jeudi 27 septembre 2018

L'Effondrement qui vient


L’effondrement est l’horizon de notre génération, c’est le début de son avenir. Pablo Servigne 


Dans notre dernier billet intitulé Qu’est-ce que le Capitalocène? nous évoquions notamment la façon dont la démission spectaculaire de Nicolas Hulot a jeté une lumière crue sur l’accroissement d'un désastre écologique diagnostiqué par la communauté scientifique et ressenti d’une manière de plus en plus aigüe par une population qui perçoit ses nombreux effets aussi bien dans sa vie quotidienne que dans l’actualité internationale. Suite à cette démission, deux cent personnalités ont lancé dans le journal Le Monde un appel intitulé "Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité" dans lequel il est écrit : « Au rythme actuel, dans quelques décennies, il ne restera presque plus rien. Les humains et la plupart des espèces vivantes sont en situation critique. Il est trop tard pour que rien ne se soit passé : l’effondrement est en cours. » 

Parler d’effondrement il y a quelques années, comme nous l’avions fait en 2013 dans une série de billets intitulée Effondrement et Refondation, c'etait passer soit pour un aimable fantaisiste, soit pour un dangereux catastrophiste. Peu importe, nous avons l’habitude, c'est sans doute le lot commun des pionniers. Mais aujourd’hui l’idée commence à se diffuser et Edouard Philippe, le premier ministre, a parlé à plusieurs reprises dans ses discours du livre majeur de Jared Diamond, Effondrement, évoqué dans le premier billet de notre série. Vous aurez un aperçu des discours du premier ministre dans cette vidéo de Clément Monfort. D'où un constat assez effrayant : on peut évoquer l'effondrement (de manière intellectuelle ) sans que cela modifie d’un iota une pensée technocratique et un modèle économique qui sont à l’origine même de ce processus destructeur et qui l'amplifie . 

Pour envisager de manière lucide l’effondrement en cours, il faut éviter ces pièges que sont le déni, les préjugés conformistes et la peur. Cela nécessite de transformer notre vision du monde, notre modèle de civilisation et d’inventer de nouveaux récits qui nous libèrent de l’imaginaire techno-capitaliste à l’origine de ce désastre. C’est dans cette perspective que nous vous proposons ci-dessous un article d’Yves Cochet paru l’été dernier dans Libération et intitulé "De la fin d’un monde à la renaissance en 2050". Dans cet article, l’ancien ministre de l’environnement de Lionel Jospin imagine les trente-trois prochaines années sur Terre comme la période la plus bouleversante jamais vécue par l’humanité en si peu de temps. Une période qui comporte trois étapes successives : la fin du monde tel que nous le connaissons (2020-2030), l’intervalle de survie (2030-2040), le début d’une renaissance (2040-2050). 

En écho à cet article et en complément de celui-ci, nous proposons l’entretien donné par Yves Cochet à Clément Monfort, un réalisateur qui propose une web-série passionnante sur l’effondrement qui vient et sur cette science de l’effondrement qu’est la collapsologie (de l’anglais to collapse : s’effondrer). Dans cette vidéo postée en Décembre 2017, Yves Cochet reprend la prospective des trente prochaines années évoquée dans son article et annonce, avec quelques mois d’avance, la démission inéluctable de Nicolas Hulot comme la conséquence de la totale impuissance des ministres de l’écologie dans nos sociétés techno-capitalistes. 

Nous ne croyons pas ce que nous savons 

Évoqué dans notre dernier billet, le concept de Capitalocène permet d’analyser et de mieux comprendre les processus destructeurs et auto-destructeurs à l’origine de cet effondrement. Cette compréhension intellectuelle est une étape nécessaire qui permet de se défaire d’un certain nombre d’illusions pour envisager les meilleures stratégies de résilience possibles. Cependant, une telle compréhension est loin d’être suffisante car selon la célèbre formule de Jean-Pierre Dupuy, auteur de Pour un catastrophisme éclairé : "Nous ne croyons pas ce que nous savons". N’est-ce pas monsieur le premier ministre ? Si vous croyiez ce que vous savez, vous changeriez immédiatement de politique ou bien vous démissionneriez comme l’a fait Nicolas Hulot devant la contradiction fondamentale entre l’urgence écologique et les logiques proprement délirantes de la techno-croissance capitaliste.

Il existe en effet un fossé profond entre nos perceptions des faits et notre compréhension de ceux-ci dans la mesure où cette compréhension est filtrée par un imaginaire, une sensibilité et des représentations qui expriment la vision du monde dont nous avons hérité et à travers laquelle nous interprétons notre expérience. Aux faits établis, nous préférerons  nos croyances car nous ne voyons pas le monde tel qu’il est mais tel que nous sommes, c’est-à-dire tel que notre histoire personnelle et collective nous a construit. Si nous percevons des faits non conformes à notre imaginaire, nous déformons ces faits afin qu'ils correspondent à nos croyances. C'est ainsi que nous pouvons savoir intellectuellement que l’effondrement va advenir mais nous ne parvenons pas à y croire vraiment en mettant notre vie individuelle et collective en cohérence avec cette connaissance, empêchés que nous sommes par le conformisme de pensée, la peur et le déni.

L’esprit dans lequel nous abordons la thématique de l’effondrement implique donc un certain nombre de refus. Nous refusons le déni de tous ceux qui continuent à vivre comme avant sans se soucier des cris d'alarmes lancés par des lanceurs d'alerte de plus en plus nombreux. Fascinés par leur nombril, ces dénégateurs imaginent que le progrès technique trouvera des solutions adéquates en utilisant le type de conscience et de méthodes qui sont précisément à l’origine de ce désastre. Nous refusons aussi le conformisme de pensée qui prendrait pour éternel le paradigme abstrait de la modernité qui s'est progressivement transformé au cours des deux derniers siècles en hégémonie de la rationalité instrumentale. Nous refusons enfin le catastrophisme véhiculé par les marchands de peur qui instrumentalisent la perspective de l’effondrement dans des buts idéologiques ou commerciaux. 

Collapsologie 


Parce qu’il est la conséquence d’une vision du monde propre à la modernité occidentale, "l’effondrement qui vient" témoigne de l’impérieuse nécessité d’un saut évolutif où le dépassement du capitalisme doit s’accompagner d’une profonde mutation culturelle (au-delà de la rationalité abstraite) comme d’un développement psycho-spirituel (au-delà de l’égo). La compréhension, l'observation et l'étude de ce saut évolutif constituent le cœur de ce blog. A la fois intégral et radical, ce saut évolutif doit mener de l’économie à l’écosophie c’est-à-dire d’une domination abstraite de l’homme sur son environnement à une participation sensible et concrète de l’homme à son milieu évolutif qui est à la fois et simultanément naturel, social et culturel. A la perspective de l’effondrement doit donc correspondre l’émergence d’un autre modèle et d’un autre imaginaire véhiculés par un récit qui doit devenir le mythe fondateur de la Cosmodernité

C’est dans cet esprit que nous avions proposé en 2013 notre série intitulée Effondrement et Refondation où nous évoquions les nouveaux modes de vie et de sensibilité, d’imaginaire et de pensée qui participent à cette émergence à travers les groupes humains qui l’incarnent : transitionneurs et convivialistes, décroissants et survivalistes, évolutionnaires et créatifs culturels. Les lecteurs intéressés par la thématique de l’effondrement trouveront dans cette série de nombreux éléments d’information et de réflexion.

Cinq ans plus tard, alors que la dynamique de l’effondrement s’accélère, de nouvelles formes de réflexions se développent autour de thèmes comme la collapsologie, le capitalocène, la critique de la valeur, la décroissance, l'antispécisme, la vision intégrale ou autour d'une pensée écologique qui s'exprime à travers une grande diversité: écosocialisme, écosophie, écologie intérieure, éco-psychologie, écologie intégrale, ou écoféminisme. Toutes ces réflexions nous offrent une série d'outils pour approfondir et développer une approche intégrale de l'effondrement et pour observer l'émergence d'une nouvelle vision du monde, synchrone à celui-ci. Une telle réflexion est indispensable pour échapper au réductionnisme technocratique et à ses solutions parcellaires totalement superficielles et illusoires, car on ne résoudra jamais un problème avec les modes de pensées qui l'ont généré.

Loin d’être un fantaisiste ou un illuminé prêchant l’apocalypse, Yves Cochet, docteur en mathématiques, ancien député écologiste et ancien ministre de l'Environnement, est un "collapsologue" c’est-à-dire un praticien de cette science nouvelle qu’est la science de l’effondrement : la collapsologie. Auteurs d'un ouvrage intitulé "Comment tout peut s'effondrer", salué unanimement pas la critique et les lecteurs, Pablo Servigne et Raphaël Stevens définissent la collapsologie comme "l'exercice transdisciplinaire d'étude de l'effondrement de notre civilisation industrielle et de ce qui pourrait lui succéder, en s'appuyant sur les modes cognitifs que sont la raison et l'intuition et sur des travaux scientifiques reconnus." 

Yves Cochet qui a écrit la préface de cet ouvrage est le président de l’Institut Momentum, un laboratoire d’idées sur la transition post-pétrolière, post-nucléaire et post-carbonique,  Lieu convivial de recherche, l’Institut Momentum produit des diagnostics, des analyses, des scénarios et des propositions originales sur les stratégies de transition et de résilience tout en œuvrant à l’élaboration d’un nouvel imaginaire social. Le site de l’Institut Momentum est une mine d’informations pour tous ceux qui cherchent à alimenter leur réflexion sur l’effondrement qui vient et sur les stratégies de résilience pour y faire face. 

Les trente-trois prochaines années sur Terre. Yves Cochet 

Article publié dans Libération le 23 août 2017 sous le titre ”De la fin d’un monde à la renaissance en 2050”. 


Il y a trente-trois ans naissait Les Verts, première organisation unifiée de l’écologie politique en France. Jusqu’à aujourd’hui, les représentants de ce parti, puis ceux de son successeur EELV, ont rempli presque tous les types de mandats aux fonctions électives des institutions républicaines. Pour rien, à peu de choses près. Sous l’angle écologique de l’état géo-bio-physique de la France – de l’Europe et du monde – avouons que l’état de santé de ces territoires ne cesse de se dégrader par rapport à celui de 1984, comme le montrent à l’envie les rapports successifs du GIEC, du PNUE, du Programme Géosphère-Biosphère et autres publications internationales. 

Sous l’angle social et démocratique, le constat est du même ordre : creusement des inégalités, accroissement de la xénophobie, raidissement des régimes politiques. Initialement munis d’une immense générosité intellectuelle et porteurs de la seule alternative nouvelle à la vieille gauche et à la vieille droite, les écologistes politiques ont aujourd’hui presque tout perdu, même leurs sièges. Ils apparaissent périmés, faute d’être présents au réel. Celui-ci a beaucoup changé depuis trente-trois ans, particulièrement par le passage du point de bascule vers un effondrement global systémique inévitable. 

Jadis, inspirés par le rapport Meadows ou les écrits de Bernard Charbonneau, René Dumont et André Gorz, nous connaissions les principales causes de la dégradation de la vie sur Terre et aurions pu, à cette époque et à l’échelle internationale, réorienter les politiques publiques vers la soutenabilité. Mais il est impossible d’imposer une économie de guerre avant la guerre. Aujourd’hui, il est trop tard, l’effondrement est imminent.

Bien que la prudence politique invite à rester dans le flou, et que la mode intellectuelle soit celle de l’incertitude quant à l’avenir, j’estime au contraire que les trente-trois prochaines années sur Terre sont déjà écrites, grosso modo, et que l’honnêteté est de risquer un calendrier approximatif. La période 2020 – 2050 sera la plus bouleversante qu’aura jamais vécue l’humanité en si peu de temps. À quelques années près, elle se composera de trois étapes successives : la fin du monde tel que nous le connaissons (2020-2030), l’intervalle de survie (2030-2040), le début d’une renaissance (2040-2050). 

Les trois étapes de l'effondrement

L'effondrement économique prévu en 1972 par le rapport de Denis Meadows sur les limites de la croissance

L’effondrement de la première étape est possible dès 2020, probable en 2025, certain vers 2030. Une telle affirmation s’appuie sur de nombreuses publications scientifiques que l’on peut réunir sous la bannière de l’Anthropocène, compris au sens de rupture au sein du système-Terre, caractérisée par le dépassement irrépressible et irréversible de certains seuils géo-bio-physiques globaux. Ces ruptures sont désormais imparables, le système-Terre se comportant comme un automate qu’aucune force humaine ne peut contrôler. La croyance générale dans le système libéral-productiviste renforce ce pronostic. La prégnance anthropique de cette croyance est si invasive qu’aucun assemblage alternatif de croyances ne parviendra à la remplacer, sauf après l’événement exceptionnel que sera l’effondrement mondial dû au triple crunch énergétique, climatique, alimentaire. La décroissance est notre destin. 

La seconde étape, dans les prochaines années trente, sera la plus pénible au vu de l’abaissement brusque de la population mondiale (épidémies, famines, guerres), de la déplétion des ressources énergétiques et alimentaires, de la perte des infrastructures (y aura-t-il de l’électricité en Île-de-France en 2035?), et de la faillite des gouvernements. Ce sera une période de survie précaire et malheureuse de l’humanité, au cours de laquelle le principal des ressources nécessaires proviendra de certains restes de la civilisation thermo-industrielle, un peu de la même façon que, après 1348 en Europe et pendant des décennies, les survivants de la peste noire purent bénéficier, si l’on peut dire, des ressources non consommées par la moitié de la population qui mourut en cinq ans. 

Nous omettrons les descriptions atroces des rapports humains violents consécutifs à la cessation de tout service public et de toute autorité politique, partout dans le monde. Certains groupes de personnes auront eu la possibilité de s’établir près d’une source d’eau et de stocker quelques conserves alimentaires et médicamenteuses pour le moyen terme, en attendant de réapprendre les savoir-faire élémentaires de reconstruction d’une civilisation authentiquement humaine. 

Sans doute peut-on espérer que s’ensuive, autour des années cinquante de ce siècle, une troisième étape de renaissance au cours de laquelle les groupes humains les plus résilients, désormais privés des reliques matérielles du passé, retrouvent tout à la fois les techniques initiales propres à la sustentation de la vie et de nouvelles formes de gouvernance interne et de politique extérieure susceptibles de garantir une assez longue stabilité structurelle, indispensable à tout processus de civilisation. 

Eviter la catastrophe


Ce type de sentences aussi brèves qu’un slogan peuvent entraîner une sensation de malaise chez le lecteur qui viendrait à se demander si la présente tribune n’est pas l’œuvre d’un psychopathe extrémiste qui se vautre dans la noirceur et le désespoir. Au contraire, débarrassés d’enjeux de pouvoir et de recherche d’effets, nous ne cessons d’agir pour tenter d’éviter la catastrophe et nous nous estimons trop rationnels pour être fascinés par la perspective de l’effondrement. Nous ne sommes pas pessimistes ou dépressifs, nous examinons les choses le plus froidement possible, nous croyons toujours à la politique. Les extrémistes qui s’ignorent se trouvent plutôt du côté de la pensée dominante – de la religion dominante – basé sur la croyance que l’innovation technologique et un retour de la croissance résoudront les problèmes actuels

Si notre prospective est la plus rationnelle et la plus probable, reste à en convaincre les militants d’EELV, les Français et tous nos frères et sœurs en humanité. Un invariant cognitif de la psychologie sociale empêche que ceci soit possible en temps voulu. Cependant, les orientations politiques déduites de cette analyse deviennent relativement faciles à décrire : minimiser les souffrances et le nombre de morts pendant les décennies à venir en proposant dès aujourd’hui un projet de décroissance rapide de l’empreinte écologique des pays riches, genre localisme biorégional basse-tech, pour la moitié survivante de l’humanité dans les années quarante. Autrement dit, profiter de la disponibilité terminale des énergies puissantes et des métaux d’aujourd’hui pour forger les quelques outils, ustensiles et engins simples de demain (les années trente), avant que ces énergies et ces métaux ne soient plus accessibles. 

Un exemple entre mille : arrêter au plus tôt la fabrication de voitures (thermiques ou électriques) pour confectionner des foultitudes d’attelages robustes susceptibles d’être tractés par des chevaux, ainsi que des millions de vélos qui peuvent durer longtemps si l’on stocke et entretient bien les parties métalliques et caoutchouteuses. Sans surprise, notre perspective générale ne semble pas encore partagée par la majorité des écologistes qui tiennent leurs Journées d’été européennes à Dunkerque. Ainsi, la plénière finale du samedi 26 août est-elle en partie consacrée à la relance de « croissance industrielle » en Europe. Un élan vers le pire. (fin de l’article) 

D'Homo Sapiens à Holo Sapiens 

Il faut toujours garder un esprit critique pour éviter l’état de sidération généré par le récit d'une catastrophe à venir. C'est ainsi qu'on peut ne pas prendre pour argent comptant tous les éléments du scenario imaginé par Yves Cochet. Le mérite de ce récit est avant tout d’opérer une prise de conscience en imaginant de manière concrète les perspectives abstraites dessinées par une avalanche de chiffres et de statistiques. On sait depuis Pierre Dac que  "Les prévisions sont difficiles, surtout lorsqu’elles concernent l’avenir." Dans un livre intitulé Pétrole Apocalypse et publié en 2005, Yves Cochet avait annoncé pour cause de Pic pétrolier une série d’évènements qui devaient se dérouler dans la décennie 2010 et qui n’ont pas encore eu lieu, tels la fin de la grande distribution, de l’industrie automobile ou des avions low cost.

Mais il ne faut pas jeter bébé avec l'eau du bain. Si on ne sait jamais précisément ce que nous réserve le futur, prédire l’avenir c’est prendre le risque de se tromper sur des faits particuliers tout en ayant raison sur les perspectives générales et les grandes tendances envisagées. Il faut absolument prendre ce risque pour imaginer un futur crédible qui traduit les tendances statistiques et les connaissances scientifiques en images vivantes et en réalité sensible. Ce futur de l’effondrement n’a rien à voir avec le meilleur des mondes – radieux, capitaliste, technologique, numérique, transhumaniste, spatial – imaginé par le système dominant et ses relais médiatiques pour éviter que nous nous réveillions de l’hypnose consumériste et productiviste. 

Le véritable clivage des prochaines années n’est pas celui qui oppose gauche et droite, progressistes et conservateurs mais évolutionnaires et transhumanistes. Le principe qui guide les évolutionnaires est celui du développement de la vie et de l’être humain dans leur milieu d’évolution. Un développement qui suppose le respect des limites naturelles, sociales et symboliques face à l'hubris techno-capitaliste. La démesure qui anime le projet d'illimitation du courant transhumaniste considère au contraire la vie, l’être humain ou la nature comme des moyens à utiliser et à exploiter au service d’une abstraction totalitaire qui peut être celle de la techno-science ou de la valeur marchande. 

En nous remettant les pieds sur terre, les informations et l'imaginaire véhiculés par la collapsologie permettent d’y prendre appui pour effectuer le saut évolutif radical qui conduit de l’homo sapiens à ce que Jean-François Noubel nomme l’Holo sapiens. Holos en grec c'est la totalité. Holo Sapiens c'est l'homme qui se développe en totalité pour communiquer avec cette totalité qu'est son milieu d'évolution. Ce développement intégral de l'être humain s'effectue selon une spirale évolutive, à travers des stades successifs de complexité croissante où l'individu intègre, à chaque étape de son développement, les éléments d’un milieu à la fois naturel et cosmique, social et culturel, affectif et relationnel, symbolique et spirituel.

En castrant l'homme de sa relation intime à ces divers milieux évolutifs, le fétichisme de l'abstraction prive les individus d'une altérité et les empêche de se développer en intégrant des éléments de cette altérité pour évoluer vers un stade de plus grande complexité. Les individus sont alors aspirés par la spirale infernale d'un courant  entropique qui, via un processus de désintégration progressif, conduit à une forme régression anthropologique analysée dans un récent billet. Cette régression à des stades archaïques du développement humain tend à libérer des fantasmes de toute puissance qui s'expriment notamment à travers une hubris capitaliste fondée sur la transgression de toutes les limites, écologiques et symboliques, comme dans une forme - transhumaniste - de délire technologique.

Yves Cochet, ministre et collapsologue. 


Dans l’entretien ci-dessus, Yves Cochet reprend, en la détaillant, la vision prospective des trente prochaines années évoquée dans son article pour Libération. L’effondrement lui apparaît inéluctable parce que le déni est général : fondés sur le fétichisme de la croissance économique et du progrès technologique, le modèle dominant nous empêche très majoritairement de saisir l'urgence de la situation et la nécessité d'une transformation radicale de nos modes de vie et de pensée, d'autant plus que nos facultés cognitives ne sont sans doute pas adaptées pour appréhender la perspective à long terme d'une telle catastrophe, totalement inédite pour l’espèce humaine. Le paradoxe fondamental de la collapsologie est le suivant : l’effondrement arrivera justement parce que nous croyons majoritairement qu’il ne peut pas arriver. Et ce déni ne prendra fin qu’avec l’irruption violente du réel ainsi défini par le célèbre psychanalyste Jacques Lacan : « Le réel c’est quand on en prend plein la gueule ». 

Dans cette vidéo postée en Décembre 2017, Yves Cochet évoque la totale impuissance des ministres de l’écologie condamnés à des mesurettes totalement inadaptées aux enjeux du désastre (14’30) comme il imagine, neuf mois avant qu’elle n’advienne, le discours fait par Nicolas Hulot suite à sa démission. Ce discours de démission (18’23) imaginé par Yves Cochet est un appel à la société civile, assez proche dans son esprit des propos tenus par Hulot des mois plus tard au micro de France Inter. Cette forme de prescience dont fait preuve ici Yves Cochet devrait retenir notre attention quant à son analyse et à sa description de l’effondrement qui vient. 

Ressources 

Les trente-trois prochaines années sur Terre  Yves Cochet. Institut Momentum

Site de l’institut Momemtum  L'Anthropocène et ses issues

Next Web-série documentaire de grande qualité réalisée par Clément Monfort : dix vidéos sur l’effondrement et la collapsologie réalisées par Clément Monfort. A voir, à méditer, à diffuser et à soutenir.

Grand entretien avec Yves Cochet Dans cet entretien accordé en 2013 au site des Humanités Environnementales, Yves Cochet présente sa vision de l'Anthropocène : décroissance, effondrement, nouvel imaginaire. 50' 

Le plus grand défi de l'histoire de l'humanité  Appel de 200 personnalités dans Le Monde. Vidéo de l'astrophysicien Aurélien Barreau, promoteur de cet appel, sur l'urgence écologique (3'). Intervention synthétique d'Aurélien Barreau sur l'urgence écologique et le nouveau pacte avec le vivant lors du Climax festival 2018 (12'34"). A voir pour l'intensité, l'inspiration et la précision du discours même si l'on peut contester certaines analyses.


Comment tout peut s'effondrer Petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes. Pablo Servigne, Raphael Stevens. Préface de Yves Cochet. éd. Seuil

Effondrement Cinq interviews passionnantes avec des spécialistes du sujet : Pablo Servigne, Philippe Bihouix, Jean-Marc Jancovici, Vincent Mignerot, Etienne Chouard. Chaîne Thinkerview

Pourquoi le drame écologique mobilise-t-il si peu?  Émilie Massemin Reporterre. 6/0918 

Comment rendre crédible la catastrophe écologique? France Culture avec Yves Cochet, Dominique Bourg, Jade Lindgaard.

Pourquoi tout va s'effondrer  Une vidéo de 14' à voir sur la chaîne You Tube Le 4ème Singe

2 degrés avant la fin du monde    Un film de 1h20 à voir sur la chaîne You Tube Datagueule. 1h20

Une série de vidéos consacrées aux diverses interventions ayant eu lieu lors d'un atelier sur le thème de l’effondrement durant l’université d’été solidaire et rebelle des mouvements sociaux et citoyens à Grenoble (du 22 au 26 août 2018). Interventions de Geneviève Azam, Pablo Servigne, Christophe Bonneuil, Jane Lingaard, Corine Morel-Darieux etc...

Adrastia Le comité Adrastia a pour objectif d'anticiper et préparer le déclin de nos sociétés de façon honnête, digne et responsable. Beaucoup de vidéos à ce sujet sur sa chaîne You Tube ici.

A quoi bon penser à l’heure du grand collapse  Paul Jorion éd. Fayard

Decoll Le Decoll (Département de collapsologie générale et appliquée) est un lieu de rencontres et d'échanges scientifiques pour les collapsologues français et pour tous ceux qui s'intéressent à ce thème. De nombreuses informations et beaucoup de liens utiles.

Yves Cochet à propos de son livre Pétrole Apocalypse. Un extrait de l’émission de Thierry Ardisson, Tout le monde en parle du 17/09/05. (15’) 


Dans Le Journal Intégral 


Effondrement et Refondation (1) Réagir à l’effondrement (2) Les Transitionneurs (3) Les Convivialistes (4) Les Créatifs culturels (5) Catastrophe ou métamorphose (6) La cosmodernité (7)

Les billets sélectionnés sous le libellé Écosophie, Sortir de l'économie et Critique de la valeur

jeudi 6 septembre 2018

Qu'est ce que le Capitalocène ?


Il est plus facile d'imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. Slavoj Žižek 


En cette période de rentrée, nous partageons les souvenirs d’un été caniculaire qui, avec les températures suffocantes, la sécheresse, les feux de forêt, la prolifération des algues toxiques et les inondations, nous a fait éprouver dans notre chair et au quotidien les conséquences d’un changement climatique trop souvent réduit à une kyrielle de chiffres abstraits. C’est à ce moment précis que Nicolas Hulot, ministre et icône de la transition écologique, annonce sa démission en réaction à la politique d’un gouvernement hypnotisé par le court terme et paralysé par le poids de lobbies. Cette démission apparaît comme un signal d'alerte face à l'inertie collective des consciences et des comportements. Et ce, alors même que des indicateurs de plus en plus nombreux montrent que "La grande accélération" de la crise écologique prend la forme d'un effondrement qui pourrait remettre en question notre civilisation et même jusqu'à la survie de l’espèce. 

Théoricien de l’Hypothèse Gaïa, James Lovelock prédisait en 2006 qu’avant la fin du siècle 80 % de la population de la planète aura disparu ! Il écrivait : «Notre avenir est semblable à celui des passagers d’un petit bateau qui naviguerait tranquillement vers les chutes du Niagara, sans savoir que les moteurs sont sur le point de tomber en panne.» Voici qu'une étude parue cet été va dans ce sens en évoquant la possibilité d’une "bascule climatique" : un point de non-retour à partir duquel toute la dynamique climatique de notre planète pourrait s’emballer et devenir irréversible.

Développé par différents auteurs, le concept de "Capitalocène" permet de mieux comprendre les origines et les conséquences de cet effondrement écologique, et d’imaginer, à partir de cette prise de conscience, des stratégies pour le freiner. La profondeur des transformations environnementales opérées par le capitalisme feraient entrer la terre dans une nouvelle ère géologique – le Capitalocène – qui fait suite à l’Holocène, une période couvrant les dix derniers millénaires. Le dérèglement climatique, dû aux pollutions émises par l’extraction et la consommation d’énergies fossiles, n’est pas séparable de l’émergence du Capitalisme. 

Mais bien au-delà d’un mode de production, le capitalisme c'est une vision du monde c'est à dire à la fois un rapport social, un mode de subjectivation et de pensée, un imaginaire qui se décline à travers des représentations culturelles ainsi qu'une certaine idée de l'être humain réduit à son rôle économique de producteur/consommateur animé par la maximisation de ses intérêts égoïstes. Cette vision du monde exprime l'hégémonie de la valeur marchande et de l’abstraction économique sur la vie concrète, les communautés humaines et le milieu naturel. Ce billet vise à préciser ce qu’est le Capitalocène en situant le contexte écologique, politique et culturel dans lequel ce concept a pu émerger. Il est le premier d’une série où nous chercherons à comprendre comment peut s'effectuer un sursaut radical et salutaire rendu nécessaire par l'urgence d'une situation qui pourrait devenir irréversible. 

Le plus grand défi de l'histoire de l'humanité


Si la démission de Nicolas Hulot a un mérite c'est bien de remettre la crise écologique au centre de nos préoccupations. C'est ainsi, par exemple que, suite à cette démission, 200 personnalités viennent de lancer un appel dans Le Monde intitulé Le plus grand défi de l'histoire de l'humanité. On peut y lire notamment ceci : « Il est trop tard pour que rien ne se soit passé : l'effondrement est en cours. La sixième extinction massive se déroule à une vitesse sans précédent. Mais il n'est pas trop tard pour éviter le pire. Nous considérons donc que toute action politique qui ne ferait pas de la lutte contre ce cataclysme sa priorité concrète, annoncée et assumée, ne serait plus crédible... De très nombreux autres combats sont légitimes. Mais si celui-ci est perdu, aucun ne pourra plus être mené»

Pour comprendre ce défi, il est nécessaire de faire l'état des lieux en établissant un certain nombre de faits constitutifs d'un véritable effondrement écologique. Dans un article intitulé Réchauffement climatique, le global warning, Christian Husson évoque les cris d’alarme poussés ces derniers mois par les experts et le risque d'une "bascule climatique" irréversible : « Jamais, au cours des quinze mois de vaine tentative de mutation écologique de l’appareil d’État français par Nicolas Hulot, autant de rapports alarmistes n’ont décrété avec une telle virulence l’état d’urgence climatique et environnementale de la planète. Une accumulation de signaux d’alarme appelant à un sursaut radical qui, sans aucun doute, a pesé lourd dans la décision de l’ex-ministre de la Transition écologique et solidaire, frustré de "s'accommoder de petits pas alors que la situation mérite qu’on change d’échelle".»

Dernière en date, une étude publiée le 6 août par la revue Proceedings of the National Academy of Sciences met en garde sur «une réaction en chaîne incontrôlable», un «basculement irréversible». Et prédit «des endroits inhabitables sur la Terre». Elle prévient : «Les décisions des dix à vingt prochaines années vont déterminer la trajectoire du monde pour les 10.000 années suivantes…» Intitulée "Trajectoires du système Terre dans l’anthropocène", elle a inspiré Hulot mardi lorsqu’il a évoqué à deux reprises la Terre "étuve". 

Collapsologie délirante, quarante-six ans après le rapport Meadows sur les Limites à la croissance rédigé par des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology pour le Club de Rome ? Non, simples projections de climatologues dont les modèles montrent que le climat change plus, et plus vite que prévu. Moins d’une semaine plus tôt, 500 scientifiques de 65 pays s’inquiétaient ainsi de la hausse rapide du niveau des océans - 7,7 centimètres entre 1993 et 2017 -, de l’acidification des eaux qui détruit à certains endroits jusqu’à 95 % des coraux au large de l’Australie et de la multiplication des cyclones tropicaux… 

On ne pourra pas dire que ce n’est pas la faute de l’humain-prédateur. Une enquête parue en juillet chiffre à seulement 0,001 % la probabilité que l’homme ne soit pas responsable, au moins en partie, du changement climatique. Le Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) l’évaluait jusqu’alors à 5 %. En juin, il a d’ailleurs transmis aux états ses conclusions d’un rapport spécial qui doit être dévoilé en octobre, mais dont une version préliminaire a fuité. Alors que l’accord de Paris sur le climat de 2015 vise à contenir le réchauffement mondial sous les 2°C, voire 1,5°C, par rapport à l’ère préindustrielle d’ici à 2100, ce seuil pourrait être dépassé dès 2040. La raison : au rythme actuel des émissions de gaz à effet de serre, la température augmente d’environ 0,17°C par décennie. 

Et l’inversion de la courbe du CO2 ne se profile toujours pas. Elle a atteint un record en 2017. Sa croissance a même été multipliée par quatre depuis le début des années 60. Pire : «Les engagements de réduction pris jusqu’à présent par les États signataires conduiraient à un monde à + 3°C, déplorait en mai la responsable climat de l’ONU, Patricia Espinosa. Le laps de temps qui nous est imparti pour s’attaquer au changement climatique arrive bientôt à échéance.» 

La Sixième Extinction 


Hulot le sait bien, lui qui a pourtant dû se battre pour interdire le glyphosate dans trois ans au lieu de cinq ou avaler la fin des subventions pour les vélos électriques… Comme il sait bien qu’un dépassement de 1,5°C aurait des conséquences irréversibles sur la survie des espèces et des écosystèmes, sur l’accès à l’eau ou aux terres arables, comme sur les migrations climatiques déjà évaluées à 250 millions de personnes d’ici à 2050. Ajoutée à la démographie galopante (la planète a gonflé de 2 milliards d’habitants depuis 1992), la pression sur les ressources naturelles est en effet sans précédent. 

Un rapide coup de loupe sur les six derniers mois. En mars, le CNRS s’inquiète du "déclin massif" des insectes en France et de la disparition des oiseaux à "une vitesse vertigineuse" en raison de l’intensification des pratiques agricoles. Neuf mois plus tôt, une enquête rappelait que la disparition d’espèces a été multipliée par 100 depuis 1900. Avril : le Pakistan enregistre un record mondial de température mensuelle de 50,2°C. Mai : la concentration moyenne de CO2 atteint 410 parties par million, 46 % de plus qu’en 1880. Juin : le Centre commun de recherche de l’UE assure que la désertification frappe 7 % du continent, que trois quarts des terres de la planète seraient dégradées et que 90 % pourraient le devenir d’ici à 2050. Juillet : la Suède, la Californie et même l’Arctique subissent des incendies records ; la canicule embrase l’Europe ; la Colombie a perdu un cinquième de ses glaciers en sept ans. 

Août : le jour du dépassement, qui marque le moment de l’année où la Terre a consommé plus de ressources naturelles que la planète ne lui permet, tombe le 1er du mois ; le Kerala en Inde connaît une mousson sans précédent, au moins 445 morts, 1 million de déplacés… En novembre, plus de 15 000 scientifiques prévenaient, vingt-cinq ans après un appel de 1 700 chercheurs: «Non seulement l’humanité a échoué à accomplir des progrès suffisants pour résoudre ces défis environnementaux annoncés, mais il est très inquiétant de constater que la plupart d’entre eux se sont considérablement aggravés.» Et d’ajouter : «Nous avons déclenché un phénomène d’extinction de masse, le sixième en 540 millions d’années environ, au terme duquel de nombreuses formes de vie pourraient disparaître totalement, ou en tout cas se trouver au bord de l’extinction d’ici à la fin du siècle.»… 

Une nouvelle ère géologique


Cette avalanche de chiffres a de quoi nous subjuguer en nous laissant un goût amer dans la bouche, une boule à l’estomac et une armée de questions dans la tête. Qu’avons-nous fait pour en arriver là ? Mais surtout que faire face à une situation qui commence à se révéler ingérable comme l’est une maladie devenue incurable ? Comme pour toutes maladies, il ne faut pas se tromper de diagnostic afin d'envisager la bonne stratégie thérapeutique. Parce qu’on ne peut pas se contenter de soigner les symptômes, il faut comprendre le déséquilibre global dont ils sont la manifestation. Il semble que le concept de Capitalocène soit un bon outil de diagnostic pour comprendre ce déséquilibre. Dans un article synthétique intitulé Anthropocène ou Capitalocène? Quelques pistes de réflexion, Frédéric Legault évoque les débats concernant la définition de cette nouvelle ère géologique:

« L’activité humaine aurait atteint un tel degré de développement qu’elle aurait fait entrer la Terre dans une nouvelle ère géologique. L’Anthropocène désignerait cette nouvelle époque à l’intérieur de laquelle nous aurions pénétré. Le fait n’est pas anodin : l’entrée dans l’Anthropocène, vraisemblablement attribuable à "l’ensemble de l’activité humaine", marquerait simultanément la fin de l’Holocène, période entamée après la dernière glaciation couvrant les dix derniers millénaires. Alors que la date de transition officielle est encore source de débats, la cause semble davantage consensuelle : une des espèces qui habite la Terre, Homo sapiens, a modifié son environnement à un point où il ne lui serait prochainement plus possible d’y vivre

Mais que désigne exactement la notion d’Anthropocène? Qu’en comprendre? Et surtout, pourquoi lui préférer le concept de Capitalocène, comme le suggère notamment Andreas Malm? Popularisé en 2000 par le lauréat du Prix Nobel de chimie Paul Crutzen, le terme Anthropocène désigne essentiellement deux choses : 1- que la Terre est en train de sortir de son époque géologique actuelle pour entrer dans une nouvelle époque, et 2 - que cette transition géologique est attribuable à l’activité humaine. Plus précisément, le concept a été forgé dans le but de désigner les transformations environnementales inédites enclenchées par l’activité humaine : réchauffement climatique, niveau de pollution sans précédent, déforestation, érosion de la biodiversité, fonte des glaces, surpêches, acidification des océans, sixième grande extinction, etc. 

En effet, ces tendances constituent des preuves suffisantes pour affirmer que l’activité humaine a atteint un degré de développement si élevé qu’elle menace jusqu’à la pérennité du système terrestre (incluant sa propre survie), selon le rapport dirigé par Will Steffen, chercheur à l'Université nationale australienne pour le Climate Change Institute. Dans ce rapport, le chercheur affirme entre autres que « les principales forces qui déterminent l'Anthropocène [...], si elles continuent de s'exercer sans contrôle au cours du XXIe siècle, pourraient bien menacer la viabilité de la civilisation contemporaine et peut-être même l'existence future d'Homo sapiens ». 

De plus, les processus à la base de cette transition seraient récemment passés à la vitesse supérieure. Baptisée "La grande accélération", une deuxième phase d’intensification se serait enclenchée dans la deuxième moitié du XXe siècle. « En un peu plus de deux générations, l'humanité est devenue une force géologique à l'échelle de la planète », rapporte Steffen cette fois dans un article tiré de la prestigieuse revue Science. Cependant, en attribuant la transition géologique à l’activité humaine sans toutefois la problématiser, les tenant-e-s de l’hypothèse de l’Anthropocène passent à côté d’un élément essentiel à la compréhension des causes de la transition. C’est du moins ce que soutiennent les tenant-e-s du concept de Capitalocène. 

Un concept alternatif : le Capitalocène 


Face à l’émergence du concept d’Anthropocène, une perspective critique a récemment émergé. Appuyant son raisonnement sur la dynamique interne du capitalisme davantage que sur celle d’un "mauvais" Anthropos, Andreas Malm, doctorant en écologie humaine à l’Université de Lund en Suède, propose le concept alternatif de Capitalocène. Désignant sensiblement la même réalité phénoménologique que l’Anthropocène, le Capitalocène est un concept qui prend comme point de départ l'idée que le capitalisme est le principal responsable des déséquilibres environnementaux actuels. 

Dans son ouvrage Fossil Capital : The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming, Malm suggère entre autres que ce ne serait pas l’activité humaine en soi qui menace de détruire notre planète, mais bien l’activité humaine telle que mise en forme par le mode de production capitaliste. Nous ne serions donc pas à "l’âge de l’homme" comme le sous-tend le concept d’Anthropocène, mais bien à "l’âge du capital", selon la lecture de Malm, qui reprend l’expression de l’historien Éric Hobsbawm. Certes, ce sont des causes anthropiques qui ont entraîné l’avènement de l’Anthropocène, là n’est pas la question, mais certaines nuances s’imposent concernant la nomination du coupable. 

Il va sans dire que l’histoire de l’interaction entre l’humain et son environnement remonte aussi loin que l’histoire humaine. Depuis le début de l’hominisation, l’humain a eu à transformer, aménager, mettre en forme la nature de diverses manières pour produire ses moyens de subsistance et pour répondre à ses besoins élémentaires (p.e. se nourrir, se vêtir et se loger). Comme notre nourriture, par exemple, ne se retrouve pas à l’état brut dans la nature, il est nécessaire de la modifier pour arriver à se nourrir (cueillette, pêche, préparation, cuisson, etc.), au même titre que nos vêtements et nos lieux d’habitation. 

Ce serait davantage la mise en forme de cette activité dans le contexte sociohistorique à l’intérieur duquel elle se déploie qui serait la source de cette transition géologique. Cette mise en forme historique a été conceptualisée par Marx comme le mode de production, expression qui désigne une manière, une façon de produire historiquement nos moyens d’existence et de répondre à nos besoins (eux aussi spécifiques au contexte sociohistorique). Au cours de l’histoire occidentale, plusieurs modes de production se sont succédé (tribal, communal, féodal) avant que le capitalisme ne se taille une place comme mode de production dominant, et ce, au terme d’une histoire "inscrite dans les annales de l’humanité en caractère de sang et de feu"

À l’intérieur des structures sociales, politiques et économiques mises en place par le capital, l’activité humaine a été dépossédée de sa finalité initiale, nous disait déjà Marx il y a plus de 150 ans. Cette finalité, qui était à l’origine de subvenir à ses besoins et de produire ses moyens d’existence, s’est vue limitée et mise au service de la valorisation du capital de quelques-un-e-s. « Telle est bien la grande rupture opérée par le capitalisme : pour la première fois dans l’histoire, voilà donc un mode de production qui met au principe de son fonctionnement le fait de déconnecter la production des besoins humains, et qui produit d’autant mieux, d’autant plus et d’autant plus efficacement qu’il échoue à satisfaire les besoins les plus élémentaires du plus grand nombre », nous dit Frank Fischback dans son dernier ouvrage. 

Ce serait entre autres ce caractère illimité de l’accumulation du capital, qui se déploie sur une planète par définition limitée, qui serait à la source des dérèglements environnementaux et de notre sortie de l’Holocène. Attribuer la crise environnementale actuelle à une certaine conception de la nature humaine reviendrait en ce sens à naturaliser, « déshistoriciser » et dépolitiser un mode de production spécifique à un contexte sociohistorique. Comme l’écrivait si clairement Malm : « Blaming all of humanity for climate change lets capitalism off the hook» (imputer le changement climatique à l'humanité entière revient à dédouaner le capitalisme). À l’acceptation de cette idée (lente et laborieuse dans le mouvement écologiste actuel), il devient tortueux d’aborder les causes de la transition géologique sans faire de politique... » 

Effondrement écologique et Dynamique du capital

Un des principaux intérêt du concept de Capitalocène est bien de mettre en exergue la relation organique qui existe entre écosystèmes naturels, organisation sociale et système techno-économique. Ce qui permet de se libérer d'une approche purement environnementale, scientifique et technocratique de l'écologie pour développer une vision intégrale qui prend en compte touts les dimensions de notre relation au milieu naturel : économique et sociale, politique et technique, culturelle et spirituelle.

Dans un billet de blog, nous n'avons pas la folle prétention d'analyser de manière approfondie les interactions entre dynamique capitaliste et effondrement écologique. On ne peut que proposer des pistes qui doivent être suivies et approfondies par chacun à travers une démarche personnelle qui suppose un effort de sensibilisation et réflexion reposant aussi bien sur la vision de documentaires et de vidéos informatives que sur la lecture d'articles d'actualité comme de textes théoriques. 

C'est pour susciter cette réflexion que avons évoqué dans nos quatre derniers billets le courant de la "critique de la valeur" qui, en déconstruisant les grandes catégories du capitalisme – l’argent, la valeur, le travail, la marchandise – analyse comment le "fétichisme de la marchandise" est responsable d’une régression anthropologique dans le milieu humain comme il l’est de l’effondrement écologique dans le milieu naturel. L’exploitation illimitée des ressources naturelles comme l’aliénation déshumanisante des individus sont consubstantielles à la dynamique de l’accumulation de valeur qui est au cœur du capitalisme. Les lecteurs qui voudraient approfondir leurs réflexions sur le rapport entre capitalisme et écologie peuvent se référer aux 15 articles sélectionnés par le site "Critique de la valeur-dissociation" sous le libellé Effondrement écologique et dynamique du capital.

Critique radicale et Vision intégrale

Auteur de Le Capitalisme expliqué à ma petite fille (en espérant qu'elle en verra la fin), le sociologue suisse Jean Ziegler, ancien rapporteur spécial de l'Onu pour le droit à l'alimentation, s'exprime ainsi : « Dans son interview à France-Inter, Nicolas Hulot a prononcé une phrase-clé : " C'est un problème de démocratie : qui a le pouvoir? " Qui, en effet, a le pouvoir dans nos démocraties ? La réponse est claire : la capital financier globalisé... Les oligarchies financières détiennent le pouvoir, pas le ministre de l'écologie... Les oligarchies ont une seule stratégie : la maximalisation du profit dans le temps le plus court et souvent à n'importe quel prix humain.... 

On peut ne peut pas humaniser, améliorer, réformer un tel système. Il faut l'abattre. Aucun des systèmes d'oppression précédent comme l'esclavage, le colonialisme, la féodalité, n'a pu être réformé. L'oppression ne se réforme pas... Che Guevara écrit : "Les murs les plus puissants tombent par leur fissure." Et des fissures apparaissent ! Nous ne pouvons pas anticiper le monde nouveau à construire. C'est la liberté libérée dans l'homme qui le créera.» (Libération)

Curieusement, dans son livre intitulé Osons, paru en 2015, un certain Nicolas Hulot tenait un discours à la même tonalité radicale. Il écrivait ainsi : « La violence capitaliste a colonisé toutes les cercles du pouvoir » soulignant « la mystification qui fait croire que le changement et la solidarité sont possibles». C'est dans ce même ouvrage qu'il écrivait : "Penser écologique, c'est penser intégral". Ces deux citations annoncent précisément la Synthèse évolutionnaire dont nous dessinons les prémices dans Le Journal Intégral : face à la perspective d'effondrement, il ne peut y avoir de "sursaut radical" sans la conjonction d'une critique social radicale, capable de nous libérer de l'emprise capitaliste, et d'une vision intégrale capable d'imaginer le saut  évolutif vers un nouveau stade du développement humain qui se manifesterait à travers une nouvelle forme - globale et systémique - de conscience/culture/société.

Ressources 

Réchauffement climatique, le global warning. Christian Losson - Libération 28/8/18

Le plus grand défi de l'histoire de l'humanité. L'appel de 200 personnalités pour sauver la planète. Le Monde 3/09/18

"Les oligarchies financières détiennent le pouvoir, pas le ministre de l'écologie". Entretien avec Jean Ziegler. Libération 01/09/18 

Sur le Capitalocène 

Anthropocène ou Capitalocène ? Quelques pistes de réflexion Frédéric Legault - Revue L'Esprit Libre

L'anthropocène et ses lectures politiques  Christophe Bonneuil. Institut Momentum. 8p. fichier pdf

L'anthropocène contre l'histoire. Le réchauffement climatique à l'ère du capital. Andreas Malm - Ed. La Fabrique

Le Capitalocène  Aux racines historiques du réchauffement climatique. Armel Campagne. Editions Divergences

L’écologie peut-elle se passer d’une critique du capitalisme ?  Entretien avec Armel Campagne pour "Le Capitalocène" (éd. Divergences). Site Groseille

Anthropocène ou Capitalocène ? Intervention d’Armel Campagne et de Christophe Bonneuil à l'Ecole des hautes études en sciences sociales. Vidéo You Tube (1h26')

Le Capitalocène - Interventions d'Armel Campagne et d'Anselm Jappe au Lieu-Dit. Vidéo You Tube (1h16)

Capitatocène ou Technocène (1) Intervention de Christophe Bonneuil. Chaîne You Tube Fondation de l'économie politique (29')

Effondrement écologique et dynamique du capital


Dans le Journal Intégral 


Lire les billets sélectionnés dans les libellés Critique de la valeur, Sortir de l’économie, Écosophie et Écologie Intégrale.

jeudi 9 août 2018

Une Régression Anthropologique (2)


Jamais on aura vu tant de crimes dont la bizarrerie gratuite ne s'explique que par notre impuissance à posséder la vie. Antonin Artaud


Dans la perspective d'une Synthèse évolutionnaire entre vision intégrale et critique radicale, nous avons proposé, dans le billet précédent, la première partie d’un entretien donné par Anselm Jappe, auteur de La société autophage, à Romaric Godin pour le site Médiapart. Nous proposons dans ce billet la suite et la fin de cet entretien où Anselm Jappe précise ses idées concernant la dictature de l’économie sur la société et les contradictions qui déterminent la crise finale du capitalisme. Si ce billet est à lire, si possible, dans la continuité du précédent, il l’est aussi dans la continuité des deux billets antérieurs : Le fétichisme de la marchandise et Critique de la valeur

Ces billets évoquent le mouvement de la "critique de la valeur" qui analyse le mécanisme à travers lequel la valeur marchande s'abstrait de tout contenu concret et impose cette abstraction économique aux rapports sociaux comme à toutes les dimensions de la vie. Forme de base de la société capitaliste, la valeur représente pour Anselm Jappe un "fait social total" qui concerne aussi bien les rapports sociaux que les représentations collectives et les modes de subjectivation. En élargissant la critique de la valeur à la sphère du psychisme, Anselm Jappe analyse la manière dont le fétichisme de la marchandise contraint les subjectivités à une régression qui prend la forme d'un narcissisme généralisé. 

Le capitalisme contemporain apparaît dès lors comme le vecteur d'une véritable régression anthropologique dont la dynamique destructrice et auto-destructrice libère la pulsion de mort et  les fantasmes de toute puissance infantile. Ce qui conduit aussi bien à des conduites suicidaires qu’à des tueries de masse, aussi bien à l’éradication des écosystèmes et de la biodiversité qu’à celle des liens sociaux et symboliques qui fondent les communautés humaines. 

En analysant comment divers phénomènes, apparemment disparates, sont l'expression d'une même dynamique régressive, la réflexion d'Anselm Jappe a le mérite de proposer une vision synthétique qui doit être prise en compte par tous ceux qui se sentent concernés par le développement humain. Une approche intégrale authentique (c’est-à-dire émancipée de certains préjugés libéraux qui renvoient aux stéréotypes de l’imaginaire américain) ne peut penser le développement de la conscience et de la culture sans prendre en compte la réalité et la profondeur de cette dynamique régressive liée à un capitalisme crépusculaire.

Un "fait social total"


Dans La société autophage, Anselm Jappe « se propose de penser ensemble les concepts de "narcissisme" et de "fétichisme de la marchandise" et d’indiquer leur développement parallèle. Ou, plus précisément de montrer qu’il s’agit des deux faces de la même force sociale… 

Il convient de parler de parallélisme ou d’isomorphisme entre structure narcissique du sujet de la valeur et structure de la valeur – qui, en tant que telle est une "forme sociale totale" et non un facteur simplement "économique". Si la forme-valeur est la "forme de base" ou la "cellule germinale" de toute la société capitaliste, comme nous l’avons dit en reprenant la formule de Marx, mais aussi un "fait social total", comme nous l’avons dit en reprenant la formule de Marcel Mauss, cela signifie aussi que la valeur, en tant que forme de synthèse sociale, possède deux côtés, un côté objectif et un côté subjectif…

La logique de la valeur produit une indifférence structurelle envers les contenus de la production et le monde en général…. Du point de vue de la valeur, le monde et ses qualités n’existent pas… Le narcissique reproduit cette logique dans son rapport au monde. La seule réalité est son moi, un moi qui n’a (presque) pas des qualités propres parce qu’il ne s’est pas enrichi à travers des rapports objectaux, des rapports à l’autre. En même temps, ce moi tente de s’étendre au monde entier, de l’englober, et de réduire ce monde à une simple représentation de lui-même, une représentation dont les figures sont inessentielles, passagères et interchangeables. » 

Une dynamique régressive

Ces réflexions d’Anselm Jappe sur le paradigme "fétichiste-narcissique" permettent de mieux comprendre la façon dont l’abstraction économique, fondée sur le déni de la vie sensible et concrète, provoque chez les individus une forme d'indifférence au monde, aux autres comme à soi-même. Cette indifférence est le résultat d'une régression psychique qui tend à libérer les fantasmes de toute puissance infantile et les pulsions destructrices les plus archaïques, avec pour conséquence de nombreux passages à l'acte à travers la multiplication des tueries de masses et des meurtres tout aussi "gratuits" qu'incompréhensibles.


Auteur d'un livre intitulé Le sens des limites. Contre l'abstraction capitaliste, Renaud Garcia écrit dans sa recension du livre d'Anselm Jappe : "Ce qui a réellement changé, ce n'est pas le réservoir fantasmatique de violence et de toute puissance au cœur du sujet, c'est la levée des divers gardes-fous qui freinaient le passage à l'acte, hérités d'époques antérieures et progressivement éliminés par une vie tout entière soumise aux impératifs de concurrence, de rendement et de croissance sans limite."

Dans cette perspective, l’avertissement prophétique d’Antonin Artaud prend toute sa signification : « Toutes nos idées sur la vie sont à reprendre à une époque où plus rien n'adhère à la vie. Et cette pénible scission est cause que les choses se vengent, et la poésie qui n'est plus en nous et que nous ne parvenons plus à retrouver dans les choses ressort, tout à coup, par le mauvais côté des choses; et jamais on aura vu tant de crimes dont la bizarrerie gratuite ne s'explique que par notre impuissance à posséder la vie. »

En quelques mots, Antonin Artaud en dit plus sur la violence terroriste de jeunes fanatisés que les torrents d’analyses et de commentaires qui noient médias et réseaux sociaux. L’intuition visionnaire d’Antonin Artaud décrit bien, au moment où le capitalisme prend son plein essor, le mécanisme d’abstraction par lequel l’économie, en nous dépossédant de la vie, de son intensité, de son intériorité comme de ses affects, libère une pulsion de mort et une violence archaïque dont les manifestations restent autant d’énigmes pour nos consciences soi-disant civilisées.

Éros et Thanatos


Par deux voies différentes, intuitive et rationnelle, le poète et le penseur constatent ainsi l’emprise progressive de la pulsion de mort sur nos sociétés.  Dans une perspective traditionnelle, la pulsion de mort de Thanatos peut être neutralisée, maîtrisée et transformée par Éros, la puissance créatrice de la vie/esprit qui est son pôle opposé. Présente sous forme de mythes dans de nombreuses cultures, cette tension contradictoire entre Éros et Thanatos est traduite aujourd'hui dans les termes de ce mythe moderne qu'est la science dans le rapport entre Entropie et Néguentropie.

Dans une perspective intégrale, la dynamique créatrice d’Éros se manifeste à travers l’histoire de l’évolution - de la matière à la vie et de la vie à la conscience - pour se poursuivre à travers les principales étapes du développement humain mises en lumière tant par les sciences humaines que par les connaissances traditionnelles. Si Éros est cette dynamique créatrice de la spirale évolutionnaire, Thanatos représente la dynamique régressive d'une spirale infernale qui prend aujourd'hui la forme hégémonique d'une logique abstraite fondée sur le déni du vivant et du sensible. Logique proprement infernale en ce sens qu'elle inverse tous les rapports entre vie concrète et représentation abstraite, intuition et raison, art et technique, communauté culturelle et société économique, individuation créatrice et individualisme prédateur, privilégiant ceux-ci au détriment de ceux-là dans un processus d'inversion dévastateur, littéralement "infernal".

C’est la dynamique évolutionnaire qui assure la cohérence entre les divers éléments d’une même totalité et qui permet à celle-ci de se développer à travers des stades de complexité croissante de plus en plus intégrés. La connaissance et la participation à cette dynamique évolutionnaire est au cœur de d'une approche intégrale qui émerge et se diffuse au moment  même où la spirale infernale d'une dynamique régressive menace notre civilisation d’effondrement. Car c’est la participation intime et créatrice à cette dynamique évolutionnaire qui permet de retrouver la poésie évoquée par Artaud : un état d’esprit qui révèle intuitivement l’unité organique entre la conscience et son milieu d’évolution.

Dans une perspective intégrale où conscience, culture et société représentent trois éléments interdépendants d’un même système en évolution, le saut qualitatif vers un nouveau stade du développement humain doit donc passer par une transformation sociale radicale qui implique le dépassement du capitalisme à travers de nouvelles formes de socialisation et de représentation, de sensibilité et de conscience. Ce sont ces nouvelles formes (post-capitalistes, écosophiques ou cosmodernes, chacun choisira sa terminologie) que les tenants d’une approche intégrale cherchent à observer, à reconnaître et à identifier à travers une cartographie de plus en plus précise et détaillée du développement humain.  Au-delà de cette approche théorique ce sont ces nouvelles formes qu'ils cherchent à créer et à expérimenter dans le milieu où s'effectue leur évolution singulière. 

La seule option raisonnable est l'abolition du capitalisme (suite et fin) 

Entretien d’Anselm Jappe avec Romaric Godin. On pourra lire la première partie de cet entretien dans le précédent billet du Journal Intégral : Une régression anthropologique (1).


R.G : Comme vous l’avez évoqué, le "parti du désordre" est devenu celui du capitalisme, notamment par la glorification de la flexibilité et du changement permanent. Ce que l’on appelle communément les "réformes", qui ont commencé par la sphère économique, notamment le marché du travail, tentent aujourd’hui de s’élargir au reste de la société. Sont-elles dès lors un symptôme de cette volonté de rendre le sujet plus narcissique ? 

A.J : Oui, ce qui est demandé aujourd’hui avant tout, c’est la flexibilité. Il faut être prêt à changer de travail, de partenaires, de sexe même. Tout ce qui est fixe est considéré comme mauvais. Cela ne signifie pas que tout le monde est aussi flexible, mais c’est une pression sociale constante. 

Vous soulignez combien cette pression du capitalisme actuel aggrave la crise narcissique du sujet, provoquant des désastres psychiques allant jusqu’aux meurtres de masse. Comment s’exerce cette pression ? 

L’abstraction dominante a besoin de quelque chose de substantiel sur lequel se greffer pour devenir réelle. Au début du processus capitaliste, cette forme d’organisation ne concernait que certains secteurs de la société et certains pays. Balzac décrit dans Les Illusions perdues un monde parisien devenu narcissique par l’irruption du capitalisme. Mais ces valeurs, devenues dominantes aujourd’hui, étaient alors marginales. Les suivre était aussi le fruit d’un choix, d’une décision mûrie. Il était possible de demeurer à la marge et de les rejeter.

Ces valeurs d’autonomie, de flexibilité, d’esprit d’initiative, qui étaient jadis nécessaires pour devenir ministres, sont désormais nécessaires pour obtenir n’importe quel emploi. C’est un des aspects les plus méprisables de la société moderne. Le choix n’est plus possible. Or cette exigence pèse sur les individus. D'autant qu'on leur fait croire que le cours de leur vie ne dépend que d'eux, qu'ils sont les artisans de leur propre destin. Or l'individu contemporain n'a réellement de contrôle sur rien. C'est une source supplémentaire de culpabilité. Désormais on n'a plus l'excuse d'être une femme, un provincial, un prolétaire. Si l'on ne réussit pas, c'est notre propre faute. Les individus deviennent alors surchargés d'attente souvent irréalistes envers eux-mêmes. Et ceci crée des souffrances réelles.

Dans les sociétés plus traditionnelles et jusque dans la société fordiste, l’individu pouvait se révolter contre un ordre extérieur exploiteur. L’ouvrier pouvait croiser les bras pour défier le contremaître, le domestique pouvait voler son employeur… Aujourd’hui, on ne peut plus se révolter envers un ordre extérieur, mais seulement envers soi-même, envers sa propre jouissance. Et on finit désormais par se haïr soi-même. Le surmoi intérieur est plus punitif que le surmoi extérieur. Il ne nous aura donc pas été très utile de se débarrasser du complexe d’Œdipe, car nous sommes désormais livrés à un surmoi encore plus implacable et difficile à nommer et à combattre. 

Dans cette lutte avec soi-même, la technologie n’est pas, selon vous, et c’est encore une différence importante avec les marxistes traditionnels, un moyen de libération. 

Le narcissisme a partie liée avec la technologie. C’est le vecteur de l’illusion de la toute-puissance. Elle aide l’individu à demeurer dans une forme constante d’adolescence qui est, du reste, une notion relativement moderne. Comme le résumait parfaitement Yves Saint-Laurent, notre époque est la première où les mères veulent ressembler à leurs filles et non l’inverse. Pour la première fois dans l’Histoire, grandir n’est pas perçu comme un avantage. On assiste à un refus de l’âge et donc de la maturation. La flexibilité abolit la maturation de la personnalité. 

À la fin de votre livre, vous proposez l’abolition du capitalisme comme seule issue. Mais comment réaliser cette abolition alors même que le sujet narcissique apparaît comme le principal gardien de cet ordre capitaliste destructeur ? 

Comme je l’ai précisé, la question est moins celle d’un individu pleinement narcissique que celle d’un "taux" global de narcissisme qui peut changer. Il est possible de le reconnaître et le combattre, en s’observant soi-même avec une certaine distance. La société est pleine de tentatives de récupérer des formes d’entraide. Beaucoup de personnes ne sont pas prêtes à vivre comme les requins de la finance présentés par les films américains. Toute forme de conscience n’a pas disparu. 

La logique abstraite se heurte toujours au vivant et au sensible. Cette lutte se retrouve précisément dans les souffrances de l’individu. Cette image développée par les libéraux, d’un individu heureux parce qu’il ne fait que maximiser son profit personnel, ce qui ne correspond évidemment à rien. La dictature économique est tellement contraire à nos besoins et nos envies que nous sommes en conflit permanent avec elle. 


Les personnes ne suivent pas une logique unique dans les différents aspects de leur vie. On peut avoir une carrière personnelle et s’inquiéter en même temps de la construction d’une déchetterie près de chez soi, on peut aussi subir des fractures dans sa vie, prendre conscience de certains faits… On constate par exemple une conscience croissante envers les pesticides. Je ne suis donc pas forcément pessimiste.

En revanche, vous n’attendez rien des formes de lutte mises en place par le marxisme traditionnel. 

Je ne pense pas qu’il puisse y avoir une ligne de combat avec un groupe social sur lequel miser pour sortir du capitalisme, comme on pouvait le croire jadis, notamment concernant le prolétariat. Les migrants arrivant en Europe rêvent souvent de devenir des bourgeois européens. Votre place dans la société ne détermine pas votre réaction à la société actuelle, selon moi, parce que les catastrophes écologiques qui sont la conséquence de l’essence du capitalisme touchent tout le monde. 

Le marxisme traditionnel focalise son attention sur la distribution de l’argent et de la valeur, sans en remettre en question l’existence de ces données. Historiquement, cette critique s’est concentrée sur la sphère financière. C’est ce que reprennent aujourd’hui les populistes. Évidemment, je trouve le monde financier peu sympathique, mais la financiarisation de l’économie n’est qu’une conséquence de la crise du capitalisme, pas sa cause. Il est illusoire de penser qu’il existe une clique de requins de la finance qui collaborent avec les politiques et que l’éliminer réglerait tous les problèmes. 

En revanche, il existe une dictature de l’économie sur la société, et c’est pour moi le concept central. Cette dictature n’est pas toujours aisée à identifier. C’est parfois assez aisé, lorsque l’on veut construire une mine d’or sur un site protégé, par exemple, ou dans le cas du projet d’aéroport Notre-Dame-des-Landes. Mais c’est parfois plus difficile, comme lorsque l’on invente des gadgets inutiles pour occuper l’esprit des enfants. 

Mon point de vue est d’avoir une méfiance systématique face à l’économie. Par exemple, il existe actuellement une polémique autour du compteur Linky, certains mettent en garde contre des risques potentiels, mais contestés. J’aurais tendance, pour ma part, à penser que si une compagnie veut les installer, c’est forcément pour de mauvaises raisons. Il n’y a pas de présomption d’innocence pour ceux qui gèrent le processus économique et technique. Et s’il arrivait que de bonnes décisions soient prises, comme par exemple l’interdiction d’un pesticide, ce sera toujours à leur corps défendant et souvent trop tard.

Dans ce cadre, doit-on à nouveau se poser la question, comme jadis Rosa Luxemburg : réforme ou révolution? 


La question me semble dépassée. Aujourd’hui, une révolution sous la forme d’une "prise du palais d’Hiver" semble impossible et le réformisme a toujours renforcé le pouvoir existant. Les vraies réformes, aujourd’hui, seraient en fait déjà une révolution. Car le système capitaliste est incapable de se réformer. Si l’on regarde les engagements pris sur le climat ou la biodiversité des années 1990, déjà insuffisants, ils n’ont pas été respectés. Et c’est la même chose dans le domaine économique : après la crise de 2008, on a pris des mesures cosmétiques contre les excès de la finance, et on les a encore réduits. 

Dans une logique de concurrence, tous les acteurs se méfient les uns des autres. Si l’on parvenait à se mettre d’accord entre acteurs du capitalisme, on ne serait déjà plus dans du capitalisme. Ce qui définit le capitalisme, c’est précisément la concurrence entre acteurs anonymes que rien ne relie entre eux. Ce qui est donc le plus raisonnable, c’est bien d’abolir le capitalisme. 

Pour vous, le capitalisme court, de toute façon, à sa perte… 

Le marxisme traditionnel a pensé que, si l’insatisfaction matérielle du prolétariat ne conduisait pas ce dernier à renverser le capitalisme, ce dernier perdurerait. Ce que j’avance, c’est le contraire : cette contradiction que le capitalisme porte initialement en son sein, cet épuisement de la source de la valeur avec le remplacement du travail par la technologie au cours des dernières années, a pris une telle ampleur que le capitalisme ne survit que par des béquilles comme la financiarisation. Le système est face à ses limites internes, à laquelle s’ajoutent des limites externes comme la crise écologique. Il scie la branche sur laquelle il est assis. 

Le capitalisme se saborde lui-même. Il n’a résolu aucun de ses problèmes fondamentaux. Le capitalisme est en train de s’épuiser et cela pousse à la création d’alternatives. Car une société fondée sur la valeur est une société invivable sur le plan humain. Il existe mille champs de bataille contre cette logique économique de la valorisation toujours plus envahissante et qui touche maintenant des domaines comme le service aux personnes âgées ou aux enfants. Progressivement, il faudra soustraire toujours plus de terrain au marché et à l’État. Je pense que l’on n’arrivera à rien cependant par la politique, par des lois ou par des parlements. 

Ressources

La seul option raisonnable est l'abolition du capitalisme. Entretien d'Anselm Jappe avec Romaric Godin. Site Médiapart

Dans la rubrique Ressources de nos trois derniers billets consacrés à la critique de la valeur, nous avons proposé nombre de liens utiles à ceux qui aimerait mieux connaître les idées et les analyses proposées par ce courant de pensée.

Capitalisme et autophagie : face à l'abîme. Recension du livre d'Anselm Jappe par Renaud Garcia sur le site de la revue CQFD

Le sens des limites. Contre l'abstraction capitaliste.  Livre de Renaud Garcia. Ed. L'échappée

Dans Le Journal Intégral :

Le Fétichisme de la marchandise - La Critique de la valeur - Une régression anthropologique (1)

Pour mieux comprendre la démarche d’un Synthèse évolutionnaire entre vision intégrale et critique radicale : Vers une Synthèse évolutionnaire

Voir les textes sélectionnés dans les libellés : Critique de la Valeur - Sortir de l'économie - Synthèse évolutionnaire