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jeudi 6 septembre 2018

Qu'est ce que le Capitalocène ?


Il est plus facile d'imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. Slavoj Žižek 


En cette période de rentrée, nous partageons les souvenirs d’un été caniculaire qui, avec les températures suffocantes, la sécheresse, les feux de forêt, la prolifération des algues toxiques et les inondations, nous a fait éprouver dans notre chair et au quotidien les conséquences d’un changement climatique trop souvent réduit à une kyrielle de chiffres abstraits. C’est à ce moment précis que Nicolas Hulot, ministre et icône de la transition écologique, annonce sa démission en réaction à la politique d’un gouvernement hypnotisé par le court terme et paralysé par le poids de lobbies. Cette démission apparaît comme un signal d'alerte face à l'inertie collective des consciences et des comportements. Et ce, alors même que des indicateurs de plus en plus nombreux montrent que "La grande accélération" de la crise écologique prend la forme d'un effondrement qui pourrait remettre en question notre civilisation et même jusqu'à la survie de l’espèce. 

Théoricien de l’Hypothèse Gaïa, James Lovelock prédisait en 2006 qu’avant la fin du siècle 80 % de la population de la planète aura disparu ! Il écrivait : «Notre avenir est semblable à celui des passagers d’un petit bateau qui naviguerait tranquillement vers les chutes du Niagara, sans savoir que les moteurs sont sur le point de tomber en panne.» Voici qu'une étude parue cet été va dans ce sens en évoquant la possibilité d’une "bascule climatique" : un point de non-retour à partir duquel toute la dynamique climatique de notre planète pourrait s’emballer et devenir irréversible.

Développé par différents auteurs, le concept de "Capitalocène" permet de mieux comprendre les origines et les conséquences de cet effondrement écologique, et d’imaginer, à partir de cette prise de conscience, des stratégies pour le freiner. La profondeur des transformations environnementales opérées par le capitalisme feraient entrer la terre dans une nouvelle ère géologique – le Capitalocène – qui fait suite à l’Holocène, une période couvrant les dix derniers millénaires. Le dérèglement climatique, dû aux pollutions émises par l’extraction et la consommation d’énergies fossiles, n’est pas séparable de l’émergence du Capitalisme. 

Mais bien au-delà d’un mode de production, le capitalisme c'est une vision du monde c'est à dire à la fois un rapport social, un mode de subjectivation et de pensée, un imaginaire qui se décline à travers des représentations culturelles ainsi qu'une certaine idée de l'être humain réduit à son rôle économique de producteur/consommateur animé par la maximisation de ses intérêts égoïstes. Cette vision du monde exprime l'hégémonie de la valeur marchande et de l’abstraction économique sur la vie concrète, les communautés humaines et le milieu naturel. Ce billet vise à préciser ce qu’est le Capitalocène en situant le contexte écologique, politique et culturel dans lequel ce concept a pu émerger. Il est le premier d’une série où nous chercherons à comprendre comment peut s'effectuer un sursaut radical et salutaire rendu nécessaire par l'urgence d'une situation qui pourrait devenir irréversible. 

Le plus grand défi de l'histoire de l'humanité


Si la démission de Nicolas Hulot a un mérite c'est bien de remettre la crise écologique au centre de nos préoccupations. C'est ainsi, par exemple que, suite à cette démission, 200 personnalités viennent de lancer un appel dans Le Monde intitulé Le plus grand défi de l'histoire de l'humanité. On peut y lire notamment ceci : « Il est trop tard pour que rien ne se soit passé : l'effondrement est en cours. La sixième extinction massive se déroule à une vitesse sans précédent. Mais il n'est pas trop tard pour éviter le pire. Nous considérons donc que toute action politique qui ne ferait pas de la lutte contre ce cataclysme sa priorité concrète, annoncée et assumée, ne serait plus crédible... De très nombreux autres combats sont légitimes. Mais si celui-ci est perdu, aucun ne pourra plus être mené»

Pour comprendre ce défi, il est nécessaire de faire l'état des lieux en établissant un certain nombre de faits constitutifs d'un véritable effondrement écologique. Dans un article intitulé Réchauffement climatique, le global warning, Christian Husson évoque les cris d’alarme poussés ces derniers mois par les experts et le risque d'une "bascule climatique" irréversible : « Jamais, au cours des quinze mois de vaine tentative de mutation écologique de l’appareil d’État français par Nicolas Hulot, autant de rapports alarmistes n’ont décrété avec une telle virulence l’état d’urgence climatique et environnementale de la planète. Une accumulation de signaux d’alarme appelant à un sursaut radical qui, sans aucun doute, a pesé lourd dans la décision de l’ex-ministre de la Transition écologique et solidaire, frustré de "s'accommoder de petits pas alors que la situation mérite qu’on change d’échelle".»

Dernière en date, une étude publiée le 6 août par la revue Proceedings of the National Academy of Sciences met en garde sur «une réaction en chaîne incontrôlable», un «basculement irréversible». Et prédit «des endroits inhabitables sur la Terre». Elle prévient : «Les décisions des dix à vingt prochaines années vont déterminer la trajectoire du monde pour les 10.000 années suivantes…» Intitulée "Trajectoires du système Terre dans l’anthropocène", elle a inspiré Hulot mardi lorsqu’il a évoqué à deux reprises la Terre "étuve". 

Collapsologie délirante, quarante-six ans après le rapport Meadows sur les Limites à la croissance rédigé par des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology pour le Club de Rome ? Non, simples projections de climatologues dont les modèles montrent que le climat change plus, et plus vite que prévu. Moins d’une semaine plus tôt, 500 scientifiques de 65 pays s’inquiétaient ainsi de la hausse rapide du niveau des océans - 7,7 centimètres entre 1993 et 2017 -, de l’acidification des eaux qui détruit à certains endroits jusqu’à 95 % des coraux au large de l’Australie et de la multiplication des cyclones tropicaux… 

On ne pourra pas dire que ce n’est pas la faute de l’humain-prédateur. Une enquête parue en juillet chiffre à seulement 0,001 % la probabilité que l’homme ne soit pas responsable, au moins en partie, du changement climatique. Le Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) l’évaluait jusqu’alors à 5 %. En juin, il a d’ailleurs transmis aux états ses conclusions d’un rapport spécial qui doit être dévoilé en octobre, mais dont une version préliminaire a fuité. Alors que l’accord de Paris sur le climat de 2015 vise à contenir le réchauffement mondial sous les 2°C, voire 1,5°C, par rapport à l’ère préindustrielle d’ici à 2100, ce seuil pourrait être dépassé dès 2040. La raison : au rythme actuel des émissions de gaz à effet de serre, la température augmente d’environ 0,17°C par décennie. 

Et l’inversion de la courbe du CO2 ne se profile toujours pas. Elle a atteint un record en 2017. Sa croissance a même été multipliée par quatre depuis le début des années 60. Pire : «Les engagements de réduction pris jusqu’à présent par les États signataires conduiraient à un monde à + 3°C, déplorait en mai la responsable climat de l’ONU, Patricia Espinosa. Le laps de temps qui nous est imparti pour s’attaquer au changement climatique arrive bientôt à échéance.» 

La Sixième Extinction 


Hulot le sait bien, lui qui a pourtant dû se battre pour interdire le glyphosate dans trois ans au lieu de cinq ou avaler la fin des subventions pour les vélos électriques… Comme il sait bien qu’un dépassement de 1,5°C aurait des conséquences irréversibles sur la survie des espèces et des écosystèmes, sur l’accès à l’eau ou aux terres arables, comme sur les migrations climatiques déjà évaluées à 250 millions de personnes d’ici à 2050. Ajoutée à la démographie galopante (la planète a gonflé de 2 milliards d’habitants depuis 1992), la pression sur les ressources naturelles est en effet sans précédent. 

Un rapide coup de loupe sur les six derniers mois. En mars, le CNRS s’inquiète du "déclin massif" des insectes en France et de la disparition des oiseaux à "une vitesse vertigineuse" en raison de l’intensification des pratiques agricoles. Neuf mois plus tôt, une enquête rappelait que la disparition d’espèces a été multipliée par 100 depuis 1900. Avril : le Pakistan enregistre un record mondial de température mensuelle de 50,2°C. Mai : la concentration moyenne de CO2 atteint 410 parties par million, 46 % de plus qu’en 1880. Juin : le Centre commun de recherche de l’UE assure que la désertification frappe 7 % du continent, que trois quarts des terres de la planète seraient dégradées et que 90 % pourraient le devenir d’ici à 2050. Juillet : la Suède, la Californie et même l’Arctique subissent des incendies records ; la canicule embrase l’Europe ; la Colombie a perdu un cinquième de ses glaciers en sept ans. 

Août : le jour du dépassement, qui marque le moment de l’année où la Terre a consommé plus de ressources naturelles que la planète ne lui permet, tombe le 1er du mois ; le Kerala en Inde connaît une mousson sans précédent, au moins 445 morts, 1 million de déplacés… En novembre, plus de 15 000 scientifiques prévenaient, vingt-cinq ans après un appel de 1 700 chercheurs: «Non seulement l’humanité a échoué à accomplir des progrès suffisants pour résoudre ces défis environnementaux annoncés, mais il est très inquiétant de constater que la plupart d’entre eux se sont considérablement aggravés.» Et d’ajouter : «Nous avons déclenché un phénomène d’extinction de masse, le sixième en 540 millions d’années environ, au terme duquel de nombreuses formes de vie pourraient disparaître totalement, ou en tout cas se trouver au bord de l’extinction d’ici à la fin du siècle.»… 

Une nouvelle ère géologique


Cette avalanche de chiffres a de quoi nous subjuguer en nous laissant un goût amer dans la bouche, une boule à l’estomac et une armée de questions dans la tête. Qu’avons-nous fait pour en arriver là ? Mais surtout que faire face à une situation qui commence à se révéler ingérable comme l’est une maladie devenue incurable ? Comme pour toutes maladies, il ne faut pas se tromper de diagnostic afin d'envisager la bonne stratégie thérapeutique. Parce qu’on ne peut pas se contenter de soigner les symptômes, il faut comprendre le déséquilibre global dont ils sont la manifestation. Il semble que le concept de Capitalocène soit un bon outil de diagnostic pour comprendre ce déséquilibre. Dans un article synthétique intitulé Anthropocène ou Capitalocène? Quelques pistes de réflexion, Frédéric Legault évoque les débats concernant la définition de cette nouvelle ère géologique:

« L’activité humaine aurait atteint un tel degré de développement qu’elle aurait fait entrer la Terre dans une nouvelle ère géologique. L’Anthropocène désignerait cette nouvelle époque à l’intérieur de laquelle nous aurions pénétré. Le fait n’est pas anodin : l’entrée dans l’Anthropocène, vraisemblablement attribuable à "l’ensemble de l’activité humaine", marquerait simultanément la fin de l’Holocène, période entamée après la dernière glaciation couvrant les dix derniers millénaires. Alors que la date de transition officielle est encore source de débats, la cause semble davantage consensuelle : une des espèces qui habite la Terre, Homo sapiens, a modifié son environnement à un point où il ne lui serait prochainement plus possible d’y vivre

Mais que désigne exactement la notion d’Anthropocène? Qu’en comprendre? Et surtout, pourquoi lui préférer le concept de Capitalocène, comme le suggère notamment Andreas Malm? Popularisé en 2000 par le lauréat du Prix Nobel de chimie Paul Crutzen, le terme Anthropocène désigne essentiellement deux choses : 1- que la Terre est en train de sortir de son époque géologique actuelle pour entrer dans une nouvelle époque, et 2 - que cette transition géologique est attribuable à l’activité humaine. Plus précisément, le concept a été forgé dans le but de désigner les transformations environnementales inédites enclenchées par l’activité humaine : réchauffement climatique, niveau de pollution sans précédent, déforestation, érosion de la biodiversité, fonte des glaces, surpêches, acidification des océans, sixième grande extinction, etc. 

En effet, ces tendances constituent des preuves suffisantes pour affirmer que l’activité humaine a atteint un degré de développement si élevé qu’elle menace jusqu’à la pérennité du système terrestre (incluant sa propre survie), selon le rapport dirigé par Will Steffen, chercheur à l'Université nationale australienne pour le Climate Change Institute. Dans ce rapport, le chercheur affirme entre autres que « les principales forces qui déterminent l'Anthropocène [...], si elles continuent de s'exercer sans contrôle au cours du XXIe siècle, pourraient bien menacer la viabilité de la civilisation contemporaine et peut-être même l'existence future d'Homo sapiens ». 

De plus, les processus à la base de cette transition seraient récemment passés à la vitesse supérieure. Baptisée "La grande accélération", une deuxième phase d’intensification se serait enclenchée dans la deuxième moitié du XXe siècle. « En un peu plus de deux générations, l'humanité est devenue une force géologique à l'échelle de la planète », rapporte Steffen cette fois dans un article tiré de la prestigieuse revue Science. Cependant, en attribuant la transition géologique à l’activité humaine sans toutefois la problématiser, les tenant-e-s de l’hypothèse de l’Anthropocène passent à côté d’un élément essentiel à la compréhension des causes de la transition. C’est du moins ce que soutiennent les tenant-e-s du concept de Capitalocène. 

Un concept alternatif : le Capitalocène 


Face à l’émergence du concept d’Anthropocène, une perspective critique a récemment émergé. Appuyant son raisonnement sur la dynamique interne du capitalisme davantage que sur celle d’un "mauvais" Anthropos, Andreas Malm, doctorant en écologie humaine à l’Université de Lund en Suède, propose le concept alternatif de Capitalocène. Désignant sensiblement la même réalité phénoménologique que l’Anthropocène, le Capitalocène est un concept qui prend comme point de départ l'idée que le capitalisme est le principal responsable des déséquilibres environnementaux actuels. 

Dans son ouvrage Fossil Capital : The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming, Malm suggère entre autres que ce ne serait pas l’activité humaine en soi qui menace de détruire notre planète, mais bien l’activité humaine telle que mise en forme par le mode de production capitaliste. Nous ne serions donc pas à "l’âge de l’homme" comme le sous-tend le concept d’Anthropocène, mais bien à "l’âge du capital", selon la lecture de Malm, qui reprend l’expression de l’historien Éric Hobsbawm. Certes, ce sont des causes anthropiques qui ont entraîné l’avènement de l’Anthropocène, là n’est pas la question, mais certaines nuances s’imposent concernant la nomination du coupable. 

Il va sans dire que l’histoire de l’interaction entre l’humain et son environnement remonte aussi loin que l’histoire humaine. Depuis le début de l’hominisation, l’humain a eu à transformer, aménager, mettre en forme la nature de diverses manières pour produire ses moyens de subsistance et pour répondre à ses besoins élémentaires (p.e. se nourrir, se vêtir et se loger). Comme notre nourriture, par exemple, ne se retrouve pas à l’état brut dans la nature, il est nécessaire de la modifier pour arriver à se nourrir (cueillette, pêche, préparation, cuisson, etc.), au même titre que nos vêtements et nos lieux d’habitation. 

Ce serait davantage la mise en forme de cette activité dans le contexte sociohistorique à l’intérieur duquel elle se déploie qui serait la source de cette transition géologique. Cette mise en forme historique a été conceptualisée par Marx comme le mode de production, expression qui désigne une manière, une façon de produire historiquement nos moyens d’existence et de répondre à nos besoins (eux aussi spécifiques au contexte sociohistorique). Au cours de l’histoire occidentale, plusieurs modes de production se sont succédé (tribal, communal, féodal) avant que le capitalisme ne se taille une place comme mode de production dominant, et ce, au terme d’une histoire "inscrite dans les annales de l’humanité en caractère de sang et de feu"

À l’intérieur des structures sociales, politiques et économiques mises en place par le capital, l’activité humaine a été dépossédée de sa finalité initiale, nous disait déjà Marx il y a plus de 150 ans. Cette finalité, qui était à l’origine de subvenir à ses besoins et de produire ses moyens d’existence, s’est vue limitée et mise au service de la valorisation du capital de quelques-un-e-s. « Telle est bien la grande rupture opérée par le capitalisme : pour la première fois dans l’histoire, voilà donc un mode de production qui met au principe de son fonctionnement le fait de déconnecter la production des besoins humains, et qui produit d’autant mieux, d’autant plus et d’autant plus efficacement qu’il échoue à satisfaire les besoins les plus élémentaires du plus grand nombre », nous dit Frank Fischback dans son dernier ouvrage. 

Ce serait entre autres ce caractère illimité de l’accumulation du capital, qui se déploie sur une planète par définition limitée, qui serait à la source des dérèglements environnementaux et de notre sortie de l’Holocène. Attribuer la crise environnementale actuelle à une certaine conception de la nature humaine reviendrait en ce sens à naturaliser, « déshistoriciser » et dépolitiser un mode de production spécifique à un contexte sociohistorique. Comme l’écrivait si clairement Malm : « Blaming all of humanity for climate change lets capitalism off the hook» (imputer le changement climatique à l'humanité entière revient à dédouaner le capitalisme). À l’acceptation de cette idée (lente et laborieuse dans le mouvement écologiste actuel), il devient tortueux d’aborder les causes de la transition géologique sans faire de politique... » 

Effondrement écologique et Dynamique du capital

Un des principaux intérêt du concept de Capitalocène est bien de mettre en exergue la relation organique qui existe entre écosystèmes naturels, organisation sociale et système techno-économique. Ce qui permet de se libérer d'une approche purement environnementale, scientifique et technocratique de l'écologie pour développer une vision intégrale qui prend en compte touts les dimensions de notre relation au milieu naturel : économique et sociale, politique et technique, culturelle et spirituelle.

Dans un billet de blog, nous n'avons pas la folle prétention d'analyser de manière approfondie les interactions entre dynamique capitaliste et effondrement écologique. On ne peut que proposer des pistes qui doivent être suivies et approfondies par chacun à travers une démarche personnelle qui suppose un effort de sensibilisation et réflexion reposant aussi bien sur la vision de documentaires et de vidéos informatives que sur la lecture d'articles d'actualité comme de textes théoriques. 

C'est pour susciter cette réflexion que avons évoqué dans nos quatre derniers billets le courant de la "critique de la valeur" qui, en déconstruisant les grandes catégories du capitalisme – l’argent, la valeur, le travail, la marchandise – analyse comment le "fétichisme de la marchandise" est responsable d’une régression anthropologique dans le milieu humain comme il l’est de l’effondrement écologique dans le milieu naturel. L’exploitation illimitée des ressources naturelles comme l’aliénation déshumanisante des individus sont consubstantielles à la dynamique de l’accumulation de valeur qui est au cœur du capitalisme. Les lecteurs qui voudraient approfondir leurs réflexions sur le rapport entre capitalisme et écologie peuvent se référer aux 15 articles sélectionnés par le site "Critique de la valeur-dissociation" sous le libellé Effondrement écologique et dynamique du capital.

Critique radicale et Vision intégrale

Auteur de Le Capitalisme expliqué à ma petite fille (en espérant qu'elle en verra la fin), le sociologue suisse Jean Ziegler, ancien rapporteur spécial de l'Onu pour le droit à l'alimentation, s'exprime ainsi : « Dans son interview à France-Inter, Nicolas Hulot a prononcé une phrase-clé : " C'est un problème de démocratie : qui a le pouvoir? " Qui, en effet, a le pouvoir dans nos démocraties ? La réponse est claire : la capital financier globalisé... Les oligarchies financières détiennent le pouvoir, pas le ministre de l'écologie... Les oligarchies ont une seule stratégie : la maximalisation du profit dans le temps le plus court et souvent à n'importe quel prix humain.... 

On peut ne peut pas humaniser, améliorer, réformer un tel système. Il faut l'abattre. Aucun des systèmes d'oppression précédent comme l'esclavage, le colonialisme, la féodalité, n'a pu être réformé. L'oppression ne se réforme pas... Che Guevara écrit : "Les murs les plus puissants tombent par leur fissure." Et des fissures apparaissent ! Nous ne pouvons pas anticiper le monde nouveau à construire. C'est la liberté libérée dans l'homme qui le créera.» (Libération)

Curieusement, dans son livre intitulé Osons, paru en 2015, un certain Nicolas Hulot tenait un discours à la même tonalité radicale. Il écrivait ainsi : « La violence capitaliste a colonisé toutes les cercles du pouvoir » soulignant « la mystification qui fait croire que le changement et la solidarité sont possibles». C'est dans ce même ouvrage qu'il écrivait : "Penser écologique, c'est penser intégral". Ces deux citations annoncent précisément la Synthèse évolutionnaire dont nous dessinons les prémices dans Le Journal Intégral : face à la perspective d'effondrement, il ne peut y avoir de "sursaut radical" sans la conjonction d'une critique social radicale, capable de nous libérer de l'emprise capitaliste, et d'une vision intégrale capable d'imaginer le saut  évolutif vers un nouveau stade du développement humain qui se manifesterait à travers une nouvelle forme - globale et systémique - de conscience/culture/société.

Ressources 

Réchauffement climatique, le global warning. Christian Losson - Libération 28/8/18

Le plus grand défi de l'histoire de l'humanité. L'appel de 200 personnalités pour sauver la planète. Le Monde 3/09/18

"Les oligarchies financières détiennent le pouvoir, pas le ministre de l'écologie". Entretien avec Jean Ziegler. Libération 01/09/18 

Sur le Capitalocène 

Anthropocène ou Capitalocène ? Quelques pistes de réflexion Frédéric Legault - Revue L'Esprit Libre

L'anthropocène et ses lectures politiques  Christophe Bonneuil. Institut Momentum. 8p. fichier pdf

L'anthropocène contre l'histoire. Le réchauffement climatique à l'ère du capital. Andreas Malm - Ed. La Fabrique

Le Capitalocène  Aux racines historiques du réchauffement climatique. Armel Campagne. Editions Divergences

L’écologie peut-elle se passer d’une critique du capitalisme ?  Entretien avec Armel Campagne pour "Le Capitalocène" (éd. Divergences). Site Groseille

Anthropocène ou Capitalocène ? Intervention d’Armel Campagne et de Christophe Bonneuil à l'Ecole des hautes études en sciences sociales. Vidéo You Tube (1h26')

Le Capitalocène - Interventions d'Armel Campagne et d'Anselm Jappe au Lieu-Dit. Vidéo You Tube (1h16)

Capitatocène ou Technocène (1) Intervention de Christophe Bonneuil. Chaîne You Tube Fondation de l'économie politique (29')

Effondrement écologique et dynamique du capital


Dans le Journal Intégral 


Lire les billets sélectionnés dans les libellés Critique de la valeur, Sortir de l’économie, Écosophie et Écologie Intégrale.

mardi 15 mai 2018

De quoi la ZAD est-elle le nom ?


Ils ont essayé de nous enterrer. Ils ne savaient pas que nous étions des graines. Proverbe Mexicain


Dans notre dernier billet intitulé Vers une Synthèse Évolutionnaire nous évoquions le saut évolutif nécessaire pour résoudre une crise systémique qui pourrait conduire à l’effondrement de notre civilisation comme à la régression brutale de l’humanité. Nous définissions ce saut évolutif comme celui d’une véritable métamorphose de l’économie en écosophie. A travers certains évènements l’actualité vient illustrer concrètement la pertinence d’une théorie : c’est ainsi que la ZAD de Notre Dame des Landes est depuis quelques années le théâtre d’un affrontement entre ces deux visions du monde qui sont celle de l’économie, d’une part, et de l’écosophie d’autre part. Si la ZAD est un signe des temps c'est qu'elle donne à voir, de manière spectaculaire, les forces qui opèrent de manière conflictuelle dans une conscience collective en évolution.

Le 9 Avril, 2.000 gendarmes ont envahi violemment la ZAD pour détruire des habitats et déloger des habitants. Depuis cette date plus de 11.000 grenades ont déjà été tirées par les gendarmes mobiles. Résultat : on recense aujourd’hui près de 272 blessés parmi les zadistes et 77 blessés parmi les gendarmes. Dans ce billet nous ne reviendrons ni sur la chronique de ces évènements, ni sur les différentes analyses politiques et conjoncturelles qui mettent ceux-ci en perspective : de nombreux articles nous informent à ce sujet et des sites y sont consacrés. Nous chercherons simplement à décrypter, derrière l’écume des évènements, les véritables enjeux de civilisation qui sont ceux d’un affrontement spectaculaire entre deux visions du monde. 

En ce sens, nous donnerons la parole à de grands témoins – Raoul Vaneigem, Naomi Klein, Vananda Shiva, Isabelle Stengers, Alain Damasio, François Cusset – qui ont réagi à cette violence d’état pour en déconstruire les mécanismes et pour expliquer en quoi la ZAD de Notre Dame des Landes représente un laboratoire où s’ébauchent de nouvelles formes de vie, de sensibilité et de pensée au sein de communautés post-capitalistes qui pourraient devenir les vecteurs d'un véritable saut qualitatif. Ce faisant, nous essaierons d’apporter des éléments de réponses à la question que beaucoup se posent : "De quoi la ZAD est-elle le nom ?" »

De l’Économie à l’Écosophie 

La rationalité économique est fondée sur un impératif de gestion quantitative incapable de prendre en compte la dimension qualitative de la vie humaine et des relations qui la lient à son milieu. C’est ainsi qu’elle transforme de manière abstraite un milieu de vie en un environnement dont il faut exploiter techniquement les ressources naturelles et technocratiquement les ressources humaines. En détruisant les liens sociaux, culturels, écosystémiques qui unissent les hommes entre eux et ceux-ci à leur écosystème naturel, cette rationalité purement instrumentale et utilitaire tend à l’uniformisation des mentalités et des modes de vie, des subjectivités comme des comportements. 

En réaction à cette abstraction déshumanisante et destructrice, émerge une autre vision du monde fondée sur la relation organique et sensible entre l’homme et son milieu d’évolution qui à la fois social et naturel, culturel et cosmique. Cette vision "écosophique" s’exprime dans la ZAD à travers des formes de vie conviviales, écologiques, communautaires. 


Dans un billet intitulé Ne Travaillez Jamais, nous évoquions l'évolution des mentalités décrite par Michel Mafessoli, sociologue de la post-modernité : « Aujourd’hui, la valeur travail, la foi dans un progrès matériel et technique infini, la croyance en la démocratie représentative qui ont permis la cohésion de la population et des élites ne font plus sens. Il est donc urgent de repérer les valeurs post-modernes en train d’émerger… Une époque fondée sur le triptyque : "Individualisme, Rationalisme, Valeur travail" cède la place à un monde fondé plutôt sur un autre triptyque : "Tribalisme, Raison sensible, Créativité". » (Les nouveaux bien-pensants

Une telle évolution est évoquée par la citation de Raoul Vaneigem mise en exergue dans notre dernier billet : "Nous sommes au cœur d'une mutation où s'annonce un renversement de perspective". Depuis le fameux Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, l’œuvre du penseur situationniste auquel nous avons consacré plusieurs billets (voir Ressources), exprime de manière à la fois lyrique et radicale, l’insurrection de la vie contre le fétichisme de l’abstraction. Dans Nous qui désirons sans fin, Raoul Vaneigem écrivait ceci : "Nous sommes dans le monde et en nous-mêmes au croisement de deux civilisations. L’une achève de se ruiner en stérilisant l’univers sous son ombre glacée, l’autre découvre aux premières lueurs d’une vie qui renaît l’homme nouveau, sensible, vivant et créateur, frêle rameau d’une évolution où l’homme économique n’est plus désormais qu’une branche morte."

Les slogans situationnistes imaginés par Guy Debord, Raoul Vaneigem et quelques autres furent au cœur du mouvement de Mai 68 dont nous fêtons ces temps-ci en grande pompe le cinquantième anniversaire pour mieux en désamorcer la charge subversive. Il faut être aveugle pour ne pas voir que la ZAD de Notre Dame des Landes s’inscrit dans la continuité d’une insurrection des consciences qui, aujourd’hui comme hier, met l’imagination au pouvoir en décolonisant nos imaginaires de l’économisme dominant. Ce processus de décolonisation vise à libérer les consciences de l'emprise du l'individualisme libéral et du fétichisme de la marchandise pour expérimenter de manière concrète et collective des modes de vie où le sens du commun se conjugue à cette sagesse du vivant qu'est l'écosophie. Il ne s'agit donc pas de commémorer Mai 68, comme le fait de manière morbide le parti médiatique, mais d'actualiser ici et maintenant son énergie subversive et créatrice en inventant de nouvelles formes de vie comme le font, de manière courageuse, les habitants de la ZAD.

Le Parti Pris de la Vie

Raoul Vaneigem
C’est donc tout sauf un hasard si, dans la continuité de son œuvre comme de son engagement, Raoul Vaneigem a rédigé un texte où il réagit à la destruction partielle de la ZAD en analysant les enjeux de civilisation dont cet événement est l'expression : « Ce qui se passe à Notre Dame des Landes illustre un conflit qui concerne le monde entier. Il met aux prises, d’une part, les puissances financières résolues à transformer en marchandise les ressources du vivant et de la nature et, d’autre part, la volonté de vivre qui anime des millions d’êtres dont l’existence est précarisée de plus en plus par le totalitarisme du profit. Là où l’État et les multinationales qui le commanditent avaient juré d’imposer leurs nuisances, au mépris des populations et de leur environnement, ils se sont heurtés à une résistance dont l’obstination, dans le cas de N.D des Landes, a fait plier le pouvoir.

La résistance n’a pas seulement démontré que l’État, "le plus froid des monstres froids", n’était pas invincible – comme le croit, en sa raideur de cadavre, le technocrate qui le représente – elle a fait apparaître qu’une vie nouvelle était possible, à l’encontre de tant d’existences étriquées par l’aliénation du travail et les calculs de rentabilité. Une société expérimentant les richesses de la solidarité, de l’imagination, de la créativité, de l’agriculture renaturée, une société en voie d’autosuffisance, qui a bâti boulangerie, brasserie, centre de maraîchage, bergerie, fromagerie. Qui a bâti surtout la joie de prendre en assemblées autogérées des décisions propres à améliorer le sort de chacun. C’est une expérience, c’est un tâtonnement, avec des erreurs et ses corrections. C’est un lieu de vie. 

Que reste-t-il de sentiment humain chez ceux qui envoient flics et bulldozer pour le détruire, pour l’écraser ? Quelle menace la Terre libre de N.D des Landes fait-elle planer sur l’État ? Aucune si ce n’est pour quelques rouages politiques que fait tourner la roue des grandes fortunes. La vraie menace est celle qu’une société véritablement humaine fait peser sur la société dominante, éminemment dominée par la dictature de l’argent, par la cupidité, le culte de la marchandise et la servitude volontaire. C’est un pari sur le monde qui se joue à N.D des Landes. Ou la tristesse hargneuse des résignés et de leurs maîtres, aussi piteux, l’emportera par inertie ; ou le souffle toujours renaissant de nos aspirations humaines balaiera la barbarie. Quelle que soit l’issue, nous savons que le parti pris de la vie renaît toujours de ses cendres. La conscience humaine s’ensommeille mais ne s’endort jamais. Nous sommes résolus de tout recommencer 

Dire Non ne suffit plus 

Naomi Klein est une journaliste, essayiste et réalisatrice canadienne internationalement reconnue depuis la publication de ces best-sellers que furent No Logo et La Stratégie du Choc. Si son dernier ouvrage s’intitule Dire non ne suffit plus, c’est parce que ce moment de notre histoire exige un "OUI" assourdissant à des solutions alternatives et démocratiques, un "OUI" qui fixerait un cap audacieux pour prendre soin du monde que nous voulons et dont nous avons besoin. Dans un entretien publié par Médiapart le 23 Avril, Naomi Klein évoque ce "OUI" dont la ZAD est le nom : 

Naomi Klein
« Les images des attaques féroces de la police contre la ZAD sont très choquantes et tellement révélatrices : le système n’aime pas qu’on lui dise non. Il aime encore moins qu’on construise une alternative radicale. Des personnes sont venues vivre sur la ZAD pour empêcher une infrastructure néfaste pour le climat. La ZAD représente une vision essentielle de la politique : il ne suffit pas de dire non aux injustices et à la destruction du monde par le profit et les pollutions. Il faut faire advenir le monde que l’on veut défendre. Ces encoches où des gens se retrouvent pour construire un bel avenir sont importantes. En ce sens, la ZAD est un modèle. Elle est née du mouvement d’opposition à un aéroport mais elle est devenue bien autre chose. Elle est devenue un "OUI" : un lieu collectif de vies et d’inventions, avec des projets agricoles, d’artisanat, une bibliothèque. 

"Dire non ne suffit plus", c’était le titre de mon dernier livre sur Donald Trump. En 2008, quand a éclaté la crise financière, l’imagination utopique en était réduite à un stade très atrophié. Les générations qui avaient grandi sous le régime néolibéral avaient beaucoup de mal à imaginer autre chose que le système qu’ils avaient toujours connu. Nous devons raconter une histoire qui tranche avec celle des néolibéraux, des militaristes et des nationalistes. Développer une vision du monde suffisamment forte et entraînante pour concurrencer leur storytelling. Je suis convaincue que ce récit ne peut naître que de processus sincèrement collaboratifs. Ce travail sur l’imaginaire me semble de plus en plus crucial et urgent. Les gouvernements néolibéraux ont peur de celles et ceux qui disent « oui » contre lui.

... Ces encoches où des gens prouvent tous les jours qu’on peut vivre différemment, qu’il est possible d’extirper un autre modèle économique, social et politique, sont si précieuses. C’est la raison pour laquelle ces images ont fait le tour du monde et ont déclenché des signes de solidarité partout. C’est le pouvoir de l’exemple. Ça a toujours existé. Voir la force brutale d’une police militarisée face à des milliers de personnes et des gens qui veulent juste qu’on les laisse tranquilles pour vivre leur vie dans la beauté, de façon soutenable, ça résonne pour les gens. » 

Cultiver le futur 

Vandana Shiva
Vandana Shiva est sans doute l’une des militantes écologistes et altermondialistes les plus connues dans le monde aujourd’hui. Elle défend la biodiversité en faisant la promotion de l'agriculture paysanne traditionnelle et biologique. Elle s’est engagée dans la défense des semences libres en luttant contre le génie génétique, le brevetage du vivant et la politique d'expansion des multinationales agro-alimentaires.

Le 24 février dernier, elle a visité la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en s'exprimant ainsi sur ce que représente la ZAD : « Cette zone montre le chemin pour d’autres lieux… Voilà le futur que tous les jeunes devraient être capables d’apprendre… Vous êtes le laboratoire vivant qui montre comment on peut cultiver le futur, en retrouvant notre place sur la terre, et notre humanité. » Réalisateur de L’urgence de ralentir et d’Un monde sans travail, le documentariste Philippe Borrel a filmé cette rencontre dans une vidéo à visionner ici

Lors de sa venue sur la ZAD, Vandana Shiva a visité la ferme des "100 Noms" détruite par la suite le 9 Avril lors de l'invasion policière. Historien des idées et auteur du livre Le Déchaînement du monde : logique nouvelle de la violence, François Cusset analyse la violence d'état qui s'est déchainée à Notre Dame des Landes : " L'usage de la violence d’État a un but : en finir avec tout projet d'émancipation collective, qui ne passe pas par le marché ou l’État au service du Marché. C'est pourquoi défendre les ZAD, c'est construire un projet d'écologie sociale. C'est au nom des valeurs de l'individualisme, de la compétition et du productivisme que sont détruites les habitations collectives comme les "100 noms". Oser dire "Nous" c'est la première étape pour reprendre le pouvoir sur nos vies" (France Culture)

Lutter pour un avenir commun 

En partant de la philosophie des sciences, Isabelle Stengers a étudié la construction de nouveaux savoirs à partir de pratiques et d’intelligences collectives. C'est parce-que la pensée de cette philosophe renommée tend à interroger et à subvertir l'abstraction des catégories dominantes qu'elle a fait connaître en France l’œuvre de Starhawk, cette "sorcière" écoféministe américaine à laquelle nous avons consacré deux billets et avec laquelle Isabelle Stengers s'est rendue à Notre Dame des Landes.  Les récents travaux de la philosophe s'inscrivent dans une "Cosmopolitique" qui articule la réappropriation des communs et celle de l’animisme dans la perspective décoloniale de Viveiros de Castro qui entremêle les mondes humains et non humains. Avec le professeur de droit Serge Gutwirth, elle analyse la situation à Notre Dame des Landes dans un article profond et passionnant intitulé Pourquoi ce qui se passe à Notre-Dame-des-Landes nous importe-t-il?

Isabelle Stengers

 « … Emmanuel Macron lui-même ne s’est-il pas auto-promu grand défenseur de la Terre en danger, annonçant de manière dramatique que nous pourrions bien ne pas réussir à répondre au défi climatique ? N’aurait-il pas dû alors dire plutôt sa dette envers les Zadistes, dont la résistance obstinée a mené à mettre un frein à l’un de ces "grands aménagements" qui continuent à se planifier comme si de rien n’était ? Mais surtout, n’a-t-il pas pensé, ne serait-ce qu’un instant, à la possibilité de transformer le renoncement à l’aéroport en annonce solennelle, proposant à tous l’État français comme donnant l’exemple de ce qu’il faudra oser si la Terre doit "redevenir grande" ? 

Car si la COP 21 permet d’anticiper quelque chose, c’est bien que les efforts que les États ont finalement accepté d’envisager seront très insuffisants pour parvenir au but recherché. L’optimisme volontariste de façade ne trompe pas grand monde, et nul n’a d’idée très précise sur ce que signifie ce fameux "changement de mode de vie" auquel il faudrait consentir. Des voitures électriques et de la viande bio pour tous? 

Pour beaucoup d’entre nous, ce qui s’est réussi à Notre-Dame-des-Landes constitue une dimension vitale de la réponse à créer. Là-bas, on a appris à s’attacher au lieu où l’on habite et à en faire un lieu d’hospitalité pour celles et ceux qui passent – quitte à décider de rester – parce qu’ils aspirent en effet à changer de mode de vie, ce qui signifie aujourd’hui apprendre à "lutter pour un avenir commun". Là-bas, on apprend ce que veut dire coopérer, prendre soin, se réapproprier des savoirs artisans détruits par l’industrialisation mais aussi des arts d’explorer ensemble les situations de tension. Ils appellent cela l’assemblée des usages, car ce qu’il s’agit d’agencer, ce ne sont pas des opinions individuelles, mais des manières parfois divergentes de faire, de cultiver, d’habiter. 

La Résurgence des Communs 

La ferme des 100 Noms détruite le 9 Avril

Un spectre hante le monde d’aujourd’hui, celui des "communs" dont l’éradication correspond avec l’impératif sacré de la modernisation, avec l’industrialisation qui absorbe ceux qui ont été séparés de leurs moyens de vivre et la colonisation qui détruit ainsi la culture vive des peuples "à civiliser". De fait, ce qui nous semble aujourd’hui "normal", l’individu isolable, pour qui la propriété est synonyme de liberté, de droit de faire, sans scrupule mais en toute sécurité juridique, ce que la loi et les juges n’interdisent pas, est une bizarrerie anthropologique au vu de la multiplicité des manières éco-sociales de "faire commun" qu’ont cultivées les peuples partout sur terre. 

Et un large mouvement se dessine aujourd’hui qui plaide pour une renaissance des communs en tant que manière de répondre au ravage de la terre mais aussi de nos modes de faire société (1). Nous préférons quant à nous parler de "résurgence", de ce qui revient après éradication ou destruction, pour souligner que ce qui tente de faire retour le fait dans un milieu hostile, où prévalent le droit des propriétaires (qu’ils soient individus, entreprises ou États) et les habitudes apprises d’attendre du progrès qu’il répare ce que nous détruisons. … 

Ce qui, à travers le choix des zadistes, demande à perdurer, on peut, avec Philippe Descola, l’appeler un "milieu de vie", un de ces milieux auxquels, plaide-t-il un droit intrinsèque devrait être reconnu (2). Ce droit appartient à l’avenir. Peut-être les juristes pourront-ils concocter une de ces fictions dont ils ont le secret. Si Monsanto ou Vinci sont dotées d’une personnalité juridique morale, pourquoi, mais dans une toute autre perspective, une forme de personnalité ne pourrait-elle être attribuée à ces milieux que nous pourrions appeler "génératifs", parce qu’ils génèrent des relations, des sensibilités nouant les humains et les non humains qui le composent et lui appartiennent, entrelaçant des pratiques qui réclament leur interdépendance (3). 

Ce qui peut être demandé dès aujourd’hui, ce n’est pas de «tolérer», mais de respecter un devenir qui nous concerne tous – un peu comme on respecte quelqu’un qui, à tâtons, se trompant parfois, est en train d’apprendre et de comprendre. De respecter ce milieu où s’apprennent des modes de vie que l’on dit «alternatifs», sachant que les nôtres nous condamnent à détruire la majeure partie des vivants terrestres et, lorsque nous devrons reconnaître qu’"il n’y a plus d’autre choix", à nous résigner à la folie irresponsable qu’on appelle "géo-ingénierie". 

Du point de vue de ceux qui nous gouvernent, il est indiscutable que Notre-Dame-des-Landes offre un "mauvais exemple". Si la Terre doit "redevenir grande", si un avenir doit y être vivable, il doit, selon eux, être bien entendu que cela ne pourra advenir que dans le respect des droits indissolubles du marché et des propriétaires. Et c’est évidemment ce "bien entendu" que Notre-Dame-des-Landes fissure, repeuplant nos imaginations dévastées et résignées, c’est-à-dire dociles. » 

La Cosmologie du Futur

Alessandro Pignocchi
Alessandro Pignocchi est chercheur en sciences cognitives et philosophie de l’art, illustrateur et auteur de bandes dessinées. Inspiré par les travaux du grand anthropologue Philippe Descola, il est aussi l’auteur du blog Puntish dans lequel il imagine, en le dessinant, à quoi ressemblerait le monde si nos dirigeants avaient adopté la cosmogonie animiste des Indiens d’Amazonie. Dans un texte publié sur ce blog, il évoque la ZAD de NNDL comme un lieu où s’expérimente la cosmologie du futur : 

« Lorsque les habitants de Notre-Dame-des-Landes se battent pour protéger une mare, un bosquet ou une prairie, ils ne le font pas au nom d’un principe abstrait de biodiversité, mais parce qu’il leur semble inenvisageable de ne plus partager leur quotidien avec des tritons, des tariers pâtres ou des campagnols amphibies. Les multiples liens, des plus concrets aux plus métaphoriques, qui se tissent avec les plantes, les animaux et le territoire deviennent des composantes essentielles de la vie sociale. Les questions environnementales ne sont plus séparées, et encore moins antagonistes, des questions sociales ; les unes et les autres se mêlent pour être reposées sous forme de questions existentielles touchant directement la façon dont on souhaite vivre sur un territoire donné, que l’on partage avec une foule d’humains et de non-humains. En somme, ici se posent les bases de la cosmologie du futur. » 

Pour mieux comprendre de quoi la ZAD est le nom et le signe, il faut être à l’écoute de ces diverses voix – politiques, philosophiques, écologiques, juridiques, sociales, anthropologiques – qui participent toutes au  chœur battant d'une inspiration commune. Toutes ces voix évoquent une nouvelle manière d’habiter le monde qui réconcilie l'homme avec son milieu de vie. "Moins de biens, plus de liens" : ce slogan de la décroissance rend bien compte du changement de paradigme au cours duquel l'économie se métamorphose en écosophie. Alors que l'économie est l'expression d'une culture de séparation où règne l'abstraction, l'écosophie est une "sagesse du milieu" fondée sur la relation. Une telle sagesse habite et pense le monde comme une totalité vivante : un vaste écosystème, tissé de liens et d’interdépendance entre les divers règnes du conscient, du vivant et de l’inerte.

"Zad Partout"


Quand Isabelle Stengers parle de cosmopolitique et Alessandro Pignocchi de cosmologie du futur, le cosmos auquel il font référence est celui d'un écosystème où règne la complexité (cum-plexus : tissé ensemble) c'est à dire où "tout est lié". Commun, Cosmos, Complexité, Écosophie, autant de mots qui participent d'un même champ lexical à travers lequel s'exprime un nouvel état d'esprit : celui d’un homme incarné dans un territoire, participant à une communauté, interconnecté à l’humanité comme aux différents non humains qui habitent ensemble l’écosystème d’une planète évoluant au sein d'une totalité cosmique en évolution.

Cet état d'esprit correspond à un nouveau paradigme - celui de la complexité - qui émerge simultanément dans tous les domaines de la connaissance : "sciences exactes", sciences humaines et spiritualité. Nous avons consacré une partie de ce blog à l'émergence de ce nouveau paradigme et, tout dernièrement, dans les deux billets consacrés au livre de Serge Carfantan : "Connaissance de la Totalité. Pourquoi l’univers fonctionne comme une totalité vivante ?". La métamorphose de l'économie en écosophie relève d'un saut cognitif et épistémologique qui dépasse l'abstraction d'une pensée mécanique pour participer intuitivement et intimement, via une raison sensible, à son milieu d'évolution.

Défendre la ZAD, ce n’est donc pas seulement défendre un territoire, ses habitants et leurs projets de vie, c’est aussi et surtout défendre un état d’esprit : la vision d’un monde perçu et vécu comme totalité vivante. Ne nous laissons pas distraire par l’illusion des apparences et le tourbillon des évènements. Comme Zone à Défendre, la ZAD est (aussi) un paysage intérieur, une intuition commune, une intensité de vie. Comme Zone à Développer, la ZAD est un futur post-capitaliste à inventer à partir d'une raison sensible, d'un imaginaire radical et d'une intelligence collective dont Notre Dame des Landes est une manifestation spectaculaire mais dont les expressions diverses se multiplient par milliers sur l’hexagone comme aux quatre coins de la planète autour du même slogan : "ZAD partout". 

Un Combat Spirituel


Aveuglés par l’idéologie dominante, les technocrates au service de l’oligarchie ne veulent ni ne peuvent voir dans la graine l’arbre qui va pousser. Ils cherchent donc à enterrer la graine de l'utopie sans comprendre que c’est le meilleur moyen pour qu'elle se développe (en renforçant sa résistance). Défendre et prendre soin de cette graine fragile, celle d’un futur commun, ce n’est pas seulement participer à un combat politique, c’est comprendre que ce combat politique relève aussi et peut-être surtout d'un combat spirituel "aussi brutal que la bataille d'hommes" selon Rimbaud.

Ce combat spirituel est celui d'un saut évolutif qui concerne à la fois et en même temps la conscience, la culture et la société. A la création de nouvelles formes  sociales et politiques doit correspondre l'émergence de nouvelles formes de subjectivité individuelle et d'intersubjectivité culturelle. D'où la nécessite de développer une vision intégrale pour habiter et pour penser cette totalité vivante dans les termes d'une participation organique, sensible et intuitive, à un système en évolution. 

L'écrivain de science-fiction Alain Damasio évoque ce combat spirituel dans un poème intitulé Notre Âme des Landes : "La ZAD est une joie qui est appelée à durer. Un peu d'herbe qui perce une chape de béton coulée sur nos soifs de confort. La possibilité d'une brèche, d'une flèche. D'une friche qui pousse dans nos cœurs, sous nos crânes. Le murmure furieux d'un appel d'air. Le bruissement d'un nid, d'une niche, d'un "vas-y chiche !". C'est un dehors dans un système qui a cru décider qu'il n'y aurait plus ni ailleurs, ni dehors : seulement lui. Seulement lui et ses valeurs de mort. La ZAD, ce sont ces corps de boue sortis de l'argile du bocage qui sont devenus golems et sylphes, pistes et emblèmes, créateurs plutôt que créatures. La ZAD, c'est la réponse aux zombies pendus aux branches du capital avec leur cravate, qui oscillent sous les rafales du fric et qui nous hurlent d'être comme eux ! La réponse au zoo où ils veulent nous mettre en cage. La réponse de nos mots à leur mise en page. Le cri de nos dessins à leur mise en case..."

(1) Voir notamment David Bollier, La Renaissance des communs. Pour une société de coopération et de partage, éditions Charles Léopold Mayer, 2013. 

(2) Voir Philippe Descola, « Humain, trop humain ? » dans Penser l’Anthopocène, direction R. Beau et C. Larrère, Presses de Science Po, 2018, et surtout p. 32-34. 

(3) Sarah Vanuxem propose ainsi que, même dans notre tradition juridique, les milieux eux-mêmes, qui accueillent leurs habitants, pourraient en venir à être définis juridiquement comme "propriétaires ultimes" ». A Voir :  "La propriété comme faculté d’habiter la terre". 

Ressources 

Solidarité avec ND des Landes  Un texte de Raoul Vaneigem. Blog de la Zad. 23/04. 

Terre Libre par Fanchon Daemers, paroles de Raoul Vaneigem. Chanson sur les Zad. You Tube

Naomi Klein : "La ZAD est un modèle". Article publié dans Médiapart le 23/4/18

Visite de Vananda Shiva à la Zad. 24/02/18 Vidéo You Tube 

Pourquoi ce qui se passe à Notre-Dame-des-Landes nous importe-t-il? Isabelle Stengers et Serge Gutwirth. 24/04/18. Blog Médiapart 


Sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes se vit la cosmologie du futur. Alessandro Pignocchi. 7/4/18. Reporterre - Puntish Blog d’Alessandro Pignocchi

Dans les ZAD, on apprend à penser par delà nature et culture. Alessandro Pignocchi. Site Reporterre

Notre Âme des Anges  Poème et Vidéo d'Alain Damasio Site Lundi Matin

Vent d'Ouest  Un vrai faux court-métrage sur la ZAD attribué à Jean-Luc Godard.

Le vieux Monde contre les ZAD. Un article passionnant sur les fondements géographiques de l'état moderne. Blog Géographie en mouvement. Manouk Borzakian

Écologie : maintenant, il faut se battre  Une sélection de textes écologique. Hervé Kempf. Site Reporterre

Pour suivre la situation à NDDL : Zone à Défendre, le site de la ZAD, Reporterre, le quotidien de l'écologie, Lundi Matin

Dans Le Journal Intégral :

jeudi 1 juin 2017

Ecosophie : Une Sagesse Commune


La fin d'un monde n'est pas la fin du monde. Michel Maffesoli

Photo de Christoffer Relander

Les changements politiques vécus en France ces derniers temps sont l’expression visible d’une évolution lente et invisible des mentalités. Et on ne comprend pas grand-chose à ces changements si l’on ne sait ni percevoir ni interpréter cette évolution. A plusieurs reprises nous avons évoqué dans le Journal Intégral les travaux du sociologue Michel Maffesoli, un des interprètes les plus inspirés de cette mutation culturelle. A l'occasion de la parution de son dernier livre, Ecosophie, Michel Maffesoli a accordé un entretien à FigaroVox dans lequel il évoque le basculement de la modernité vers la post-modernité avec l'émergence du paradigme écosophique : "nouvel équilibre entre la matière et l'esprit". 

Sa perception aiguisée et sa profonde culture permettent à M.Maffesoli de donner du sens à ce qui ressemble à un chaos apparent. Et ses observations rejoignent en partie celles développées à partir d’une vision intégrale. Ce qu’il oppose au progressisme abstrait et linéaire de la modernité, « c'est une philosophie "progressive" du devenir du monde. Non pas la ligne droite de l'histoire, allant vers un monde toujours meilleur, (ou supposé tel), mais plutôt un cheminement en spirale, dans lequel le passé n'est pas dépassé mais intégré… Les sociétés construisent à chaque époque un rapport entre le monde matériel et le monde de l'esprit différent, et partant dessinent un vivre ensemble basé sur des règles différentes. » 

Ami d’Edgar Morin comme de Pierre Rabhi, Nicolas Hulot exprime cette dimension écosophique quand il écrit : "Penser écologique c’est penser intégral". Même si sa position est très minoritaire au sein d’un gouvernement dirigé par un nucléocrate, sa nomination au rang de ministre d’État apparaît comme un signe des temps comme l’a été l'émergence de La France Insoumise dans laquelle se sont reconnues les jeunes générations animées par une sensibilité à la fois écologique et humaniste. La réflexion de Michel Maffesoli permet de mieux comprendre cette vague qualifiée de "dégagiste" qui vise à dépasser le paradigme abstrait et technocratique de la modernité, véhiculé aussi bien par la gauche socialiste que par la droite libérale. 

Cette vague "dégagiste" renvoie à ce que le philosophe Giorgio Agamben nomme une "puissance destituante". Une destitution du modèle dominant qui passe par la déconstruction du fétichisme de l'abstraction et de la religion de l'économie pour permettre l'émergence de cette "sagesse commune" qui est l'étymologie même de l'écosophie. Le nouvel esprit du temps est celui d'une lente et profonde conversion d'une vision économique, fondée sur l'intérêt individuel, en une vision écosophique inspirée par une sagesse commune. Comprendre ce nouvel esprit du temps, c'est détenir une clé d'interprétation qui permet de percevoir et de décrypter le sens de nombreux phénomènes sociaux et culturels comme autant d'éléments d'une même mutation.

Du Mème Orange au Mème Vert 

Si nous faisons régulièrement référence aux analyses de Michel Maffesoli c'est qu'elle permettent de déconstruire avec rigueur et profondeur l’esprit, l’épistémologie et les institutions de la "modernité". Une telle déconstruction permet en effet de mieux se libérer de l’emprise exercée par l’ancien modèle pour observer l’émergence du nouveau paradigme ainsi que les résistances rencontrées par celle-ci de la part d’une mentalité technocratique encore dominante dans les institutions. Cependant, la pensée de Maffesoli reste encore imprégnée d’une idéologie relativiste qui fut celle de sa génération. Il met au service de ce relativisme un corpus et une culture académique qui interdisent de penser le saut évolutif et qualitatif conduisant du pluralisme post-moderne vers cette « cosmodernité », intégrale et évolutionnaire, inspirant notre propre réflexion. 

S’il a bien analysé ce que le modèle de la Spirale Dynamique nomme le passage du Mème Orange – individualiste, réductionniste et rationaliste - au Mème Vert - communautaire, relativiste et pluraliste -, le passage de ce Mème Vert au Mème Jaune - intégratif, systémique et holistique - échappe encore en partie au radar du sociologue. Il n’empêche que M.Maffesoli est le représentant, au cœur même de l’institution, d’une régénération intellectuelle, épistémique et méthodologique, qui fait d’autant plus scandale qu’elle remet en question le paradigme dominant d’une pensée institutionnelle encore fortement identifiée au Mème Orange. 

La fin d’un monde n’est pas la fin du monde. Entretien avec Michel Maffesoli 

FIGAROVOX.- Votre dernier livre s'intitule Ecosophie. Que signifie ce concept? En quoi se distingue-t-il de l'écologie? 

Michel MAFFESOLI.- Je parle d'Ecosophie (notion empruntée à Raimon Panikkar, philosophe hispano-hindou, 1918 - 2010) pour me différencier de l'écologie et surtout, puisqu'en France, à la différence d'autres pays européens elle n'est quasiment plus que ça, de l'écologie politique. L'écosophie est un nouveau paradigme écologique, un nouvel équilibre entre la matière et l'esprit.

L'écologie et l'écosophie traitent du rapport à la Nature. Mais leur conception de cette nature est différente. L'écologie parle du respect de la nature, de la préservation de la planète et des diverses espèces végétales et animales. Dans l'écosophie, l'homme n'est pas séparé de la nature, il en est un élément. Je parlerais dans un cas de respect de la nature et dans l'autre de communion avec la nature. Nous participons, nous appartenons à une commune nature. Pour prendre un exemple, l'écosophie considère que nous sommes, nous les hommes, une espèce animale. C'est en niant cette animalité que l'on peut aboutir à la bestialité ; et le XXème siècle n'est pas avare d'exemples en ce sens! 

Dans cette réflexion écosophique qui traite de notre rapport à la nature, au progrès technique, au Réel considéré dans toute son entièreté, rêve et imaginaire compris, aux sens, au monde et pour finir à ce que j'appelle au «sacral», je ne m'intéresse jamais au politique au sens habituel du terme. L'écologie a été raptée par les enjeux politiciens, par les projets et programmes visant à «améliorer» le monde au mépris d'un ordre des choses. Je considère qu'il est une «nature des choses» (de natura rerum) et que la prétention à la changer a conduit à cette dévastation du monde naturel et social que nous constatons. 

Pour le dire encore en d'autres mot, l'écologie reste dans la droite ligne du productivisme de la modernité alors que l'écosophie réhabilite une réflexion plus traditionnelle, plus enracinée, plus en phase avec la postmodernité naissante. En bref, la sensibilité écosophique est une sorte de métapolitique ; d'autant plus indispensable quand on voit comment dans les innombrables débats politiques le rien le dispute au néant! D'où la nécessité de mettre en perspective et de prendre de la hauteur. 

Qu'est-ce que les «écolos» ont loupé selon vous? 

Force est de constater qu'à ses débuts, l'écologie a eu le mérite de réhabiliter une nature bien oubliée dans l'idéologie du progrès. Mais elle est restée prisonnière, au moins dans les mouvements d'écologie politique, d'une conception «progressiste» du monde. C'est-à-dire d'une idéologie visant à transformer le monde, à se projeter dans un monde meilleur. Or cette volonté de transformation, cette projection dans des lendemains qui chantent est la négation d'une conception écosophique du monde. L'écosophie, c'est la sagesse de la maisonnée, la sagesse commune. «Oikos» en grec c'est la maisonnée, c'est-à-dire le lieu d'une grande famille élargie, d'un «domaine», une communauté. C'est donc le lieu qui fait lien en quelque sorte. 

Les écologistes se sont situés dans une optique moderne dans laquelle les individus se lient sur un projet commun, un programme politique et non pas là où ils sont pour affronter ensemble le monde tel qu'il est. En ce sens, les écologistes n'ont pas pris le tournant de la postmodernité, ils constituent, quoiqu'ils fassent, un parti politique comme les autres, très éloigné des préoccupations quotidiennes et spirituelles de l'opinion. Ils n'ont pas compris que c'est la «forme parti» qui est désuète. Dans leurs vaines querelles, ils participent à cette «théatrocratie» dont parle Platon, devenue politique spectacle ou selon l'expression de mon regretté ami Jean Baudrillard, pur «simulacre», n'intéressant plus personne! 

Le retour à la nature que vous décrivez sonne-t-il le glas du progrès? Est-ce la fin de notre civilisation? 

Je ne parle pas, me semble-t-il de «retour à la nature», je parle plutôt du resurgissement d'une sensibilité écosophique, c'est-à-dire d'une perception de la nature comme notre bien commun: les hommes, les espèces animales, les espèces végétales, minérales etc. mais même les objets participent du même monde, d'une même nature des choses. Je ne prône donc pas un «retour en arrière», ni même une décroissance. Je constate simplement que l'idéologie du progrès, ce progressisme dans lequel nous avons baigné depuis l'époque des Lumières, a certes produit de belles choses, des avancées scientifiques, médicales, un rallongement de la durée de vie, mais a également abouti aux catastrophes naturelles et humaines que l'on sait: le siècle dernier n'a pas été avare de destructions des hommes et du monde dans lequel ils vivent. 

La Spirale Dynamique, un modèle évolutionnaire.
Dès lors, ce que j'oppose à ce «progressisme», c'est une philosophie «progressive» du devenir du monde. Non pas la ligne droite de l'histoire, allant vers un monde toujours meilleur, (ou supposé tel), mais plutôt un cheminement en spirale, dans lequel le passé n'est pas dépassé, mais intégré et le futur non pas projeté comme objectif à venir, mais en quelque sorte également intégré dans l'intensité du présent. Ce que j'ai appelé «l'instant éternel». Ou pour le dire autrement, en reprenant cette phrase de Léon Bloy: «Le prophète est celui qui se souvient de l'avenir». 

Je reprends souvent la distinction faite par la philosophie allemande entre culture et civilisation. La culture c'est l'instituant, la civilisation c'est l'institué. Il n'y a pas une ligne droite de l'histoire, progrès infini, nous conduisant de la barbarie à la civilisation. Non, l'histoire avance comme je l'ai dit, en spirale. Les époques (en Grec, «époque» signifie parenthèse) se succèdent. On ne peut pas parler de barbarie à propos des civilisations grecque, romaine, chinoise, indienne, amérindienne, chrétienne etc. Les sociétés construisent à chaque époque un rapport entre le monde matériel et le monde de l'esprit différent, et partant dessinent un vivre ensemble basé sur des règles différentes. 

À certaines époques, le grand anthropologue, mon maître Gilbert Durand, l'a bien montré, ce qui domine est Prométhée, l'idéologie progressiste, l'esprit conquérant, l'imaginaire diurne, le glaive. À d'autres époques, c'est l'idéologie progressive qui s'impose, l'imaginaire nocturne, l'attachement à la terre Mère, la coupe plutôt que le glaive, c'est plutôt Dionysos la figure tutélaire. On ne peut donc à la rigueur parler que de "fin d'une civilisation" et non pas de fin de La civilisation. 

Reprenons donc ce que je disais sur la culture et la civilisation. Quand une époque se termine (la fin de l'Empire romain par exemple), une autre culture naît. Le christianisme succède au paganisme, l'organisation holistique de la féodalité succède à l'Empire ; à l'apogée de cette culture, on va parler de civilisation chrétienne, l'art gothique en liaison intime avec la scolastique médiévale (cf. Erwin Panofsky et son utilisation de la notion d'habitus de Saint Thomas d'Aquin). Puis toute civilisation étant mortelle, les valeurs communes qui ont été promues se saturent (comme une solution saline se sature et se solidifie) et une nouvelle culture surgit: c'est la Renaissance qui aboutira, via la philosophie des Lumières au triomphe du progressisme au 19ème siècle. 

Nous vivons, depuis les années 1950, un renouvellement de cet ordre ; un changement d'époque, un changement de paradigme. C'est ce que j'ai appelé avec d'autres, la postmodernité qui succède à la modernité. Notons bien: il ne s'agit pas ici de ce que je voudrais qui soit, je ne suis pas critique de la civilisation moderne, je constate, de manière tout à fait neutre, qu'un certain nombre des valeurs de la modernité, l'individualisme, le contrat social et dans une certaine mesure la démocratie représentative sont saturées. Elles n'agrègent plus les hommes entre eux, elles ne rassemblent plus. Elles ne fondent plus le vivre ensemble. 

Nicolas Hulot. Osons !
On peut le regretter, rien ne sert de le dénier. Je dis simplement, que la fin d'un monde n'est pas la fin du monde. Et je suis attentif au nouveau paradigme qui surgit, petit à petit. C'est le paradigme écosophique. Pour l'heure c'est une culture, il s'affirme peu à peu, il agrège d'abord en secret, puis discrètement, puis il deviendra de plus en plus prégnant. Les divers mouvements qui agitent les jeunes générations, par exemple mouvements végétarien, Végan, localiste, mais aussi les échanges de savoir, les économies solidaires participent de ce bouillon culturel. Ce n'est ni mieux ni pire qu'avant, c'est autre chose, mais c'est ainsi. C'est pourquoi je ne parle jamais de la fin d'une civilisation, mais d'un changement d'époque. 

Je précise que parler de postmodernité ne signifie en rien être "antimoderne". C'est reconnaître que, par un processus de saturation, une manière d'être-ensemble, tout en cessant, voit émerger une autre forme du bien commun. Celui que l'école de Palo Alto nomme "proxémie", liant étroitement l'environnement naturel et l'environnement social. Pour le dire sous forme d'un oxymore, c'est d'un "enracinement dynamique" qu'il s'agit. 

Vous y voyez un enchantement du monde tandis que Michel Onfray y voit une forme de décadence. 

J'ai parlé souvent dans mes livres du "réenchantement du monde": en 1979 dans La conquête du présent, dans Le temps des tribus (1988), et dans Le réenchantement du monde (2007). Cette expression de "réenchantement" (j'insiste sur le ‘ré') fait écho, bien sûr, à l'analyse du sociologue allemand Max Weber qui parlait du rationalisme et de la technique comme "désenchantement du monde". Il faudrait d'ailleurs plutôt traduire l'expression allemande (Entzaüberung der Welt) par "démagification" et donc mon réenchantement par "remagification". 

Là encore, je me démarque nettement de ceux qui confondent pensée et jugement. Je constate qu'il y a un retour du sentiment religieux, une religiosité ambiante, un intérêt des jeunes générations pour diverses pratiques corporelles et spirituelles qui donnent un sens (signification) au présent, sans forcément se projeter dans un sens (but, projet) dans l'avenir. Est-ce une forme de décadence? Sûrement. Mais la décadence est une forme de transition d'un monde à un autre. De la décadence de l'empire romain ont surgi les créations médiévales et byzantines. Je ne porte donc pas un regard nostalgique sur ce monde qui change, même si personnellement, nourri comme tous ceux de ma génération par la modernité, je peux adhérer ou non aux pratiques et valeurs postmodernes. 

Michel Maffesoli
Parler de «réenchantement du monde» n'est pas faire surgir tout à coup un monde à la Disney, dans lequel le bonheur est l'objectif commun. Non, ce serait plutôt constater l'extraordinaire essor des contes et légendes et autres personnages magiques dans notre monde actuel. Non pas des Blanche Neige ou Cendrillon passées à la Javel de l'Amérique moderne, mais des épopées mêlant cruauté et générosité, épisodes sombres et résurrections. Une redécouverte d'un monde en clair-obscur plutôt que le rêve aseptisé d'une société parfaite, égalitaire et transparente. Ainsi, face à la sinistrose qui tend à prévoir, de nos jours, en France spécialement, il convient d'être attentif à la vitalité, au vitalisme des jeunes générations. Ce qui nous force à nous rappeler que la décadence d'une manière d'être est toujours suivie d'une indéniable renaissance. Ballanche nommait cela "palingénésie": une genèse toujours renouvelée. 

Selon vous, le retour à la nature s'accompagnerait du retour de Dieu. N'est-ce pas paradoxal? 

Vous avez raison, c'est paradoxal. Mais en se souvenant de ce que dit Goethe, chaque culture en son moment naissant (ou renaissant) est paradoxale. Pour une certaine conception des religions monothéistes, ce monde-ci est mauvais. Il convient donc d'atteindre La Cité de Dieu (Saint Augustin) ou un Paradis terrestre lointain. (cf. Karl Marx). Pour reprendre une expression augustinienne: "mundus est immundus". Ainsi la nature humaine, la Nature tout court est finie, mauvaise, menaçante. Le corps s'oppose à l'esprit ou à l'âme. Il est mortel, l'âme est immortelle. 

En revanche, il y a eu, tout au long de l'histoire du monde, des formes de spiritualité qui trouvaient dans les éléments naturels une expression du divin: le cycle des saisons, le cycle de l'eau, les diverses espèces vivantes, voilà autant de formes d'un «divin social» (Durkheim) ou plutôt sociétal. Ce «divin sociétal», c'est-à-dire l'expression du rapport entre Cosmos et micro-cosmos, ce que Gilbert Durand et Henri Corbin nomment mésocosme, voilà où je vois le retour de la déité, ce que je nomme «sacral».  De la même façon que l'imaginaire diurne et l'imaginaire nocturne se succèdent et s'expriment tour à tour en majeur et en mineur dans les époques, il y a un constant va-et-vient entre monothéisme (recherche du Dieu unique, de la verticalité, de la séparation entre l'âme et le corps ou entre l'esprit et la matière) et polythéisme. 

Ce polythéisme n'a jamais complètement disparu: de nombreuses pratiques du catholicisme populaire en témoignaient et on le retrouve dans la ferveur religieuse, fût-elle chrétienne aussi, en Amérique latine, en Asie, en Afrique. Mais maintenant, il resurgit et on peut noter que même les religions chrétiennes sont de plus en plus empreintes de croyances polythéistes connexes. Même les évangélistes protestants n'ont pas réussi à éradiquer les cultes de transe au Brésil! Pour reprendre l'expression de Maritain que je viens de citer, le "sacral", voilà qui redonne force et vigueur à la thématique de l'incarnation que la catholicisme populaire a su maintenir vivante: le culte des saints locaux, très lié à un territoire donné en témoigne! 

Vous liez biodiversité et multiculturalisme sociétal. Quel est le rapport entre respect de la nature et communautarisme? 

J'ai écrit, en collaboration avec Hélène Strohl un précédent livre (qui va ressortir très bientôt en poche, aux éditions du Cerf) intitulé La France étroite. Face à l'intégrisme laïc, l'idéal communautaire. Ce n'est qu'en France dès qu'on évoque le thème des solidarités communautaires, ces solidarités de proximité, fondées sur le partage de valeurs, d'un territoire, d'une histoire, d'un goût, d'une passion, d'une croyance, qu'on avance le spectre du "communautarisme". Comme si dans ce pays n'avaient jamais existé ni paroisses, ni villages, ni partis, ni associations, ni corporations, confréries, communautés religieuses etc. Comme si le grand rouleau compresseur d'une laïcité comprise comme l'absence de tout lien de proximité, de tout réseau, de toute entraide, de tout partage spirituel, n'avait laissé subsister comme idéal de solidarité que l'affiliation à la sécurité sociale! 

La sécurité sociale c'est une belle construction, permettant à tous d'être soignés dans des conditions à peu près égales, à toute vieille personne de ne pas mourir de faim et à beaucoup d'enfants de ne pas souffrir de la misère. Il n'empêche, la vie quotidienne exige que chacun puisse appartenir à une ou plutôt plusieurs communautés: celle de son travail, celle réunissant les anciens élèves de telle ou telle école, des communautés religieuses, culturelles, sportives. Des communautés de voisinage ou bien des communautés réunissant, via le Net, des personnes qui partagent un goût ou une passion. C'est dans ces communautés que s'exprime le vivre ensemble au jour le jour, c'est cela la solidarité de proximité. 

Il se trouve que du fait des évolutions technologiques, des transports, des échanges par Internet, des conditions de vie actuelles, ces communautés ne sont plus immuables et leurs appartenances pérennes. Chacun, de nos jours, appartient ou voudrait appartenir à plusieurs communautés. Ce que j'ai appelé le tribalisme. Alors bien sûr, cette "tribalisation" du monde, c'est pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur: toutes ces initiatives traduisant la générosité, la solidarité, la passion, les échanges. Le pire, le sectarisme, le dogmatisme, l'enfermement et le repli identitaire, voire la guerre. 

Mais contrairement à nombre de commentateurs, je pense que le seul moyen de lutter contre la guerre entre communautés, c'est de favoriser leur éclosion multiple, c'est de permettre que les vérités soient mises en relation, que personne ne puisse prétendre détenir La Vérité Unique. On le voit bien, si l'on étudie le parcours des jeunes radicalisés: ils souffrent la plupart du temps non pas d'un ancrage communautaire, voire communautariste, mais d'une absence d'enracinement qui les rend proies de n'importe quelle attraction intégriste et fanatique. 

Si la République Une et Indivisible a donné de fort belles choses, on doit reconnaître que rien n'est écrit dans le marbre et que la «Res publica», la chose publique, peut être tout aussi bien l'ajustement, a posteriori, des diverses communautés. C'est ce qui est en train, dans la crainte et le tremblement, de s'opérer de nos jours… 

Ne passez-vous pas totalement à côté de la dimension politique et totalitaire de l'idéologie islamique?

 …Vous avez raison de parler d'idéologie totalitaire, je dirais que c'est le cas de toute idéologie monothéiste: le 20ème siècle n'a pas été avare en cruautés barbares à grande échelle, si l'on pense aux divers totalitarismes, nazi et communistes. Les livres de Thierry Wolton (Histoire globale du communisme, tome I, Les bourreaux, tomeII, les victimes, éditions Grasset, 2016) le montrent bien. L'idéologie nazie, l'idéologie communiste, l'idéologie islamiste peuvent servir de base à ces tentatives totalitaires, elles sont construites sur le même fondement de croyance en un paradis céleste ou terrestre (la société aryenne, la société communiste, le Paradis céleste islamique) et peuvent se développer de manière barbare dès lors qu'elles ne sont pas contrebalancées par d'autres croyances.

Le relativisme n'est pas la négation de toute vérité, c'est la mise en relation d'une vérité avec les autres vérités. C'est pourquoi, il me semble que l'inscription communautaire de l'époque actuelle, postmoderne, peut permettre mieux qu'un nationalisme raidi, de combattre la tentation totalitaire. Les appartenances multiples, la mise en relation des croyances et modes de vie, la possibilité de sincérités successives, voilà autant de soupapes à la menace que fait peser une idéologie totalitaire et monovoque. Biodiversité et idéodiversité, pluralisme des valeurs, polythéisme, voilà autant d'antidotes à la menace totalitaire. C'est cela le retour du naturalisme qui est le cœur battant de l'époque postmoderne! 

Ressources

La fin d’un monde n’est pas la fin du monde Figarovox. 17/03/2017. Entretien de Michel Maffesoli avec Alexandre Devecchio. 

Écosophie de Michel Maffesoli  Éditions du Cerf


La post-modernité marque la fin de la république une et indivisible. Entretien avec Michel Maffesoli. Site Philitt

Raimon Pannikar  Wikipédia /   Raimon Pannikar - Présentation in L'encyclopédie de l'Agora

Raimon Pannikar et Arne Naess en dialogue J.C Vlaverde  Site Raimon-Pannikar.com

Pourquoi Macron est (vraiment) un mutant ou l'approche intégrale appliquée au leadership politique Philippe Joannis Site Linked in

Vers une théorie de la puissance destituante  Giorgio Agamben Site Lundi Matin

Pour un processus destituant  Eric Hazan et Julien Coupat Site Libération

Dans Le Journal Intégral

Entre l’Ancien et le Nouveau Monde (3) Un homme de Retard  Sur l’homme post-moderne et la pensée de Michel Maffesoli