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jeudi 29 septembre 2022

Incitations (13) Sobriété

Moins c'est plus (Less is more). Mies van der Rohe

En cette rentrée, par la voix d'un "prédisant" transformé en techno-pythie, le Système prend acte d'une évolution majeure des sociétés marchandes au seuil d’une grande bascule : « un bouleversement marqué par la fin de l'abondance, des évidences et de l'insouciance » . Rien que ça !... Refusant de percevoir et de comprendre ce qui est, en fait, un processus d'effondrement, le Système à l'agonie fait donc l'apologie de la sobriété pour perdurer quelques temps encore. Une sobriété si longtemps honnie parce qu'elle était, pour la doxa économique, synonyme de décroissance et de dépression.

Comme l’écrit Vincent Cheynet, rédacteur en chef du journal La Décroissance : « Ce virage historique, loin d’être un ralliement à nos thèses, est bien la concrétisation des alertes visionnaires des grands précurseurs de la décroissance. » Alertes dont nous avons régulièrement rendu compte, notamment ici : Décroissance ou Barbarie. Une décroissance ainsi résumée par Alain Coulombel dans le même journal : « Oui, nous devons consommer moins, produire moins, travailler moins, voyager moins. Moins c’est-à-dire Plus. Plus de temps, de "vivre ensemble", d’attention au vivant. Vive la simplicité, le don, la lenteur, le soin ! Plutôt que la violence et la prédation, la convivialité et le sens de la mesure ! »

Nous réservons l’analyse de cette "conversion" inattendue de l'oligarchie à la sobriété pour d’autres espaces. Dans ce billet, comme nous le faisons régulièrement dans la série intitulée "Incitations", nous proposerons, sous forme d'aphorismes et de fragments écrits au fil des jours, des éléments de réflexion et d’intuition qui évoquent l’air du temps à travers quelques notations. Entre l’aphasie et le bavardage, l’aphorisme comme le fragment se lovent autour du silence pour susciter la méditation en échappant à cette manie conceptuelle de l’explication qui tend à diluer l’essentiel dans l’eau tiède de l’idéologie, fût-elle à prétention scientifique. 

Or, en cette période de réchauffement climatique, le temps des pensées tièdes est dépassé. Certaines formulations pourront paraître abruptes et lapidaires, voire incompréhensibles ou scandaleuses, à ceux qui, n’étant pas des lecteurs habituels, ignorent les analyses, les idées et les points de vue défendus dans Le Journal Intégral. Dans le billet lui-même et dans rubrique Ressources qui le clôt, nous proposons une série de liens permettant de mieux saisir le sens des propos tenus ici d’une manière synthétique et aphoristique. Propos qui pourraient paraître provocateurs à des esprit non avertis alors même que, face à l'abime, il est grand temps de se réveiller.

Sortir de l'économie

Si, selon Céline, « l'amour c'est l'infini mis à la portée des caniches », l’économie c’est la barbarie à l’usage des comptables : un monde abstrait, dépourvu de qualités sensibles et qui tend à les éradiquer toutes. Issu d’un imaginaire formé et informé par l’abstraction, l’économie est littéralement un récit de science-fiction qui n'a que faire de la vie concrète des individus et des sociétés comme des milieux naturels. D'où la spirale infernale qui mène, de manière inéluctable, à un effondrement global à la fois individuel et culturel, écologique et social, économique et financier (à lire : L'effondrement qui vient).

L'appel de l'oligarchie à la sobriété fait irrésistiblement penser aux mots prononcés sur l'échafaud par Jeanne Bécu, alias la comtesse du Berry, dernière maîtresse de Louis XV : "Encore un instant, monsieur le bourreau". Un appel qui démontre, par l’absurde, l’état d’ébriété dans lequel se trouve notre société, ivre de travail et de consommation comme elle est soumise à cette addiction destructrice qu’est le productivisme. Nous avons consacré plusieurs billets à l’Esprit de Vacance qui  anime l’expérience méditative comme il pourrait inspirer un processus de désintoxication au cours duquel une société totalement bourrée pourrait cheminer sur la voie de la sobriété. Loin d'être, comme on nous le propose aujourd'hui, une rustine sur une jambe de bois, cette sobriété-là serait un choix de vie fondée sur le contentement (à lire : Contentez-vous !).

La sobriété (au sein du capitalisme d'effondrement) est à la décroissance ce que celle-ci est à une nécessaire "sortie de l'économie". Car loin d'être une fin en soi, la décroissance initie une démarche à la fois existentielle, intellectuelle et spirituelle qui conduit à se libérer de cette "vision du monde" qu'est l'économie. Comme le dit Guy Debord : "L'économie transforme le monde, mais le transforme seulement en monde de l'économie." 
 
Sortir de l'économie c'est d'abord se libérer de la colonisation de nos esprits par les catégories du capitalisme inculquées dès l'enfance par le formatage idéologique, la propagande médiatique et la culture de masse. D'où l'absolue nécessité de déconstruire ces catégories à travers lesquelles nous percevons le monde, nous interprétons nos expériences et nous pensons notre existence (à lire : Sortir de l'économie).
 
Initiée depuis plus d'un siècle par la critique sociale, cette entreprise de déconstruction s'est renouvelée de manière exemplaire depuis vingt ans par la réflexion théorique autour de la Critique de la Valeur qui offre à notre époque un nouvel horizon d'émancipation individuelle et de transformation sociale. Mais déconstruire ne suffit pas, encore faut-il refonder, notamment grâce au legs des traditions spirituelles et des pratiques méditatives qui, en dévoilant les illusions de l'égo et son avidité au cœur du système capitaliste, permettent d'imaginer et de vivre des forme de socialité fondées sur la coopération plutôt que sur la compétition. (à lire : Le Fétichisme de l'Ego).

En nous plaçant devant l’inimaginable, l’effondrement oblige à se ré-imaginer : c’est quand tout est fini que tout peut commencer à nouveau et à un autre niveau. Sortir de l'économie c'est cheminer sur la voie d'une écosophie où l'homme ré-accordé à l'essentiel participe pleinement à son milieu d'évolution qui est à la fois naturel et social. (à lire : Ecosophie, une sagesse commune)

La Dépossession

Pour une fois, soyons lucide sur ce que nous sommes devenus : les enfants sauvages de la dépossession et de l’effondrement. Dépossession et effondrement représentent l'avers et le revers d'une même médaille : la dépossession est, sur le plan individuel et culturel, à la fois la cause et la conséquence de l'effondrement d'un milieu à la fois social et naturel.

Arrêtons d’être lucides, devenons extra-lucides et osons le reconnaître : une société qui vit sous l’emprise totalitaire de l’argent transforme chacun d’entre nous en prostituées qui jouent en surface aux mijaurées désintéressées. J’entends vos cris d’or frais : mais non, mais non, mais non, je ne suis pas celle que vous croyez. Arrêtons de faire semblant et osons regarder dans nos miroirs, au fond des yeux, ce que nous sommes devenus. L’angoisse et la honte qu'on peut y lire sont signes de notre possession (à lire : Le Fétichisme de la Marchandise).

La dépossession est une perte des références culturelles et identitaires qui sous-tendent l'expérience subjective et qui constituent, par imprégnation et intégration, cette entité qu'est le moi. Dans le pire des cas, cette perte initie une spirale infernale qui conduit à un écroulement psycho-mental et à des formes d'auto-destruction. Cette spirale régressive mène à des états archaïques et pré-individuels dominés par la pulsion et la toute puissance infantile.  Mais, dans le meilleur des cas, cette perte peut-être vécue comme une forme d'ascèse qui permet d'initier une spirale évolutive en transcendant ce que les traditions spirituelles considèrent comme l'entité illusoire de l'égo qui doit être dépassée pour accéder à la nature non duelle de l'esprit. (à lire : Initiation (12) Effondrements).

De nos jours, la spiritualité ne consiste pas à s’élever dans des cimes immatérielles pour fuir une situation catastrophique mais à vivre pleinement l’expérience de la dépossession comme une initiation au cœur de l’effondrement. Selon notre niveau de conscience, la dépossession peut être vécue comme une aliénation profondément destructrice ou comme une libération salvatrice. Si la dépossession est une horreur pour ceux qui s’identifient à leur égo, elle peut aussi devenir un exorcisme spirituel qui libère les consciences possédées par l’égo. Elle apparaît dès lors comme une fin de moi difficile qui annonce l'émergence d'un "Nous" communautaire au-delà de l'égo (à lire : Méditer et Militer ).

Méditation ou Machination

Polarisé entre une spirale évolutive et une spirale infernale, l'homme contemporain doit choisir entre deux options : la Méditation (symbole d'une évolution spirituelle) ou la Machination (symbole d'une déshumanisation régressive). Au cœur des grandes traditions, la Méditation est une pratique spirituelle qui nous éveille, via la pleine présence, à la nature non duelle de l'esprit. La Machination c'est l'absence d'humanité qui se produit avec le grand remplacement de l’organique par le mécanique, de la présence vécue par la représentation abstraite, de la vie sensible par la survie économique, de l'usage collectif par l'échange marchand. C'est ainsi que la Machination remplace la vie concrète et symbolique des communautés enracinées dans un écosystème par l’abstraction techno-capitaliste des sociétés marchandes qui se développent hors sol en détruisant les écosystèmes comme les communautés humaines (à lire : Une Révolution Spirituelle).

Méditer c’est, littéralement, se rendre à cette évidence qu’est la vacuité en déposant les armes du mental qui visent à s'approprier le monde par la saisie cognitive. Ne jamais confondre compréhension et connaissance. Il faut dépasser la saisie conceptuelle qui permet la compréhension pour renaître, via la connaissance, à une sagesse éveillée (à lire : La Désaisie).

La méditation permet de s’abstraire de l’abstraction. L’abstraction est fondée sur la négation du monde sensible. Nier l’abstraction en se connectant au corps vivant, via la méditation, c’est accéder à la pleine présence qui libère de l’emprise du mental et de sa pensée instrumentale. Cette double négation mène à une nouvelle affirmation dans un niveau supérieur de conscience : celle d'une raison sensible qui intègre l'intuition spirituelle et la rationalité abstraite (à lire : Abécédaire de la méditation (2) Une Révolution Silencieuse ).

Convertir le cynisme et le scepticisme de l’époque en détachement spirituel, tel est le défi contemporain qui consiste à passer de la prise de conscience au lâcher prise existentiel.

Critique du Travail

Dans le contexte capitaliste, l’activité productive se dénature pour devenir travail : une mécanique plaquée sur du vivant qui transforme la mobilisation concrète de l’énergie humaine en une valeur abstraite et monétaire proprement inhumaine. Le capitalisme est fondé sur ce "travail abstrait" dont la fonction n'est pas de répondre à des besoins concrets mais d'être l'agent d'une accumulation de valeur incarnée dans la richesse monétaire. Ce n'est pas un hasard si, de la gauche à la droite, tous les tenants du système font l'apologie de ce "travail abstrait" qui est la cellule germinale du capitalisme et des sociétés marchandes qui lui sont affiliées. 

A travers le travail, une critique sociale radicale remet en cause l'instrumentalisation de l'activité productive par une abstraction monétaire et une spéculation financière si déconnectées des besoins concrets qu'elles deviennent incapables de les satisfaire. Déconstruire les catégories du capitalisme c'est comprendre le rôle fondamental du travail dans la création de valeur et dans la prédation destructrice dont celle-ci est responsable. Observé aux États-Unis comme en France, un phénomène comme la Grande Démission conteste de fait ce travail considéré par l'idéologie dominante (c.a.d le capitalisme) comme la valeur fondatrice du lien social. Cette prise de conscience collective fait écho au fameux slogan écrit par Guy Debord en 1953 sur un mur de la rue de Seine : "Ne travaillez jamais" (à lire : Ne travaillez jamais).

Dans Le Droit à la paresse, Paul Lafargue nous avait prévenus : cette sagesse de l’inertie qu’est la paresse permet de résister à ce délire de toute-puissance qu’est l’activisme forcené et prédateur du techno-capitalisme. La fascination du pire épargne les innocents, c'est à dire étymologiquement ceux qui ne veulent pas être les agents de la nocence (de la nuisance en français moderne). Ces innocents refusent d'être enrôlés dans l'armée du nombre pour participer à la folie productiviste qui détruit le milieu social et naturel. Crée il y a près de quarante ans par des post-situationnistes, en réponse à l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, L'Encyclopédie des Nuisances proposait, à partir d'une approche anti-industrielle, une critique  à la fois radicale et visionnaire des sociétés marchandes.

Aphorismes et Périls

Triomphe contemporain du faux, du mal et du laid, cette trinité apocalyptique des époques à l’agonie. 

Il faut avoir été l’esclave du langage et de la logique pour connaître vraiment le prix du silence et du paradoxe. 

L’industrie de l’hébétude fabrique en série des individus cyclothymiques, voire bipolaires, qui oscillent sans cesse entre désespoir et exaspération, entre anxiété et exaltation. 

Dans le même temps où Dieu est mort, la mort est devenue divine, adorée par tous sous la forme fétichiste de son avatar : l’Argent.

La première des dignités consiste à voir le monde tel qu’il est. La seconde à en témoigner. 

Évoluer c’est trahir ces habitudes qui conspirent à voix basse, en coulisses, en répétant de manière mimétique le langage insignifiant de la banalité.

Être mal compris, voilà l’honneur de tout visionnaire qui n'attend rien d'autre de son époque que l'ostracisme et l'injure, jamais la reconnaissance. Comment une société pourrait-elle se reconnaître dans une critique radicale et une inspiration créatrice qui la condamnent en ouvrant de nouvelles perspectives.

L’écrivain devient maudit dès lors qu’il dit les mots que la société refuse d’entendre et d’écouter. Partout et de tous temps, pas un visionnaire qui ne soit ou n’ai été mis à l’index par la propagande officielle, académique et médiatique, à moins que l'anonymat, neutralisant sa voix, ne le protège de la curée. 

Si les petits auteurs ont une grande audience médiatique, les grands auteurs doivent parfois se contenter de petites audiences judiciaires parce que leurs inspirations bravent le conformisme dominant et ses chiens de garde. 

Ne faut-il pas que le génie soit à moitié fou pour que l’autre moitié soit visionnaire ? 

La solitude du créateur est la sœur jumelle de sa singularité. 

Oser le pas suivant sans se soucier de la trace. 

Le journaliste est l’archétype de l’homme spectaculaire : sa prétention démesurée est fonction de son conformisme abyssal.

On a récemment découvert que les intestins fonctionnent comme un "second cerveau". Rien d’étonnant, tout compte fait, si on observe que le cerveau de certains contemporains ressemble souvent à un intestin : fatigués de vivre et de penser, ils se contentent de digérer des informations prémâchées avant de se soulager dans ces sanitaires numériques que sont devenus les réseaux sociaux. 

Sagesse du "second cerveau" : celui à qui notre époque ne donne pas envie de vomir est condamné au "bonheur" infâme d'un consumérisme fondé sur l'insatisfaction programmée. 

L'algorithme de la sagesse : plus on en sait et moins on en dit. L'algorithme des réseaux sociaux : moins on en sait et plus on en parle. Les réseaux sociaux sont colonisés par des bataillons d'incultes qui veulent à tout prix vous expliquer ce qu'ils n'ont pas compris sur des sujets dont ils ignorent à peu près tout.

D’une démarche à la fois lourde et désespérée, l’homme moderne traîne le boulet accablant d’une liberté dont il ne sait que faire. Une liberté dont il cherche à s’évader à tout prix par l’addiction, le fanatisme ou le suicide.

Jeu de l’oie : gaver ces amateurs de foie gras qui ont la cruauté gourmande. L'effondrement commence ici : dans le manque tragique d'empathie conduisant à torturer des êtres vivants et sentients qui ressentent aussi bien la douleur que le plaisir (lire : Une vision intégrale du végétarisme).

Notre époque, cette gamine dépressive aux cheveux bleus, née du mariage entre l’ennui et l’absurdité. Au cœur du désespoir, se trouve la clé pour le surmonter ou la serrure pour s’y enfermer. 

Les intégrismes sont des associations de défense du littéral face aux dangers de pollution intellectuelle que représentent pour eux toute interprétation et toute contextualisation des textes et des pratiques.

Le rire, cette extase libératrice dont la puissance subversive effraie tous les pouvoirs, telle une arme fatale qui débusque et déconstruit tous les fétichismes. 

 
 
L'idéal démocratique
 
Il est des idées qui sont plus difficiles que d'autres à déconstruire, celles d'une modernité dont nous sommes les héritiers et qui, ayant fait son temps c'est à dire le nôtre, est incapable d'imaginer le suivant. Ainsi en est-il du choix majoritaire. Organiser une société selon la loi de la majorité : voilà une idée récente inspirée par ce que René Guénon nommait Le Règne de la Quantité. Une idée qui a montré ses limites car, pour le meilleur ou pour le pire, l’histoire a toujours été faite par des minorités que la majorité suit ou bien subit.
 
Parce qu’elle représente le plus petit dénominateur commun, la majorité réduit l’individu à ce qu’il est de plus commun, castrant ainsi l’élan novateur et l'esprit visionnaire des minorités créatrices qui ont toujours permis aux sociétés de se régénérer. Comme le dit Margaret Mead : " Ne doutez jamais qu'un petit nombre de gens réfléchis peuvent changer le monde, en fait c'est toujours ainsi que le monde a changé" ( à lire : Entre l'Ancien et le Nouveau Monde ).
 
Le choix politique n'est pas à faire entre majorité et minorité mais entre minorités créatrices et oligarchies dominatrices. Si l'oligarchie et ses relais, ultra-minoritaires se satisfont du conformisme majoritaire et l'encourage c'est parce qu'ils n'ont aucun intérêt à voir la société se transformer. Ils savent que ce conformisme ira toujours dans le même sens, celui de l'inertie, à travers de réformes cosmétiques qui consistent à tout changer pour que rien ne change. Pendant ce temps-là, cette minorité dominante détient la vérité du pouvoir et l'exerce en fonction de ses intérêts, notamment grâce aux relais médiatiques dont elle a la propriété quasi-exclusive.

L'engagement politique est trop souvent cette loi du moindre effort qui consiste à se démettre de sa responsabilité personnelle pour la projeter sur l'organisation sociale et la remettre aux mains d'une idéologie et/ou d'un parti. Fondée sur une pensée magique consistant à croire qu’on peut transformer les individus en changeant les structures sociales, la politique est l’opium des peuples désenchantés, la religion des individus séparés. Cette pensée magique tend à oublier que l’individu, en transformant ses relations – à lui-même, aux autres, à son milieu social et naturel – se met à inventer de nouvelles formes de vie et de sensibilité, de pensée et de socialisation qui se diffuseront progressivement, par cercles concentriques, à l'ensemble de la société (à lire : Le saut évolutif, un nouveau récit d'émancipation).

Il ne s'agit pas de nier l'importance de la réflexion collective autour de l'organisation sociale mais de refuser une approche idolâtre de la politique, celle de tous les idéologies sectaires qui, face au vide de sens et à la détresse existentielle propres aux sociétés modernes, réduisent la spiritualité à la morale et celle-ci à une stratégie de transformation sociale. 

Est-ce un hasard si, dans les sociétés occidentales, la "démocratie" s’est généralisée au vingtième siècle ? Les techniques de propagande médiatique, de formatage idéologique et d’abrutissement de masse étaient alors assez développées pour corrompre et pervertir ce que l'idéal démocratique avait de subversif par rapport à l'absolutisme de l'ancien régime : à savoir l'état de droit et l'égalité des droits, l'auto-détermination des individus, la liberté d'expression et le pluralisme. En diabolisant et en neutralisant toutes les formes de pensées irréductibles à l’illusion économique, le capitalisme a perverti cet idéal démocratique en le transformant en auxiliaire servile du Marché. 

C'est ainsi que la "démocratie" est devenu synonyme d'une société marchande dont le totalitarisme économique est résolument opposé aux valeurs émancipatrices inspirées pas l'idéal démocratique. Le retour aux sources de cet idéal ne pourra se faire qu'en se libérant du fétichisme économique qui l'a instrumentalisé, en dépassant le conformisme majoritaire qui l'a perverti et en le revitalisant à travers une écosophie où l'individu s'accorde de manière harmonique à son milieu naturel et social.

 La civilisation : ce mixte de civilité et de compassion qui peut se résumer à une formule de politesse : après vous.

Ressources

Dans Le Journal Intégral

Incitations (12) Effondrements  - Décroissance ou BarbarieLe fétichisme de l'égo - Critique de la Valeur - Une vision intégrale du végétarisme - Sortir de l'économie - Ne travaillez jamais - Méditer et Militer - Une révolution spirituelle - Abécédaire de la méditation (2) Une révolution silencieuse - Entre l'Ancien et le Nouveau Monde - La Désaisie -  L'effondrement qui vient - Le Fétichisme de la Marchandise - Le saut évolutif : un nouveau récit d'émancipation

Devoir de Vacance  : présentation de six billets consacrés à L'esprit de vacance

Pour mieux comprendre l'état d'esprit qui anime Le Journal Intégral Introductions à la Vision Intégrale - Vers une Synthèse évolutionnaire - Un projet éditorial -

Sommaires.  On trouvera ici le lien avec les sommaires, année après année, des textes proposés de 2010 à 2021 dans le Journal Intégral :  Sommaire 2021

Libellés. Ceux qui désirent mieux connaître les réflexions du Journal Intégral sur un thème particulier peuvent cliquer sur les différents libellés (tags) où sont sélectionnés une série de billet concernant ce thème. 

Autres Sites 

Critique de la valeur-dissociation. Repenser une théorie critique du capitalisme. Le site propose un ensemble de textes et de vidéos portant les courant de la Critique de la Valeur (werktkritik)

Journal La Décroissance 

mardi 1 juin 2021

Incitations (12) Effondrements

 
A chaque effondrement des preuves, le poète répond par une salve d'avenir. René Char

Dynamiques évolutives et régressives *

Dans ce billet, comme nous le faisons régulièrement dans la série intitulée "Incitations", nous proposerons, sous forme d'aphorismes et de fragments écrits au fil des jours, des éléments de réflexion et d’intuition qui font écho aux thèmes développés par ailleurs, de manière plus systématique, dans Le Journal Intégral. 

Si,  à travers de nombreux billets, nous avons observé et analysé divers aspects de la crise finale qui affecte notre civilisation, c'est parce que nous considérons que cet effondrement est la condition nécessaire à l'émergence créatrice de nouvelles forme de vie et de sensibilité, de pensée et d'organisation. Toute apocalypse étant, selon l'étymologie grecque, un dévoilement et une révélation. C'est dans cette perspective que nous évoquerons ici certaines manifestations de cet effondrement comme la connerie ambiante, la corruption des esprits, les expressions du fanatisme et le règne de la quantité.

Nous avons conscience qu'une telle radicalité peut choquer les âmes sensibles biberonnées à l'angélisme et à la bonne conscience propres à ces "spiritualités de consolation" qui se développent dans les sociétés de consommation. Qu'elles s'abstiennent donc de lire ce billet si elles préfèrent les étalages des surfaces commerciales à l'aventure radicale des profondeurs. Parce qu'ils peuvent faire tourner la tête, les alcools forts sont interdits aux esprits conformistes. Par contre, ceux qui osent affronter la bonne conscience - cet autre nom de la paresse morale et intellectuelle - pourront trouver dans ces réflexions une perspective pour mieux comprendre le sens de certains phénomènes actuels.

De l'Effondrement

Saut évolutif ou Effondrement ? *

Un an après la guerre de 14-18, Paul Valéry a écrit un texte intitulé La Crise de l'esprit qui commence par cette fameuse phrase : "Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles." Aujourd'hui, cent ans après, fidèles à cet héritage, les esprits les plus lucides actualise cette idée en déclarant ceci : " Si nous avons appris de Paul Valéry que les civilisations sont mortelles, nous savons aujourd'hui que notre civilisation occidentale est mourante. "

Un certains nombre d'auteurs, parmi les plus éveillés, font le même diagnostic en observant les nombreux symptômes d'une crise finale qui apparaissent comme autant de signes d'une longue agonie concernant tous les champs - intérieurs et extérieurs, individuels et collectifs - à travers lesquels se manifeste une civilisation.

La destruction des écosystèmes n'est que l'aspect le plus spectaculaire d'un effondrement global qui correspond au grand remplacement de l’être par l’avoir, de l’avoir par le paraître et du paraître par la disparition. 

Quand le paraître tend vers sa disparition, la société du spectacle devient la société du spectral, hantée par une peur du vide qui s'exprime à travers une forme d'ensauvagement généralisé.

Ce n’est jamais l’être qui disparaît mais le paraître à travers lequel il se manifeste, remplacé à plus ou moins long terme par l'apparition d'une nouvelle forme de vie/esprit.

Le fond de l’être effraie ceux qui sont prisonniers du paraître. 

Celui qui dévoile l'au-delà de l'apparence passe toujours pour un individu dangereux auprès de ses représentants. 

Le rôle des chiens de garde est de crier au loup pour effrayer les moutons en leur faisant oublier le berger qui les mène tranquillement à l’abattoir. 

Si la règle déteste l’exception c’est que celle-ci transporte en elle une charge subversive susceptible de la détruire, de la transformer ou de la faire évoluer.

Pour affronter l’effondrement, il faut une âme de guerrier inspiré par un idéal chevaleresque. Or, pour être un chevalier, il faut avoir le sens de la grandeur, de l’honneur et de la dignité dont notre époque manque si cruellement.

L'ensauvagement c'est la forme que prend l'effondrement dans le champ social quand on prive l'être humain de sens et d'idéal. Dès lors qu'on ne lui transmet ni les principes ni les valeurs nécessaires à son développement, la violence devient son seul langage. 

Quand on castre l'individu de sa puissance créatrice, il ne lui reste plus que la quête du pouvoir, cette transcendance pour les nuls. 

Le benêt qui, pour préserver sa tranquillité d'esprit, refuse de prendre en compte l'effondrement en cours est incapable de percevoir et d'imaginer le saut évolutif qui lui est synchrone. Le déni de l'effondrement est à la juste mesure de notre lâcheté et de notre inconscience.

« Précisons que l'ignorance dans le bouddhisme est un choix actif, "volontaire", pour rester aveugle et demeurer dans une situation confortable certes, mais fausse et confuse. » Fabrice Midal

Être bienveillant ne signifie pas être un lâche, un imbécile ou un bisounours. Parce que le chevalier met sa force au service de son idéal, il faut parfois revêtir l’armure du guerrier pour combattre les divers visages de la malveillance.

* Ces schémas ne sont ni descriptifs ni explicatifs. Ils permettent simplement de visualiser, en les distinguant, les courants ascendants (évolutifs) et descendants (régressifs) qui parcourent l'être humain. Ces courants à la fois complémentaires et contradictoires interagissent dans un champ d'énergie polarisé entre une transcendance spirituelle et un ancrage matériel. 

De la Connerie

La spirale de l'effondrement en forme de cône gravitationnel*

En cartographiant, sous la forme d'une spirale évolutive, les principales étapes du développement humain, psychologues et sages ont défini, en creux, les contours d'une spirale régressive qui dessine les principales étapes d'un effondrement psycho-social.  Celui-ci se produit étapes après étapes comme le fait l'évolution... mais dans un sens inverse.

On ne comprend rien à l'effondrement en cours si on n'a pas conscience de la dynamique régressive dont elle est l'expression. Celle-ci prend la forme d'un cône gravitationnel qui descend en spirale dans les profondeurs archaïques et enténébrées de la conscience qui sont celles des premiers stades du développement humain. Avec un peu de second degré, on peut dire de ce cône gravitationnel qu'il est la matrice de la connerie. 

La connerie est une forme de conscience, prisonnière d'un vortex gravitationnel qui enferme ses perceptions et ses conceptions dans les limites étroites d'un égoïsme pulsionnel et conformiste quand ce ne sont pas dans celles d'une pensée archaïque et d'une superstition magique, pré-rationnelles et pré-individuelles. 

Seule la participation à la dynamique d'une spirale évolutive est à même de nous libérer de la connerie générée par le cône gravitationnel d'une spirale régressive. C'est alors que peut se développer un mode supérieur de conscience accordé aux dimensions subtiles, à la transcendance spirituelle et à la présence non-duelle. 

Dans notre société du spectacle fondée sur l’inversion des valeurs, il est tout à fait normal que les personnalités "consacrées" par les médias soient la plupart du temps de "sacrés cons". Comme exemple paradigmatique, cette phrase mémorable du publicitaire Jacques Séguela qui résumait l’anthropologie capitaliste en un slogan consumériste : « Si à 50 ans on n'a pas de Rolex, on a raté sa vie ». Un slogan qu’il faut là aussi inverser. Il faut avoir raté sa vie pour exhiber une montre de luxe en cherchant ainsi à compenser son vide intérieur par l’exhibition des signes extérieurs de richesse. 

La connerie est une religion comme les autres. S'il faut respecter les croyants en tant qu'être humains, on peut contester leurs croyances et même la combattre si on la juge régressive. De même, il faut respecter les cons parce qu’ils représentent une partie de nous-mêmes, tout en se défendant contre leur connerie dès lors qu’elle devient dangereuse pour les individus comme pour la collectivité.

A chaque époque ses superstitions. Les nôtres se nomment abstraction et raison. 

Alors que les superstitions anciennes visaient à enchanter le monde, les superstitions modernes parviennent à le désenchanter en réduisant la complexité vivante d’un Kosmos multidimensionnel à la platitude unidimensionnelle d’une entité abstraite régie par des lois mécaniques. 

Dès lors que notre connerie prend des allures technocratiques, elle peut détruire son milieu de vie en sciant méticuleusement la branche sur laquelle est assise.

De la Corruption

Un modèle de spirale évolutive : la Dynamique Spirale

La corruption est sans doute la notion qui rend compte le plus précisément d’une civilisation en voie d’effondrement. Il faut prendre la corruption dans son sens étymologique et littérale qui est celui d’une altération par décomposition (corrumpere : rompre avec). Nous sommes corrompus dès lors que nous avons rompus les divers liens – spirituels, éthiques, naturels, sociaux – qui fondent notre intégrité. 

L’esprit de service, propre à la vision traditionnelle, a été peu à peu remplacé par la servitude de l’esprit liée à la division moderne du savoir. Apte à saisir les dynamiques et les totalités, l’intuition holiste a été progressivement remplacée par l’hégémonie d’une raison instrumentale dont l’approche analytique rend aveugle aux totalités dans la mesure où elle réduit celles-ci à la somme de leurs composants. 

La corruption ruisselle de haut en bas : elle est spirituelle avant d'être cognitive, cognitive avant d’être morale, morale avant d'être politique et politique avant d'être économique. La corruption économique est le dernier maillon d'une chaîne dont l'origine est une perte d'intégrité due à cette corruption spirituelle qu'est l'oubli de l'être.

Incapables de percevoir les totalités et de penser leurs dynamiques, nous devenons les jouets d’un processus de corruption généralisé qui a pour conséquence la fragmentation des connaissances et l'atomisation des individus qui perdent le sens de l'intérêt général en s'affrontant dans une compétition mortifère fondée sur la loi du plus fort et du plus retors. 

Dans une époque profondément corrompue, tout ce qui ressemble à une reconnaissance publique ou officielle n’est rien d’autre que le baiser de Judas signalant le degré de compromission, de servilité et de soumission à l’esprit du temps. 

Les sociétés corrompues sont incapables de reconnaître l'intégrité d'un individu dans la mesure où il ne partage par leurs codes. L'homme intègre est dès lors considéré et traité soit comme un étranger soit comme un danger. 

"Dans un monde où chacun triche, c'est l'homme vrai qui fait figure de charlatan". André Gide

Une bonne dose de fantaisie enfantine est indispensable pour se libérer de l’emprise destructrice propre à l'hégémonie de la rationalité instrumentale. Mais des limites éthiques et cognitives doivent encadrer cette fantaisie enfantine afin qu’émancipée en partie de la rationalité abstraite, elle mobilise l’intuition créatrice sans dégénérer en fantasmes infantiles de toute puissance.

La démesure est un Janus aux deux visages. La démesure qui détruit est celle d’une toute puissance infantile imposant son emprise perverse. La démesure qui libère est celle d’une fantaisie enfantine aux qualités incommensurables. 

Dans une époque narcissique comme celle où nous vivons, la seule réflexion prise en compte est celle des miroirs médiatiques qui nous renvoient l’image fantasmée de notre toute-puissance. 

Du Fanatisme

Si l’ignorance fait le lit du fanatisme religieux c’est pour coucher avec la haine. 

La religion n'est bien trop souvent qu'une "assurance mort" qui vise à nous protéger des aléas de l'au-delà. 

Est-il vraiment indispensable de caricaturer des religions qui sont elles-mêmes, si souvent, des caricatures de spiritualité ? Au fil du temps, les religions caricaturent leur idéal avec bien plus de talent qu'un dessinateur inspiré.

En sacralisant le sacrilège, les laïcistes tombent dans le piège de l’idolâtrie et reproduisent, en négatif, les méfaits et les erreurs qu’ils reprochent aux religions. La caricaturolâtrie est la religion du sacrilège qui impose son relativisme comme une nouvelle forme de transcendance.

Le relativisme est ce sectarisme post-moderne qui considère tous les points de vue comme équivalents, excepté le point de vue relativiste qui les domine et les transcende tous. 

Cette culture du bâillon qu’est la Cancel culture est l’expression effrayante de ce relativisme post-moderne, devenu fanatique, qui fait de la déconstruction un but en soi alors même qu'elle devrait être une étape et un moyen dans une voie de libération. Déconstruire, oui, mais pour revenir aux choses mêmes comme le disaient les phénoménologues à l'origine de ce concept. Pas pour se perdre dans des impasses sectaires.

Et si la haine des fanatiques était le miroir effrayant où se reflète la haine de soi ressentie par une civilisation dépressive ? Ce n’est pas une question mais un constat. 

La haine de soi est le produit d'une civilisation qui, en éradiquant toute forme de transcendance, a réduit l'être humain au rôle d'agent économique hanté par la maximisation de ses intérêts égoïstes. 

Comment ne pas se haïr soi-même quand on a l'intuition profonde d'avoir trahi son idéal, perdu son âme et oublié tout forme de grandeur en échange d'un confort matériel ? Paradoxalement, l'égoïsme est l'autre nom de la haine de soi. 

Il faut vivre en amitié avec soi-même pour s'ouvrir à l'autre de manière naturelle.

La haine de soi appelle magnétiquement la haine de l'autre (dans les deux sens du terme). La haine de l'autre c'est à la fois le refus de l'altérité et la réaction qu'entraîne ce refus : la haine que ressent l'autre envers soi. 

Ils sont nombreux à nommer religion leur aveuglement et amour leur haine de soi.

Sur la voie du développement impersonnel, le théisme – sous ses expressions monothéistes ou polythéistes – est une forme transcendante de fétichisme qui doit être dépassée pour accéder à une présence non-duelle au cœur des grandes traditions spirituelles.

La présence non-duelle se manifeste par cette absence vertigineuse que l’on nomme Vacuité.

La mort de Dieu a pour conséquence soit la régression vers un vide existentiel, soit le saut évolutif vers une Vacuité essentielle, au-delà des formes idéales, subtiles et matérielles.

Du quantitatif

La perte de la qualité est synchrone avec le règne hégémonique de la quantité. Avant de coloniser les esprits, le capitalisme doit les faire capituler en détruisant les valeurs morales pour les remplacer par la valeur marchande.

Aux jours d’aujourd’hui, la pesanteur inertielle de la quantité est utilisée pour neutraliser et censurer toute forme d’émergence qualitative. Il s’agit pour cela de noyer le poisson de l’originalité créatrice dans le bocal du conformisme où la multitude surnage et se reproduit dans les eaux usés des réseaux sociaux. 

Cessons de nous gargariser avec cette banalité du mal dont parle Annah Arendt. Parlons plutôt du mal que la banalité inflige par son arrogance et son aveuglement à toutes les formes de création et d'innovation. 

Ceux qui ne sont pas animés par l’énergie créatrice projettent sur l’inédit les catégories et les perceptions d’un passé largement dépassé. 

On reconnaît une idéologie au fait que ses tenants la naturalise en la présentant comme une évidence transhistorique, issue du sens commun et propre à déconstruire la rhétorique des idéologues.

Bon ou mal, il faut accepter ce qui est pour faire advenir ce qui n’est pas encore. 

L’expérience salvatrice de l’échec est au cœur de l’évolution. 

Sans doute faut-il mieux échouer dans la réalisation de ses propres rêves que de réussir dans la réalisation des rêves d'autrui s'ils ne sont pas synchrones avec les nôtres.  

La morale commune nous enseigne qu’il faut absolument faire quelque chose de sa vie. Quelle erreur !... Les chemins de faire s’arrêtent toujours dans des voies de garages. C’est parce qu’elle est à la fois don et abandon qu’il ne faut rien faire de sa vie. Juste accueillir cette graine d’esprit comme une terre fertile accueille la plante qui croît en elle et s’en nourrit. C’est ainsi que la vie, en se développant, vous transformera à travers des stades de complexité croissante. C’est ainsi que le souffle imagine l’instrument qui saura le sublimer. 

Plus on connaît, moins on fait et plus on participe à la dynamique créatrice de la vie/esprit qui agit à travers nous en développant cette présence intérieur qui nous anime et qui nous guide. Ce qu'une certaine tradition orientale nomme le "Non Agir". 

Devenir un militant du Non Agir c'est participer intimement au saut évolutif en regardant l'effondrement comme l'expression d'un souffle fondateur. Sur un festin de ruines, construire un destin d'architecte.

Ressources

Dans Le Journal Intégral : accéder aux  11 billets de la série "Incitations", aux 18 billets autour de l'Effondrement et aux 20 billets autour de la spirale évolutive et du modèle de la Spirale Dynamique en cliquant sur ces thèmes dans la rubrique "Libellés".  

Une spirale dynamique aux couleurs de l'évolution Article de Patrice Van Erseel sur le modèle de la Spirale Dynamique 

La Spirale Dynamique  Une série de 4 billets sur le modèle de la Spirale Dynamique

Une régression anthropologique  Une réflexion profonde sur le paradigme "fétichiste/narcissique" analysé par Anselm Jappe dans son ouvrage La Société Autophage

Civilisation, décadence, écosophie Au fond, il n'y a qu'un seule objet d'étude : les formes et les métamorphoses de l'histoire. Amiel

Effondrement et Refondation  Une série de sept billets

René Char, une poétique intégrale (1) - René Char, une poétique intégrale (2)


mardi 22 septembre 2020

Incitations (11) Contentez-Vous !


La vie, ce n’est pas attendre que l’orage passe, c’est apprendre à danser sous la pluie. Sénèque 


Dans ce billet, comme nous le faisons régulièrement dans la série intitulée "Incitations", nous proposerons, sous forme d'aphorismes et de fragments écrits au fil des jours, des éléments de réflexion et d’intuition qui font écho aux thèmes développés par ailleurs, de manière plus systématique, dans Le Journal Intégral. 

De par leurs concisions, aphorismes et fragments synthétisent la pensée et formalisent l’intuition en éveillant chez le lecteur une résonance intérieure qui peut mobiliser sa conscience et fertiliser son imaginaire. Inspirées par l'esprit du temps, ces "Incitations" nous invitent donc à la méditation, à la réflexion... et à l’action. 

Il y a dix ans le petit livre de Stéphane Hessel intitulé "Indignez-vous" est devenu un phénomène d’édition puisqu’en un an cet opuscule a été traduit en 34 langues et vendu à 4 millions d'exemplaires. Pour Stéphane Hessel, l’engagement et l’indignation représentent les ferments de l’ "esprit de résistance" face aux politiques néo-libérales qui creusent les inégalités et détruisent le lien social. Dix ans après, le monde a changé. Il doit faire face aux risques d’effondrement qui se manifestent à travers de nombreuses crises dont la crise sanitaire actuelle, expression d'une folie productiviste qui conduit à la destruction des écosystèmes naturels. 
 
Parce-que l’indignation est très insuffisante si elle n'est pas sous-tendue par une vision novatrice et parce que la résignation est inacceptable à une époque où la survie de notre espèce est menacée, l'engagement - toujours nécessaire - prend une forme nouvelle qui pourrait s'exprimer à travers un nouveau mot d’ordre : " Contentez-vous ! ". Ce mot d'ordre salutaire est le vecteur d'une éthique de la plénitude dans un monde en voie d'effondrement.
 
Contentez-vous !
 
Se contenter c’est savoir se contenir 
grâce à une maîtrise des limites 
qui conduit au contentement.  

Ce nouveau mot d’ordre exprime bien le lien organique entre conscience, maîtrise et plénitude : 
1 - La conscience perçue comme processus de contention et de concentration de l’énergie intérieure (se contenir) 
2 - La maîtrise des limites qui permettent ce processus de contention (se contenter
3 - La sensation de plénitude qui résulte de cette maîtrise à travers le contentement (être content). 

Pour être content de vivre, 
il faut savoir à la fois 
se contenir et se contenter. 

La conscience structure les données issues des perceptions et des sensations, des émotions et des représentations. Parce qu'elle est porteuse de sens, une telle structure permet de  contenir et de concentrer la force vitale d’extériorisation, de prédation et d’expansion infinie propre à l'instinct, aux désirs et à l’avidité de l’égo.

Cette contention et cette concentration opérées par la conscience permettent de centraliser l’énergie vitale et de la canaliser vers une dimension supérieure en transmuant progressivement la puissance de vie en présence d’esprit à travers l'ouverture du cœur et l'éveil intérieur.
 
 
Paradoxe : 
c'est seulement en maîtrisant ses limites 
que l'on peut dépasser ses limitations. 
 
La maîtrise des limites permet l'émergence et la perdurance d'une intégrité qui devient la référence à partir de laquelle on peut transcender conditionnements et préjugés.

Comment être content de vivre dans un monde en décomposition comme le nôtre si on n'exerce pas cette force de contention et de concentration qui permet de garder son intégrité face aux forces d’extériorisation qui ne cessent de projeter l’individu hors de lui-même ?

Dans un monde en voie d’effondrement, ces forces d’extériorisation sont celles de l’atomisation sociale et du totalitarisme marchand à l’origine d’un individualisme narcissique qui transgresse à son profit toutes formes de limites. A quoi il faut ajouter une pensée en miettes, incapable de vision globale, qui conduit à la perte du sens et de tous les repères symboliques. 

Face à ces forces d’extériorisation, la contention et la concentration de la conscience peuvent s'expérimenter à travers la méditation dans le champ de la conscience (subjectivité), par les médiations symboliques dans le champ de la culture (intersubjectivité) et via une intelligence collective dans le champ de l'organisation socio-économique (structures objectives). 

Si on est incapable de se donner à soi-même ses propres limites en maîtrisant son champ d’extériorisation par un acte de conscience, alors des limitations s’imposent de l’extérieur et font irruption, parfois de manière violente, pour freiner et stopper cette extériorisation délirante. 

Quand on ne sait plus 
ni se contenir ni se contenter, 
le confinement s'impose comme le seul horizon.

Comme la prison est le devenir des délinquants et des criminels qui ne respectent pas les lois de la société, le confinement est le devenir de tous ceux qui transgressent les lois naturelles de la vie en se heurtant aux limites imposées par celles-ci.
 
Il est évident que le confinement sanitaire n'est qu'une des multiples expressions d'une limitation qui s'impose par la force et dans la souffrance à tous ceux qui n'ont pas exercé la maîtrise de leurs limites. 
 
 
Plus on entre en soi, plus la conscience s’approfondit 
et plus s’amplifie un sentiment d’unité et d’harmonie. 

Rien de plus régressif que le développement personnel s’il n’est pas une étape sur une voie spirituelle. 

La spiritualité pourrait être universellement définie comme dépassement de l’égoïsme. Elle ne peut intégrer le développement personnel que si elle le dépasse dans une forme d’évolution transpersonnelle qui mène à un éveil impersonnel. 

C’est bien parce qu’elle nous échappe toujours que la vérité nous libère. 

La pornographie (qui montre) est à l’érotisme (qui voile), 
ce que la science (qui démontre) est la poésie (qui dévoile). 

Dans Eros, il y a oser. 
 
Le poète est celui qui ose sortir des habitudes mentales pour retrouver le souffle organique et originel de l’inspiration, seul à même de dévoiler la réalité pour faire apparaître le Réel dont elle est la manifestation. C’est ainsi que la réalité se réenchante en se révélant comme épiphanie du Réel (irréductible à nos perceptions) que l'on nomme, selon les traditions, Mystère, Vacuité, Ouverture ou Esprit. 

La matière est l’ombre portée d’un mystère 
qui est la matrice de tous les possibles. 

Il est des vies prisonnières des évidences et d’autres qui se conjuguent intuitivement au mystère qui les anime. Messagère de ce mystère, la parole hermétique du poète subvertit toute explication intellectuelle au profit d’une implication sensible et d’une intuition synthétique. 

Pour qu'il soit inspirant, un aphorisme doit être le vecteur d’une polysémie qui interroge le lecteur. En se posant la question « Qu’est-ce que l’auteur a bien voulu dire ? » le lecteur passif se transforme alors en herméneute et en interprète actif, participant ainsi, à travers le filtre de sa subjectivité, à l’inspiration créatrice de l’auteur. 

Pas de poésie sans vision 
et pas de vision sans contemplation. 
 
Voyant, Méditant et Poète, 
tels sont les trois attributs de l’homme reconnecté. 

Le méditant ne fait rien d’autre que suivre un entraînement spirituel au même titre que l’athlète suit de manière rigoureuse un entraînement physique. Là où l’athlète cherche la performance, le méditant, en ne cherchant rien, s'ouvre à la totalité. Il fait l’expérience d’une présence d’esprit vécue à travers une perception immédiate quand l’intellectuel crée des représentations mentales fondées sur des médiations conceptuelles. 

L’image 
est un langage symbolique 
de l’intuition 
comme le concept 
est celui
- logique et abstrait -
des médiations intellectuelles.

Alors que nous vivons, depuis cinquante ans, un changement de paradigme, le nouveau paradigme qui s’impose aujourd’hui est celui - dynamique - d'un changement qui remet en mouvement une pensée figée dans les rigueurs, les rigidités et les frigidités de l’abstraction. 
 
Au cœur de ce changement : la reconnaissance d'un processus de développement - à la fois humain, naturel et cosmique - animé par la dynamique évolutionnaire de la vie/esprit.

Parce qu’elle permet l’émergence d’une plus grande complexité, cette dynamique évolutionnaire apparait comme la matrice d’un saut qualitatif vers un nouveau stade de développement, porteur d'une vision novatrice dont notre époque en crise a tant besoin. 


Tout développement est un dévoilement. 
 
La dynamique du développement humain
est à l'origine d'un sauf évolutif
vers une plus grande complexité
qui remet  en question 
nos anciennes façons 
de vivre et de penser.
 
Loin d'être 
une certitude, 
ce saut évolutif 
est une possibilité.
 
Nous ne pourrons vivre ce saut évolutif que si une partie de l'humanité s'y engage en transcendant le paradigme abstrait de la séparation qui fût au cœur de la modernité pour accéder au paradigme concret de l'intégration qui fonde la Cosmodernité à partir d'une approche globale, à la fois dynamique et organique.
 
Le monde tourne autour des inventeurs de valeurs nouvelles : - il tourne invisiblement. Mais autour des comédiens se tournent et le peuple et la gloire : ainsi "va le monde". Nietzsche
 
Si tout développement est un dévoilement c'est que l'accès à un nouveau stade évolutif - fondé sur une plus grande complexité - dévoile les dynamiques (séparatrices) qui l'entravaient et les logiques (abstraites) qui lui résistaient.
 
C’est dans ce mouvement de développement/dévoilement qu’apparaît de nos jours une critique intégrale capable de mettre à jour les diverses formes de fétichisme, propres à notre époque, qui font système et qui doivent être dépassés. : fétichisme de l’égo au niveau psycho-spirituel, fétichisme de l’abstraction dans le champ de la culture et fétichisme de la marchandise dans le champ social. 

Le capitalisme sauvage, quel pléonasme !... La sauvagerie est au cœur même du capitalisme dans la mesure où celui-ci est fondé sur la destruction de la vie et de la sensibilité concrètes par l'hégémonie de cette abstraction qu’est la valeur marchande. 
 
Rien d'étonnant donc que la sauvagerie capitaliste 
conduise à l'ensauvagement des relations humaines.
 
Né de la rencontre entre un narcissisme prédateur sur le plan individuel et un processus de déliaison et d'atomisation sociales sur le plan collectif, cet ensauvagement a pour conséquence un climat de violence et de paranoïa profondément anxiogène.

Si le capitalisme apparaît de manière superficielle comme une forme d’économie, il est avant toute chose une économie des rapports sociaux fondée sur la médiation totalitaire de l’échange marchand. Cette médiation de la marchandise au cœur des rapports sociaux aliène et détruit aussi bien les relations naturelles et immédiates de don/contre-don que les médiations symboliques régissant toute vie communautaire. 

Comme la bêtise crasse aime à se parer des habits du bon sens, la sauvagerie se donne toujours des airs apostoliques de mission humanitaire. C’est ainsi que le capitalisme prend le masque féminin de l’économie pour ravager les milieux humains et naturels. Ne soyons pas dupes et osons soulever les jupes de l’économie pour découvrir les attributs virilistes, patriarcaux et dominateurs, d’un capitalisme dont la sauvagerie peut-être résumée dans les termes suivants : "L’infâme est l’avenir de l’homme."

Un système de domination se reconnaît aux diverses formes de persécution, de censure et d’ostracisme qu’il fait subir à ses opposants. Si cette violence répressive empêche les opposants de s’exprimer, elle s'accompagne d'une violence symbolique, bien plus perverse, qui conduit les dominés à réagir et à penser dans les catégories du système dont ils sont les victimes. 

C’est ainsi que nombre de mouvements dits "anti-capitalistes" ne se rendent pas compte qu’en contestant ce système à travers le langage dominant de l’économie, ils renforcent en fait l’emprise dont ils cherchent à se libérer. 
 

Quand chaque individu est soumis 
à un emploi du temps, 
le temps lui-même devient 
un employé de l’économie. 
 
Prenez donc votre temps 
avant qu’il ne vous prenne 
pour un simple rouage 
d’une machine inhumaine.

Prendre son temps 
c'est l'arracher à l'abstraction 
d'une mesure quantitative
pour en faire 
une offrande de qualité
 à la présence d'esprit
dont il provient.
 
Prendre son temps
c'est s'immerger dans
 le flux sensible
d'une durée concrète
dont la source est 
une présence à la fois
poétique et spirituelle.

Le temps est devenu un champ de bataille politique où la rentabilité abstraite de l’économie tend à anéantir l’expérience sensible de la durée vécue au sein d’une communauté concrète à travers une mémoire et une culture partagée. 

Libérer le temps de l’emprise économique pour retrouver la profondeur poétique et spirituelle de l'instant présent, telle est la lutte que chacun doit mener quotidiennement, dans chacune de ses actions et de ses pensées, sous peine d’être enrôlés de manière inconsciente dans l’armée des ombres au service du fétiche marchand. 

D’une crise sanitaire qui a pris la forme d’un confinement planétaire, nous devons tirer une synthèse en forme de leçon : si nous ne maîtrisons pas notre puissance d’extériorisation par un sens des limites, celles-ci nous seront imposées dans la contrainte et la souffrance par la régulation des lois immémoriales de la vie/esprit. 
 
Dans le champ social, la décroissance pourrait être un premier pas dans la quête de limites salutaires. Initiée à partir d'une critique intégrale, la "sortie de l'économie" serait un second pas qui devrait être accompagné d'un troisième pas : l'entrée dans l'écosophie. Cette sagesse concrète naît de la participation sensible et intuitive à un milieu multidimensionnel, à la fois humain, naturel et spirituel.

Retrouver aujourd'hui le sens des limites
c’est se libérer de l’alliance perverse 
entre l’égomanie sur le plan personnel 
et l’économie sur le plan collectif.
 
Autre leçon paradoxale à tirer de l’expérience d'un confinement planétaire : ce qui est bon pour l’homme est généralement mauvais pour l’économie. Par exemple le silence, l’introspection, la contemplation, la sobriété, la modération, la patience, la mesure, la gratuité, la générosité, la bienveillance, la solidarité, la fantaisie, le temps libre, la poésie. 
 
Plus que jamais, 
la pandémie
nous conduit à opérer 
un choix crucial :
L'Economie ou la Vie ?
 
Ressources
 
Dans le Journal Intégral
 
 
Lire les billets sélectionnés sous les libellés Incitations et Sortir de l'économie
 
A l'occasion des dix ans du Journal Intégral, nous avons consacré en début d'année cinq billets qui détaille le sommaire des billets diffusés dans le Journal Intégral. Sommaire (1) 2010... et suivants. 
 
 
 

jeudi 13 décembre 2018

Incitations (10) Le Fétichisme de l'Abstraction


Le fou n'est pas un homme qui a perdu la raison. Le fou est un homme qui a tout perdu, excepté la raison. G.K Chesterton 


"L'ennemi plus sournois est l'actualité" écrivait René Char. Effectivement, les forces passionnelles et la puissance émotionnelle suscitées par l'évènement - aujourd'hui la révolte légitime des "Gilets Jaunes" - nous condamnent soit à la sidération, soit à des réflexes idéologiques plutôt qu'à la réflexion, soit à des analyses réductrices (de type économiques, sociales ou politiques) qui passent souvent à côté de l'essentiel. En nous mettant un peu à distance de l'actualité, nous aimerions proposer une interprétation plus profonde et plus globale d'un climat insurrectionnel justement considéré par Edgar Morin comme l'expression d'une crise de civilisation. 

Bien loin d'être réductible à ses manifestions ponctuelles et spectaculaires, le climat insurrectionnel évoqué dans plusieurs billets de ce blog renvoie à l'urgence d'un changement de civilisation. C'est bien pourquoi, dans le bandeau de présentation du Journal Intégral, nous avons décrit celui-ci comme "la chronique d'une insurrection des consciences contre le fétichisme de l'abstraction". Dans ce contexte, l'insurrection est  surgissement d'une énergie vitale et créatrice comme "puissance destituante" contre une vision du monde, vieille de cinq siècles, dont l’obsolescence conduit aujourd'hui d'une crise systémique à un effondrement global. Les réponses à cet effondrement passent par l’émergence d’une nouvelle vision du monde permettant de développer une autre relation à soi, aux autres et à son milieu de vie. 

C’est dans le contexte de cette émergence que la notion de fétichisme de l’abstraction trouve tout son sens en permettant une critique radicale de la culture dominante tout comme la théorie du fétichisme de la marchandise, élaboré par Marx, opère une critique radicale des rapports sociaux à l’ère du capitalisme. Le fétichisme de l’abstraction est ce concept évolutionnaire qui met à jour le processus d’identification fusionnelle de l’homme moderne à des représentations mentales qui le soumettent à leur logique inhumaine. Une logique abstraite dont les applications technocratiques sacrifient la vie et la sensibilité sur l’autel de l’efficacité, de la rentabilité, de la quantité au détriment de la qualité, de la convivialité et de l’intégration de l’homme à son milieu d’évolution.

Une critique intégrale doit être capable de penser à la fois le fétichisme de l'abstraction et celui de la marchandise comme deux formes fétichistes complémentaires, l'une culturelle et l'autre sociale, correspondant au même stade de développement, celui d'une modernité abstraite que l'occident doit aujourd'hui dépasser en participant à la dynamique d'une spirale évolutive s'il ne désire par se faire emporter par la spirale infernale d'un effondrement.

Qu’est-ce que le fétichisme de l’abstraction ? 


"Le plus difficile n'est pas de changer de cap, ce n'est pas de changer de politique, c'est de changer de mentalité, autrement dit de structure de pensée. C'est pourtant ce qui le sauverait et nous sauverait." Tweet d'Edgar Morin (9/12/18)

Dans un article sur le mouvement des "Gilets Jaunes" paru dans Le Monde du 4 Décembre, Edgar Morin écrit ceci : « Le seul avenir de ce mouvement, s'il est encore pensable, aurait été de se doter d'un diagnostic pertinent sur les causes d'un mal qui, certes, a ses spécificité françaises mais est plus général : la dégradation n'est pas seulement celle de la biosphère, elle est celle de la sociosphère, celle de l'anthroposphère, celle de la noosphère (sphère des activités de l'esprit) : il s'agit d'une énorme crise de civilisation et d'une énorme crise de l'humanité suscitée par une mondialisation déchaînée..."

Comprendre cette crise de civilisation et le climat insurrectionnel à travers lequel celle-ci se manifeste (dans tous les sens du mot), c'est analyser l'emprise du modèle dominant sur les consciences afin de s'en libérer en participant a un saut évolutif vers un nouveau stade du développement humain.  C'est dans ce contexte évolutif que la compréhension de ce qu'est fétichisme de l'abstraction s'avère libératrice.

Le mot abstraction a pour étymologie le latin abstractus, participe passé du verbe abstraho « tirer, traîner loin de, séparer de, détacher de, éloigner de ». Au 16e siècle, ce mot désignait le fait de s'isoler de la société, au 21e siècle, il désigne le fait de s’isoler de la vie même, de sa complexité et de sa dynamique évolutive. 

Le processus d’abstraction procède d'une visée utilitaire et instrumentale dont la finalité est l'action. Il consiste à fragmenter la complexité multidimensionnelle du Réel pour isoler certains de ses éléments en les coupant de leur contexte en vue de les observer et de les analyser pour comprendre leur fonctionnement dans le but d'agir.

Toute abstraction est réduction d'une totalité complexe, organique et dynamique, à des lois d'interactions causales entre des éléments séparés. C'est ainsi que la complexité multidimensionnelle propre à la vie/esprit est réduite à une série d'éléments assemblés selon les lois mécaniques d'un déterminisme causal. C'est ce processus d’abstraction qui a progressivement permis à l’être humain de penser de manière rationnelle et d'agir de manière technique sur son environnement.

Lié à l'animisme, à la pensée magique et aux premiers stades du développement humain, le fétichisme est ce processus archaïque de la psyché humaine au cours duquel la conscience s’identifie de manière fusionnelle à un objet de son environnement ou à une production humaine (matérielle, symbolique ou intellectuelle) en y projetant ses attentes et son imaginaire. Une telle projection confère à cet objet ou à cette production ainsi fétichisés une aura fascinante, une identité autonome et une autorité transcendante à laquelle se soumet la conscience, oubliant qu'elle est à l'origine de cette projection.  

Fascinés, subjugués, sidérés par nos abstractions mentales, nous oublions qu’elles sont le produit de notre conscience pour les considérer comme des entités autonomes dotées d’une autorité absolue à laquelle nous nous soumettons entièrement en sacrifiant notre vie au profit de leurs logique déshumanisante. 

Le fétichisme de l'abstraction est un processus d’emprise dont nous sommes les victimes modernes, à la fois consentantes et fascinées. Comme les chasseurs-cueilleurs transformaient des objets en fétiches, dotés de pouvoirs surnaturels, auxquels ils étaient soumis, nous conférons à ces entités idéales que sont nos représentations mentales le pouvoir de nous soumettre à leur logique abstraite, déconnectée de la vie sensible, de sa dynamique comme de sa complexité. 

Élaborée au cours de l’évolution pour agir sur le monde matériel, l’abstraction est cet artifice mental qui sépare ce qui est unit de manière organique et qui divise ce qui est relié de manière harmonique. Il ne s’agit pas de condamner cette fonction essentielle qu’est l’abstraction mais de critiquer de manière radicale l’identification aveugle à des représentations que nous objectivons et auxquelles nous conférons une forme d’autorité qui nous aliène en nous castrant de notre sensibilité et de notre intuition.

On attribue à G.K Chesterton cette citation apocryphe : « Depuis que les hommes ne croient plus en Dieu, ce n'est pas qu'ils ne croient plus en rien, c'est qu'ils sont prêts à croire en tout. » Quand nous ne sommes plus à même de faire l’expérience  d’une présence intérieure et d'une spiritualité vivante, nous accordons à nos représentations mentales cette forme de transcendance que les chasseurs-cueilleurs accordaient à leurs fétiches.

Il existe bien-sûr une relation étroite et systémique entre le fétichisme de l'abstraction qui concerne nos productions intellectuelles et le fétichisme de la marchandise analysé par Marx, qui concerne nos productions sociales et qui est ainsi décrit par Alain Bihr : " Il y a fétichisme chaque fois que le produit de l'activité sociale des hommes se fixe et se fige dans une forme où il s'autonomise par rapport à eux en une réalité qui les opprime et les domine et semble leur être extérieur et supérieur."

L'Intuition et la Raison

Dessin de Andy Singer paru dans La Décroissance
Einstein a parfaitement décrit l’effondrement spirituel qui participe d'un effondrement systémique, à la fois écologique, social et culturel : « L'intuition est un don sacré et la raison, une fidèle servante. Nous avons crée une société qui honore la servante en oubliant le don. »

Alors qu’elle était un moyen au service de l'intuition, l’abstraction devient une fin en soi qui met l'intuition au service d'une volonté de domination parfaitement exprimée par Descartes : "Se rendre comme maître et possesseur de la nature". C'est ainsi que, bien malgré lui, l'homme moderne a été progressivement soumis à une culture de séparation fondée sur le déni de la vie et de la sensibilité.

La facultés d'absorption de l'intuition et la faculté d'abstraction de la raison sont les deux pôles, centripètes et centrifuges, à la fois contraire et complémentaire, du champ d'expérience vécu par la conscience.

La faculté d'absorption propre à l'intuition permet à la conscience d'être pleinement intégrée à son milieu d'évolution et d'en extraire les éléments nécessaires à son développement. La faculté d'abstraction propre à la raison permet à la conscience de s'affirmer comme entité douée d'autonomie qui interagit avec le milieu dont elle est interdépendante.

Au cœur de la conscience, la faculté d'absorption s'exprime à travers l'intuition, ce porte parole de la vie/esprit. Le fétichisme de l'abstraction participe à la dynamique centrifuge d'une extériorisation qui tend à neutraliser l'intuition et à la dévaloriser au profit d'une culture de séparation qui occulte les liens organiques et harmoniques unissant la conscience à son milieu multidimensionnel. 

La faculté d’abstraction du mental est un outil indispensable au déploiement de la vie humaine dans le monde matériel. Et comme tout outil, c’est un moyen au service d’une fin. Le problème advient quand la dévalorisation de l'intuition a pour conséquence l'oubli d'une pensée organique, au cœur de toutes les cultures traditionnelles, fondée sur la perception des  totalités et des dynamiques qui animent celles-ci. En perdant une vision globale, on perd avec elle le sens des finalités. Cette dilution du sens est à l’origine d’un effondrement spirituel au cours duquel les moyens deviennent à eux-mêmes leur propre fin.  

« Notre époque se caractérise par la profusion des moyens et la confusion des intentions » disait Einstein. La dictature des moyens s'érige sur une dissolution des fins dont la conséquence est le déni du sens au profit d'une rationalité instrumentale et de ses applications pratiques. 

Le fétichisme de l'abstraction est un nouveau chapitre dans la longue histoire - plurimillénaire - de la superstition. Ce nouveau chapitre est le récit d'un paradoxe : la superstition prend de nos jours les formes d'une abstraction censée nous libérer de la superstition. Inspirée par l'esprit des Lumières, la modernité portait en elle la promesse d'une libération de l'obscurantisme et d'une émancipation de la servitude que celle-ci entraînait. Mais au fil du temps, alors que se dissolvait l'héritage holiste des cultures traditionnelles, la rationalité abstraite s'est peu à peu réduite à une rationalité instrumentale coupée d'une intuition vivante qui est le véhicule d'une vision globale comme d'un sens des finalités.

C'est ainsi que, de nos jours, la superstition prend une forme nouvelle : l'identification à une pensée technocratique qui gouverne la vie des hommes à partir d'une logique abstraite imposant le sacrifice de la vie sensible au profit d'une culture de séparation.

Une des définitions les plus synthétiques du fétichisme de l’abstraction vient de ce grand penseur de la technique que fut Jacques Ellul : "Ce n'est pas la technique qui nous asservit, c'est le sacré transféré à la technique." Dans un monde littéralement insensé, la technique en devenant sa propre fin s’est transformée en technolâtrie : on la révère comme une idole à laquelle tous doivent sacrifier.  Le Transhumanisme est sans doute la phase ultime de la technolâtrie.

Paraphrasant Ellul, on peut dire que ce n’est pas l’abstraction qui nous asservit, c’est le sacré conféré à la rationalité qui conduit à cette dérive fétichiste qu’est le rationalisme, au cœur de l'idéologie dominante.

La croyance aveugle dans la technique comme dans l’économie sont deux expressions hégémoniques d’une même rationalité abstraite : la première, appliquée au milieu naturel, se manifeste à travers le fétichisme de l'abstraction quand la seconde, appliquée aux rapports humains, se manifeste à travers le fétichisme de la marchandise.

Décoloniser l’imaginaire 


«Ne mépriser la sensibilité de personne. La sensibilité de chacun, c'est son génie». Charles Baudelaire 

Le processus d’abstraction devient hégémonie totalitaire dès lors qu’il en vient à nier une sensibilité qui participe, de manière intime et intuitive, à un milieu d’évolution vécu comme une totalité dont elle est partie prenante et apprenante. Le fétichisme de l’abstraction devient crime contre l'humanité quand il nous prive de toutes les ressources intérieures de la sensibilité et de la spiritualité qui échappent à la visée utilitaire et réductionniste du mental.

En exprimant le désir de se rendre comme maître et possesseur de la nature, Descartes exprime parfaitement la volonté de domination qui est au cœur de la pensée abstraite. Déconstruire le fétichisme de l’abstraction c’est comprendre la façon dont cette volonté de domination, inhérente au mental, se retourne contre l’être humain en le dominant à son tour comme l’apprenti sorcier devient la victime de ses sortilèges.

La modernité tardive est ce moment évolutif de l'espèce où la subjectivité humaine, en quête d'autonomie, est elle-même dominée par une volonté de domination qui transforme son milieu d'évolution en environnement d'exploitation. L'effondrement de cet environnement a pour conséquence une remise en question de cette domination abstraite et la nécessité urgente de s'en libérer.

Le concept de "fétichisme de l’abstraction" permet de saisir les racines archaïques du mental humain en pointant la volonté de domination qui le sous-tend et la toute-puissance infantile dont celle-ci est l’expression. En réactivant des processus archaïques d’identification fusionnelle qui sont au cœur de tous les fétichismes, cette toute puissance infantile est à l’origine du sortilège qui transforme ce moyen qu’est l’abstraction en une finalité absolue et despotique.

Le fétichisme de l’abstraction est ce sortilège qui modifie notre vision du monde : ce que les anciens percevaient comme une totalité organique et dynamique nous apparaît comme un ensemble d’éléments assemblés dans un mécanisme animé et déterminé par les forces extérieures du hasard et de la nécessité. Ce sortilège est à l’origine de ce que Max Weber a nommé le désenchantement du monde. 

Ce n’est pas par l’abstraction que l’on se libère du fétichisme de l’abstraction. Toute pensée critique qui ne serait pas animée par une vision créatrice et inspirée ne fait que renforcer cette forme d’envoûtement dont on ne peut se libérer qu’en réenchantant le monde par la profondeur visionnaire de l’imaginaire. Tel est le message de ces écoféministes américaines qui revendiquent l’identité de "sorcières néo-païennes".

De toute façon,  voilà que rien n'est venu véritablement s'opposer à l'ordre des choses, depuis que ceux qui prétendent mener une critique sociale ne se rendent pas compte de l'anachronisme de leurs armes, continuant à confondre rationalité et radicalité tout en cherchant leur sérieux à se démarquer du domaine sensible. Et cela jusqu'à ne pas voir que l'intériorisation grandissante de la technique favorise chaque jour ce mode d'asservissement tranquille que, dans les dernières années, une certaine modernité intellectuelle aura cautionné sinon provoqué par sa haine de l'utopie. Annie Le Brun. (Victor Hugo maintenant !)

Pensée magique et Magie de la pensée

Décoloniser l’imaginaire c’est se libérer de la pensée magique propre au fétichisme de l’abstraction, par la magie d’une pensée créatrice qui participe intuitivement à la dynamique évolutive de la vie/esprit. 

La connaissance des modèles développementaux utilisés dans l’approche intégrale permet de bien opérer la nécessaire distinction entre pensée magique, liée aux stades infantiles et pré-rationnels du développement humain, et magie de la pensée, liée aux stades supérieurs, transcendant la simple rationalité par l’intuition visionnaire. 

Le fétichisme de l'abstraction est, sous la forme d'un fantasme archaïque de toute puissance, la résurgence moderne d'une pensée magique fondée sur l’indifférenciation entre la subjectivité et son milieu. Pré-individuelle et pré-rationnelle, la pensée magique est liée aux premiers stades, animistes, du développement humain, ceux d'une fusion avec le milieu d'origine, avant que l'identité personnelle ne se différencie de celui-ci.

Transpersonnelle, la magie de la pensée transcende l’identité personnelle et les limitations de l’égo en agissant sur le monde formel à travers de subtiles et mystérieuses influences énergétiques évoquées de manière traditionnelle, par exemple dans la Théurgie et dans la Haute Magie . On en retrouve aujourd'hui des traces dans les domaines bien plus prosaïques de la pensée positive ou de la Loi de l’Attraction

Cette puissance de l'énergie créatrice a ainsi été célébrée par cet initié que fut Goethe : " Quelque soit la chose que vous pouvez faire ou que vous rêver de faire, faîtes la. L'audace a du génie, de la puissance, de la magie".

La réhabilitation de la magie à laquelle procèdent certaines écoféministes participe à la subversion d'une culture de séparation. Vecteur d'un réenchantement de notre rapport au monde, elle accompagne l'émergence d'une culture d'intégration fondée sur la reconnaissance d'une connexion profonde entre la subjectivité et son milieu multidimensionnel.  

Starhawk, une des principales figures des sorcières néo-païennes, analyse ainsi les résistances culturelles qui font obstacle à ce processus de réenchantement : «La magie est un autre mot qui met les gens mal à l’aise, aussi je l’utilise délibérément car les mots avec lesquels on se sent bien, les mots qui paraissent acceptables, rationnels, scientifiques et intellectuellement fiables, le sont précisément parce qu’ils font partie de la langue de la mise à distance. » 

Les modèles du développement humain nous l’enseignent. Se libérer du fétichisme de l’abstraction ce n’est pas régresser à un stade archaïque – pré-personnel et pré-rationnel – d’identification fusionnelle avec le milieu; c’est intégrer et dépasser le stade d’une rationalité abstraite pour accéder à des stades de conscience transpersonnelle et transrationnelle qui sont ceux d’une raison sensible au service d’une intuition visionnaire.

Les individus ayant atteint le stade d'une spiritualité transrationnelle sont à même de percevoir et de décrypter les fondements archaïques et irrationnels de la rationalité abstraite tels qu'ils s'expriment dans le fétichisme de l'abstraction. Cette critique culturelle est insuffisante si elle n'est pas accompagnée d'un réenchantement - symbolique et poétique, créateur et spirituel - permettant de se libérer de ce sortilège.

Insurrection Évolutive


La crise systémique vécue par l’humanité est la conséquence d’une relation au monde, à soi et aux autres, née durant la période moderne à travers l’émergence d’une rationalité abstraite et de l’individu qui l’incarnait. Au fil du temps, cette rationalité abstraite est devenue hégémonique en se coupant de ces autres modes de connaissance que sont l’intuition - holiste et synthétique - l’empathie, l’imitation, l’imagination créatrice ou la pensée analogico-symbolique. Traditionnellement, ces modes de connaissance révélaient la complexité des liens unissant de manière organique et harmonique la subjectivité à son milieu multidimensionnel.

Le règne de la séparation abstraite a progressivement déterminé la destruction des milieux sociaux, naturels et culturels dont la conséquence est l’effondrement qui vient. On ne pourra résister à cet effondrement sans se libérer du fétichisme de l’abstraction et pour s’en libérer il faut en prendre conscience. Une telle prise de conscience doit permettre de sortir du conformisme intellectuel à travers un saut qualitatif qui est à la fois individuel et collectif, culturel et spirituel. 

Depuis Einstein, nous connaissons deux des grands principes de l’évolution culturelle : 1- « La folie, c'est de faire toujours la même chose et de s'attendre à un résultat différent ». Tous ceux qui n’avancent pas reculent : utiliser le même mode de pensée alors que tout change autour de soi, c’est forcément stagner puis régresser. Ceux qui sont aveuglés par le fétichisme de l’abstraction sont entraînés dans le tourbillon d’une spirale régressive dans laquelle ils cherchent à entraîner les autres par tous les moyens possibles et imaginables. Ceux qui ne veulent pas se faire aspirer par cette spirale infernale doivent effectuer le saut qualitatif qui leur permet de participer à la dynamique d'une spirale évolutive.

 2 - « On ne résout pas un problème avec les modes de pensées qui l'ont engendré. » Non seulement le recours aux modèles d'interprétation et d'explication du passé ne permet pas de comprendre le présent mais il rend incapable d’imaginer l’avenir. C’est pourquoi les solutions à la crise systémique actuelle passent par l’émergence d’une nouvelle vision du monde qui nous libère des évidences du passé en les faisant apparaître comme des constructions socio-culturelles à dépasser.

En dévoilant les fondements archaïques de la modernité, le concept de fétichisme de l’abstraction permet d'imaginer le saut évolutif vers une cosmodernité où l’abstraction est au service de la vie et de l’intuition à travers laquelle celle-ci s’exprime.

Dans une perspective intégrale, libération personnelle, évolution culturelle et transformation sociale apparaissent intimement liés comme autant de fonctions dynamiques appartenant à un même système vivant en développement.

La colère résulte de la compression d'une énergie vitale et créatrice qui se libère de manière violente et destructrice si elle n'est pas canalisée avec précision par un idéal et une vision. Canaliser cette vitalité créatrice c'est en faire une puissance insurrectionnelle qui met en mouvement l'énergie spirituelle prise en otage par l'inertie.

Selon Joseph Elchado : "Ce que montre un moment insurrectionnel c'est le retour de la vie dans l'espace social visible." La puissance insurrectionnelle de la vie libère une force psychique, créatrice et spirituelle jusque-là verrouillée par l'abstraction du mental au service de la toute-puissance de l'égo.

Une insurrection devient radicale quand elle permet un saut évolutif vers un nouveau stade du développement humain. Sinon, elle n'est que l'expression d'une violence aveugle et d'une colère explosive dont le destin a toujours été d'alimenter le système dont elle cherche à se libérer.

Une insurrection devient évolutive quand elle développe cet état de conscience particulier nommé "l'état lyrique" par le poète Roger Gilbert-Lecomte. Parce-qu'il saisit, au-delà des apparences, l'unité organique qui relie la subjectivité à son milieu, cet état lyrique peut changer la société en libérant les consciences de l'emprise technocratique et mortifère de l'abstraction.

Le Diabole et le Symbole 


Le fétichisme de l'abstraction c’est l’assujettissement au règne de la séparation dont le monarque absolu est figuré traditionnellement par le diable (du grec diaballein : jeter à travers c’est-à-dire diviser, disperser) qui s’oppose au symbole (du grec sumbolon : mettre ensemble). 

Dans la pensée médiévale, on distingue le diabole du symbole : le diabole correspond à l’éparpillement et à la dispersion diabolique, alors que le symbole réunit, fait converger et mène le retour à l’unité. Jacques Siron 

Nous autres qui nous prenions pour des individus modernes et éclairés, débarrassés des obscurantismes du passé, voilà que nous sommes donc réduits à adorer le diable (ce qui divise) comme une idole, en rejetant le symbole (ce qui unit) comme l’expression d’un imaginaire archaïque. 

Dans le pacte faustien d'une modernité agonisante, il ne s’agit plus de vendre son âme au diable mais de lui donner en offrande, en attendant  qu'il réalise nos fantasmes de toute puissance et qu'il nous protège contre le chaos intérieur né de la perte du sens. Cette nouvelle forme de servitude volontaire consiste à échanger sa singularité créatrice contre la sécurité d’un confort intellectuel qui pense le monde comme un vaste mécanisme dont chaque individu est un rouage aussi anonyme qu’interchangeable. Mais un tel confort est si artificiel qu’il transforme rapidement une servitude relative en servilité absolue. 

La perspective fantastique d’une civilisation sous l’emprise du diable a été évoquée par des écrivains catholiques – Bernanos, Bloy ou Péguy, par exemple – qui interprétaient ainsi l’emprise de l’abstraction à travers l’essor d’une modernité dont ils étaient les contemporains. Une telle perspective symbolique, devenue aujourd’hui pratiquement inaudible, éclaire pourtant de manière fulgurante la perte de sens, la décadence culturelle et l’angoisse existentielle propre à la modernité tardive dans laquelle nous vivons. 

Soumise au règne généralisé de l’abstraction, la civilisation moderne apparaît, selon le mot de Bernanos « comme une forme de conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure ». Ce déni de l’intériorité a une conséquence existentielle très concrète : nous héritons d’une vie en kit, à monter nous-mêmes, mais sans le manuel d’installation ! 

Où qu’il aille, l’homme contemporain transporte en lui et apporte avec lui les signes extérieurs de sa misère spirituelle. Le fétichisme de l’abstraction induit chez nos contemporains un sentiment d’abandon, une profonde angoisse existentielle et la nostalgie d’une plénitude vécue par une subjectivité qui participe intuitivement, de manière poétique et symbolique, à cette totalité complexe et vivante qu’est son milieu d’évolution. 

Fétichisme et Spiritualité 

Le fétichisme de l’abstraction est une notion évolutionnaire qui s’inscrit dans la lignée de toutes les grandes traditions spirituelles ayant transmis des connaissances et des pratiques pour relativiser et transcender les artifices du mental qui emprisonnent la conscience dans une vision illusoire et réductrice de l’individu comme de son milieu. 

La spiritualité est cette voie intérieure qui permet à la présence d’esprit de nous libérer de l’identification hypnotique à nos représentations. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si nous assistons à une véritable "révolution silencieuse" qui conduit nos contemporains, saturés d’abstraction, à la pratique de la méditation et des arts contemplatifs comme un retour aux sources de la présence. 

L’abstraction du mental qui cherche à maîtriser son environnement et à le dominer doit être compensée et équilibrée par l’absorption dans une présence d’esprit qui participe harmoniquement à son milieu de vie.

L'effondrement systémique dont nous sommes les victimes a pour origine une "crise de la présence" qui ne peut être résolue qu'en se libérant du fétichisme de l'abstraction à travers un processus de réenchantement poétique, symbolique et spirituel.

Le mental n’est rien autre qu’une conscience-fiction où, à chaque étape du trajet évolutif, s’élabore le récit propre aux constructions spatio-temporelles de l’esprit humain à une époque donnée. 

La religion c’est le chaînon évolutif entre une expérience transcendante médiatisée par le fétichisme archaïque, et l’expérience immédiate d'une présence transcendance vécue par la spiritualité. 

Le défi contemporain : dépasser le progressisme, cette religion laïque fondée sur le fétichisme de l’abstraction, pour embrasser une vision évolutionnaire fondée sur une spiritualité non-duelle qui perçoit la dynamique évolutive de la vie, de la conscience et du développement humain comme une manifestation de l’Esprit transcendant.

Ressources

La voie de l’intuition (4 billets) : (1) La voie de l'intuition (2) La Métanoïa (3) La voix de l’évolution (4) Raison et intuition - Intuition et Complexité -

Experts et Visionnaires (3 billets) : (1) La docte ignorance des experts (2) Intégrer la Complexité  (3) La fin d'un monde

Incitations (9) L’évolution créatrice - La série de billets sélectionnés dans le libellé Incitations