Affichage des articles dont le libellé est Spirale Dynamique. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Spirale Dynamique. Afficher tous les articles

mardi 1 juin 2021

Incitations (12) Effondrements

 
A chaque effondrement des preuves, le poète répond par une salve d'avenir. René Char

Dynamiques évolutives et régressives *

Dans ce billet, comme nous le faisons régulièrement dans la série intitulée "Incitations", nous proposerons, sous forme d'aphorismes et de fragments écrits au fil des jours, des éléments de réflexion et d’intuition qui font écho aux thèmes développés par ailleurs, de manière plus systématique, dans Le Journal Intégral. 

Si,  à travers de nombreux billets, nous avons observé et analysé divers aspects de la crise finale qui affecte notre civilisation, c'est parce que nous considérons que cet effondrement est la condition nécessaire à l'émergence créatrice de nouvelles forme de vie et de sensibilité, de pensée et d'organisation. Toute apocalypse étant, selon l'étymologie grecque, un dévoilement et une révélation. C'est dans cette perspective que nous évoquerons ici certaines manifestations de cet effondrement comme la connerie ambiante, la corruption des esprits, les expressions du fanatisme et le règne de la quantité.

Nous avons conscience qu'une telle radicalité peut choquer les âmes sensibles biberonnées à l'angélisme et à la bonne conscience propres à ces "spiritualités de consolation" qui se développent dans les sociétés de consommation. Qu'elles s'abstiennent donc de lire ce billet si elles préfèrent les étalages des surfaces commerciales à l'aventure radicale des profondeurs. Parce qu'ils peuvent faire tourner la tête, les alcools forts sont interdits aux esprits conformistes. Par contre, ceux qui osent affronter la bonne conscience - cet autre nom de la paresse morale et intellectuelle - pourront trouver dans ces réflexions une perspective pour mieux comprendre le sens de certains phénomènes actuels.

De l'Effondrement

Saut évolutif ou Effondrement ? *

Un an après la guerre de 14-18, Paul Valéry a écrit un texte intitulé La Crise de l'esprit qui commence par cette fameuse phrase : "Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles." Aujourd'hui, cent ans après, fidèles à cet héritage, les esprits les plus lucides actualise cette idée en déclarant ceci : " Si nous avons appris de Paul Valéry que les civilisations sont mortelles, nous savons aujourd'hui que notre civilisation occidentale est mourante. "

Un certains nombre d'auteurs, parmi les plus éveillés, font le même diagnostic en observant les nombreux symptômes d'une crise finale qui apparaissent comme autant de signes d'une longue agonie concernant tous les champs - intérieurs et extérieurs, individuels et collectifs - à travers lesquels se manifeste une civilisation.

La destruction des écosystèmes n'est que l'aspect le plus spectaculaire d'un effondrement global qui correspond au grand remplacement de l’être par l’avoir, de l’avoir par le paraître et du paraître par la disparition. 

Quand le paraître tend vers sa disparition, la société du spectacle devient la société du spectral, hantée par une peur du vide qui s'exprime à travers une forme d'ensauvagement généralisé.

Ce n’est jamais l’être qui disparaît mais le paraître à travers lequel il se manifeste, remplacé à plus ou moins long terme par l'apparition d'une nouvelle forme de vie/esprit.

Le fond de l’être effraie ceux qui sont prisonniers du paraître. 

Celui qui dévoile l'au-delà de l'apparence passe toujours pour un individu dangereux auprès de ses représentants. 

Le rôle des chiens de garde est de crier au loup pour effrayer les moutons en leur faisant oublier le berger qui les mène tranquillement à l’abattoir. 

Si la règle déteste l’exception c’est que celle-ci transporte en elle une charge subversive susceptible de la détruire, de la transformer ou de la faire évoluer.

Pour affronter l’effondrement, il faut une âme de guerrier inspiré par un idéal chevaleresque. Or, pour être un chevalier, il faut avoir le sens de la grandeur, de l’honneur et de la dignité dont notre époque manque si cruellement.

L'ensauvagement c'est la forme que prend l'effondrement dans le champ social quand on prive l'être humain de sens et d'idéal. Dès lors qu'on ne lui transmet ni les principes ni les valeurs nécessaires à son développement, la violence devient son seul langage. 

Quand on castre l'individu de sa puissance créatrice, il ne lui reste plus que la quête du pouvoir, cette transcendance pour les nuls. 

Le benêt qui, pour préserver sa tranquillité d'esprit, refuse de prendre en compte l'effondrement en cours est incapable de percevoir et d'imaginer le saut évolutif qui lui est synchrone. Le déni de l'effondrement est à la juste mesure de notre lâcheté et de notre inconscience.

« Précisons que l'ignorance dans le bouddhisme est un choix actif, "volontaire", pour rester aveugle et demeurer dans une situation confortable certes, mais fausse et confuse. » Fabrice Midal

Être bienveillant ne signifie pas être un lâche, un imbécile ou un bisounours. Parce que le chevalier met sa force au service de son idéal, il faut parfois revêtir l’armure du guerrier pour combattre les divers visages de la malveillance.

* Ces schémas ne sont ni descriptifs ni explicatifs. Ils permettent simplement de visualiser, en les distinguant, les courants ascendants (évolutifs) et descendants (régressifs) qui parcourent l'être humain. Ces courants à la fois complémentaires et contradictoires interagissent dans un champ d'énergie polarisé entre une transcendance spirituelle et un ancrage matériel. 

De la Connerie

La spirale de l'effondrement en forme de cône gravitationnel*

En cartographiant, sous la forme d'une spirale évolutive, les principales étapes du développement humain, psychologues et sages ont défini, en creux, les contours d'une spirale régressive qui dessine les principales étapes d'un effondrement psycho-social.  Celui-ci se produit étapes après étapes comme le fait l'évolution... mais dans un sens inverse.

On ne comprend rien à l'effondrement en cours si on n'a pas conscience de la dynamique régressive dont elle est l'expression. Celle-ci prend la forme d'un cône gravitationnel qui descend en spirale dans les profondeurs archaïques et enténébrées de la conscience qui sont celles des premiers stades du développement humain. Avec un peu de second degré, on peut dire de ce cône gravitationnel qu'il est la matrice de la connerie. 

La connerie est une forme de conscience, prisonnière d'un vortex gravitationnel qui enferme ses perceptions et ses conceptions dans les limites étroites d'un égoïsme pulsionnel et conformiste quand ce ne sont pas dans celles d'une pensée archaïque et d'une superstition magique, pré-rationnelles et pré-individuelles. 

Seule la participation à la dynamique d'une spirale évolutive est à même de nous libérer de la connerie générée par le cône gravitationnel d'une spirale régressive. C'est alors que peut se développer un mode supérieur de conscience accordé aux dimensions subtiles, à la transcendance spirituelle et à la présence non-duelle. 

Dans notre société du spectacle fondée sur l’inversion des valeurs, il est tout à fait normal que les personnalités "consacrées" par les médias soient la plupart du temps de "sacrés cons". Comme exemple paradigmatique, cette phrase mémorable du publicitaire Jacques Séguela qui résumait l’anthropologie capitaliste en un slogan consumériste : « Si à 50 ans on n'a pas de Rolex, on a raté sa vie ». Un slogan qu’il faut là aussi inverser. Il faut avoir raté sa vie pour exhiber une montre de luxe en cherchant ainsi à compenser son vide intérieur par l’exhibition des signes extérieurs de richesse. 

La connerie est une religion comme les autres. S'il faut respecter les croyants en tant qu'être humains, on peut contester leurs croyances et même la combattre si on la juge régressive. De même, il faut respecter les cons parce qu’ils représentent une partie de nous-mêmes, tout en se défendant contre leur connerie dès lors qu’elle devient dangereuse pour les individus comme pour la collectivité.

A chaque époque ses superstitions. Les nôtres se nomment abstraction et raison. 

Alors que les superstitions anciennes visaient à enchanter le monde, les superstitions modernes parviennent à le désenchanter en réduisant la complexité vivante d’un Kosmos multidimensionnel à la platitude unidimensionnelle d’une entité abstraite régie par des lois mécaniques. 

Dès lors que notre connerie prend des allures technocratiques, elle peut détruire son milieu de vie en sciant méticuleusement la branche sur laquelle est assise.

De la Corruption

Un modèle de spirale évolutive : la Dynamique Spirale

La corruption est sans doute la notion qui rend compte le plus précisément d’une civilisation en voie d’effondrement. Il faut prendre la corruption dans son sens étymologique et littérale qui est celui d’une altération par décomposition (corrumpere : rompre avec). Nous sommes corrompus dès lors que nous avons rompus les divers liens – spirituels, éthiques, naturels, sociaux – qui fondent notre intégrité. 

L’esprit de service, propre à la vision traditionnelle, a été peu à peu remplacé par la servitude de l’esprit liée à la division moderne du savoir. Apte à saisir les dynamiques et les totalités, l’intuition holiste a été progressivement remplacée par l’hégémonie d’une raison instrumentale dont l’approche analytique rend aveugle aux totalités dans la mesure où elle réduit celles-ci à la somme de leurs composants. 

La corruption ruisselle de haut en bas : elle est spirituelle avant d'être cognitive, cognitive avant d’être morale, morale avant d'être politique et politique avant d'être économique. La corruption économique est le dernier maillon d'une chaîne dont l'origine est une perte d'intégrité due à cette corruption spirituelle qu'est l'oubli de l'être.

Incapables de percevoir les totalités et de penser leurs dynamiques, nous devenons les jouets d’un processus de corruption généralisé qui a pour conséquence la fragmentation des connaissances et l'atomisation des individus qui perdent le sens de l'intérêt général en s'affrontant dans une compétition mortifère fondée sur la loi du plus fort et du plus retors. 

Dans une époque profondément corrompue, tout ce qui ressemble à une reconnaissance publique ou officielle n’est rien d’autre que le baiser de Judas signalant le degré de compromission, de servilité et de soumission à l’esprit du temps. 

Les sociétés corrompues sont incapables de reconnaître l'intégrité d'un individu dans la mesure où il ne partage par leurs codes. L'homme intègre est dès lors considéré et traité soit comme un étranger soit comme un danger. 

"Dans un monde où chacun triche, c'est l'homme vrai qui fait figure de charlatan". André Gide

Une bonne dose de fantaisie enfantine est indispensable pour se libérer de l’emprise destructrice propre à l'hégémonie de la rationalité instrumentale. Mais des limites éthiques et cognitives doivent encadrer cette fantaisie enfantine afin qu’émancipée en partie de la rationalité abstraite, elle mobilise l’intuition créatrice sans dégénérer en fantasmes infantiles de toute puissance.

La démesure est un Janus aux deux visages. La démesure qui détruit est celle d’une toute puissance infantile imposant son emprise perverse. La démesure qui libère est celle d’une fantaisie enfantine aux qualités incommensurables. 

Dans une époque narcissique comme celle où nous vivons, la seule réflexion prise en compte est celle des miroirs médiatiques qui nous renvoient l’image fantasmée de notre toute-puissance. 

Du Fanatisme

Si l’ignorance fait le lit du fanatisme religieux c’est pour coucher avec la haine. 

La religion n'est bien trop souvent qu'une "assurance mort" qui vise à nous protéger des aléas de l'au-delà. 

Est-il vraiment indispensable de caricaturer des religions qui sont elles-mêmes, si souvent, des caricatures de spiritualité ? Au fil du temps, les religions caricaturent leur idéal avec bien plus de talent qu'un dessinateur inspiré.

En sacralisant le sacrilège, les laïcistes tombent dans le piège de l’idolâtrie et reproduisent, en négatif, les méfaits et les erreurs qu’ils reprochent aux religions. La caricaturolâtrie est la religion du sacrilège qui impose son relativisme comme une nouvelle forme de transcendance.

Le relativisme est ce sectarisme post-moderne qui considère tous les points de vue comme équivalents, excepté le point de vue relativiste qui les domine et les transcende tous. 

Cette culture du bâillon qu’est la Cancel culture est l’expression effrayante de ce relativisme post-moderne, devenu fanatique, qui fait de la déconstruction un but en soi alors même qu'elle devrait être une étape et un moyen dans une voie de libération. Déconstruire, oui, mais pour revenir aux choses mêmes comme le disaient les phénoménologues à l'origine de ce concept. Pas pour se perdre dans des impasses sectaires.

Et si la haine des fanatiques était le miroir effrayant où se reflète la haine de soi ressentie par une civilisation dépressive ? Ce n’est pas une question mais un constat. 

La haine de soi est le produit d'une civilisation qui, en éradiquant toute forme de transcendance, a réduit l'être humain au rôle d'agent économique hanté par la maximisation de ses intérêts égoïstes. 

Comment ne pas se haïr soi-même quand on a l'intuition profonde d'avoir trahi son idéal, perdu son âme et oublié tout forme de grandeur en échange d'un confort matériel ? Paradoxalement, l'égoïsme est l'autre nom de la haine de soi. 

Il faut vivre en amitié avec soi-même pour s'ouvrir à l'autre de manière naturelle.

La haine de soi appelle magnétiquement la haine de l'autre (dans les deux sens du terme). La haine de l'autre c'est à la fois le refus de l'altérité et la réaction qu'entraîne ce refus : la haine que ressent l'autre envers soi. 

Ils sont nombreux à nommer religion leur aveuglement et amour leur haine de soi.

Sur la voie du développement impersonnel, le théisme – sous ses expressions monothéistes ou polythéistes – est une forme transcendante de fétichisme qui doit être dépassée pour accéder à une présence non-duelle au cœur des grandes traditions spirituelles.

La présence non-duelle se manifeste par cette absence vertigineuse que l’on nomme Vacuité.

La mort de Dieu a pour conséquence soit la régression vers un vide existentiel, soit le saut évolutif vers une Vacuité essentielle, au-delà des formes idéales, subtiles et matérielles.

Du quantitatif

La perte de la qualité est synchrone avec le règne hégémonique de la quantité. Avant de coloniser les esprits, le capitalisme doit les faire capituler en détruisant les valeurs morales pour les remplacer par la valeur marchande.

Aux jours d’aujourd’hui, la pesanteur inertielle de la quantité est utilisée pour neutraliser et censurer toute forme d’émergence qualitative. Il s’agit pour cela de noyer le poisson de l’originalité créatrice dans le bocal du conformisme où la multitude surnage et se reproduit dans les eaux usés des réseaux sociaux. 

Cessons de nous gargariser avec cette banalité du mal dont parle Annah Arendt. Parlons plutôt du mal que la banalité inflige par son arrogance et son aveuglement à toutes les formes de création et d'innovation. 

Ceux qui ne sont pas animés par l’énergie créatrice projettent sur l’inédit les catégories et les perceptions d’un passé largement dépassé. 

On reconnaît une idéologie au fait que ses tenants la naturalise en la présentant comme une évidence transhistorique, issue du sens commun et propre à déconstruire la rhétorique des idéologues.

Bon ou mal, il faut accepter ce qui est pour faire advenir ce qui n’est pas encore. 

L’expérience salvatrice de l’échec est au cœur de l’évolution. 

Sans doute faut-il mieux échouer dans la réalisation de ses propres rêves que de réussir dans la réalisation des rêves d'autrui s'ils ne sont pas synchrones avec les nôtres.  

La morale commune nous enseigne qu’il faut absolument faire quelque chose de sa vie. Quelle erreur !... Les chemins de faire s’arrêtent toujours dans des voies de garages. C’est parce qu’elle est à la fois don et abandon qu’il ne faut rien faire de sa vie. Juste accueillir cette graine d’esprit comme une terre fertile accueille la plante qui croît en elle et s’en nourrit. C’est ainsi que la vie, en se développant, vous transformera à travers des stades de complexité croissante. C’est ainsi que le souffle imagine l’instrument qui saura le sublimer. 

Plus on connaît, moins on fait et plus on participe à la dynamique créatrice de la vie/esprit qui agit à travers nous en développant cette présence intérieur qui nous anime et qui nous guide. Ce qu'une certaine tradition orientale nomme le "Non Agir". 

Devenir un militant du Non Agir c'est participer intimement au saut évolutif en regardant l'effondrement comme l'expression d'un souffle fondateur. Sur un festin de ruines, construire un destin d'architecte.

Ressources

Dans Le Journal Intégral : accéder aux  11 billets de la série "Incitations", aux 18 billets autour de l'Effondrement et aux 20 billets autour de la spirale évolutive et du modèle de la Spirale Dynamique en cliquant sur ces thèmes dans la rubrique "Libellés".  

Une spirale dynamique aux couleurs de l'évolution Article de Patrice Van Erseel sur le modèle de la Spirale Dynamique 

La Spirale Dynamique  Une série de 4 billets sur le modèle de la Spirale Dynamique

Une régression anthropologique  Une réflexion profonde sur le paradigme "fétichiste/narcissique" analysé par Anselm Jappe dans son ouvrage La Société Autophage

Civilisation, décadence, écosophie Au fond, il n'y a qu'un seule objet d'étude : les formes et les métamorphoses de l'histoire. Amiel

Effondrement et Refondation  Une série de sept billets

René Char, une poétique intégrale (1) - René Char, une poétique intégrale (2)


mardi 12 mai 2020

Autodestruction ou Développement Intégral


Que les choses continuent comme avant, voilà la catastrophe. Walter Benjamin


Dans notre avant-dernier billet, daté du 7 Avril et intitulé L'économie ou la Vie, nous faisions le constat suivant : la pandémie actuelle rend visible cette alternative entre la vie et l’économie qui a nourri les réflexions d’une lignée de penseurs radicaux depuis plus de deux siècles et plus particulièrement depuis ces dernière décennies où le capitalisme, devenu hégémonique, a développé tout son potentiel destructeur des milieux naturels et humains. Comme le dit l’auteur du Monologue du Virus : « L’économie est le ravage. C’était une thèse avant le mois dernier. C’est maintenant un fait. » 

A cet état de fait, les individus les plus créatifs réagissent par un coup d’état d’esprit qui s’exprime à travers un mot d’ordre : sortir de l’économie. Cette insurrection des consciences vise à inventer des formes de relations sociales qui ne soient pas médiatisées par les catégories du capitalisme : la valeur, la marchandise, l’argent, le travail. Dans la perspective intégrale qui est la nôtre, cette sortie de l’économie passe par un saut évolutif vers un nouveau stade du développement humain qui implique une transformation systémique de la conscience, de la culture et de la société. 

La sortie de l'économie ne pourra donc s'effectuer sans une évolution de la conscience à laquelle nous nous intéresserons dans ce billet à partir d'un texte de Gary Zemp, membre de "Politique Intégrale", un parti politique suisse et novateur déjà évoqué à plusieurs reprises dans ce blog. A l’alternative entre la vie et l’économie sur le plan social correspond une autre alternative sur le plan de la conscience et de la subjectivité, évoquée en ces termes dans cet article écrit en Juin 2019 et intitulé Auto-destruction ou développement intégral

« L’humanité se trouve devant un choix existentiel : ou elle persiste sur la voie de l’autodestruction tracée par le modernisme capitaliste ou elle se décide pour la voie intégrale, créative et constructive, une voie de développement personnel et social de la conscience. » Avant de proposer ce texte nous partagerons quelques analyses sur la crise sanitaire actuelle, symptomatique du processus d'autodestruction évoqué par l'auteur, et nous ferons une rapide présentation du "Parti Intégral" dont il est membre.

Un signe des temps


On oublie bien trop souvent que l'information, dans son sens étymologique (in-formare), consiste à donner forme à des données en les reliant entre elles afin de produire un sens qui soit intelligible. C'est cela l'intelligence (inter-legere) : lier ensemble des données qui semblent, en apparence, séparées et parfois même contradictoires. Rendre un évènement intelligible c'est donc l'intégrer dans une compréhension globale où réside son sens véritable. C'est ainsi qu'aujourd'hui, faire preuve d'intelligence c'est s'arracher à la fascination hypnotique et à la panique émotionnelle suscitées par la pandémie pour considérer celle-ci comme un signe des temps. 

Dans cette perspective, la crise sanitaire que nous traversons apparaît comme l'expression d'un déséquilibre global qui mène de manière inexorable notre civilisation malade sur la voie d'un effondrement évoquée par la collapsologie. Dans un article intitulé La peste et la colère, Charle Reeve écrit à propos de la pandémie: " Il serait probablement juste de dire que nous vivons une première secousse qui annonce d'autres à venir dans un processus d'effondrement général d'une société organisée à but de profit destructeur."

Délire d'un prophète de malheur ou intuition partagée ? Selon une récente étude de  l'institut Jean Jaurès sur la sensibilité des différents pays à l'effondrement, parue le 10 février dernier, 65% des français sont d'accord avec l'assertion selon laquelle "la civilisation telle que nous la connaissons actuellement va s'effondrer dans les années à venir" (La France, patrie de la collapsologie).

Les "élites" - c'est ainsi que se nomment eux-mêmes les dominants - se gaussent d'un tel "catastrophisme", l'imputant au pessimisme traditionnel des français et à leur passions tristes, sans se rendre compte que la conscience collective perçoit de manière intuitive la fin d'un monde dont ces mêmes "élites" sont les garants. La crise sanitaire actuelle vient confirmer de manière dramatique cette intuition partagée. Publié le 6 Mai dans Le Monde et intitulée "Non à un retour à la normale", une tribune initiée par Aurélien Barrau et Juliette Binoche, signée par nombre d'artistes, de savants et d'intellectuels se fait l'écho de cette prise de conscience collective :

« La pandémie de Covid-19 est une tragédie. Cette crise, pourtant, a la vertu de nous inviter à faire face aux questions essentielles. Le bilan est simple : les "ajustements" ne suffisent plus, le problème est systémique. La catastrophe écologique en cours relève d'une "méta-crise" : l'extinction massive de la vie sur Terre ne fait plus aucun doute et tous les indicateurs annoncent une menace existentielle directe. A la différence d'une pandémie, aussi grave soit-elle, il s'agit d'un effondrement global dont les conséquences seront sans commune mesure. Nous appelons donc solennellement les dirigeants et les citoyens à s'extraire de la logique intenable qui prévaut encore, pour travailler enfin à une refonte des objectifs, des valeurs et des économies... La transformation radicale qui s'impose - à tous les niveaux - exige audace et courage. Elle n'aura pas lieu sans un engagement massif et déterminé. A quand les actes ? C'est une question de survie, autant que de dignité et de cohérence."

Dans un récent article, le philosophe italien Giogio Agamben décrit précisément le processus de destruction, au cœur du techno-capitalisme, qui est à l'origine de cet effondrement : " Selon le grand scientifique hollandais Ludwig Bolk, l'espèce humaine est caractérisée par une inhibition progressive des processus naturels d'adaptation au milieu, qui viennent à être remplacés par une croissance hypertrophiée des dispositifs technologiques pour adapter le milieu à l'humain. Quand ce processus dépasse une certaine limite, il atteint le point où il devient contre-productif et se transforme en destruction de l'espèce." (Nouvelles réflexions)

Économie et Egomanie

Une des origines de ce processus de destruction et d'auto-destruction serait l’égomanie selon Gary Zemp. Cette forme de manie délirante s'empare de l'égo quand celui-ci cherche à s'affirmer et à se pérenniser à travers une volonté de domination sur son milieu d'évolution, humain et naturel. Cette volonté de domination est progressivement instrumentalisée par une toute puissance infantile qui libère des pulsions archaïques d’emprise et de prédation. Qu’il soit humain ou naturel, l’autre est ainsi réduit à un moyen destiné à satisfaire ces fantasmes infantiles d'omnipotence et d'omniscience qui trouvent leurs traductions contemporaines dans le techno-capitalisme.

Cette tendance pathologique de l’égo est à la fois cause et effet d'une vision du monde propre à la modernité : l'économie. (P.S : L'économie est ce pseudonyme que se donne le capitalisme quand il cherche à passer inaperçu, en voyageant incognito, pour euphémiser sa violence fondamentale). Fondée sur la maximisation des intérêts égoïstes, l'économie, loin d'être un phénomène transhistorique, est une construction idéologique liée à l'époque moderne débutant vers la Renaissance et fondée sur la trinité : raison, individu, progrès. Ou pour le dire synthétiquement, tel Michel Maffesoli définissant la modernité comme " émergence d'un individualisme épistémologique et ce grâce à un rationalisme généralisé au profit d'un progressisme salvateur".

Comme expression de l'individualisme méthodologique, l'économie est une vision du monde corrélée au contexte historique et socio-culturel de la modernité. Car comme le dit le célèbre anthropologue Marshall Salins : " Dans les sociétés traditionnelles, structuralement, l'économie n'existe pas". Ce qui existe dans ces sociétés pré-modernes, c'est une activité productive totalement intégrée aux codes sociaux, culturels et symboliques qui régissent l'organisation de la vie collective.

En se délivrant de la tutelle des dieux et du sacré qu'ils incarnaient, la modernité érige une nouvelle forme de divinité à travers l'individu qui peut ainsi laisser libre cours à son égomanie. Inspirée par celle-ci, l'économie étend à la vie sociale l'empire abstrait de la séparation avec pour conséquence une compétition généralisées, une marchandisation fondée sur cet équivalent général qu'est l'argent et l'enrôlement de tous dans l'armée du Travail, devenu valeur cardinale de la réalisation individuelle. Formée par l'Individu, l'Argent et le Travail, la trinité capitaliste tend à éradiquer les valeurs humanistes et le sens du commun en provoquant la destruction inéluctable des milieux naturels et sociaux. L'égomanie comme mode de subjectivation et l'économie comme organisation sociale sont ainsi liés de manière organique et systémique. 

Ce rapport entre économie et égomanie est au cœur des deux billets intitulés Une régression anthropologique que nous avons consacré au livre d’Anselm Jappe : La société autophage. Capitalisme, démesure et auto-destruction. Dans cet ouvrage fondamental, l’auteur analyse le paradigme "fétichiste-narcissique" fondé sur la relation organique qui se noue entre fétichisme de la marchandise et subjectivité narcissique.

Cette relation ainsi décrite par Romaric Godin : « L’indifférence et la cruauté du capitalisme, obsédé par la valeur quantitative plutôt que par le monde réel, se retrouvent en miroir dans l’indifférence et la cruauté du narcissique pour autrui. In fine, l’individu, soumis à cette pulsion de mort du capitalisme, finit par entrer dans un processus de ressentiment et d’autodestruction »

Fétichisme de la marchandise et narcissisme apparaissent dès lors comme les deux faces - l'une extérieure (l'économie) et l'autre intérieure (l'égomanie) - d'une même valeur marchande qualifiée par Marx de "sujet automate". L’hégémonie de ce "sujet automate", qui régit toute la société, fait entrer l'humanité dans cette nouvelle ère géologique que d'aucuns ont nommé le Capitalocène. Marquée notamment par  une destruction des écosystèmes naturels et des cultures humaines, l'entrée dans cette nouvelle ère est à l'origine d'une crise de civilisation qui ressemble beaucoup à ce que Satprem nomme une crise évolutive.

Une conversion intérieure

Garants et gardiens du système techno-capitaliste, les "élites" auto-proclamées feront tout ce qui en leur pouvoir - médiatique, politique, financier, policier, juridique - pour continuer à imposer leur récit dominant du "business as usual" malgré un processus d'effondrement qui s'avère de plus en plus visible. Car il s'agit pour elles de maintenir le plus longtemps possible la survie d'un monde agonisant afin de protéger les institutions et le chaos qui assurent leur domination. Et parce que cette survie est impossible à long terme, elles feront tout pour conduire l'ensemble de la société dans leur démarche suicidaire !...

Mais la fin d'un monde n'est pas la fin du monde. Le seul moyen d'éviter cette spirale infernale, c'est de participer, d'une manière active et inspirée, à un spirale évolutionnaire qui pourrait mener à un nouveau stade du développement humain. L'identité substantielle entre économie et égomanie étant établie, "sortir de l’économie" c'est donc  dépasser le stade infantile de l’égomanie en opérant une forme de conversion intérieure qui permet de passer selon Gary Zemp de l’homme formaté par la modernité capitaliste à ce qu'il nomme l’homme intégral.

Nous évoquions dans notre dernier billet cet Art de la Conversion qui, en nous libérant de l’identification maniaque de la conscience à un égo prédateur, permet un retour aux sources vivifiantes de l"esprit et à des formes de communautés fondées sur une intelligence collective. Cette conversion est fondamentale car il ne peut y avoir de transformation sociale sans un saut évolutif au-delà de cette conscience de séparation qu'est l'égo.

Politique Intégrale


Réuni par un intérêt commun pour une vision intégrale, un groupe des citoyens suisses a créé en novembre 2007 une association intitulée "Politique Intégrale". Ces fondateurs avaient conscience que la politique actuelle, s’appuyant uniquement sur les dimensions matérielles et intellectuelles, ne pouvait plus répondre aux besoins de nos contemporains. En 2011, cette association s’est transformée en un parti politique qui propose un programme et des candidats à diverses élections.

La vision de "Politique Intégrale" est inspirée par la théorie du poète et philosophe allemand Jean Gebser selon laquelle la conscience humaine a traversé différentes étapes au cours de son évolution, chacune constituée d’une "structure" différente. C’est ainsi que Gebser a proposé une cartographie des divers stades évolutifs de la conscience - à la fois individuelle et collective - de la structure "archaïque" à la structure "intégrale" en passant par les structures "magique" "mythique" et "mentale". 

Ces structures ne s’annulent pas lorsque l’on passe de l’une à l’autre dans la mesure où celles qui préexistent sont intégrées au nouveau stade de développement. Le philosophe américain Ken Wilber a repris les travaux de Gebser en popularisant cette cartographie des stades de développement qui permet d'interpréter en partie la crise systémique que nous vivons comme une crise évolutive fondée sur le passage du stade mental au stade intégral. (Une politique intégrale pour un temps nouveau). 

"Politique intégrale" procède d’une démarche originale qui vise un renouvellement fondamental de la culture et de la société sur la base d'un nouvel état de conscience. Selon cette approche novatrice, à contre-courant du matérialisme et de l'économicisme dominant, ce renouvellement peut s’effectuer à travers l’émergence d’une nouvelle forme de conscience qui agit de l’intérieur vers l’extérieur.  Inspirés par cette conscience émergente, un nombre de personnes de plus en plus important va imaginer et construire les structures extérieures - celles des institutions socio-politiques et des infrastructures technologiques -  qui lui correspondent. L'émergence de ces nouvelles structures favorisa, à son tour, la transformation des consciences. (Politique Intégrale)

"Politique Intégrale" repose sur une vision de l'homme qui considère comme complémentaires les dimensions physiques, émotionnelles, rationnelles et intuitives-spirituelles. Ces quatre domaines correspondent à des besoins spécifiques que l'être humain doit satisfaire pour vivre en sérénité. L'approche intégrale revalorise les besoins émotionnels et spirituels, mais ne néglige nullement les besoins matériels et intellectuels. Elle tend à relativiser l'attachement aux besoins matériels en les remettant simplement à leur juste place. Nous avons consacré trois billets à évoquer l'émergence de cette nouvelle culture politique.

Post-Capitalisme 

Du confinement aux utopies concrètes.
Il existe des différences notables entre les analyses politiques développées par Le Journal Intégral  et celles véhiculées par "Politique Intégrale" . "Politique Intégrale s'engage en faveur d'une économie au service de la vie où la créativité, la liberté et la coopération garantissent la justice sociale et le respect des équilibres écologiques".

Là où "Politique Intégrale" vise  à cette évolution positive du modèle économique, le Journal Intégral prône une "sortie de l'économie" comme modèle social hégémonique et destructeur. Ses analyses sont inspirées par une critique sociale radicale qui déconstruit rigoureusement les grandes catégories du capitalisme pour permettre l’émergence de nouvelles formes socio-politiques correspondant au développement de la conscience et de la culture. 

Cependant, par-delà ces différences, dues notamment à celles des cultures françaises (catholique) et suisses (protestante), Le Journal Intégral et "Politique Intégrale" sont des vaisseaux qui naviguent sur les mêmes eaux en mettant à jour une évidence fondamentale trop souvent ignorée par la philosophie politique moderne : on ne peut changer les structures sociales sans prendre en compte une évolution conjointe de la conscience et de la culture.  

Dans une perspective intégrale, conscience (subjectivité), culture (intersubjectivité) et société (objectivité des structures socio-politiques sous-tendues par des infrastructures technologiques et productives) sont des éléments complémentaires d’un même système dynamique en évolution. Se focaliser sur les transformations sociales sans prendre en compte l’évolution des subjectivités individuelles et des intersubjectivités culturelles est une faute qui, outre le fait qu’elle est à l’origine des totalitarismes du XXème siècle, conduit à de profondes désillusions.

Toute critique radicale qui ne serait pas en même temps intégrale tend à reconduire les apories d’une pensée progressiste fondée sur une anthropologie réductionniste. En s'affirmant à raison contre l'hégémonie religieuse, ce progressisme s'est peu à peu enfermé dans une approche matérialiste qui tend à nier toute spiritualité en réduisant l’être humain à son rôle social et en déniant ses aspirations au développement supérieur de la conscience qui s'exprime à travers l'expérience vécue du sacré et de transcendance. C'est ainsi que ce progressisme affirme le primat des infrastructures économiques sur les superstructures culturelles et spirituelles alors même qu'à une époque historique donnée toutes ces entités sont complémentaires comme autant d'expressions d'un même système global en évolution.

Cette approche matérialiste se révèle impuissante à imaginer ce qui fut au  cœur des plus grandes civilisations : un développement de la conscience au-delà de l'identification à l'égo. Un tel déni fait obstacle à l’émergence d’un nouveau stade du développement humain et à la création de formes sociales libérées de l'égomanie/économie. Cercle ô combien vicieux de ce progressisme - aussi daté que désenchanté - qui ne cesse de se plaindre des effets dont il chérit aveuglément les causes (Vers une Synthèse Évolutionnaire).

Une spirale évolutive

Modèle de la Spirale Dynamique
Comme l'écrit le sociologue Michel Mafessoli : " La flèche du temps progressiste, vecteur de la société parfaite à venir, apparaît de plus en plus désuète. C'est, pour le dire en termes imagés, la spirale qui lui succède. Ce que des esprits éclairés ont appelé la philosophie progressive. Progressivité valorisant un présent fondé sur le passé et garant du futur."

L'approche intégrale, notamment avec le modèle de la Spirale Dynamique, participe de cette pensée progressive. Dans la perspective de cette spirale évolutionnaire, l'individu devient le vecteur créatif d'une dynamique évolutive qui est la manifestation temporelle et immanente d'une transcendance spirituelle (De l'égo au Moi Unique). C'est pourquoi, loin de se  contenter d'une évasion nirvanique dans les essences célestes, une "spiritualité évolutionnaire" implique l'engagement de l'individu dans une démarche de développement intégral qui concerne à la fois la conscience, la culture et la société.

Nous conseillons donc à ceux qui sont intéressés par cette spiritualité évolutionnaire d’aller sur le site de Politique Intégrale où sont disponibles un certain nombre de textes théoriques et d’informations sur les pratiques et les stratégies de ce réseau suisse, pionnier dans l’élaboration d'une nouvelle culture politique adaptée aux défis de l'effondrement en cours. Par ailleurs, dans la rubrique Ressources à la fin de ce billet, un certain nombre de liens font référence aux réflexions de divers auteurs sur ce que pourrait être une politique intégrale.

Parmi ces réflexions, nous vous proposons donc ci-dessous la traduction française de deux textes complémentaires de Gary Zemp : "Du compromis à l'accomplissement" et "Autodestruction ou développement intégral". Nous avons conscience que la traduction française, parfois littérale, de ces textes allemands, peut être à l’origine de formulations quelque peu hermétiques pour ceux qui ne possèdent pas les références adéquates. Raison de plus pour être à l’écoute de sa propre intuition afin de dépasser ces difficultés en entrant en résonance avec l’esprit du texte.

Du compromis à l’accomplissement – Les tâches de la politique intégrale. 
Gary Zemp 

Dans son livre "Bewusstheit" (Conscience), Jürg Theiler guide ses lecteurs vers la prise de conscience intuitive que l’humain ne peut vivre le sens de sa vie que s’il confie la direction de tous les processus vitaux, la direction de l’intellect, de tout le système d’information psychique que nous sommes, à notre âme. Il nomme l’âme aussi l’intelligence empathique. Elle équivaut au quatrième niveau de vie que Politique Intégrale appelle le niveau intuitif-spirituel dans ses Fondements de politique intégrale.

Ce niveau travaille en réception, c’est-à-dire en mode d’accueil. Pour reconnaître ses désirs et fonctions, nous devons nous tourner vers l’intérieur et nous abandonner à lui. Il travaille en douceur et modestement, nous touche et nous rend conscients. Il est au service de la vie. 


Les trois autres niveaux, que nous avons en commun avec les mammifères, fonctionnent tout-à-fait autrement. Ceux-là aussi sont des systèmes d’intelligence et de besoins. Ainsi, l’intelligence physique, nommée "instinct", impose si nécessaire ses désirs avec une violence brute, pour assouvir par exemple des besoins de survie. L’"intelligence affective" n’hésite pas à assouvir ses désirs émotionnels et sociaux par la ruse et la contrainte, avec la tromperie et la duperie, avec le mensonge et la trahison. L’"intelligence rationnelle" se met volontiers au service de l’intelligence instinctive et/ou affective et aide ainsi à la réalisation de leurs désirs avec ses propriétés de manipulation, fragmentation, contrôle et d’accroissement de l’efficacité. Elle accorde son aide avec une indifférence totale. 

Ces trois systèmes d’intelligence poursuivent leurs désirs activement. Ils veulent s’imposer, ils veulent gagner, ils veulent posséder. Ils veulent consommer, avoir du succès et être admirés. Ils peuvent relier leurs aptitudes entre eux. Mais ils peuvent aussi se concurrencer. Laissés à eux-mêmes, ils sont destructeurs. Si nous, humains, confions la direction de notre vie à ces systèmes de besoins avides et insatiables, nous nous détruisons nous-mêmes.

Nous ne pouvons atteindre le but de notre vie, le sens de notre vie – vivre en bonne santé, intégraux et accomplis, que si nous reconnaissons de manière sûre et sans aucun doute notre âme, notre "intelligence empathique", l’"intelligence du cœur" intuitive, par une écoute dirigée vers l’intérieur et en mettant quotidiennement à sa disposition toutes nos ressources lui permettant d’assumer la direction de notre esprit, c’est-à-dire tout le système spirituel que nous sommes, avec sa modestie, son humilité, son art de servir exclusivement la vie. 

Seule l’âme, grâce à ses désirs doux, patients, véritables, créatifs, est à même de transformer les besoins destructifs du niveau de vie "animal" en besoins constructifs. Ce qui vaut pour des personnes individuelles est aussi valable pour notre société. Elle est caractérisée par le surnombre de groupes humains n’ayant pas encore reconnu leur âme et avec cela leur psyché. Ils vivent les besoins de leurs niveaux affectifs et instinctifs avec une grande indifférence, ce qui mène immanquablement vers la destruction. 

Jean Gebser
Quel pourrait être, en partant de ce point de vue, le but d’un petit groupe d’humains, qui s’est rassemblé sous l’appellation "Politique Intégrale" ? Sa première et la plus noble des tâches, incontestée, est celle d’apporter la plus grande contribution possible pour que nous trouvions, comme toujours plus de personnes, notre individualité, c’est-à-dire notre indivision, entièreté, intégralité, pour que toujours plus de personnes reconnaissent que l’humain est un esprit, un système spirituel qui se manifeste dans un corps et non pas un corps qui accumule des biens matériels avec des désirs instinctifs et émotionnels, équipé d’une compréhension indifférente, calculatrice. La conscience de notre intégralité nous rend, en tant qu’êtres vivants, humains, capables d’accomplir notre vie. 

Comment pourrait alors se formuler notre deuxième mission, que nous pourrions remplir en tant que collectivité, association, petite communauté face à la grande société humaine dans les communes, cantons, sur le plan national, oui, même face à la société globale ? 

Jürg Theiler nous en donne à nouveau la réponse dans son œuvre inimitable “Bewusstheit” (Conscience) : faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour « diminuer la violence et la contrainte, l’ignorance et la dépendance, le pouvoir et la prétention, la tromperie et la déception, le mensonge et l’escroquerie, la manipulation et le contrôle et pour instaurer l’amour, la beauté, la vérité, la bonté, la douceur, la tendresse, la modestie, la patience, le dévouement, la conscience, la santé et l’accomplissement.» Cela signifie, en d’autres termes, rien d’autre que servir la société en tant qu’âme, dans l’amour et la sincérité, en assumant la souffrance de l’humanité. 

Je sais qu’il s’agit d’une grande exigence. Cependant je suis au clair avec moi-même, que nous n’avons pas d’autre choix. L’intégralité ne permet pas de compromis. Ou bien nous faisons confiance à notre âme et servons la société en tant qu’âme avec P.I, ou bien nous contribuons à notre destruction et à la destruction de la société. Le temps des compromis est terminé. Accomplissement ou bien destruction. C’est cela, le choix. 

L’humanité a le choix : Autodestruction ou développement intégral. 
Gary Zemp 

L’humanité, tout au moins la sphère culturelle occidentale, se trouve devant un choix existentiel : ou elle persiste sur la voie de l’autodestruction tracée par le modernisme capitaliste ou elle se décide pour la voie intégrale, créative et constructive, une voie de développement personnel et social de la conscience. 


L’image de l’individu vue par le modernisme capitaliste 

Dans l’image de l’individu telle que le voit le modernisme capitaliste, l’être humain cherche son accomplissement dans le fait de posséder et de s’enrichir au travers de biens matériels, notamment de l’argent, et d’un amoncellement de puissance et de reconnaissance égocentrique. En tant que corps intelligent et rempli d’esprit mais éphémère, il aspire à des expériences spirituelles comme preuves de son immortalité. Les religions abrahamiques font subodorer à l’Homme l‘existence d’une âme immortelle. 

Pour la réalisation de ses désirs et besoins, il dispose des trois intelligences fondamentales : la première étant l’instinct, responsable de la survie physique sûre ; la seconde l’intelligence affective et émotionnelle, dont les impulsions veillent à un comportement social promouvant l’individu ; la troisième étant l’intelligence de la raison, dont le potentiel de logique, d’évaluation et de jugement est à disposition également des deux premières intelligences de base. 

La prestation probablement la plus créative de la raison est l’invention d’un centre opérationnel spirituel, d’un « moi » se considérant comme le centre vital et prenant le plus grand soin de lui-même. C’est précisément dans cet égocentrisme que sied le noyau de l’autodestruction incurable, vers lequel l’humanité avance avec discernement, ouverture et lucidité. 

Dans le monde politique, cette égomanie s’exprime dans toute l’Europe à l’instar de l’augmentation du populisme nationaliste, variante moderne de la culture tribale supposée depuis longtemps dépassée. Il y a 75 ans, la première telle expérience vécue par les nationaux-socialistes allemands s’est muée en un désastre auparavant inimaginable avec des millions de morts. 

L’orientation sur soi inévitable sur le chemin du modernisme capitaliste peut être relativisée par le choix d’une piste de développement intégrale et menée sur une voie constructive. 

L’image de l’Homme intégral 

L’image de l’Homme intégral part du fait que l’Homme est l’esprit ou la conscience dans son être. Son physique et son psychisme sont des manifestations de cet esprit, qui vivent des expériences humaines, évoluent et grandissent, deviennent plus conscients. L’être humain a un corps. Il n’est pas son corps. Il a un instinct. Il n’est pas son instinct. Il a des sentiments. Il n’est pas ses sentiments. Il a des pensées. Il n’est pas ses pensées. 

Sens et plénitude de la vie se situent dans la progression de la conscience et dans la reconnaissance grandissante du contexte global, de l’essence, de l’esprit unique non-dualiste, sans début ni fin. Cette unicité a moult noms. Dans notre culture, nous parlons de Dieu. Le Christ l’appelait Père : « Mon père et moi ne formons qu’un. » 

De la vie moderne à la vie intégrale 

Cette conception de l’Homme est manifestement un renversement de l’image de l’Homme du modernisme capitaliste, ayant pour conséquence des changements profonds dans la vie d‘un Homme moderne muant en un Homme intégral. Pour vivre ce retournement, diverses méthodes ont été développées au cours des trois derniers millénaires. Mais ce n’est pas le sujet en l’occurrence. 

L’une des possibilités est la prise de conscience, la reconnaissance et l’activation de la quatrième intelligence – l’intelligence souvent spirituelle et intuitive, appelée également intelligence empathique par la psychologie herméneutique. La littérature spirituelle emploie les termes de vigilance, conscience-miroir ou conscience-témoin étant donné que cette intelligence perçoit et atteste tout ce qui apparaît comme étant objectif et non-évalué. 

L’Homme a conscience des impulsions qui en résultent pour le physique et le psychisme et pour la communauté humaine uniquement lorsqu’il se rapproche de cette intelligence spirituelle en posture ouverte et suppliante. Celle-ci travaille donc de manière réceptive, sur stimuli orientés sur la réception. En d’autres termes, elle se fait prier. (Cette caractéristique est mise à profit par Politique Intégrale lors de la fixation de positions politiques intégrales avec la méthode dite d’intégralisation. Les visions politiques ou les images intégrales du futur sont demandées par l’intelligence spirituelle.) Ken Wilber recommande « de reposer dans le témoignage ». (Le Témoin par Ken Wilber)

Cette conscience du témoignage est esprit et donc jamais objet. Elle ne peut pas être vue. Elle est toujours sujet. Elle est ce qui voit, entend, ressent, perçoit, par exemple ce qui est en train de lire ces lignes. Elle est ce qu’est substantiellement l’Homme. Elle a accès à l’inconscient et au subconscient. Ses impulsions sont toujours constructives et créatives, utiles et vraies. Elle est la source d’empathie et d‘amour. (L'exercice du Témoin)

Le passage de l’Homme moderne à l’Homme intégral est réussi lorsque l’appréhension des intelligences est reportée consciemment sur cette intelligence spirituelle. En d’autres termes, lorsque les événements de la vie sont considérés de manière objective et attestés avec vigilance et que les impulsions constructives qui y sont inhérentes sont prises en considération lors de l’aménagement de la vie. 

L’intellect évaluateur, orienté vers le « moi », jugeant sans limites reprend ses fonctions seulement après la perception objective des événements par l’intelligence spirituelle et intuitive. L’Homme intégral considère alors le petit "moi" comme objet et relativise son importance sans discuter sa fonction en tant que centre opérationnel. L’Homme intégral organise ainsi sa vie de façon moins égocentrique et plus empathique. Politiquement parlant, une société intégrale se développera dans laquelle les semblables agiront attentivement par solidarité, utilité et reconnaissance. 

Ressources 

Du compromis à l’accomplissement. Les tâches de la politique intégrale. Gary Zemp. Politique Intégrale. 5/12/18. Ce texte n’apparaît plus sur les archives du site Politique Intégrale.


Politique Intégrale  Le site officiel du parti suisse

Pour les anglophones : An integral réponse to Covid 19  Brad Reynolds. Integral World

Livres




Voir les textes sélectionnés dans les libellés : Société post-capitaliste - Critique de la valeur - Théorie intégrale - Synthèse évolutionnaire

jeudi 6 juin 2019

De quoi le Populisme est-il le Non ?


Ce n’est pas sur ce qu’ils voient, mais sur ce qu’ils ne voient pas qu’il faut juger les hommes. Paul Valéry 


Un spectre hante les élites de nos sociétés en crise : le spectre d'un populisme qui n'est rien d'autre qu'une puissance populaire et destituante, dynamisée par l'idéal communautaire, qui remet en question les tenants d'un pouvoir technocratique fondé sur l'individualisme et l'économisme. A l’occasion du mouvement des Gilets Jaunes comme à celle des élections européennes qui viennent d’avoir lieu, le concept de populisme a saturé l’espace publique, chacun projetant sur ce signifiant un sens correspondant à sa position dans cet espace. Une position définie par l’abscisse de ses intérêts et l’ordonnée de ses représentations. 

La prolifération de ce concept et sa polysémie nous disent quelques choses de l’évolution des mentalités. Mais quoi ? De quoi le populisme est-il le nom ? Pour répondre à cette question, nous nous référons, comme nous l'avons déjà fait, aux analyses de Michel Maffesoli qui, depuis plusieurs décennies, décrypte avec beaucoup d’acuité et d’intuition les mutations de la conscience collective. A contre-courant de la doxa dominante et du conformisme académique, son œuvre rend compte de l’esprit du temps et de son évolution. Par-delà les sempiternelles analyses convenues (sociologiques, politiques et économiques), son approche qualitative s'intéresse à l'imaginaire, aux valeurs et à la dynamique culturelle qui animent cette révolte populaire qualifiée de populisme par les dominants pour mieux la disqualifier.

Après avoir rapidement présenté le travail de Michel Maffesoli, nous proposerons un de ces derniers articles où il évoque l’abime existant entre des élites, fossilisées dans les références d'une modernité technocratique en déliquescence, et la vitalité créatrice d'une puissance populaire animée par les valeurs émergentes de la postmodernité. C'est ainsi qu'il analyse "le changement de paradigme en cours dont les soulèvements actuels sont les signes avant-coureurs". Ce changement de paradigme est celui qui évolue d'une pensée abstraite et mécanique propre à la modernité à cette sagesse vivante et organique que serait une "écosophie".

Nous aimerions que ce texte soit l’occasion pour les lecteurs de s'intéresser plus avant à une pensée à la fois érudite et inspirée qui permet de mieux saisir la dynamique évolutionnaire de nos sociétés. Pour explorer cette pensée, nous proposons dans la rubrique Ressources un certain nombre de liens qui permettent de s'y sensibiliser en lisant notamment quelques textes récents où Michel Maffesoli décrypte l'actualité avec bonheur et profondeur.

L’Idéal Communautaire 

Michel Maffesoli, penseur de la postmodernité

Dans un article publié récemment dans Marianne et intitulé Maffesoli et tribus jaunes, Brice Perrier résume la démarche du sociologue, professeur émérite à la Sorbonne et membre de l’Institut universitaire de France, à l’occasion de la réédition de son célèbre ouvrage "Le Temps des tribus. Le déclin de l'individualisme dans les sociétés postmodernes " :

« Michel Maffesoli est le théoricien de la Postmodernité, cette époque qui aurait succédé à trois siècles d'une Modernité cartésienne fondée sur le rationalisme, l'individualisme et la croyance dans le progrès. En penseur du postmoderne, il observe que depuis les années 1950 la raison cède le pas face à l'émotion, mais aussi que les promesses de lendemains qui chantent ne satisfont plus un désir de profiter de l'instant présent. La population le vivant au quotidien, les institutions, bâties sur les valeurs modernes, n'apparaissent plus adapté à ses besoins. D'où ce déphasage entre le pouvoir et la puissance que Maffesoli voit se manifester par une sécession entre le peuple et les élites encore instituées. »

Issue d'une méthode à la fois phénoménologique et participative qui concilie intuition et rationalité au sein d'une "raison sensible" dont il a fait l'éloge dans un de ces ouvrages, cette sociologie de l'imaginaire et du quotidien permet d'être en phase avec l'émergence qualitative d'un phénomène social, irréductible à ses aspects objectifs et quantifiables. "La sociologie de Michel Maffesoli est descriptive et non pas prescriptive et en ce sens il ne développe ni attitude critique, ni discours politique. Il constate les invariants qui structurent l'imaginaire contemporain." (Site de M. Maffesoli). 

Cette approche descriptive et qualitative a souvent été mal comprise et mal reçue par une sociologie académique, encore imprégnée d'un esprit scientiste et positiviste, qui transpose à la conscience et au social les méthodes d'objectivation et de quantification des sciences dures, en laissant échapper l'essentiel c'est à dire ce que l'esprit humain a d'irréductible. L'approche originale de Maffesoli lui fait écrire dans le texte que nous vous proposons ci-dessous: « En rappelant les formes élémentaires de la solidarité, le phénomène multiforme des soulèvements est une tentative de réaménager le monde spirituel qu’est tout être-ensemble… la solidarité humaine prime toutes choses, et en particulier l’économie, qui est l’alpha et l’oméga de la bien-pensance moderne. »

Le Nous postmoderne

A l'origine d'une insurrection des consciences contre le fétichisme de l'abstraction, ce réaménagement spirituel passe, pour le meilleur et pour le pire, par la résurgence de l'idéal communautaire. Cet idéal peut s'exprimer aussi bien par l'émergence de mouvements populaires comme celui des Gilets Jaunes que par une pensée des Communs telle qu'elle s'expérimente dans les Zad, aussi bien par la reviviscence du sentiment d’appartenance à une collectivité (locale et/ou nationale) que par la sauvegarde écologique d'un milieu naturel où "le lieu fait lien".  

A partir de cette perspective nouvelle, une question se pose : de quoi le populisme est-il le Non ?  Il est le Non à la spirale infernale d’une civilisation inhumaine fondée sur le fétichisme de l’abstraction et de la marchandise. Non à la fragmentation des connaissances et l’atomisation des consciences. Non à une technolâtrie animée par des fantasmes infantiles d’omniscience et d’omnipotence. Non à la réduction de la vie à la survie économique.

Si l'énergie insurrectionnelle et destituante de ce Non possède une charge explosive, celle-ci peut aussi  être canalisée par un "Nous" qui intègre et transcende les individualités dans des formes de sensibilité et d'intelligence collectives. Ce "Nous" postmoderne n'est pas une simple régression au stade archaïque et pré-moderne d'une fusion communautaire : il est dépassement de l'individualisme, qui enferme dans les frontières étroites et égoïstes du "Je", pour participer à des dynamiques intersubjectives à l'origine de nouvelles formes sociales et culturelles. C'est d'ailleurs par peur de ce Nous collectif, écrit Maffesoli, que les élites brandissent le spectre du populisme.

Spirale

Les lecteurs fidèles du Journal Intégral auront remarqué les similitudes existant entre les observations empiriques de Michel Maffesoli sur l'émergence de la post-modernité et celles effectuées dans une perspective évolutionnaire à partir des modèles développementaux. A l'encontre du progressisme moderne, la pensée de Michel Maffesoli se veut progressive. Une progressivité qui n'est pas "la simple projection vers un futur parfait à atteindre, mais une déambulation, jamais achevée qui, s'enracinant profond, se vit au présent... C'est un processus, une démarche initiatique, vers la sagesse". Parce qu'elle nous rappelle que "l'avenir est un présent offert par le passé" cette pensée progressive permet de déconstruire de manière radicale le mythe progressiste de l'individu désaffilié et auto-construit, réduit à n'être plus qu'un agent économique, aux comportements mesurables, cherchant à maximiser ses intérêts de manière rationnelle.

Spirale Dynamique
Pour illustrer cette démarche progressive qui est celle d'un enracinement dynamique, Michel Maffesoli utilise la métaphore de la spirale : "Je propose l'image de la spirale :  la reprise du même motif, mais à un degré différent. Elle permet de comprendre la manière dont les générations s'inspirent de ce qui a déjà été fait, pour le reprendre - c'est le côté enracinement - mais en jouant avec ses codes, ses héritages et les détourner tout en les améliorant." Ce mouvement spiralé de l'évolution qui est à la fois  enracinement et émergence, conservation et progrès, est au cœur d'une approche intégrale dont le mot d'ordre est "intégrer et transcender" à chaque stade de développement.

Bien connu des lecteurs du Journal Intégral, ce mouvement spiralé de l'évolution s'incarne à travers ce modèle développemental qu'est la Spirale Dynamique, auquel nous avons consacré de nombreux textes. En reprenant cette référence à la Spirale Dynamique, nous pourrions dire (de manière caricaturale) que la postmodernité évoquée par Michel Maffesoli décrit le passage du Mème Orange (individualiste, rationaliste, progressiste) au Mème Vert (communautaire, pluraliste, relativiste) quand la pensée évolutionnaire est plutôt inspirée par les Mèmes suivants (Jaune et Turquoise). Nous avons évoqué ici cette approche comparative.

Écosophie

La même mutation des mentalités, observée par les uns et les autres à partir d'approches théoriques différentes, nous conduit à oser un peu de prospective. Le "Nous" en grec c'est l'esprit, soit le vecteur de transformation qui permet de passer d'un Non (à la spirale infernale du techno-capitalisme) à un Oui (à la spirale évolutive de la vie/esprit). C'est à travers le "Nous" que le Non (réactif) se transforme en Oui (créatif). C'est le dépassement de l'individualisme dans l'expérience collective d'un "Nous" postmoderne qui permet en effet d’aborder un nouveau cycle du développement humain.

Ce nouveau cycle est celui d'une véritable "sagesse participative" - l'écosophie - où la subjectivité individuelle est partie prenante et apprenante de son milieu naturel, social et culturel. L'écosophie est cette sagesse post-moderne où l'individu singulier participe de manière sensible à son milieu multidimensionnel pour intégrer progressivement les éléments nécessaires à son développement à travers des stades évolutifs de plus en plus complexes. Dans deux billets consacrés au livre de Michel Maffesoli intitulé Écosophie, nous avons développé ce thème : Écosophie, une sagesse commune et Civilisation, Décadence, Écosophie.

De manière encore confuse et lointaine, une résonance collective avec ce nouvel esprit du temps s'est exprimée récemment, du mouvement des Gilets Jaunes aux diverses Zad, de la grève des jeunes pour le climat à une généralisation de la prise de conscience écologique. Il faudra préciser cette voie écosophique, l'affirmer et la diffuser, pour résister à une spirale infernale qui conduit de manière inéluctable à un effondrement civilisationnel.

Vous avez dit populisme? Michel Maffesoli 


N’est-ce point le mépris vis-à-vis du peuple, spécificité d’une élite en déshérence, qui conduit à ce que celle-ci nomme abusivement "populisme" ? L’entre-soi, particulièrement repérable dans ce que Joseph de Maistre nommait la  "canaille mondaine" – de nos jours on pourrait dire la "canaille médiatique" –, cet entre-soi est la négation même de l’idée de représentation sur laquelle, ne l’oublions pas, s’est fondé l’idéal démocratique moderne. En effet, chose frappante, lorsque par faiblesse on cède aux divertissements médiatiques, ça bavarde d’une manière continue dans ces étranges lucarnes de plus en plus désertées. Ça jacasse dans ces bulletins paroissiaux dont l’essentiel des abonnés se recrute chez les retraités. Ça gazouille même dans les tweets, à usage interne, que les décideurs de tous poils s’envoient mutuellement. 

L’automimétisme caractérise le débat, national ou pas, que propose le pouvoir – automimétisme que l’on retrouve dans les ébats indécents, quasiment pornographiques, dans lesquels ce pouvoir se donne en spectacle. Pour utiliser un terme de Platon, on est en pleine théâtrocratie, marque des périodes de décadence. Moment où l’authentique démocratie, la puissance du peuple, est en faillite. Automimétisme de l’entre-soi ou auto-représentation, voilà ce qui constitue la négation ou la dénégation du processus de représentation. On ne représente plus rien, sinon à courte vue, soi-même. Cette Caste on ne peut plus isolée, en ses diverses modulations – politique, journalistique, intellectuelle –, reste fidèle à son idéal "avant-gardiste", qui consiste, verticalité oblige, à penser et à agir pour un prétendu bien du peuple. 

Une telle verticalité orgueilleuse s’enracine dans un fantasme toujours et à nouveau actuel : « Le peuple ignore ce qu’il veut, seul le Prince le sait » (Hegel). Le "Prince" peut revêtir bien des formes, de nos jours celle d’une intelligentsia qui, d’une manière prétentieuse, entend construire le bien commun en fonction d’une raison abstraite et quelque peu totalitaire, raison morbide on ne peut plus étrangère à la vie courante. 

Ceux qui ont le pouvoir de dire vitupèrent à loisir les violences ponctuant les soulèvements populaires. Mais la vraie "violence totalitaire" n’est-elle pas celle de cette bureaucratie céleste qui, d’une manière abstruse, édicte mesures économiques, consignes sociales et autres incantations de la même eau en une série de "discours appris" n’étant plus en prise avec le réel propre à la socialité quotidienne ? N’est-ce pas une telle attitude qui fait dire aux protagonistes des ronds-points que ceux qui détiennent le pouvoir sont instruits, mais non intelligents ? 

Le lieu fait lien


Ceux-là même qui vitupèrent et parlent, quelle arrogance !, de la "vermine paradant chaque samedi", ceux-là peuvent-ils comprendre la musique profonde à l’œuvre dans la sagesse populaire ? Certainement pas. Ce sont, tout simplement, des pleureuses pressentant, confusément, qu’un monde s’achève. Ce sont des notables dans l’incapacité de comprendre la fin du monde qui est le leur. Et pourtant cette Caste s’éteint inexorablement. Au mépris vis-à-vis du peuple correspond logiquement le mépris du peuple n’ayant plus rien à faire avec une élite qu’il ne reconnaît plus comme son maître d’école. Peut-être est-ce pour cela que cette élite, par ressentiment, utilise, ad nauseam, le mot de « populisme » pour stigmatiser une énergie dont elle ne comprend pas les ressorts cachés. 

Le bienfait des soulèvements, des insurrections, des révoltes, c’est de rappeler, avec force, qu’à certains moments "l’hubris", l’orgueil d’antique mémoire des sachants, ne fait plus recette. Par-là se manifeste l’important de ce qui n’est pas apparent. Il y a, là aussi, une théâtralisation de l’indicible et de l’invisible. Le "roi clandestin" de l’époque retrouve alors une force et une vigueur que l’on ne peut plus nier. L’effervescence sociétale, bruyamment (manifestations) ou en silence (abstention) est une manière de dire qu’il est lassant d’entendre des étourdis-instruits ayant le monopole légitime de la parole officielle, pousser des cris d’orfraie au moindre mot, à la moindre attitude qui dépasse leur savoir appris.

Manière de rappeler, pour reprendre encore une formule de Joseph de Maistre, « les hommes qui ont le droit de parler en France ne sont point la Nation ». Qu’est-ce que la Nation ? En son sens étymologique, Natio, c’est ce qui fait que l’on nait (nascere) ensemble, que l’on partage une âme commune, que l’on existe en fonction et grâce à un principe spirituel. Toutes choses échappant aux Jacobins dogmatiques, qui, en fonction d’une conception abstraite du peuple, ne comprennent en rien ce qu’est un peuple réel, un peuple vivant, un peuple concret. C’est-à-dire un peuple privilégiant le lieu étant le sien. 

Le lieu fait lien. C’est bien ce localisme qui est un cœur battant, animant en profondeur les vrais débats, ceux faisant l’objet de rassemblements, ponctuant les manifestations ou les regroupements sur les ronds-points. Ceux-ci sont semblables à ces trous noirs dont nous parlent les astrophysiciens. Ils condensent, récupèrent, gardent une énergie diffuse dans l’univers. C’est bien cela qui est en jeu dans ces rassemblements propres au printemps des peuples. Au-delà de cette obsession spécifique de la politique moderne, le projet lointain fondé sur une philosophie de l’Histoire assurée d’elle-même, ces rassemblements mettent l’accent sur le lieu que l’on partage, sur les us et coutumes qui nous sont communs. 

L’émotion et la solidarité


C’est cela le localisme, une spatialisation du temps en espace. Ou encore, en laissant filer la métaphore scientifique, une "einsteinisation" du temps. Être-ensemble pour être-ensemble sans finalité ni emploi. D’où l’importance des affects, des émotions partagées, des vibrations communes. En bref, l’émotionnel. Pour reprendre une figure mythologique, "l’Ombre de Dionysos" s’étend à nouveau sur nos sociétés. Chez les Grecs, l’orgie (orgè) désignait le partage des passions, proche de ce que l’on nomme de nos jours, sans trop savoir ce que l’on met derrière ce mot : l’émotionnel.

Émotionnel, ne se verbalisant pas aisément, mais rappelant une irréfragable énergie, d’essence un peu mystique et exprimant que la solidarité humaine prime toutes choses, et en particulier l’économie, qui est l’alpha et l’oméga de la bien-pensance moderne. Que celle-ci d’ailleurs se situe à la droite, à la gauche, ou au centre de l’échiquier politique dominant. 

L’émotionnel et la solidarité de base sont là pour rappeler que le génie des peuples est avant tout spirituel. C’est cela que, paradoxalement, soulignent les révoltes en cours. Et ce un peu partout de par le monde. Ces révoltes actualisent ce qui est substantiel. Ce qui est caché au plus profond des consciences. Qu’il s’agisse de la conscience collective (Durkheim) ou de l’inconscient collectif (Jung). Voilà bien ce que l’individualisme ou le progressisme natif des élites ne veut pas voir. C’est par peur du Nous collectif qu’elles brandissent le spectre du populisme. 

L’organique contre le mécanique

La force de l'imaginaire. Contre les bien pensants
Paul Valéry le rappelait : « Ce n’est pas sur ce qu’ils voient, mais sur ce qu’ils ne voient pas qu’il faut juger les hommes ». C’est bien sur ce qu’ils ne voient pas qu’il faut juger la Caste agonisante des notables établis : incapacité de repérer l’invisible à l’œuvre dans le corps social, incapacité à apprécier l’instinct naturel qui meut, sur la longue durée, la puissance populaire. 

On est, dès lors, dans la métapolitique. Une métapolitique faisant fond comme je l’ai indiqué sur les affects partagés, sur les instincts premiers, sur une puissance au-delà ou en-deçà du pouvoir et qui parfois refait surface. Et ce d’une manière irrésistible. Comme une impulsion quelque peu erratique, ce qui n’est pas sans inquiéter ceux qui parmi les observateurs sociaux restent obnubilés par les Lumières (XVIIIe siècle) ou par les théories de l’émancipation, d’obédience socialisante ou marxisante propres au XIXe siècle et largement répandues d’une manière plus ou moins consciente chez tous les "instruits" des pouvoirs et des savoirs établis. 

En son temps, contre la violence totalitaire des bureaucraties politiques (1), j’avais montré, en inversant les expressions de Durkheim, que la solidarité mécanique était la caractéristique de la modernité et que la solidarité organique était le propre des sociétés primitives. C’est celle-ci qui renaît de nos jours dans les multiples insurrections populaires. Solidarités organiques qui, au-delà de l’individualisme, privilégient le « Nous » de l’organisme collectif. Celui de la tribu, celui de l’idéal communautaire en gestation. Organicité traditionnelle, ne pouvant qu’offusquer le rationalisme du progressisme benêt dont se targuent toutes les élites contemporaines.

Oui, contre ce progressisme dominant, on voit renaître les "instincts ancestraux" tendant à privilégier la progressivité de la tradition. La philosophie progressive, c’est l’enracinement dynamique. La tradition, ce sont les racines d’hier toujours porteuses de vitalité. L’authentique intelligence "progressive", spécificité de la sagesse populaire, c’est cela même comprenant que l’avenir est un présent offert par le passé

C’est cette conjonction propre à la triade temporelle (passé, présent, avenir) que, pour reprendre les termes de Platon, ces "montreurs de marionnettes" que sont les élites obnubilées par la théâtrocratie sont incapables de comprendre. La vanité creuse de leur savoir technocratique fait que les mots qu’ils emploient, les faux débats et les vrais spectacles dont ils sont les acteurs attitrés sont devenus de simples mécanismes langagiers, voire des incantations qui dissèquent et règlementent, mais qui n’apparaissent au plus grand nombre que comme de futiles divertissements. 

Les révoltes des peuples tentent de sortir de la grisaille des mots vides de sens, de ces coquilles vides et inintelligibles. En rappelant les formes élémentaires de la solidarité, le phénomène multiforme des soulèvements est une tentative de réaménager le monde spirituel qu’est tout être-ensemble. Et ce à partir d’une souveraineté populaire n’entendant plus être dépossédée de ses droits. Les révoltes des peuples rappellent que ne vaut que ce qui est raciné dans une tradition qui, sur la longue durée, sert de nappe phréatique à toute vie en société. Ces révoltes actualisent l’instinct ancestral de la puissance instituante, qui, de temps en temps, se rappelle au bon souvenir du pouvoir institué

Du bien-être individuel au plus-être collectif


Voilà ce qui, en son sens fort, constitue le génie du peuple, génie n’étant, ne l’oublions pas, que l’expression du gens, de la gente, c’est-à-dire de ce qui assure l’éthos de toute vie collective. Cet être-ensemble que l’individualisme moderne avait cru dépassé ressurgit de nos jours avec une force inégalée. Mais voilà, à l’encontre de l’a-priorisme des sachants, a-priorisme dogmatique qui est le fourrier de tous les totalitarismes, ce génie s’exprime maladroitement, parfois même d’une manière incohérente ou se laissant dominer par les passions violentes. L’effervescence fort souvent bégaie. Et, comme le rappelle Ernest Renan : « Ce sont les bégaiements des gens du peuple qui sont devenus la deuxième bible du genre humain ». 

Remarque judicieuse, soulignant qu’à l’encontre du rationalisme morbide, à l’encontre de l’esprit appris des instruits, le bon sens prend toujours sa source dans l’intuition. Celle-ci est une vision de l’intérieur. L’intuition est une connaissance immédiate, n’ayant que faire des médias. C’est-à-dire n’ayant que faire de la médiation propre aux interprétations des divers observateurs ou commentateurs sociaux. C’est cette vision de l’intérieur qui permet de reconnaître ce qui est vrai, ce qui est bon dans ce qui est, et, du coup, n’accordant plus créance au moralisme reposant sur la rigide logique du devoir-être.

C’est ainsi que le bon sens intuitif saisit le réel à partir de l’expérience, à partir du corps social, qui, dès lors, n’est plus une simple métaphore, mais une incontournable évidence. Ce que Descartes nommait l’"intuition évidente" comprend ainsi, inéluctablement, ce qui est évident. Dès lors ce n’est plus le simple bien-être individualiste d’obédience économiciste qui prévaut, mais bien un plus être collectif. Et ce changement de polarité, que l’intelligentsia ne peut pas, ne veut pas voir, est conforté par la connaissance collective actualisant la "noosphère" analysée par Teilhard de Chardin, celle des réseaux sociaux, des blogs et autres Tweeters. Toutes choses confortant un "Netactivisme" dont on n’a pas fini de mesurer les effets. 

Voilà le changement de paradigme en cours dont les soulèvements actuels sont les signes avant-coureurs. On comprendra que les zombies au pouvoir, véritables morts-vivants, ne peuvent en rien apprécier la vitalité quasi-enfantine à l’œuvre dans tous ces rassemblements. Car cette vitalité est celle du « puer aeternus » que les pisse-froids nomment avec dégoût "jeunisme". Mais ce vitalisme juvénile (2), où prédomine l’aspect festif, ludique, voire onirique, est certainement la marque la plus évidente de la postmodernité naissante. 

(1) Michel Maffesoli, La Violence totalitaire (1979), réédité in Après la Modernité, CNRS Éditions, 2008, p.539. 

(2) La jeunesse n’étant bien sûr pas un problème d’âge, mais de ressenti, ce que traduit bien le mythe fédérateur de la postmodernité qu’est le Puer aeternus 

Ressources 

Le texte ci-dessus de Michel Maffesoli est paru sur le site L’Inactuelle sous le titre: L’entre-soi médiatico-politique et sur le site du Point sous le titre Vous avez dit "populisme" ?

Maffesoli et tribus jaunes  Brice Perrier. Site Marianne 

Site officiel de Michel Maffesoli 


Articles récent de Michel Maffesoli :

La pensée maçonnique et la postmodernité Site le Courrier des Stratèges 
Net-Activisme : du mythe traditionnel à la cyberculture postmoderne  Site cairn.info
La chape de plomb médiatique  Entretien sur le site Krisis
Les trous noirs du social  Site le Courrier des Stratèges 
Le printemps rêvé des peuples Site L’Inactuelle 
Le cœur et la rage Site L’inactuelle
Renouer avec l’humilité fondamentale des gouvernants Site le Courrier des Stratèges
Vers une affirmation des différences  Entretien sur le site L'Inactuelle
Vidéos  A voir sur You Tube un certain nombre d'entretiens donné par M. Maffesoli au cours de ces derniers mois, notamment sur la signification du mouvement des Gilets Jaunes.

Dans le Journal Intégral


Sur la pensée de Michel Maffesoli : Une insurrection des consciences - Écosophie : une sagesse communeCivilisation, décadence, écosophieEntre l’ancien et le nouveau monde (3) : un homme de retard

Lire les billets sélectionnés dans les libellés Spirale Dynamique - Insurrection des Consciences