jeudi 18 octobre 2018

La Troisième Révolution


Aujourd'hui l'utopie a changé de camp : est utopiste celui qui croit que tout peut continuer comme avant. Pablo Servigne 


Dans nos deux derniers billets intitulés Qu'est ce que le Capitalocène? et L’effondrement qui vient, nous avons prolongé et approfondi une réflexion initiée dans une série de textes écrits en 2013, intitulée Effondrement et Refondation. Parce qu’elle refuse à la fois le déni, la peur et le conformisme de pensée, une telle réflexion prendre acte avec lucidité des multiples expressions – écologique, économique, sociale, culturelle, psychique, spirituelle – d’une même crise systémique qui pourrait conduire à l’effondrement de notre civilisation et au danger que celui-ci pourrait faire peser sur l’évolution de l’humanité. En les mettant en perspective, nous vous proposerons dans ce billet deux textes qui se répondent l’un l’autre et permettent de nourrir cette réflexion. 

Fred Vargas est à la fois une archéologue et un auteur dont les romans policiers caracolent régulièrement en tête des classements des ventes. En utilisant l'humour et le second degré comme armes de résistance au désespoir, elle nous annonce l’avènement d’une Troisième Révolution qui fait suite aux révolutions néolithiques et industrielles. Nouvelle séquence de l'évolution humaine, cette Troisième Révolution est aussi la conséquence de notre inconséquence : le désastre écologique nous oblige à sortir des ornières de nos habitudes pour modifier fondamentalement nos modes de vie et de pensée. Après les révolution néolithiques et industrielles, le temps est donc venu d'une révolution écosophique évoquée à plusieurs reprises dans le Journal Intégral.

Quelles sont les étapes du processus de transformation qui accompagne cette révolution écosophique ? Dans un texte écrit en 2012 et intitulé Gravir l’échelle de la conscience, le blogueur canadien Paul Chefurka tente de répondre à cette question en élaborant une échelle de prise de conscience qui comporte cinq étapes. Deux chemins s’offrent à celui qui atteint la cinquième étape. Le chemin extérieur consiste à s’engager dans des actions individuelles et collectives, souvent locales et concrètes. Le chemin intérieur conduit à une recherche de sens qui peut déboucher sur cette sagesse évolutionnaire résumée par le message Gandhi : "Devenez le changement que vous voulez voir dans le monde". Les individus arrivés à ce cinquième stade développent une vision globale qui leur permet de comprendre et de vivre la complémentarité entre les chemins intérieurs et extérieurs.

La Troisième Révolution. Fred Vargas

Dans le contexte actuel décrit par cette science de l'effondrement qu'est la collapsologie, ce texte de Fred Vargas écrit en 2009 apparaît quelque peu prémonitoire alors même que le GIEC vient de publier le 8 Octobre un nouveau rapport de 400 pages sur les effets du réchauffement climatique dans lequel ces experts évoque la nécessité de "changements sans précédent dans tous les aspects de la société". Ce rapport conforte le cri d'alerte poussé le 10 Septembre par le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, qui est tout sauf un écologiste radical : « Il nous reste deux ans pour mettre fin à l’augmentation de la quantité de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Au-delà il n’y aura pas de solution possible 

 
Nous y voilà, nous y sommes. 

Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts- fourneaux de l'incurie de l'humanité, nous y sommes. Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l'homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu'elle lui fait mal. Telle notre bonne vieille cigale à qui nous prêtons nos qualités d'insouciance, nous avons chanté, dansé. Quand je dis « nous », entendons un quart de l'humanité tandis que le reste était à la peine. 

Nous avons construit la vie meilleure, nous avons jeté nos pesticides à l'eau, nos fumées dans l'air, nous avons conduit trois voitures, nous avons vidé les mines, nous avons mangé des fraises du bout du monde, nous avons voyagé en tous sens, nous avons éclairé les nuits, nous avons chaussé des tennis qui clignotent quand on marche, nous avons grossi, nous avons mouillé le désert, acidifié la pluie, créé des clones, franchement on peut dire qu'on s'est bien amusés. 

On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles, comme faire fondre la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous la terre, déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces vivantes, faire péter l'atome, enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni connu. 

Franchement on s'est marrés. Franchement on a bien profité. Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu'il est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de terre. 

Certes. Mais nous y sommes. A la Troisième Révolution. Qui a ceci de très différent des deux premières (la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu'on ne l'a pas choisie. 

« On est obligés de la faire, la Troisième Révolution ? » demanderont quelques esprits réticents et chagrins. Oui. On n'a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis. C'est la mère Nature qui l'a décidé, après nous avoir aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies. 

La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets. De pétrole, de gaz, d'uranium, d'air, d'eau. Son ultimatum est clair et sans pitié : Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l'exception des fourmis et des araignées qui nous survivront, car très résistantes, et d'ailleurs peu portées sur la danse). 

Sauvez-moi ou crevez avec moi. Évidemment, dit comme ça, on comprend qu'on n'a pas le choix, on s'exécute illico et, même, si on a le temps, on s'excuse, affolés et honteux. D'aucuns, un brin rêveurs, tentent d'obtenir un délai, de s'amuser encore avec la croissance. Peine perdue. 

Il y a du boulot, plus que l'humanité n'en eut jamais. 

Nettoyer le ciel, laver l'eau, décrasser la terre, abandonner sa voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs, éteindre en partant, veiller à la paix, contenir l'avidité, trouver des fraises à côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en laisser au voisin, relancer la marine à voile, laisser le charbon là où il est, – attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon tranquille – récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le phosphore, on n'en a plus, on a tout pris dans les mines, on s'est quand même bien marrés). 

S'efforcer. Réfléchir, même. Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire. Avec le voisin, avec l'Europe, avec le monde. 

Colossal programme que celui de la Troisième Révolution. Pas d'échappatoire, allons-y. 

Encore qu'il faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l'ont fait le savent, est une activité foncièrement satisfaisante. Qui n'empêche en rien de danser le soir venu, ce n'est pas incompatible. A condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la barbarie – une autre des grandes spécialités de l'homme, sa plus aboutie peut-être. 

A ce prix, nous réussirons la Troisième révolution. A ce prix nous danserons, autrement sans doute, mais nous danserons encore. (fin du texte de Fred Vargas)

Une Révolution Écosophique


Initiée au Proche-Orient il y a environ 10.000 ans, la révolution néolithique correspond à la transformation progressive des tribus nomades de chasseurs-cueilleurs en communautés sédentaires pratiquant l'agriculture et l'élevage. La production d'un surplus alimentaire modifie totalement l'organisation et la culture des sociétés ainsi sédentarisées. Quant à la révolution industrielle, elle se caractérise par le passage d'une société à dominante agricole et artisanale vers une société à dominante commerciale et industrielle fondée sur l'hégémonie progressive de la raison instrumentale. Si elle est initiée à la Renaissance par l'émergence d'une civilisation bourgeoise en Italie, la révolution industrielle prend son essor au XIXème siècle, en Europe et principalement en Angleterre, notamment grâce au développement du chemin de fer.

Les bouleversements environnementaux opérés durant la révolution industrielle auraient fait entrer la terre dans une nouvelle ère géologique - le Capitalocène - qui fait suite à l'Holocène, période de dix millénaires commencée au néolithique. Le désastre écologique actuel et principalement le réchauffement climatique dû aux pollutions émises par l'extraction et la consommation d'énergies fossiles ne sont pas séparables du capitalisme dont le développement est synchrone à la révolution industrielle. A ces deux grandes révolutions - néolithiques et industrielles - correspondent chaque fois l'émergence d'une vision du monde qui modifie l'organisation socio-économique, les représentations culturelles, les modes de subjectivation comme les comportements.

Comme les deux révolutions précédentes, la révolution écosophique est à la fois la cause et l'effet d'un changement de paradigme. Selon Ervin Laszlo : "Le paradigme est le totalité des présupposés d'une théorie. C'est une image, une idée du monde. Nous en avons tous une dans la tête - même si nous n'en sommes pas conscients - que nous avons construit à partir de ces présupposés. Quand il y a trop d'anomalies, trop de choses incompréhensibles sur la base de cet ensemble de présupposés, alors on cesse d'ajouter explication sur explication, et on propose un autre système. C'est ce qu'a fait Copernic en disant que le soleil était au centre du système, et non la Terre. Le nouveau paradigme consiste à re-simplifier en se basant sur une conception plus profonde, plus capable de répondre à nos interrogations. C'est un autre type de monde." (Vers une nouvelle vision du monde)

A de nombreuses reprises, nous avons évoqué le changement de paradigme qui est au cœur de la troisième révolution : le passage d'une vision abstraite, à la fois réductionniste et mécaniste, (fondée sur l'hégémonie de la rationalité instrumentale) à la vision d'une complexité organique où tout est lié. La participation à cette complexité organique relève d'une raison sensible où la rationalité est au service d'une intuition holiste qui perçoit les ensembles et participe à leur dynamique. Ce saut paradigmatique a pour conséquence le passage d'une vision économique - fondée sur les mécanismes d'un marché où interagissent des monades individuelles mues par la maximisation de leur intérêts égoïstes - à une vision écosophique fondée sur la participation sensible de l'être humain à un milieu d'évolution à la fois naturel, social et culturel. L'être vivant et son milieu d'évolution sont interdépendants, au-delà de toute séparation abstraite : tel est le principe de complexité qui fonde cette sagesse du vivant qu'est l'écosophie.

Un renversement de perspective
 

Comme les deux premières, la troisième révolution opère donc un renversement total de perspective. Tous les précurseurs,  les lanceurs d'alerte et les écologistes que l'on traitait hier d'utopistes apparaissent aujourd'hui comme des individus dont le réalisme est enraciné dans l'expérience sensible de la vie concrète alors même que les technocrates qui se drapaient dans une posture réaliste, identifiée à l'abstraction de la technique et de l'économie, apparaissent tout d'un coup comme de dangereux idéologues et des apprentis sorciers d'autant plus déconnectés de la réalité qu'ils veulent résoudre cette crise systémique en utilisant les méthodes et les modes de pensée qui en sont à l'origine. Comme le dit Einstein : " La définition de la folie c'est de refaire toujours la même chose et d'attendre des résultats différents".

Emily Angelopoulos illustre ainsi le renversement de perspective opéré par la révolution écosophique : " L'utopie n'est plus du côté des écologistes réclamant la décroissance, des végans réclamant la fin de l'élevage, des zadistes refusant l'artificialisation des terres... mais du côté des dirigeants défendant le système économique actuel." Dans ce propos, l'utopie est bien-sûr considérée dans son acception négative de fantasme irréaliste et non dans son acception positive comme expression de l'imagination créatrice.

Un exemple parmi tant d'autres de ce renversement de perpective : une étude publiée le 10 Octobre dans la célèbre revue scientifique Nature démontre que les pays développés devront réduire de 90% leur consommation de viande pour préserver la planète et nourrir les quelques 10 milliards d'êtres humain attendus d'ici 2050. La production agroalimentaire, consommatrice d'eau, source de déforestation, est en effet un facteur majeur du réchauffement climatique. Et sans un recul net de la consommation de viande, son impact sur l'environnement devrait croître jusqu'à 90% d'ici la moitié du siècle selon ces chercheurs qui appellent aussi à réduire le gaspillage alimentaire et à mettre en place de meilleurs pratiques agricoles. Une tel renversement de perspective a de quoi faire sourire les végétariens qui, parfois depuis des décennies, ont du faire face aux railleries, aux interrogations, aux injonctions sanitaires, aux mises en demeure et à l'index, voire à l'ostracisme et à la diabolisation sectaire  vécus par tous ceux qui sont simplement juste un peu en avance sur leur temps. (Une vision intégrale du végétarisme - Libération animale)

Auteurs de "Comment tout peut s'effondrer", Pablo Servigne et Raphael Stevens évoquent le rôle fondamental de l'effondrement dans ce renversement total de perspective : " L'utopie a changé de camp : est utopiste celui qui croit que tout peut continuer comme avant. L'effondrement est l'horizon de notre génération, c'est le début de son avenir. Qu'y aura-t-il après ?  Tout cela reste à penser, à imaginer et à vivre." Aux deux premières révolutions décrites par Fred Vargas, Mike Dertouzos, qui fut directeur du laboratoire d'informatique du M.I.T, en ajoute une troisième : la révolution de l'information vécue depuis quelques décennies. Ce qu'il nomme la  "Quatrième Révolution"  est décrite comme une conversion du regard : "Les trois premières révolutions socio-économiques ont été fondées sur des objets : la charrue pour l'agriculture, le moteur pour l'industrie, l'ordinateur pour l'information. Peut-être le temps est-il venu pour une quatrième révolution dirigée non plus vers des objets mais vers la compréhension de la plus précieuse ressource sur Terre : nous-mêmes.

La révolution qui vient doit donc être aussi - et surtout - une révolution intérieure issue d'une transformation profonde de notre regard sur le monde, sur les autres et sur nous-mêmes. Les grecs parlaient de "métanoïa" pour évoquer ce mouvement de conversion et de retournement par lequel l'homme s'ouvre, en lui, à plus grand que lui-même. Un tel processus est décrit par Paul Chefurka dans l'article ci-dessous intitulé Gravir l'échelle de la conscience où l'auteur évoque les principales étapes d'une prise de conscience individuelle face à l'effondrement. Ces étapes sont aussi celles d'un changement de paradigme qui transforme toutes les dimensions de l'existence et qui touche plus particulièrement les jeunes générations d'autant plus concernées par l'effondrement qui vient.  

Gravir l’échelle de la conscience – Paul Chefurka 


Lorsqu’il s’agit de notre compréhension de la crise mondiale actuelle, chacun de nous semble s’insérer quelque part le long d’un continuum de prise de conscience qui peut être grossièrement divisé en cinq étapes : 

1. En sommeil profond. À ce stade, il ne semble y avoir aucun problème fondamental, seulement quelques lacunes dans l’organisation humaine, le comportement et la moralité, lacunes qui peuvent être résolues à l’aide d’une attention appropriée portée à l’élaboration de règles. Les gens à ce stade ont tendance à vivre avec joie, avec des explosions occasionnelles d’irritation lors de périodes électorales ou de la publication trimestrielle des bénéfices des entreprises. 

2. Conscience d’un problème fondamental. Que ce soit le changement climatique, la surpopulation, le pic pétrolier, la pollution chimique, la surpêche océanique, la perte de biodiversité, le corporatisme, l’instabilité économique ou l’injustice sociopolitique, un problème semble retenir l’attention complètement. Les gens à ce stade ont tendance à devenir d’ardents militants pour leur cause choisie. Ils ont tendance à être très volubile quant à leur problème personnel, et aveugle à tous les autres. 

3. Conscience de nombreux problèmes. Alors que les gens absorbent des évidences de différents domaines, la conscience de la complexité commence à croître. À ce stade, une personne s’inquiète de la hiérarchisation des problèmes en termes de leur urgence et de leur force d’impact. Les gens à ce stade peuvent devenir réticents à reconnaître de nouveaux problèmes – par exemple, quelqu’un qui s’est engagé à lutter pour la justice sociale et contre le changement climatique peut ne pas reconnaître le problème de l’épuisement des ressources. Ils peuvent penser que le problème est déjà assez complexe, et que l’ajout de nouvelles préoccupations ne ferait que diluer l’effort à déployer pour résoudre le problème de « plus haute priorité ». 

4. Conscience des interconnexions entre les nombreux problèmes. La réalisation qu’une solution dans un domaine peut aggraver un problème dans une autre marque le début de la pensée systémique à grande échelle. Elle marque aussi la transition entre penser la situation en tant qu’un ensemble de problèmes à la pensée de celle-ci en tant que situation difficile. À cette étape, la possibilité qu’il pourrait ne pas y avoir de solution commence à pointer le bout de son nez. Les gens qui arrivent à ce stade ont tendance à se retirer dans des cercles restreints de personnes aux vues similaires pour échanger des idées et approfondir leur compréhension de ce qui se passe. Ces cercles sont nécessairement petits, à la fois parce que le dialogue personnel est essentiel à cette profondeur d’exploration, et parce qu’il n’y a tout simplement pas beaucoup de gens qui sont arrivés à ce niveau de compréhension. 

5. Conscience que la situation difficile englobe tous les aspects de la vie. Ceci inclut tout ce que nous faisons, comment nous le faisons, nos relations à autrui, ainsi que notre traitement du reste de la biosphère et de la planète physique. Avec cette réalisation, les vannes s’ouvrent, et aucun problème n’est exempté de l’examen ou de l’acceptation. Le concept même de "solution" est mis à nu et jeté de côté, il est un gaspillage d’efforts. 

Pour ceux et celles qui parviennent au stade 5, il y a un risque réel que la dépression s’installe. Après tout, nous avons appris tout au long de notre existence que notre espoir pour demain réside dans notre capacité à résoudre les problèmes d’aujourd’hui. Lorsqu’aucun effort d’intelligence humaine ne semble en mesure de résoudre notre situation, la possibilité d’un espoir peut disparaître comme la lumière d’une flamme de bougie, pour être remplacée par l’obscurité étouffante du désespoir. 

Deux chemins 


Comment les gens composent avec le désespoir est, bien sûr, profondément personnel, mais il me semble qu’il y a deux routes habituelles sur lesquelles les gens s’engagent pour se réconcilier avec la situation. Elles ne sont pas mutuellement exclusives, et la plupart d’entre nous ferons usage d’un certain mélange des deux. Je les identifie ici comme des tendances générales parce que les gens semblent être attirés davantage par l’une ou l’autre. Je les appelle le chemin extérieur et le chemin intérieur. 

Si l’on est enclin à choisir le chemin extérieur, les préoccupations concernant l’adaptation et la résilience locale passent au premier plan, comme en témoigne le Transition Network (Réseau de transition) et le Permaculture Movement (Mouvement de la permaculture). Pour ceux et celles qui sont sur la voie extérieure, le développement communautaire et les initiatives locales de développement durable auront un grand attrait. La politique des partis organisés semble moins attrayante aux personnes de ce stade, cependant. Peut-être que la politique est considérée comme une partie du problème, ou peut-être est-elle simplement considérée comme un gaspillage d’efforts lorsque l’action réelle a lieu au niveau local. Si l’on est peu enclin à choisir la voie extérieure, soit à cause de son tempérament ou des circonstances, le chemin intérieur offre son propre ensemble d’attraits. 

Choisir le chemin intérieur implique la reformulation de l’ensemble en termes de conscience, de conscience de soi et/ou d’une certaine forme de perception transcendante. Pour quelqu’un sur ce chemin, ceci est considéré comme une tentative de manifester le message de Gandhi : «Devenez le changement que vous voulez voir dans le monde» au niveau personnel le plus profond. Ce message est exprimé de façon similaire dans l’ancien adage hermétique : «Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas; ce qui est au-dessous est comme ce qui est au-dessus». Ou dans un langage clair : «Pour guérir le monde, commencez d’abord par vous guérir.» 

Cependant, le chemin intérieur n’implique pas un "retrait dans la religion". La plupart des gens que j’ai rencontrés et qui ont choisi une voie intérieure confèrent aussi peu d’utilité à la religion traditionnelle que leurs homologues sur la voie extérieure n’en confèrent à politique traditionnelle. La religion organisée est généralement considérée comme faisant partie du problème plutôt que comme une solution. Ceux et celles qui sont arrivés à ce point ne portent aucun intérêt à l’évitement ou au soulagement de la douloureuse vérité, ils souhaitent plutôt lui créer un contexte personnel cohérent. Une spiritualité personnelle d’une sorte ou d’une autre convient souvent pour cela, mais la religion organisée le fait rarement. 

Il est important de mentionner qu’il y a aussi la possibilité d’une difficulté personnelle grave à cette étape. Si quelqu’un ne peut pas choisir un chemin extérieur pour une raison quelconque et résiste aussi à l’idée de croissance intérieure ou de la spiritualité comme réponse à la crise d’une planète entière, alors il est vraiment dans une impasse. Il existe quelques autres portes qui mènent hors de ce profond désespoir. Si on reste coincé ici pour une longue période de temps, la vie peut commencer à sembler terriblement sombre, et la violence à l’égard du monde ou de soi peut commencer à sembler être une option raisonnable. S’il vous plaît, gardez un œil vigilant sur votre propre progrès et, si vous rencontrez quelqu’un d’autre qui peut être dans cet état, s’il vous plaît, offrez-lui une oreille attentive. 

D’après mes observations, chaque étape successive contient environ le dixième de la population de celle qui la précède. Ainsi, alors que peut-être 90% de l’humanité est à l’étape 1, moins d’une personne sur dix mille sera à l’étape 5 (et aucune d’entre elles n’est susceptible d’être un politicien). Le nombre de celles qui ont choisi la voie intérieure au stade 5 semble aussi être d’un ordre de grandeur plus petit que le nombre de celles qui sont sur la voie extérieure.

Pour ma part, j’ai choisi un chemin intérieur en réponse à ma prise de conscience de l’étape 5. Ce qui me convient bien, mais naviguer sur cet(te) imminent(e) (transition, changement, métamorphose – appelez ça comme vous voulez), requerra de nous tous – peu importe les chemins choisis – de coopérer dans la prise de décisions éclairées lors des moments difficiles.

Meilleurs vœux pour un voyage de longue durée, passionnant et enrichissant.

Ressources

Gravir l’échelle de la conscience Paul Chefurka Site Adrastia. Article original en anglais : Climbing the Ladder of Awareness Traduction libre (de tous droits d’auteur) par Paul Racicot.

Nous avons proposé de nombreux liens concernant la thématique de l’effondrement dans les rubriques Ressources des deux derniers billets : Qu'est ce que le Capitalocène? et L’effondrement qui vient

Un résumé synthétique du rapport du Giec  Météo France

Ce qu'il faut retenir du rapport du Giec sur la hausse globale des températures  Site Le Monde

Giec et Climat : la situation est très difficile mais pas désespérée  Émilie Massemin. Site Reporterre

Il est encore temps  De nombreux liens pour des actions concrètes, collectives et/ou personnelles.

Ervin Laszlow : vers  une nouvelle vision du monde  Site Inrees

Dans Le Journal Intégral : Effondrement et Refondation - De quoi la Zad est-elle le nom? - Une vision intégrale du végétarisme - Libération animaleÉcosophie : une sagesse commune - Civilisation, Décadence, Écosophie -La voie de l'intuition (2) La Métanoïa - La Déclaration d'Unité .

jeudi 27 septembre 2018

L'Effondrement qui vient


L’effondrement est l’horizon de notre génération, c’est le début de son avenir. Pablo Servigne 


Dans notre dernier billet intitulé Qu’est-ce que le Capitalocène? nous évoquions notamment la façon dont la démission spectaculaire de Nicolas Hulot a jeté une lumière crue sur l’accroissement d'un désastre écologique diagnostiqué par la communauté scientifique et ressenti d’une manière de plus en plus aigüe par une population qui perçoit ses nombreux effets aussi bien dans sa vie quotidienne que dans l’actualité internationale. Suite à cette démission, deux cent personnalités ont lancé dans le journal Le Monde un appel intitulé "Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité" dans lequel il est écrit : « Au rythme actuel, dans quelques décennies, il ne restera presque plus rien. Les humains et la plupart des espèces vivantes sont en situation critique. Il est trop tard pour que rien ne se soit passé : l’effondrement est en cours. » 

Parler d’effondrement il y a quelques années, comme nous l’avions fait en 2013 dans une série de billets intitulée Effondrement et Refondation, c'etait passer soit pour un aimable fantaisiste, soit pour un dangereux catastrophiste. Peu importe, nous avons l’habitude, c'est sans doute le lot commun des pionniers. Mais aujourd’hui l’idée commence à se diffuser et Edouard Philippe, le premier ministre, a parlé à plusieurs reprises dans ses discours du livre majeur de Jared Diamond, Effondrement, évoqué dans le premier billet de notre série. Vous aurez un aperçu des discours du premier ministre dans cette vidéo de Clément Monfort. D'où un constat assez effrayant : on peut évoquer l'effondrement (de manière intellectuelle ) sans que cela modifie d’un iota une pensée technocratique et un modèle économique qui sont à l’origine même de ce processus destructeur et qui l'amplifie . 

Pour envisager de manière lucide l’effondrement en cours, il faut éviter ces pièges que sont le déni, les préjugés conformistes et la peur. Cela nécessite de transformer notre vision du monde, notre modèle de civilisation et d’inventer de nouveaux récits qui nous libèrent de l’imaginaire techno-capitaliste à l’origine de ce désastre. C’est dans cette perspective que nous vous proposons ci-dessous un article d’Yves Cochet paru l’été dernier dans Libération et intitulé "De la fin d’un monde à la renaissance en 2050". Dans cet article, l’ancien ministre de l’environnement de Lionel Jospin imagine les trente-trois prochaines années sur Terre comme la période la plus bouleversante jamais vécue par l’humanité en si peu de temps. Une période qui comporte trois étapes successives : la fin du monde tel que nous le connaissons (2020-2030), l’intervalle de survie (2030-2040), le début d’une renaissance (2040-2050). 

En écho à cet article et en complément de celui-ci, nous proposons l’entretien donné par Yves Cochet à Clément Monfort, un réalisateur qui propose une web-série passionnante sur l’effondrement qui vient et sur cette science de l’effondrement qu’est la collapsologie (de l’anglais to collapse : s’effondrer). Dans cette vidéo postée en Décembre 2017, Yves Cochet reprend la prospective des trente prochaines années évoquée dans son article et annonce, avec quelques mois d’avance, la démission inéluctable de Nicolas Hulot comme la conséquence de la totale impuissance des ministres de l’écologie dans nos sociétés techno-capitalistes. 

Nous ne croyons pas ce que nous savons 

Évoqué dans notre dernier billet, le concept de Capitalocène permet d’analyser et de mieux comprendre les processus destructeurs et auto-destructeurs à l’origine de cet effondrement. Cette compréhension intellectuelle est une étape nécessaire qui permet de se défaire d’un certain nombre d’illusions pour envisager les meilleures stratégies de résilience possibles. Cependant, une telle compréhension est loin d’être suffisante car selon la célèbre formule de Jean-Pierre Dupuy, auteur de Pour un catastrophisme éclairé : "Nous ne croyons pas ce que nous savons". N’est-ce pas monsieur le premier ministre ? Si vous croyiez ce que vous savez, vous changeriez immédiatement de politique ou bien vous démissionneriez comme l’a fait Nicolas Hulot devant la contradiction fondamentale entre l’urgence écologique et les logiques proprement délirantes de la techno-croissance capitaliste.

Il existe en effet un fossé profond entre nos perceptions des faits et notre compréhension de ceux-ci dans la mesure où cette compréhension est filtrée par un imaginaire, une sensibilité et des représentations qui expriment la vision du monde dont nous avons hérité et à travers laquelle nous interprétons notre expérience. Aux faits établis, nous préférerons  nos croyances car nous ne voyons pas le monde tel qu’il est mais tel que nous sommes, c’est-à-dire tel que notre histoire personnelle et collective nous a construit. Si nous percevons des faits non conformes à notre imaginaire, nous déformons ces faits afin qu'ils correspondent à nos croyances. C'est ainsi que nous pouvons savoir intellectuellement que l’effondrement va advenir mais nous ne parvenons pas à y croire vraiment en mettant notre vie individuelle et collective en cohérence avec cette connaissance, empêchés que nous sommes par le conformisme de pensée, la peur et le déni.

L’esprit dans lequel nous abordons la thématique de l’effondrement implique donc un certain nombre de refus. Nous refusons le déni de tous ceux qui continuent à vivre comme avant sans se soucier des cris d'alarmes lancés par des lanceurs d'alerte de plus en plus nombreux. Fascinés par leur nombril, ces dénégateurs imaginent que le progrès technique trouvera des solutions adéquates en utilisant le type de conscience et de méthodes qui sont précisément à l’origine de ce désastre. Nous refusons aussi le conformisme de pensée qui prendrait pour éternel le paradigme abstrait de la modernité qui s'est progressivement transformé au cours des deux derniers siècles en hégémonie de la rationalité instrumentale. Nous refusons enfin le catastrophisme véhiculé par les marchands de peur qui instrumentalisent la perspective de l’effondrement dans des buts idéologiques ou commerciaux. 

Collapsologie 


Parce qu’il est la conséquence d’une vision du monde propre à la modernité occidentale, "l’effondrement qui vient" témoigne de l’impérieuse nécessité d’un saut évolutif où le dépassement du capitalisme doit s’accompagner d’une profonde mutation culturelle (au-delà de la rationalité abstraite) comme d’un développement psycho-spirituel (au-delà de l’égo). La compréhension, l'observation et l'étude de ce saut évolutif constituent le cœur de ce blog. A la fois intégral et radical, ce saut évolutif doit mener de l’économie à l’écosophie c’est-à-dire d’une domination abstraite de l’homme sur son environnement à une participation sensible et concrète de l’homme à son milieu évolutif qui est à la fois et simultanément naturel, social et culturel. A la perspective de l’effondrement doit donc correspondre l’émergence d’un autre modèle et d’un autre imaginaire véhiculés par un récit qui doit devenir le mythe fondateur de la Cosmodernité

C’est dans cet esprit que nous avions proposé en 2013 notre série intitulée Effondrement et Refondation où nous évoquions les nouveaux modes de vie et de sensibilité, d’imaginaire et de pensée qui participent à cette émergence à travers les groupes humains qui l’incarnent : transitionneurs et convivialistes, décroissants et survivalistes, évolutionnaires et créatifs culturels. Les lecteurs intéressés par la thématique de l’effondrement trouveront dans cette série de nombreux éléments d’information et de réflexion.

Cinq ans plus tard, alors que la dynamique de l’effondrement s’accélère, de nouvelles formes de réflexions se développent autour de thèmes comme la collapsologie, le capitalocène, la critique de la valeur, la décroissance, l'antispécisme, la vision intégrale ou autour d'une pensée écologique qui s'exprime à travers une grande diversité: écosocialisme, écosophie, écologie intérieure, éco-psychologie, écologie intégrale, ou écoféminisme. Toutes ces réflexions nous offrent une série d'outils pour approfondir et développer une approche intégrale de l'effondrement et pour observer l'émergence d'une nouvelle vision du monde, synchrone à celui-ci. Une telle réflexion est indispensable pour échapper au réductionnisme technocratique et à ses solutions parcellaires totalement superficielles et illusoires, car on ne résoudra jamais un problème avec les modes de pensées qui l'ont généré.

Loin d’être un fantaisiste ou un illuminé prêchant l’apocalypse, Yves Cochet, docteur en mathématiques, ancien député écologiste et ancien ministre de l'Environnement, est un "collapsologue" c’est-à-dire un praticien de cette science nouvelle qu’est la science de l’effondrement : la collapsologie. Auteurs d'un ouvrage intitulé "Comment tout peut s'effondrer", salué unanimement pas la critique et les lecteurs, Pablo Servigne et Raphaël Stevens définissent la collapsologie comme "l'exercice transdisciplinaire d'étude de l'effondrement de notre civilisation industrielle et de ce qui pourrait lui succéder, en s'appuyant sur les modes cognitifs que sont la raison et l'intuition et sur des travaux scientifiques reconnus." 

Yves Cochet qui a écrit la préface de cet ouvrage est le président de l’Institut Momentum, un laboratoire d’idées sur la transition post-pétrolière, post-nucléaire et post-carbonique,  Lieu convivial de recherche, l’Institut Momentum produit des diagnostics, des analyses, des scénarios et des propositions originales sur les stratégies de transition et de résilience tout en œuvrant à l’élaboration d’un nouvel imaginaire social. Le site de l’Institut Momentum est une mine d’informations pour tous ceux qui cherchent à alimenter leur réflexion sur l’effondrement qui vient et sur les stratégies de résilience pour y faire face. 

Les trente-trois prochaines années sur Terre. Yves Cochet 

Article publié dans Libération le 23 août 2017 sous le titre ”De la fin d’un monde à la renaissance en 2050”. 


Il y a trente-trois ans naissait Les Verts, première organisation unifiée de l’écologie politique en France. Jusqu’à aujourd’hui, les représentants de ce parti, puis ceux de son successeur EELV, ont rempli presque tous les types de mandats aux fonctions électives des institutions républicaines. Pour rien, à peu de choses près. Sous l’angle écologique de l’état géo-bio-physique de la France – de l’Europe et du monde – avouons que l’état de santé de ces territoires ne cesse de se dégrader par rapport à celui de 1984, comme le montrent à l’envie les rapports successifs du GIEC, du PNUE, du Programme Géosphère-Biosphère et autres publications internationales. 

Sous l’angle social et démocratique, le constat est du même ordre : creusement des inégalités, accroissement de la xénophobie, raidissement des régimes politiques. Initialement munis d’une immense générosité intellectuelle et porteurs de la seule alternative nouvelle à la vieille gauche et à la vieille droite, les écologistes politiques ont aujourd’hui presque tout perdu, même leurs sièges. Ils apparaissent périmés, faute d’être présents au réel. Celui-ci a beaucoup changé depuis trente-trois ans, particulièrement par le passage du point de bascule vers un effondrement global systémique inévitable. 

Jadis, inspirés par le rapport Meadows ou les écrits de Bernard Charbonneau, René Dumont et André Gorz, nous connaissions les principales causes de la dégradation de la vie sur Terre et aurions pu, à cette époque et à l’échelle internationale, réorienter les politiques publiques vers la soutenabilité. Mais il est impossible d’imposer une économie de guerre avant la guerre. Aujourd’hui, il est trop tard, l’effondrement est imminent.

Bien que la prudence politique invite à rester dans le flou, et que la mode intellectuelle soit celle de l’incertitude quant à l’avenir, j’estime au contraire que les trente-trois prochaines années sur Terre sont déjà écrites, grosso modo, et que l’honnêteté est de risquer un calendrier approximatif. La période 2020 – 2050 sera la plus bouleversante qu’aura jamais vécue l’humanité en si peu de temps. À quelques années près, elle se composera de trois étapes successives : la fin du monde tel que nous le connaissons (2020-2030), l’intervalle de survie (2030-2040), le début d’une renaissance (2040-2050). 

Les trois étapes de l'effondrement

L'effondrement économique prévu en 1972 par le rapport de Denis Meadows sur les limites de la croissance

L’effondrement de la première étape est possible dès 2020, probable en 2025, certain vers 2030. Une telle affirmation s’appuie sur de nombreuses publications scientifiques que l’on peut réunir sous la bannière de l’Anthropocène, compris au sens de rupture au sein du système-Terre, caractérisée par le dépassement irrépressible et irréversible de certains seuils géo-bio-physiques globaux. Ces ruptures sont désormais imparables, le système-Terre se comportant comme un automate qu’aucune force humaine ne peut contrôler. La croyance générale dans le système libéral-productiviste renforce ce pronostic. La prégnance anthropique de cette croyance est si invasive qu’aucun assemblage alternatif de croyances ne parviendra à la remplacer, sauf après l’événement exceptionnel que sera l’effondrement mondial dû au triple crunch énergétique, climatique, alimentaire. La décroissance est notre destin. 

La seconde étape, dans les prochaines années trente, sera la plus pénible au vu de l’abaissement brusque de la population mondiale (épidémies, famines, guerres), de la déplétion des ressources énergétiques et alimentaires, de la perte des infrastructures (y aura-t-il de l’électricité en Île-de-France en 2035?), et de la faillite des gouvernements. Ce sera une période de survie précaire et malheureuse de l’humanité, au cours de laquelle le principal des ressources nécessaires proviendra de certains restes de la civilisation thermo-industrielle, un peu de la même façon que, après 1348 en Europe et pendant des décennies, les survivants de la peste noire purent bénéficier, si l’on peut dire, des ressources non consommées par la moitié de la population qui mourut en cinq ans. 

Nous omettrons les descriptions atroces des rapports humains violents consécutifs à la cessation de tout service public et de toute autorité politique, partout dans le monde. Certains groupes de personnes auront eu la possibilité de s’établir près d’une source d’eau et de stocker quelques conserves alimentaires et médicamenteuses pour le moyen terme, en attendant de réapprendre les savoir-faire élémentaires de reconstruction d’une civilisation authentiquement humaine. 

Sans doute peut-on espérer que s’ensuive, autour des années cinquante de ce siècle, une troisième étape de renaissance au cours de laquelle les groupes humains les plus résilients, désormais privés des reliques matérielles du passé, retrouvent tout à la fois les techniques initiales propres à la sustentation de la vie et de nouvelles formes de gouvernance interne et de politique extérieure susceptibles de garantir une assez longue stabilité structurelle, indispensable à tout processus de civilisation. 

Eviter la catastrophe


Ce type de sentences aussi brèves qu’un slogan peuvent entraîner une sensation de malaise chez le lecteur qui viendrait à se demander si la présente tribune n’est pas l’œuvre d’un psychopathe extrémiste qui se vautre dans la noirceur et le désespoir. Au contraire, débarrassés d’enjeux de pouvoir et de recherche d’effets, nous ne cessons d’agir pour tenter d’éviter la catastrophe et nous nous estimons trop rationnels pour être fascinés par la perspective de l’effondrement. Nous ne sommes pas pessimistes ou dépressifs, nous examinons les choses le plus froidement possible, nous croyons toujours à la politique. Les extrémistes qui s’ignorent se trouvent plutôt du côté de la pensée dominante – de la religion dominante – basé sur la croyance que l’innovation technologique et un retour de la croissance résoudront les problèmes actuels

Si notre prospective est la plus rationnelle et la plus probable, reste à en convaincre les militants d’EELV, les Français et tous nos frères et sœurs en humanité. Un invariant cognitif de la psychologie sociale empêche que ceci soit possible en temps voulu. Cependant, les orientations politiques déduites de cette analyse deviennent relativement faciles à décrire : minimiser les souffrances et le nombre de morts pendant les décennies à venir en proposant dès aujourd’hui un projet de décroissance rapide de l’empreinte écologique des pays riches, genre localisme biorégional basse-tech, pour la moitié survivante de l’humanité dans les années quarante. Autrement dit, profiter de la disponibilité terminale des énergies puissantes et des métaux d’aujourd’hui pour forger les quelques outils, ustensiles et engins simples de demain (les années trente), avant que ces énergies et ces métaux ne soient plus accessibles. 

Un exemple entre mille : arrêter au plus tôt la fabrication de voitures (thermiques ou électriques) pour confectionner des foultitudes d’attelages robustes susceptibles d’être tractés par des chevaux, ainsi que des millions de vélos qui peuvent durer longtemps si l’on stocke et entretient bien les parties métalliques et caoutchouteuses. Sans surprise, notre perspective générale ne semble pas encore partagée par la majorité des écologistes qui tiennent leurs Journées d’été européennes à Dunkerque. Ainsi, la plénière finale du samedi 26 août est-elle en partie consacrée à la relance de « croissance industrielle » en Europe. Un élan vers le pire. (fin de l’article) 

D'Homo Sapiens à Holo Sapiens 

Il faut toujours garder un esprit critique pour éviter l’état de sidération généré par le récit d'une catastrophe à venir. C'est ainsi qu'on peut ne pas prendre pour argent comptant tous les éléments du scenario imaginé par Yves Cochet. Le mérite de ce récit est avant tout d’opérer une prise de conscience en imaginant de manière concrète les perspectives abstraites dessinées par une avalanche de chiffres et de statistiques. On sait depuis Pierre Dac que  "Les prévisions sont difficiles, surtout lorsqu’elles concernent l’avenir." Dans un livre intitulé Pétrole Apocalypse et publié en 2005, Yves Cochet avait annoncé pour cause de Pic pétrolier une série d’évènements qui devaient se dérouler dans la décennie 2010 et qui n’ont pas encore eu lieu, tels la fin de la grande distribution, de l’industrie automobile ou des avions low cost.

Mais il ne faut pas jeter bébé avec l'eau du bain. Si on ne sait jamais précisément ce que nous réserve le futur, prédire l’avenir c’est prendre le risque de se tromper sur des faits particuliers tout en ayant raison sur les perspectives générales et les grandes tendances envisagées. Il faut absolument prendre ce risque pour imaginer un futur crédible qui traduit les tendances statistiques et les connaissances scientifiques en images vivantes et en réalité sensible. Ce futur de l’effondrement n’a rien à voir avec le meilleur des mondes – radieux, capitaliste, technologique, numérique, transhumaniste, spatial – imaginé par le système dominant et ses relais médiatiques pour éviter que nous nous réveillions de l’hypnose consumériste et productiviste. 

Le véritable clivage des prochaines années n’est pas celui qui oppose gauche et droite, progressistes et conservateurs mais évolutionnaires et transhumanistes. Le principe qui guide les évolutionnaires est celui du développement de la vie et de l’être humain dans leur milieu d’évolution. Un développement qui suppose le respect des limites naturelles, sociales et symboliques face à l'hubris techno-capitaliste. La démesure qui anime le projet d'illimitation du courant transhumaniste considère au contraire la vie, l’être humain ou la nature comme des moyens à utiliser et à exploiter au service d’une abstraction totalitaire qui peut être celle de la techno-science ou de la valeur marchande. 

En nous remettant les pieds sur terre, les informations et l'imaginaire véhiculés par la collapsologie permettent d’y prendre appui pour effectuer le saut évolutif radical qui conduit de l’homo sapiens à ce que Jean-François Noubel nomme l’Holo sapiens. Holos en grec c'est la totalité. Holo Sapiens c'est l'homme qui se développe en totalité pour communiquer avec cette totalité qu'est son milieu d'évolution. Ce développement intégral de l'être humain s'effectue selon une spirale évolutive, à travers des stades successifs de complexité croissante où l'individu intègre, à chaque étape de son développement, les éléments d’un milieu à la fois naturel et cosmique, social et culturel, affectif et relationnel, symbolique et spirituel.

En castrant l'homme de sa relation intime à ces divers milieux évolutifs, le fétichisme de l'abstraction prive les individus d'une altérité et les empêche de se développer en intégrant des éléments de cette altérité pour évoluer vers un stade de plus grande complexité. Les individus sont alors aspirés par la spirale infernale d'un courant  entropique qui, via un processus de désintégration progressif, conduit à une forme régression anthropologique analysée dans un récent billet. Cette régression à des stades archaïques du développement humain tend à libérer des fantasmes de toute puissance qui s'expriment notamment à travers une hubris capitaliste fondée sur la transgression de toutes les limites, écologiques et symboliques, comme dans une forme - transhumaniste - de délire technologique.

Yves Cochet, ministre et collapsologue. 


Dans l’entretien ci-dessus, Yves Cochet reprend, en la détaillant, la vision prospective des trente prochaines années évoquée dans son article pour Libération. L’effondrement lui apparaît inéluctable parce que le déni est général : fondés sur le fétichisme de la croissance économique et du progrès technologique, le modèle dominant nous empêche très majoritairement de saisir l'urgence de la situation et la nécessité d'une transformation radicale de nos modes de vie et de pensée, d'autant plus que nos facultés cognitives ne sont sans doute pas adaptées pour appréhender la perspective à long terme d'une telle catastrophe, totalement inédite pour l’espèce humaine. Le paradoxe fondamental de la collapsologie est le suivant : l’effondrement arrivera justement parce que nous croyons majoritairement qu’il ne peut pas arriver. Et ce déni ne prendra fin qu’avec l’irruption violente du réel ainsi défini par le célèbre psychanalyste Jacques Lacan : « Le réel c’est quand on en prend plein la gueule ». 

Dans cette vidéo postée en Décembre 2017, Yves Cochet évoque la totale impuissance des ministres de l’écologie condamnés à des mesurettes totalement inadaptées aux enjeux du désastre (14’30) comme il imagine, neuf mois avant qu’elle n’advienne, le discours fait par Nicolas Hulot suite à sa démission. Ce discours de démission (18’23) imaginé par Yves Cochet est un appel à la société civile, assez proche dans son esprit des propos tenus par Hulot des mois plus tard au micro de France Inter. Cette forme de prescience dont fait preuve ici Yves Cochet devrait retenir notre attention quant à son analyse et à sa description de l’effondrement qui vient. 

Ressources 

Les trente-trois prochaines années sur Terre  Yves Cochet. Institut Momentum

Site de l’institut Momemtum  L'Anthropocène et ses issues

Next Web-série documentaire de grande qualité réalisée par Clément Monfort : dix vidéos sur l’effondrement et la collapsologie réalisées par Clément Monfort. A voir, à méditer, à diffuser et à soutenir.

Grand entretien avec Yves Cochet Dans cet entretien accordé en 2013 au site des Humanités Environnementales, Yves Cochet présente sa vision de l'Anthropocène : décroissance, effondrement, nouvel imaginaire. 50' 

Le plus grand défi de l'histoire de l'humanité  Appel de 200 personnalités dans Le Monde. Vidéo de l'astrophysicien Aurélien Barreau, promoteur de cet appel, sur l'urgence écologique (3'). Intervention synthétique d'Aurélien Barreau sur l'urgence écologique et le nouveau pacte avec le vivant lors du Climax festival 2018 (12'34"). A voir pour l'intensité, l'inspiration et la précision du discours même si l'on peut contester certaines analyses.


Comment tout peut s'effondrer Petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes. Pablo Servigne, Raphael Stevens. Préface de Yves Cochet. éd. Seuil

Effondrement Cinq interviews passionnantes avec des spécialistes du sujet : Pablo Servigne, Philippe Bihouix, Jean-Marc Jancovici, Vincent Mignerot, Etienne Chouard. Chaîne Thinkerview

Pourquoi le drame écologique mobilise-t-il si peu?  Émilie Massemin Reporterre. 6/0918 

Comment rendre crédible la catastrophe écologique? France Culture avec Yves Cochet, Dominique Bourg, Jade Lindgaard.

Pourquoi tout va s'effondrer  Une vidéo de 14' à voir sur la chaîne You Tube Le 4ème Singe

2 degrés avant la fin du monde    Un film de 1h20 à voir sur la chaîne You Tube Datagueule. 1h20

Une série de vidéos consacrées aux diverses interventions ayant eu lieu lors d'un atelier sur le thème de l’effondrement durant l’université d’été solidaire et rebelle des mouvements sociaux et citoyens à Grenoble (du 22 au 26 août 2018). Interventions de Geneviève Azam, Pablo Servigne, Christophe Bonneuil, Jane Lingaard, Corine Morel-Darieux etc...

Adrastia Le comité Adrastia a pour objectif d'anticiper et préparer le déclin de nos sociétés de façon honnête, digne et responsable. Beaucoup de vidéos à ce sujet sur sa chaîne You Tube ici.

A quoi bon penser à l’heure du grand collapse  Paul Jorion éd. Fayard

Decoll Le Decoll (Département de collapsologie générale et appliquée) est un lieu de rencontres et d'échanges scientifiques pour les collapsologues français et pour tous ceux qui s'intéressent à ce thème. De nombreuses informations et beaucoup de liens utiles.

Yves Cochet à propos de son livre Pétrole Apocalypse. Un extrait de l’émission de Thierry Ardisson, Tout le monde en parle du 17/09/05. (15’) 


Dans Le Journal Intégral 


Effondrement et Refondation (1) Réagir à l’effondrement (2) Les Transitionneurs (3) Les Convivialistes (4) Les Créatifs culturels (5) Catastrophe ou métamorphose (6) La cosmodernité (7)

Les billets sélectionnés sous le libellé Écosophie, Sortir de l'économie et Critique de la valeur