, et constitue un appel à privilégier des modes d’existence fondés sur de toutes autres aspirations. » 

Une régression civilisationnelle 

Eric Sadin
La colonisation progressive de l'existence par l’Intelligence artificielle aurait comme conséquence « une humanité maternée, couvée, téléguidée depuis des serveurs, voyant l’irruption sournoise d’une régression civilisationnelle ». Dans la recension de cet ouvrage pour le journal La Décroissance, Pierre Thiesset écrit : « Face à cette transformation radicale de la condition humaine, Eric Sadin considère la défense du réel comme "la lutte politique de notre temps" et plaide pour une éthique de la responsabilité, "soucieuse de la façon dont nos principes, les fondements de notre humanité et de notre civilisation sont en train d’être éradiqués" 

Ce billet n’a pas pour but d’expliciter les thèses rigoureuses et implacables d'Eric Sadin. Ceux que le détail de ces thèses intéressent pourront se référer aux divers liens proposés dans la rubrique Ressources. Il s’agit surtout d’attirer l’attention sur la profonde régression anthropologique et civilisationnelle qui serait la conséquence de l’usage généralisé de l’Intelligence Artificielle par l’oligarchie techno-capitaliste et son délirant projet transhumaniste. Et pour comprendre cette régression, il convient de déconstruire la notion même d’Intelligence Artificielle tel que le fait Eric Sadin dans un article donné au journal La Décroissance : 

« Il convient de mettre en cause la notion d’"intelligence artificielle", à la racine, dans son appellation même, dans la mesure où les termes utilisés contribuent à forger nos représentations. En réalité, le principe d’une intelligence computationnelle modélisée sur la nôtre est erroné car l’une et l’autre n’entretiennent presque aucun rapport de similarité. Et ce pour deux raisons. La première, c’est que ces architectures sont dénuées de corps, qu’elles ne représentent que des machines de calculs dont la fonction se cantonne au seul traitement de flux informationnels abstraits. Et dans le cas où elles se trouvent reliées à des capteurs, elles ne font que réduire certains éléments du réel à des codes binaires, tout en se trouvant exclues d’une infinité de dimensions saisies par notre sensibilité qui échappent au principe d’une modélisation mathématique… 

La seconde raison c’est qu’il n’existe pas d’intelligence qui vive isolée, cloisonnée à ses propres logiques, à l’instar du principe de progression consistant à s’exercer seul "contre soi-même" comme dans une bulle, conformément à la logique dite "par renforcement" à l’œuvre dans le programme AlphaGo Zero qui a joué des millions de parties de go "contre lui-même". Car l’intelligence est indissociable de rapports ouverts et indéterminés aux êtres et aux choses, d’un contexte épigénétique, soit un milieu composite au sein duquel elle évolue et se singularise. Elle ne se caractérise pas seulement par la faculté d’adaptabilité, comme il est souvent répété, d’après un cliché darwinien simpliste, mais davantage à par la capacité à se modifier grâce à l’intégration murie de nouvelles connaissances, à se remettre en question à la suite d’évènements inattendus ou de propos contradictoires formulés par autrui, jusqu’à arriver, par l’écoute attentive du chant jamais achevé de toutes les différences à se déprendre d’elle-même… » 

Un conflit de rationalités 


La conception de l’intelligence humaine définie ici par Eric Sadin est très proche de celle qui émerge d’une vision intégrale: le développement de la conscience s’effectue à travers une série de stades évolutifs dont la complexité croissante est la conséquence de l’intégration progressive par la conscience des éléments et des informations issues de son milieu d’évolution. Cette approche évolutionnaire et intégrative n’a rien à voir avec le traitement automatisé des flux informationnels réalisés par l’intelligence artificielle. 

« Nous n’avons, en aucune façon, affaire à une réplique de notre intelligence, même partielle, mais à un abus de langage, laissant croire qu’elle serait, comme naturellement, habilitée à se substituer à la nôtre en vue d’assurer une meilleure conduite de nos affaires. En vérité, il s’agit plus exactement d’un mode de rationalité, fondé sur des schémas restrictifs et visant à répondre à toutes sortes d’intérêts. C’est pourquoi il est impératif de ne pas accorder à ces logiques le monopole de la rationalité et de faire valoir, contre un mode de rationalité normatif et promettant la perfection supposée en toute chose, des modes de rationalité fondés sur l’acceptation de la pluralité des êtres et de l’incertitude fondamentale de la vie. Nous allons devoir vivre un conflit de rationalités dans la mesure où chacune d’elles engage des valeurs et détermine des modalités d’existence en tout point opposées.» (in La Décroissance)

Le conflit de rationalités auquel nous assistons s'effectue entre « d’un côté, une volonté d’instaurer une organisation automatisée de la société autant qu’une marchandisation intégrale de la vie et de l’autre, le souhait de faire valoir la subjectivité des personnes et la pluralité humaine ». Ce conflit de rationalité oppose d'un côté la rationalité instrumentale qui se sert de la logique abstraite pour atteindre, avec le plus de précision et d'efficacité possible, un but utilitaire. Dans cette approche technocratique, devenue aujourd'hui hégémonique, la rationalité est réduite à n'être plus qu'un instrument qui met la vie et la subjectivité sous l'emprise de l'abstraction pour poursuivre et atteindre ses buts utilitaires.

D'un autre côté, la raison sensible  naît de l'association entre résonance intuitive et raisonnement abstrait, celui-ci se mettant au service de celle-là pour permettre à la vie sensible de se développer dans toute sa complexité. Ce développement passe par l'intégration d'éléments et d'informations issus d'un milieu d'évolution qui est à la fois naturel, social et culturel. L'éthique et l'herméneutique,  la métaphysique et la symbolique, l'art et l'esthétique, le mythe et la poésie, l'érotique et le ludique sont autant de champs où la raison sensible accompagne de manière vivante la conscience humaine sur la voie de son développement, en harmonie et en connexion avec son milieu multidimensionnel.  Ce conflit de rationalités ne doit pas aboutir à victoire de l'une sur l'autre mais à une synthèse supérieure où la raison instrumentale (et l'intelligence artificielle) se mettent au service de la raison sensible (et de l'intuition naturelle)

Le Capitalisme Cognitif


Dans la visée d'une synthèse évolutionnaire qui est la nôtre, il ne s'agit donc pas d'affirmer une position technophobe qui nie certains bienfaits du progrès technologique, mais de résister au fétichisme de l’abstraction tel qu’il s’exprime à travers une technolâtrie ainsi décrite par Jacques Ellul : "Ce n'est pas la technique qui nous asservit, c'est le sacré transféré à la technique." Les grands récits religieux ayant perdus leur pouvoir de fascination et de mobilisation dans nos sociétés sécularisées, les modernes ont conférés à la technique une forme de sacralité, suivant en cela l’aphorisme de Cioran: « Comme tout iconoclaste, j’ai brisé mes idoles pour sacrifier à leurs débris ».

C'est ainsi que, suite au désenchantement de notre relation au monde, nous avons assisté à la sacralisation de la technique en technolâtrie et à la transformation de cette technolâtrie en une idéologie transhumaniste qui n'est rien d'autre que le débris d'une transcendance détruite par la modernité.  Fondé sur la transgression de toutes les limites naturelles et humaines, et notamment celles de la mort, le transhumanisme est une vision technocratique du monde ainsi résumée en 2017  par le fondateur de Tesla, Elon Musk : " Si vous ne pouvez pas battre la machine, le mieux est d'en devenir une". Tel un nouveau dogme, ce nouvel avatar du scientisme impose ses modes de pensée hégémoniques et prescrit ses interdits que sont toutes les formes de transcendance comme les expressions de la sensibilité et de la vie elle-même.

L'idéologie transhumaniste et les technologies fondées sur l'Intelligence Artificielle apparaissent comme les nouvelles formes prises par le capitalisme quand l'accumulation de la valeur passe par celle des données. Ce capitalisme allie deux formes de fétichisme analysées dans ce blog : le fétichisme de l'abstraction et le fétichisme de la marchandise. Les lecteurs qui aimeraient mieux comprendre la nature véritable de cette nouvelle forme de capitalisme peuvent se référer à ces analyses. Ce n'est pas l'Intelligence Artificielle qui pose problème en tant que technologie mais l'usage qui est fait de celle-ci dans nos sociétés techno-libérale et l'idéologie mortifère dont cet usage est l'expression.

Dans le meilleur des cas l'Intelligence Artificielle devrait se mettre au service de la nature spirituelle et créatrice de l’être humain comme elle le fait notamment dans de nombreux domaines de la création artistique. Mais, dans le contexte actuel, l'I.A tend tend à asservir cette nature spirituelle en imposant l'hégémonie d'une rationalité instrumentale au service de la valeur marchande. Et ce, alors même que, pour se développer, l’esprit humain doit être immergé dans un milieu d’évolution où  la diversité des pensées et des sensibilités permet d’élaborer une subjectivité singulière à travers un processus d’individuation.

Une Écologie de l’Esprit 


A partir du mot grec Noos signifiant l’esprit, Teilhard de Chardin a crée le concept de Noosphère pour désigner la sphère de la pensée humaine comme troisième phase de développement de la Terre, après la géosphère qui est la sphère de la matière inanimée et la biosphère, celle de la vie biologique. Comme il n’existe pas de biosphère sans biodiversité, il ne peut exister de noosphère sans une profonde diversité cognitive et culturelle dans la mesure où l’esprit humain se nourrit et se développe grâce à la confrontation, la complémentarité et l’intégration d'une pluralité de perspectives et d’interprétations différentes. La "noodiversité" renvoie donc à la diversité cognitive et culturelle comme complément et supplément à la biodiversité.

Contre l’uniformisation des consciences et le formatage des comportements véhiculés par l'intelligence artificielle, la préservation d'une indispensable "noodiversité" rend nécessaire la mobilisation autour d'une véritable écologie de l’esprit. Comme la biodiversité renvoie à la multiplicité des formes de vie et à leur développement, la noodiversité renvoie à la multiplicité des perceptions de la sensibilité, des expressions de l’esprit et de ses modes de connaissance. De même que l’artificialisation des sols conduit à un appauvrissement fatal de la biodiversité et des écosystèmes, l’artificialisation de l’intelligence conduit à un appauvrissement fatal de la "noodiversité".

Une écologie de l’esprit doit donc promouvoir la "noodiversité" en préservant ces "noosystèmes" intellectuels, symboliques et spirituels que sont les diverses cultures, sagesses et traditions du monde entier. Celles-ci sont les dépositaires d’une multiplicité de perceptions et de conceptions, de visions du monde et d’inspirations qui font la richesse et la complexité de l’esprit humain. Le combat contre l’artificialisation de l’intelligence s’inscrit donc dans une écologie de ces "noosystèmes" culturels comme la lutte contre l’artificialisation des sols s’inscrit dans une écologie des écosystèmes naturels. En écrivant "Science sans Conscience n'est que ruine de l'âme", Rabelais fût l'ancêtre de cette écologie de l'esprit qui s'exprime aujourd'hui à travers l'aphorisme de Julian M.Pavelka: "La connaissance sans la sagesse est l'intelligence artificielle".

Transcendance versus Transhumanisme

Ce qui est à l’œuvre derrière le transhumanisme comme derrière l’usage techno-capitaliste de l’intelligence artificielle, c’est un fantasme infantile d’omniscience numérique qui correspond bien à la régression narcissique de nos sociétés. Face aux fantasmes d’omniscience, toutes les grandes traditions spirituelles et philosophiques reconnaissent et rappellent les limites de la connaissance qui sont aussi celles de notre conscience humaine, à la manière de Socrate : « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien ». 

La reconnaissance d’un mystère irréductible est à l’origine de la diversité des formes prise par le sacré à travers le temps. Toute spiritualité authentique est une ode au mystère qui fonde notre humanité. Dès lors, la nature spirituelle de l’être humain peut devenir une arme de dissuasion massive contre les fantasmes d’omniscience véhiculés par l’intelligence artificielle.

Pour résister à l’influence régressive d’un transhumanisme techno-capitaliste, il nous faut donc développer le sens du mystère comme un sixième sens qui ouvre les portes de la perception sur des dimensions invisibles et indicibles qui transcendent les limites de notre conscience habituelle et auxquelles on peut avoir accès grâce à des moments de percée intuitive, d'inspiration créatrice ou d’illumination spirituelle.

Ces états de conscience sont qualifiés de "transpersonnels" par les psychologues parce qu'ils dépassent les limites de la personnalité identifiée à la conscience séparatrice de l'égo. Cette dynamique transpersonnelle est la seule alternative véritable aux fantasmes transhumanistes qui en sont la caricature régressive : fantasmes infantiles d'omnipotence technologique et d'omniscience numérique. Les approches transcendantes et transhumanistes ont ceci de commun qu'elles cherchent à dépasser les limites habituelles de la nature humaine : la première le fait de l'intérieur grâce au développement spirituel quand la seconde cherche à le faire grâce au développement des artefacts technologiques.

Par son authenticité, l'approche transpersonnelle permet donc de ne pas se laisser éblouir par le miroir aux alouettes tendu par les oligarques du transhumanisme. Derrière le conflit des rationalités se cache un conflit de sens qui est au cœur de notre crise de la civilisation : celui qui oppose la spiritualité (transcendante) à la technocratie (transhumaniste). D'un coté, la spirale évolutive d'un développement intégral de la conscience qui conduit à des formes de transcendance spirituelle à travers une série de stades évolutifs dont la complexité est croissante. De l'autre coté, la spirale infernale d'une technologie transhumaniste fondée sur l'instrumentalisation de l'être humain et du vivant à travers l'hégémonie d'une rationalité instrumentale au service de la valeur marchande.

C'est dans ces termes que s'exprime de manière contemporaine la tension tragique entre Éros, la force de vie, et Thanatos, la force de mort. Inspirés par Éros, nous poursuivons la spirale évolutive d'un transcendance spirituelle, aspirés par Thanatos nous nous laissons entraîner par la spirale infernale d'une technocratie transhumaniste.

Une sagesse apophatique


La reconnaissance du mystère n’implique pas l’éloge de l’ignorance mais suscite d’autres formes de conscience et de connaissance qui furent au cœur de grandes traditions spirituelles privilégiant l’intuition immédiate par rapport aux médiations de la rationalité abstraite. Ces traditions ont promues une vie simple, poétique et spirituelle, où la sensibilité participe de manière intime et intuitive à son milieu d’évolution en dévoilant les relations symboliques entre le monde du dedans et celui du dehors qui apparaissent dès lors comme les deux faces complémentaires d’une même unité harmonique. Le réenchantement de notre relation au monde passe, bien-sûr, par la reconnaissance et la promotion de ces autres modes - sensibles et intuitifs, poétiques et symboliques - de conscience et de connaissance.

Le sens du mystère est à l’origine d’une sagesse apophatique, fondée sur la négation des discours et des apparences, que l’on retrouve dans un certain nombre de traditions spirituelles et philosophiques célébrant ce qui reste à jamais indicible, incompréhensible et inconnaissable. Parce qu'elle procède par la négation, cette sagesse apophatique ne se satisfait d'aucune explication mentale au même titre qu'une certaine théologie négative insiste sur ce que Dieu n’est pas plutôt que sur ce qu’il est. La négation proférée par la sagesse apophatique permet de résister au néo-positivisme véhiculé par le transhumanisme, à ses fantasmes d'omniscience et au fétichisme de l'abstraction à travers lequel ceux-ci se manifestent dans nos sociétés régressives. C’est en ce sens que le poème du philosophe et écrivain roumain Lucian Blaga nous propose de faire "croître l’inconnaissable" en transformant l'incompris "en énigmes plus grandes encore".

Moi je ne foule pas la corolle de merveilles du monde 
et je ne tue pas 
avec ma raison les mystères rencontrés
en chemin 
dans les fleurs, les yeux, sur les lèvres ou les tombes. 
D’autres avec leur lumière
anéantissent le charme caché dans l’insondable
obscurité des profondeurs, 
mais moi, avec ma clarté moi je fais croître l’inconnaissable 
et comme la lune avec ses blancs rayons 
loin d’amoindrir ajoute en tremblant
à l’envoûtement nocturne, 
j’apporte moi aussi à l’horizon ténébreux 
de vastes frémissement de mystère sacré, 
et tout ce qui est incompris 
se transforme en énigmes plus grandes encore 
sous mon regard — 
car mon amour englobe 
les fleurs et les yeux, les lèvres et les tombes. 

Lucian Blaga (1895-1961) Poèmes de la lumière, (Poemele luminii, 1919) 

Ressources 

L'Intelligence Artificielle ou l'enjeu du siècle. Anatomie d'un anti-humanisme radical. On trouvera sur le site des éditions L'échappée de nombreux liens avec des articles et des émissions qui font la recension de cet ouvrage et qui proposent des entretiens avec Eric Sadin

Eric Sadin : l'asservissement par l'Intelligence Artificielle ?  A voir absolument : un entretien explosif de 2h18' avec Eric Sadin sur la chaîne YouTube TkinkerView qui propose toujours des entretiens de grande qualité.

Intelligence Artificielle : un antihumanisme radical  Entretien avec Eric Sadin sur la Chaîne YouTube de TV5Monde (11'50")

L'intelligence artificielle, un antihumanisme radical. Article d'Eric Sadin Journal La Décroissance N°149  Mai 2018

Capitalisme Cognitif et Transhumanisme  Extrait d'une conférence de Laurent Alexandre, chirurgien et essayiste, entrepreneur et figure du Transhumanisme en France, dont le discours et la stratégie sont vigoureusement contestés par Eric Sadin (6'48").

L'imposture du Transhumanisme  Daniel Tritsch et Jean Mariani. Site Pour la Science

Dans Le Journal Intégral

Le fétichisme de l’abstraction –    Une régression anthropologique (2 billets) - Le fétichisme de la marchandiseLes Trois yeux de la Connaissance - Une Écologie de l’Esprit - La voie de l’’intuition  (3 Billets) –  Intuition et Complexité  – Penser la Barbarie  - La Barbarie Techno-scientiste  – Vers une Synthèse Évolutionnaire

Sur la critique radicale du capitalisme lire les billets sélectionnés dans le libellé Critique de la Valeur

jeudi 13 décembre 2018

Incitations (10) Le Fétichisme de l'Abstraction


Le fou n'est pas un homme qui a perdu la raison. Le fou est un homme qui a tout perdu, excepté la raison. G.K Chesterton 


"L'ennemi plus sournois est l'actualité" écrivait René Char. Effectivement, les forces passionnelles et la puissance émotionnelle suscitées par l'évènement - aujourd'hui la révolte légitime des "Gilets Jaunes" - nous condamnent soit à la sidération, soit à des réflexes idéologiques plutôt qu'à la réflexion, soit à des analyses réductrices (de type économiques, sociales ou politiques) qui passent souvent à côté de l'essentiel. En nous mettant un peu à distance de l'actualité, nous aimerions proposer une interprétation plus profonde et plus globale d'un climat insurrectionnel justement considéré par Edgar Morin comme l'expression d'une crise de civilisation. 

Bien loin d'être réductible à ses manifestions ponctuelles et spectaculaires, le climat insurrectionnel évoqué dans plusieurs billets de ce blog renvoie à l'urgence d'un changement de civilisation. C'est bien pourquoi, dans le bandeau de présentation du Journal Intégral, nous avons décrit celui-ci comme "la chronique d'une insurrection des consciences contre le fétichisme de l'abstraction". Dans ce contexte, l'insurrection est  surgissement d'une énergie vitale et créatrice comme "puissance destituante" contre une vision du monde, vieille de cinq siècles, dont l’obsolescence conduit aujourd'hui d'une crise systémique à un effondrement global. Les réponses à cet effondrement passent par l’émergence d’une nouvelle vision du monde permettant de développer une autre relation à soi, aux autres et à son milieu de vie. 

C’est dans le contexte de cette émergence que la notion de fétichisme de l’abstraction trouve tout son sens en permettant une critique radicale de la culture dominante tout comme la théorie du fétichisme de la marchandise, élaboré par Marx, opère une critique radicale des rapports sociaux à l’ère du capitalisme. Le fétichisme de l’abstraction est ce concept évolutionnaire qui met à jour le processus d’identification fusionnelle de l’homme moderne à des représentations mentales qui le soumettent à leur logique inhumaine. Une logique abstraite dont les applications technocratiques sacrifient la vie et la sensibilité sur l’autel de l’efficacité, de la rentabilité, de la quantité au détriment de la qualité, de la convivialité et de l’intégration de l’homme à son milieu d’évolution.

Une critique intégrale doit être capable de penser à la fois le fétichisme de l'abstraction et celui de la marchandise comme deux formes fétichistes complémentaires, l'une culturelle et l'autre sociale, correspondant au même stade de développement, celui d'une modernité abstraite que l'occident doit aujourd'hui dépasser en participant à la dynamique d'une spirale évolutive s'il ne désire par se faire emporter par la spirale infernale d'un effondrement.

Qu’est-ce que le fétichisme de l’abstraction ? 


"Le plus difficile n'est pas de changer de cap, ce n'est pas de changer de politique, c'est de changer de mentalité, autrement dit de structure de pensée. C'est pourtant ce qui le sauverait et nous sauverait." Tweet d'Edgar Morin (9/12/18)

Dans un article sur le mouvement des "Gilets Jaunes" paru dans Le Monde du 4 Décembre, Edgar Morin écrit ceci : « Le seul avenir de ce mouvement, s'il est encore pensable, aurait été de se doter d'un diagnostic pertinent sur les causes d'un mal qui, certes, a ses spécificité françaises mais est plus général : la dégradation n'est pas seulement celle de la biosphère, elle est celle de la sociosphère, celle de l'anthroposphère, celle de la noosphère (sphère des activités de l'esprit) : il s'agit d'une énorme crise de civilisation et d'une énorme crise de l'humanité suscitée par une mondialisation déchaînée..."

Comprendre cette crise de civilisation et le climat insurrectionnel à travers lequel celle-ci se manifeste (dans tous les sens du mot), c'est analyser l'emprise du modèle dominant sur les consciences afin de s'en libérer en participant a un saut évolutif vers un nouveau stade du développement humain.  C'est dans ce contexte évolutif que la compréhension de ce qu'est fétichisme de l'abstraction s'avère libératrice.

Le mot abstraction a pour étymologie le latin abstractus, participe passé du verbe abstraho « tirer, traîner loin de, séparer de, détacher de, éloigner de ». Au 16e siècle, ce mot désignait le fait de s'isoler de la société, au 21e siècle, il désigne le fait de s’isoler de la vie même, de sa complexité et de sa dynamique évolutive. 

Le processus d’abstraction procède d'une visée utilitaire et instrumentale dont la finalité est l'action. Il consiste à fragmenter la complexité multidimensionnelle du Réel pour isoler certains de ses éléments en les coupant de leur contexte en vue de les observer et de les analyser pour comprendre leur fonctionnement dans le but d'agir.

Toute abstraction est réduction d'une totalité complexe, organique et dynamique, à des lois d'interactions causales entre des éléments séparés. C'est ainsi que la complexité multidimensionnelle propre à la vie/esprit est réduite à une série d'éléments assemblés selon les lois mécaniques d'un déterminisme causal. C'est ce processus d’abstraction qui a progressivement permis à l’être humain de penser de manière rationnelle et d'agir de manière technique sur son environnement.

Lié à l'animisme, à la pensée magique et aux premiers stades du développement humain, le fétichisme est ce processus archaïque de la psyché humaine au cours duquel la conscience s’identifie de manière fusionnelle à un objet de son environnement ou à une production humaine (matérielle, symbolique ou intellectuelle) en y projetant ses attentes et son imaginaire. Une telle projection confère à cet objet ou à cette production ainsi fétichisés une aura fascinante, une identité autonome et une autorité transcendante à laquelle se soumet la conscience, oubliant qu'elle est à l'origine de cette projection.  

Fascinés, subjugués, sidérés par nos abstractions mentales, nous oublions qu’elles sont le produit de notre conscience pour les considérer comme des entités autonomes dotées d’une autorité absolue à laquelle nous nous soumettons entièrement en sacrifiant notre vie au profit de leurs logique déshumanisante. 

Le fétichisme de l'abstraction est un processus d’emprise dont nous sommes les victimes modernes, à la fois consentantes et fascinées. Comme les chasseurs-cueilleurs transformaient des objets en fétiches, dotés de pouvoirs surnaturels, auxquels ils étaient soumis, nous conférons à ces entités idéales que sont nos représentations mentales le pouvoir de nous soumettre à leur logique abstraite, déconnectée de la vie sensible, de sa dynamique comme de sa complexité. 

Élaborée au cours de l’évolution pour agir sur le monde matériel, l’abstraction est cet artifice mental qui sépare ce qui est unit de manière organique et qui divise ce qui est relié de manière harmonique. Il ne s’agit pas de condamner cette fonction essentielle qu’est l’abstraction mais de critiquer de manière radicale l’identification aveugle à des représentations que nous objectivons et auxquelles nous conférons une forme d’autorité qui nous aliène en nous castrant de notre sensibilité et de notre intuition.

On attribue à G.K Chesterton cette citation apocryphe : « Depuis que les hommes ne croient plus en Dieu, ce n'est pas qu'ils ne croient plus en rien, c'est qu'ils sont prêts à croire en tout. » Quand nous ne sommes plus à même de faire l’expérience  d’une présence intérieure et d'une spiritualité vivante, nous accordons à nos représentations mentales cette forme de transcendance que les chasseurs-cueilleurs accordaient à leurs fétiches.

Il existe bien-sûr une relation étroite et systémique entre le fétichisme de l'abstraction qui concerne nos productions intellectuelles et le fétichisme de la marchandise analysé par Marx, qui concerne nos productions sociales et qui est ainsi décrit par Alain Bihr : " Il y a fétichisme chaque fois que le produit de l'activité sociale des hommes se fixe et se fige dans une forme où il s'autonomise par rapport à eux en une réalité qui les opprime et les domine et semble leur être extérieur et supérieur."

L'Intuition et la Raison

Dessin de Andy Singer paru dans La Décroissance
Einstein a parfaitement décrit l’effondrement spirituel qui participe d'un effondrement systémique, à la fois écologique, social et culturel : « L'intuition est un don sacré et la raison, une fidèle servante. Nous avons crée une société qui honore la servante en oubliant le don. »

Alors qu’elle était un moyen au service de l'intuition, l’abstraction devient une fin en soi qui met l'intuition au service d'une volonté de domination parfaitement exprimée par Descartes : "Se rendre comme maître et possesseur de la nature". C'est ainsi que, bien malgré lui, l'homme moderne a été progressivement soumis à une culture de séparation fondée sur le déni de la vie et de la sensibilité.

La facultés d'absorption de l'intuition et la faculté d'abstraction de la raison sont les deux pôles, centripètes et centrifuges, à la fois contraire et complémentaire, du champ d'expérience vécu par la conscience.

La faculté d'absorption propre à l'intuition permet à la conscience d'être pleinement intégrée à son milieu d'évolution et d'en extraire les éléments nécessaires à son développement. La faculté d'abstraction propre à la raison permet à la conscience de s'affirmer comme entité douée d'autonomie qui interagit avec le milieu dont elle est interdépendante.

Au cœur de la conscience, la faculté d'absorption s'exprime à travers l'intuition, ce porte parole de la vie/esprit. Le fétichisme de l'abstraction participe à la dynamique centrifuge d'une extériorisation qui tend à neutraliser l'intuition et à la dévaloriser au profit d'une culture de séparation qui occulte les liens organiques et harmoniques unissant la conscience à son milieu multidimensionnel. 

La faculté d’abstraction du mental est un outil indispensable au déploiement de la vie humaine dans le monde matériel. Et comme tout outil, c’est un moyen au service d’une fin. Le problème advient quand la dévalorisation de l'intuition a pour conséquence l'oubli d'une pensée organique, au cœur de toutes les cultures traditionnelles, fondée sur la perception des  totalités et des dynamiques qui animent celles-ci. En perdant une vision globale, on perd avec elle le sens des finalités. Cette dilution du sens est à l’origine d’un effondrement spirituel au cours duquel les moyens deviennent à eux-mêmes leur propre fin.  

« Notre époque se caractérise par la profusion des moyens et la confusion des intentions » disait Einstein. La dictature des moyens s'érige sur une dissolution des fins dont la conséquence est le déni du sens au profit d'une rationalité instrumentale et de ses applications pratiques. 

Le fétichisme de l'abstraction est un nouveau chapitre dans la longue histoire - plurimillénaire - de la superstition. Ce nouveau chapitre est le récit d'un paradoxe : la superstition prend de nos jours les formes d'une abstraction censée nous libérer de la superstition. Inspirée par l'esprit des Lumières, la modernité portait en elle la promesse d'une libération de l'obscurantisme et d'une émancipation de la servitude que celle-ci entraînait. Mais au fil du temps, alors que se dissolvait l'héritage holiste des cultures traditionnelles, la rationalité abstraite s'est peu à peu réduite à une rationalité instrumentale coupée d'une intuition vivante qui est le véhicule d'une vision globale comme d'un sens des finalités.

C'est ainsi que, de nos jours, la superstition prend une forme nouvelle : l'identification à une pensée technocratique qui gouverne la vie des hommes à partir d'une logique abstraite imposant le sacrifice de la vie sensible au profit d'une culture de séparation.

Une des définitions les plus synthétiques du fétichisme de l’abstraction vient de ce grand penseur de la technique que fut Jacques Ellul : "Ce n'est pas la technique qui nous asservit, c'est le sacré transféré à la technique." Dans un monde littéralement insensé, la technique en devenant sa propre fin s’est transformée en technolâtrie : on la révère comme une idole à laquelle tous doivent sacrifier.  Le Transhumanisme est sans doute la phase ultime de la technolâtrie.

Paraphrasant Ellul, on peut dire que ce n’est pas l’abstraction qui nous asservit, c’est le sacré conféré à la rationalité qui conduit à cette dérive fétichiste qu’est le rationalisme, au cœur de l'idéologie dominante.

La croyance aveugle dans la technique comme dans l’économie sont deux expressions hégémoniques d’une même rationalité abstraite : la première, appliquée au milieu naturel, se manifeste à travers le fétichisme de l'abstraction quand la seconde, appliquée aux rapports humains, se manifeste à travers le fétichisme de la marchandise.

Décoloniser l’imaginaire 


«Ne mépriser la sensibilité de personne. La sensibilité de chacun, c'est son génie». Charles Baudelaire 

Le processus d’abstraction devient hégémonie totalitaire dès lors qu’il en vient à nier une sensibilité qui participe, de manière intime et intuitive, à un milieu d’évolution vécu comme une totalité dont elle est partie prenante et apprenante. Le fétichisme de l’abstraction devient crime contre l'humanité quand il nous prive de toutes les ressources intérieures de la sensibilité et de la spiritualité qui échappent à la visée utilitaire et réductionniste du mental.

En exprimant le désir de se rendre comme maître et possesseur de la nature, Descartes exprime parfaitement la volonté de domination qui est au cœur de la pensée abstraite. Déconstruire le fétichisme de l’abstraction c’est comprendre la façon dont cette volonté de domination, inhérente au mental, se retourne contre l’être humain en le dominant à son tour comme l’apprenti sorcier devient la victime de ses sortilèges.

La modernité tardive est ce moment évolutif de l'espèce où la subjectivité humaine, en quête d'autonomie, est elle-même dominée par une volonté de domination qui transforme son milieu d'évolution en environnement d'exploitation. L'effondrement de cet environnement a pour conséquence une remise en question de cette domination abstraite et la nécessité urgente de s'en libérer.

Le concept de "fétichisme de l’abstraction" permet de saisir les racines archaïques du mental humain en pointant la volonté de domination qui le sous-tend et la toute-puissance infantile dont celle-ci est l’expression. En réactivant des processus archaïques d’identification fusionnelle qui sont au cœur de tous les fétichismes, cette toute puissance infantile est à l’origine du sortilège qui transforme ce moyen qu’est l’abstraction en une finalité absolue et despotique.

Le fétichisme de l’abstraction est ce sortilège qui modifie notre vision du monde : ce que les anciens percevaient comme une totalité organique et dynamique nous apparaît comme un ensemble d’éléments assemblés dans un mécanisme animé et déterminé par les forces extérieures du hasard et de la nécessité. Ce sortilège est à l’origine de ce que Max Weber a nommé le désenchantement du monde. 

Ce n’est pas par l’abstraction que l’on se libère du fétichisme de l’abstraction. Toute pensée critique qui ne serait pas animée par une vision créatrice et inspirée ne fait que renforcer cette forme d’envoûtement dont on ne peut se libérer qu’en réenchantant le monde par la profondeur visionnaire de l’imaginaire. Tel est le message de ces écoféministes américaines qui revendiquent l’identité de "sorcières néo-païennes".

De toute façon,  voilà que rien n'est venu véritablement s'opposer à l'ordre des choses, depuis que ceux qui prétendent mener une critique sociale ne se rendent pas compte de l'anachronisme de leurs armes, continuant à confondre rationalité et radicalité tout en cherchant leur sérieux à se démarquer du domaine sensible. Et cela jusqu'à ne pas voir que l'intériorisation grandissante de la technique favorise chaque jour ce mode d'asservissement tranquille que, dans les dernières années, une certaine modernité intellectuelle aura cautionné sinon provoqué par sa haine de l'utopie. Annie Le Brun. (Victor Hugo maintenant !)

Pensée magique et Magie de la pensée

Décoloniser l’imaginaire c’est se libérer de la pensée magique propre au fétichisme de l’abstraction, par la magie d’une pensée créatrice qui participe intuitivement à la dynamique évolutive de la vie/esprit. 

La connaissance des modèles développementaux utilisés dans l’approche intégrale permet de bien opérer la nécessaire distinction entre pensée magique, liée aux stades infantiles et pré-rationnels du développement humain, et magie de la pensée, liée aux stades supérieurs, transcendant la simple rationalité par l’intuition visionnaire. 

Le fétichisme de l'abstraction est, sous la forme d'un fantasme archaïque de toute puissance, la résurgence moderne d'une pensée magique fondée sur l’indifférenciation entre la subjectivité et son milieu. Pré-individuelle et pré-rationnelle, la pensée magique est liée aux premiers stades, animistes, du développement humain, ceux d'une fusion avec le milieu d'origine, avant que l'identité personnelle ne se différencie de celui-ci.

Transpersonnelle, la magie de la pensée transcende l’identité personnelle et les limitations de l’égo en agissant sur le monde formel à travers de subtiles et mystérieuses influences énergétiques évoquées de manière traditionnelle, par exemple dans la Théurgie et dans la Haute Magie . On en retrouve aujourd'hui des traces dans les domaines bien plus prosaïques de la pensée positive ou de la Loi de l’Attraction

Cette puissance de l'énergie créatrice a ainsi été célébrée par cet initié que fut Goethe : " Quelque soit la chose que vous pouvez faire ou que vous rêver de faire, faîtes la. L'audace a du génie, de la puissance, de la magie".

La réhabilitation de la magie à laquelle procèdent certaines écoféministes participe à la subversion d'une culture de séparation. Vecteur d'un réenchantement de notre rapport au monde, elle accompagne l'émergence d'une culture d'intégration fondée sur la reconnaissance d'une connexion profonde entre la subjectivité et son milieu multidimensionnel.  

Starhawk, une des principales figures des sorcières néo-païennes, analyse ainsi les résistances culturelles qui font obstacle à ce processus de réenchantement : «La magie est un autre mot qui met les gens mal à l’aise, aussi je l’utilise délibérément car les mots avec lesquels on se sent bien, les mots qui paraissent acceptables, rationnels, scientifiques et intellectuellement fiables, le sont précisément parce qu’ils font partie de la langue de la mise à distance. » 

Les modèles du développement humain nous l’enseignent. Se libérer du fétichisme de l’abstraction ce n’est pas régresser à un stade archaïque – pré-personnel et pré-rationnel – d’identification fusionnelle avec le milieu; c’est intégrer et dépasser le stade d’une rationalité abstraite pour accéder à des stades de conscience transpersonnelle et transrationnelle qui sont ceux d’une raison sensible au service d’une intuition visionnaire.

Les individus ayant atteint le stade d'une spiritualité transrationnelle sont à même de percevoir et de décrypter les fondements archaïques et irrationnels de la rationalité abstraite tels qu'ils s'expriment dans le fétichisme de l'abstraction. Cette critique culturelle est insuffisante si elle n'est pas accompagnée d'un réenchantement - symbolique et poétique, créateur et spirituel - permettant de se libérer de ce sortilège.

Insurrection Évolutive


La crise systémique vécue par l’humanité est la conséquence d’une relation au monde, à soi et aux autres, née durant la période moderne à travers l’émergence d’une rationalité abstraite et de l’individu qui l’incarnait. Au fil du temps, cette rationalité abstraite est devenue hégémonique en se coupant de ces autres modes de connaissance que sont l’intuition - holiste et synthétique - l’empathie, l’imitation, l’imagination créatrice ou la pensée analogico-symbolique. Traditionnellement, ces modes de connaissance révélaient la complexité des liens unissant de manière organique et harmonique la subjectivité à son milieu multidimensionnel.

Le règne de la séparation abstraite a progressivement déterminé la destruction des milieux sociaux, naturels et culturels dont la conséquence est l’effondrement qui vient. On ne pourra résister à cet effondrement sans se libérer du fétichisme de l’abstraction et pour s’en libérer il faut en prendre conscience. Une telle prise de conscience doit permettre de sortir du conformisme intellectuel à travers un saut qualitatif qui est à la fois individuel et collectif, culturel et spirituel. 

Depuis Einstein, nous connaissons deux des grands principes de l’évolution culturelle : 1- « La folie, c'est de faire toujours la même chose et de s'attendre à un résultat différent ». Tous ceux qui n’avancent pas reculent : utiliser le même mode de pensée alors que tout change autour de soi, c’est forcément stagner puis régresser. Ceux qui sont aveuglés par le fétichisme de l’abstraction sont entraînés dans le tourbillon d’une spirale régressive dans laquelle ils cherchent à entraîner les autres par tous les moyens possibles et imaginables. Ceux qui ne veulent pas se faire aspirer par cette spirale infernale doivent effectuer le saut qualitatif qui leur permet de participer à la dynamique d'une spirale évolutive.

 2 - « On ne résout pas un problème avec les modes de pensées qui l'ont engendré. » Non seulement le recours aux modèles d'interprétation et d'explication du passé ne permet pas de comprendre le présent mais il rend incapable d’imaginer l’avenir. C’est pourquoi les solutions à la crise systémique actuelle passent par l’émergence d’une nouvelle vision du monde qui nous libère des évidences du passé en les faisant apparaître comme des constructions socio-culturelles à dépasser.

En dévoilant les fondements archaïques de la modernité, le concept de fétichisme de l’abstraction permet d'imaginer le saut évolutif vers une cosmodernité où l’abstraction est au service de la vie et de l’intuition à travers laquelle celle-ci s’exprime.

Dans une perspective intégrale, libération personnelle, évolution culturelle et transformation sociale apparaissent intimement liés comme autant de fonctions dynamiques appartenant à un même système vivant en développement.

La colère résulte de la compression d'une énergie vitale et créatrice qui se libère de manière violente et destructrice si elle n'est pas canalisée avec précision par un idéal et une vision. Canaliser cette vitalité créatrice c'est en faire une puissance insurrectionnelle qui met en mouvement l'énergie spirituelle prise en otage par l'inertie.

Selon Joseph Elchado : "Ce que montre un moment insurrectionnel c'est le retour de la vie dans l'espace social visible." La puissance insurrectionnelle de la vie libère une force psychique, créatrice et spirituelle jusque-là verrouillée par l'abstraction du mental au service de la toute-puissance de l'égo.

Une insurrection devient radicale quand elle permet un saut évolutif vers un nouveau stade du développement humain. Sinon, elle n'est que l'expression d'une violence aveugle et d'une colère explosive dont le destin a toujours été d'alimenter le système dont elle cherche à se libérer.

Une insurrection devient évolutive quand elle développe cet état de conscience particulier nommé "l'état lyrique" par le poète Roger Gilbert-Lecomte. Parce-qu'il saisit, au-delà des apparences, l'unité organique qui relie la subjectivité à son milieu, cet état lyrique peut changer la société en libérant les consciences de l'emprise technocratique et mortifère de l'abstraction.

Le Diabole et le Symbole 


Le fétichisme de l'abstraction c’est l’assujettissement au règne de la séparation dont le monarque absolu est figuré traditionnellement par le diable (du grec diaballein : jeter à travers c’est-à-dire diviser, disperser) qui s’oppose au symbole (du grec sumbolon : mettre ensemble). 

Dans la pensée médiévale, on distingue le diabole du symbole : le diabole correspond à l’éparpillement et à la dispersion diabolique, alors que le symbole réunit, fait converger et mène le retour à l’unité. Jacques Siron 

Nous autres qui nous prenions pour des individus modernes et éclairés, débarrassés des obscurantismes du passé, voilà que nous sommes donc réduits à adorer le diable (ce qui divise) comme une idole, en rejetant le symbole (ce qui unit) comme l’expression d’un imaginaire archaïque. 

Dans le pacte faustien d'une modernité agonisante, il ne s’agit plus de vendre son âme au diable mais de lui donner en offrande, en attendant  qu'il réalise nos fantasmes de toute puissance et qu'il nous protège contre le chaos intérieur né de la perte du sens. Cette nouvelle forme de servitude volontaire consiste à échanger sa singularité créatrice contre la sécurité d’un confort intellectuel qui pense le monde comme un vaste mécanisme dont chaque individu est un rouage aussi anonyme qu’interchangeable. Mais un tel confort est si artificiel qu’il transforme rapidement une servitude relative en servilité absolue. 

La perspective fantastique d’une civilisation sous l’emprise du diable a été évoquée par des écrivains catholiques – Bernanos, Bloy ou Péguy, par exemple – qui interprétaient ainsi l’emprise de l’abstraction à travers l’essor d’une modernité dont ils étaient les contemporains. Une telle perspective symbolique, devenue aujourd’hui pratiquement inaudible, éclaire pourtant de manière fulgurante la perte de sens, la décadence culturelle et l’angoisse existentielle propre à la modernité tardive dans laquelle nous vivons. 

Soumise au règne généralisé de l’abstraction, la civilisation moderne apparaît, selon le mot de Bernanos « comme une forme de conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure ». Ce déni de l’intériorité a une conséquence existentielle très concrète : nous héritons d’une vie en kit, à monter nous-mêmes, mais sans le manuel d’installation ! 

Où qu’il aille, l’homme contemporain transporte en lui et apporte avec lui les signes extérieurs de sa misère spirituelle. Le fétichisme de l’abstraction induit chez nos contemporains un sentiment d’abandon, une profonde angoisse existentielle et la nostalgie d’une plénitude vécue par une subjectivité qui participe intuitivement, de manière poétique et symbolique, à cette totalité complexe et vivante qu’est son milieu d’évolution. 

Fétichisme et Spiritualité 

Le fétichisme de l’abstraction est une notion évolutionnaire qui s’inscrit dans la lignée de toutes les grandes traditions spirituelles ayant transmis des connaissances et des pratiques pour relativiser et transcender les artifices du mental qui emprisonnent la conscience dans une vision illusoire et réductrice de l’individu comme de son milieu. 

La spiritualité est cette voie intérieure qui permet à la présence d’esprit de nous libérer de l’identification hypnotique à nos représentations. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si nous assistons à une véritable "révolution silencieuse" qui conduit nos contemporains, saturés d’abstraction, à la pratique de la méditation et des arts contemplatifs comme un retour aux sources de la présence. 

L’abstraction du mental qui cherche à maîtriser son environnement et à le dominer doit être compensée et équilibrée par l’absorption dans une présence d’esprit qui participe harmoniquement à son milieu de vie.

L'effondrement systémique dont nous sommes les victimes a pour origine une "crise de la présence" qui ne peut être résolue qu'en se libérant du fétichisme de l'abstraction à travers un processus de réenchantement poétique, symbolique et spirituel.

Le mental n’est rien autre qu’une conscience-fiction où, à chaque étape du trajet évolutif, s’élabore le récit propre aux constructions spatio-temporelles de l’esprit humain à une époque donnée. 

La religion c’est le chaînon évolutif entre une expérience transcendante médiatisée par le fétichisme archaïque, et l’expérience immédiate d'une présence transcendance vécue par la spiritualité. 

Le défi contemporain : dépasser le progressisme, cette religion laïque fondée sur le fétichisme de l’abstraction, pour embrasser une vision évolutionnaire fondée sur une spiritualité non-duelle qui perçoit la dynamique évolutive de la vie, de la conscience et du développement humain comme une manifestation de l’Esprit transcendant.

Ressources

La voie de l’intuition (4 billets) : (1) La voie de l'intuition (2) La Métanoïa (3) La voix de l’évolution (4) Raison et intuition - Intuition et Complexité -

Experts et Visionnaires (3 billets) : (1) La docte ignorance des experts (2) Intégrer la Complexité  (3) La fin d'un monde

Incitations (9) L’évolution créatrice - La série de billets sélectionnés dans le libellé Incitations