dimanche 8 juillet 2012

La Voie de l'Intuition (4) Raison et Intuition


C’est avec la logique que nous prouvons et avec l’intuition que nous trouvons. Henri Poincaré


Fondé sur le déni de la subjectivité, le modèle occidental impose l’hégémonie d’une rationalité abstraite qui coupe l’être humain d’une participation intime et sensible au flux créateur de la vie et de l’esprit qui est au coeur de l’évolution.

La crise évolutive que nous vivons renvoie à l'effondrement de ce modèle abstrait auquel correspond l’émergence d’un nouveau modèle - intégral - qui associe intuition holiste et raison instrumentale. Ce paradigme émergeant redonne  à l’intuition sa fonction prééminente et remet la raison à sa place qui est celle d’un moyen au service d’une finalité qui la transcende.

Notre série de billets intitulée La Voie de l’Intuition explore le rôle essentiel de l’intuition et les rapports que celle-ci entretient avec la rationalité, la création ainsi qu’avec les diverses formes d’évolution, sociales, culturelles et spirituelles.

Mieux vaut avoir lu les billets précédents de cette série pour saisir la cohérence du propos et la continuité d’une réflexion qui se déploie à travers ces différents textes : La Voie de l’Intuition (1) - La Voie de l’Intuition (2) La Métanoïa - La Voie de l’Intuition (3) La Voix de l’Evolution.

Dans le domaine du développement personnel, Shakti Gawain est un pionnière dont le livre Techniques de visualisation créatrice a été traduit dans le monde entier. Dans Vivez dans la Lumière, elle dresse le portrait des "enfants du monde nouveau"- à lire ici - qui deviennent  un "canal du pouvoir créateur de l'Univers" en faisant confiance à leur intuition et en laissant s'exprimer leur créativité. Dans le texte ci-dessous, tiré du même ouvrage, elle analyse le culte de la raison et la peur de l'intuition qui sous-tendent la vision du monde moderne.

L’Intuition. Shakti Gawain

S’il existe une sagesse supérieure ou une connaissance plus profonde que celle dont nous avons d’ordinaire l’expérience et si nous nous mettons en relation avec elle, nous devrions être capable de recevoir des instructions précieuses pour bien vivre dans ce monde déroutant.

Je vis poindre cette idée en moi il y a quelques années, alors que j’entreprenais mon voyage vers la lumière. Depuis j’ai découvert que nous pouvons accéder au savoir qui est en chacun de nous par ce que nous appelons d’ordinaire l’intuition. En apprenant à nous mettre en contact, à écouter et à agir avec notre intuition nous pouvons nous relier directement à la puissance suprême de l’univers et la laisser devenir la force qui nous guide.

Nous nous trouvons ici en contradiction totale avec la vie telle qu’on nous a appris à la vivre dans le monde ancien. La civilisation occidentale nous a enseigné le respect, et même le culte du rationnel et du logique dans notre être, et le rejet, le mépris ou le reniement de notre intuition.

Le culte de la raison

Nous accordons aux animaux la faculté de comprendre des choses qui dépassent de loin les capacités rationnelles; nous l’appelons instinct. Mais il s’agit d’un mystère qui défie toute explication logique, aussi haussons-nous les épaules et considérons-nous cette faculté comme très inférieure à la magnifique aptitude humaine au raisonnement.

Tout le système de valeur de notre culture repose fermement sur cette croyance en un principe rationnel absolu qui constituerait en fait la vérité absolue. La tradition scientifique occidentale est devenue notre religion. On nous apprend depuis notre plus jeune âge à essayer d’être raisonnable, logique et conséquent ; à éviter les comportements émotionnels et irrationnels ; et à ne pas laisser paraître nos sentiments. Au mieux, sentiments et émotions sont interprétés comme des signes de stupidité, de faiblesse, et ils dérangent. Au pire, nous craignons qu’ils menacent le système même de notre société civilisée.

Nos institutions religieuses nourrissent cette peur du moi intuitif et irrationnel. Autrefois, basées sur une profonde conscience de la présence  du principe universel créateur en chaque être humain, nombre de religions n’honorent plus cette idée que du bout des lèvres. Elles cherchent plutôt à contrôler le comportement de leurs fidèles, utilisant des structures élaborées de règles censées délivrer les gens de leur nature profonde, irrationnelle et fondamentalement « pécheresse ». Et selon de nombreuses disciplines psychologiques, il faut contrôler l’instinct naturel de l’homme, car il est obscur et dangereux. A partir de ce point de vue, seule la raison peut dompter cette force mystérieuse et la canaliser vers des voies saines et constructives.

La peur de l’intuition

En général, les sociétés techniquement moins développées ont une approche de la vie faite d’une conscience et d’un respect profonds pour la part intuitive de l’existence. Chaque instant de leur quotidien est guidé par un sens puissant de relation avec la force créatrice. Toutefois, leur manque de développement technique a été le facteur de leur destruction progressive ou de leur intégration dans la société moderne.

Deux exemples sont significatifs pour les Américains : les cultures indigènes d’Afrique et d’Amérique. Ces deux groupes se sont effondrés au contact de la culture « occidentale ». Un profond respect et un vif intérêt pour les indigènes d’Amérique commencent cependant à se manifester dans notre conscience depuis ces dernières années. Quant à la culture africaine, transplantée par la force sur le continent, elle a probablement plus que toute autre culture joué un rôle dans la préservation d’un pouvoir intuitif vivant dans notre pays.


L’évolution de l’homme semble montrer que plus notre capacité rationnelle progressait, plus sommes devenus méfiants à l’égard de l’aspect intuitif de notre nature. Nous avons essayé de contrôler cette « force obscure » en créant des structures de règles autoritaires qui définissent d’une façon très pesante le vrai et le faux, le bien et le mal, le comportement correct et l’incorrect. Nous justifions cette approche rigide de la vie en blâmant tout ce qui n’est pas rationnel dans notre nature, depuis nos drames émotifs personnels, jusqu’à nos maladies de société, comme la drogue, l’alcoolisme, le crime, la violence et la guerre.

Toutefois, dès que nous acceptons la réalité du pouvoir qui opère dans l’univers, canalisé en nous par notre intuition, il devient évident que nos problèmes personnels et les désordres du monde sont en fait causés par le non-respect de notre intelligence intuitive intérieure.

Plus nous nous méfions de notre moi intérieur et plus nous l’étouffons, plus il risque de se manifester brutalement et de façon désordonné. Autrement dit, de tels problèmes ne nous montrent pas notre nature émotionnelle et non rationnelle en train de s’emballer, échappant à notre contrôle ; au contraire, qu’ils soient personnels ou sociaux, ces problèmes résultent de la peur et de la suppression de notre intuition.

Un stock infini d’informations

Notre esprit rationnel ressemble à un ordinateur : il traite la donnée qu’il reçoit et calcule des conclusions logiques à partir de cette information. Mais l’esprit rationnel est limité, il ne peut évaluer qu’à partir des données qu’il a directement reçues. En d’autres termes, notre esprit rationnel ne peut opérer que sur la base des expériences directement vécues par chacun.

L’esprit intuitif semble, en revanche, avoir accès à un stock infini d’informations. Il a l’air capable de puiser, dans une immense réserve de  connaissance et de sagesse, l’esprit universel. Il est même capable de trier cette information et de nous fournir exactement ce dont nous avons besoin. Même si les messages ne nous arrivent que par bribes, même si devons apprendre à collectionner ces éléments d’information, la clarté se fera peu à peu. Alors que nous apprenons à nous fier à cette guidance, la vie devient fluide et facile. Notre existence, nos sentiments et nos actions s’imbriquent harmonieusement avec ceux des gens qui nous entourent.

Nous sommes dans la situation où chacun de nous jouerait d’un instrument unique dans un immense orchestre symphonique, dirigé par une intelligence universelle. Si nous jouons notre partition sans nous occuper des indications du chef d’orchestre ni du reste de l’orchestre, nous provoquons un chaos total. Si nous essayons de nous ajuster sur nos voisins plutôt que sur le chef d’orchestre, il n’y aura pas d’harmonie, il y a trop de gens et tous jouent autre chose.

Notre intellect n’est pas capable de traiter tant de données et de décider à chaque instant quelle est la meilleure note à jouer. Mais si nous regardons le chef d’orchestre et si nous suivons ses indications, nous goûtons la joie de jouer notre propre partition, qui est unique et que chacun pourra entendre et apprécier, et en même temps nous nous rendons compte que nous faisons partie d’un grand tout harmonieux.

Un chef d’orchestre


Quand nous appliquons cette analogie à notre vie, nous constatons que la plupart d’entre nous ne sont pas conscients de l’existence d’un chef d’orchestre. Nous avons vécu de notre mieux, en utilisant notre seul intellect pour comprendre nos vies et calculer la meilleure marche à suivre. Si nous sommes honnêtes avec nous même, nous admettons volontiers, que, guidés par notre seul esprit rationnel, nous ne jouons pas une très belle musique. La dissonance et le chaos, dans nos vies comme dans le monde, reflètent indiscutablement l’impossibilité de vivre ainsi.

En nous accordant sur l’intuition et en la laissant devenir la force qui guide nos vies, nous permettons au chef d’orchestre de prendre la place qui lui revient à la tête de l’orchestre. Au lieu d’y perdre toute liberté individuelle, nous recevons l’appui dont nous avons besoin pour exprimer réellement notre individualité. De plus, nous aurons la joie de faire l’expérience de participer à un canal créateur plus vaste.

Je ne comprends pas tout à fait  le fonctionnement si étonnant de l’intuition, mais, de par mon expérience, mes observations et les témoignages de beaucoup de gens avec qui j’ai travaillé, je sais avec certitude qu’elle fonctionne ainsi. Et je découvre que, plus je crois à cette « voix » intérieure et plus je l’écoute, plus ma vie devient aisée, riche et passionnante. 

dimanche 24 juin 2012

Le Guide de la Spiritualité


La sortie est à l'intérieur. J.M Alberola


Dans notre dernier billet nous avons évoqué la dynamique évolutive qui anime la mutation Du matérialisme au post-matérialisme et qui se manifeste depuis cinquante ans à travers ces métamorphoses d’un même courant de régénération que sont la contre culture, la quête d’un nouveau paradigme, l'émergence des créatifs culturels et, aujourd’hui, le mouvement intégral.

Cette mutation correspond à une saturation des valeurs matérialistes liées au paradigme abstrait de la modernité et à l’émergence synchrone d’un courant post-matérialiste qui s'exprime à travers de nouvelles formes de pensée, de sensibilité et de lien social.

Le Guide de la Spiritualité de David Dubois et Serge Durand nous plonge au cœur de ce courant de régénération spirituelle et intellectuelle, aussi profond que protéiforme, qui exprime un retour aux sources de l’essentiel, suite à une plongée de notre civilisation dans les abysses du matérialisme.

Alors que le Guide de la Spiritualité vient de sortir, il apparaît d'ores et déjà comme un ouvrage de référence. Ce guide est non seulement un outil indispensable pour les chercheurs de sagesse et les aventuriers de la conscience en quête d’informations et de repères sur le chemin de l’intériorité mais c’est aussi la cartographie détaillée d’un paysage spirituel et culturel en pleine transformation. 

Une efflorescence spirituelle

La France est aujourd’hui le théâtre d’un profond renouveau spirituel qui se manifeste à travers une efflorescence d’associations et de mouvements, de centres et d’enseignements, d’activités et de pratiques. Chacun doit donc se constituer des repères pour éviter de se perdre et se diluer dans la diversité bigarrée de cette efflorescence mais aussi pour développer un esprit de discrimination capable de distinguer l’authenticité et la profondeur d’une expérience intérieure, des chausse-trappes et des faux-semblants.

C’est dans cet esprit que David Dubois et Serge Durand viennent de faire paraître le Guide de la Spiritualité – le plus complet jamais publié – où ils présentent les grandes traditions spirituelles (hindouisme, yoga, bouddhisme, taoïsme, christianisme, islam, judaïsme, chamanisme…) mais aussi les principaux mouvements contemporains (sagesse philosophique, non-dualité, néo-advaita, mouvement intégral…). 

Un ensemble de fiches et d’adresses donnent des appréciations et des informations utiles sur les enseignants et les centres afin de découvrir la pratique spirituelle qui convient à chacun au plus près de chez soi. Mais cet ouvrage ne se réduit pas à un ensemble d’évaluations et d’informations pratiques. Dans leur introduction, les auteurs précisent leur intention :

« Nous voulons qu’à travers ce guide les gens découvrent des critères de discernement proprement spirituels. Ceux-ci modéreront et nuanceront les critères extérieurs à une démarche spirituelle qui visent à repérer les dérives. Ces critères ainsi forgés veulent permettre aux chercheurs spirituels d’éviter les mésaventures dues à de l’inauthenticité. Notre ambition est aussi la reconnaissance publique de critères d’authenticité en spiritualité afin de défendre ceux qui entreprennent l’aventure spirituelle face à des conduites injustement discriminatoires : celles-ci sont fréquentes à leur encontre, surtout dès qu’ils cheminent en dehors des grands mouvements religieux ».

Un gisement de sagesse

Les auteurs ont aussi une autre ambition : «  Nous voulons participer à la prise de conscience d’un mouvement social mettant au centre une spiritualité ouverte. » Fruit d’une profonde culture spirituelle alimentée par une enquête de deux ans, le Guide de la Spiritualité permet de découvrir ce mouvement  à la fois social, culturel et spirituel qui apparaît aux auteurs comme la manifestation d’une « nouvelle renaissance » : 

«  La France a été et reste le pays des Lumières. Cette lumière est aussi celle de l’esprit, de la spiritualité. Pays cosmopolite, la France est un lieu de passage, de rencontre et d’enseignement pour toutes les traditions de l’intériorité, des Églises les mieux établies jusqu’aux petits groupes les plus exotiques. Avant d’entreprendre un voyage lointain – d’aller à Bénarès ou à Jérusalem –, la France est l’échantillonneur de tous les enseignements spirituels de la planète.

Mais comme nul n’est prophète en son pays, on ignore souvent cette richesse, faute d’information. Non loin du Mont Saint Michel, dans le Bordelais, au bord de la Côte d’Azur ou à côté de la Tour Eiffel, un véritable gisement de sagesse demeure sous nos pieds, n’attendant que notre curiosité pour se révéler et satisfaire nos élans d’élévation. Mais outre l’audace, il y faut quelques informations si possibles fiables pour faire les rencontres utiles et éviter les pires mésaventures.

Une aspiration à la spiritualité

Sans être sociologue, il semble évident qu’en France, on voit se développer de plus en plus une aspiration à la spiritualité. Il est temps de pouvoir distinguer une recherche spirituelle authentique d’un soi-disant retour du religieux communautariste ou sectaire. La philosophie, par exemple, qui a une bonne audience auprès du grand public, propose de plus en plus souvent une réflexion sur la manière de vivre. Elle n’hésite plus à s’afficher comme spiritualité.

Les ventes d’ouvrages sur le bouddhisme ont explosé. À côté du conflit entre psychanalyse et psychologie comportementale, on s’intéresse au développement personnel même au sein des grandes entreprises. Souvent le développement personnel se nourrit et se prolonge en spiritualité dès lors qu’il n’est plus centré sur l’ego performant et qu’il s’envisage comme dépassement des tendances égocentriques contraires à la réussite d’une aventure collective.

Nos grands médias audiovisuels semblent encore passer à côté de cette nouvelle réalité sociale parce que peut-être n’en est-elle encore qu’à ses débuts, qu’elle est diverse et éclatée sans avoir encore un impact éducatif et politique d’envergure. Mais dans la presse et l’édition déjà ce mouvement devient visible. Des collections de livre de poche comme Albin Michel Spiritualités, Points Seuil Sagesses, des revues comme Clés ou 3e millénaire qu’on trouve en kiosque montrent combien l’intérêt pour la spiritualité s’est développé à des échelles qui ne peuvent plus être simplement considérées comme confidentielles.

Une nouvelle renaissance

Parmi tous ceux qui explorent des modes de vie alternatifs, il n’y a pas que des charlatans et autres illuminés. Des gens comme Socrate, son disciple Platon ou Épicure enseignaient déjà dans des lieux fermés une diététique, un examen du fonctionnement de l’esprit qui n’était pas une philosophie de salon. Et ceci dans le cadre d’une relation de maître à disciple.

Malgré leurs tâtonnements, ne pourrions-nous pas nous intéresser à ceux qui aujourd’hui nous ouvrent de nouveaux chemins pour l’avenir ? C’est peut-être la société telle qu’elle est qui a un avenir inquiétant. Crise économique, crise morale et éducative, démultiplication des maladies psychiques, des addictions chimiques, prémisses d’une crise écologique majeure… Cette crise n’est peut-être pas par essence catastrophique, nous pourrions la vivre comme une crise de croissance de l’esprit humain.

Comme autrefois les Lumières ont diagnostiqué la crise de l’Ancien Régime et ouvert un nouveau chemin, nous assistons peut-être à la périphérie de nos centres de décision à une nouvelle renaissance. Si renaissance il y a, la multiplicité des expériences spirituelles individuelles et collectives qui semble jaillir de partout en serait alors un laboratoire ».

L'esprit du temps


Une maxime chinoise affirme que « le poisson pourrit par la tête ». Cette tête en décomposition avancée est, aujourd'hui, celle d’une "élite" fascinée par le paradigme abstrait de la modernité et habitée par une démesure qu'elle est incapable de maîtriser. Tout ceci la rend aveugle à l'évolution des mentalités et des sensibilités vers les valeurs post-matérialistes qui sont celles - qualitatives - d'une société de l'information et de l'interconnexion fondée sur l’intelligence intuitive et collective.

Si le poisson pourrit par la tête, c'est par le corps social que, régulièrement, de manière cyclique, la culture se régénère à travers l'émergence d'individus, de mouvements et de courants d'idées novateurs annonçant les mutations sociales, culturelles et spirituelles. Auteur de La lutte initiale : pour en finir avec le nihilisme, Philippe Nassif nomme « offshore » cette périphérie des centres officiels où, selon lui, une « seconde renaissance » est en train de se développer : «  Il n'y a plus d'underground aujourd'hui, par contre il y a un « offshore ». C'est le terme que j'emploie pour caractériser la réorganisation des communautés de créateurs, d'artistes ou de chercheurs qui ne sont plus là pour subvertir les fondations de la société, puisque tout a été effondré, mais pour faire vivre des cellules R.D (recherche et développement) métaphysique en attendant des temps meilleurs...

Je suis profondément convaincu que nous vivons une nouvelle Renaissance, comparable en bien des points à la première Renaissance. Après le bas Moyen-âge, pris dans l'obscurantisme religieux, a eu lieu un surgissement de la première modernité fondée sur un fantasme de la Grèce antique. De la même façon, nous vivons aujourd'hui dans la « basse modernité » livrée à l'obscurantisme marchand, et ce qui se trame est sans doute une seconde Renaissance fondé sur un fantasme de l'antiquité chinoise.

Les gens du XVIe siècle croyaient imiter les Grecs et ils inventaient autres choses - l'autonomie du sujet. Une minorité active du XXIe siècle croit imiter les Chinois anciens et ils sont en train d'inventer autre chose qui passe par une appréhension du laisser être taoïste. Les premiers inventaient l'indépendance d'esprit qui, aujourd'hui saturée, se mue en autisme. Les seconds se donnent les moyens anthropologiques d'évoluer vers un authentique esprit de partage... » (Entretien à Chronicart)

Dans le même esprit, les auteurs du Guide de la Spiritualité évoquent quant à eux "le dépassement des tendances égocentriques contraires à la réussite d'une aventure collective". Cette "seconde renaissance" vise à sortir de l'impasse individualiste où s'est fourvoyée la "basse modernité" pour suivre le chemin évolutif de l'individuation qui est celui d'un développement psycho-spirituel de l'être humain. Un développement indispensable pour faire émerger l'intelligence intuitive et collective correspondant à nos "sociétés fluides" en mutation constante et en interconnexion continue. Parce qu'il met à jour ce nouvel "esprit du temps", le Guide de la Spiritualité est un aussi un véritable outil de réflexion sur "l'évolution post-matérialiste" de la spiritualité, de la culture et de la société.

Les auteurs

David Dubois est docteur en philosophie comparée. Sanskritiste, spécialiste d’Abhinavagupta, il se consacre à la traduction de textes du shivaïsme cachemirien après plusieurs longs séjours en Inde. Chargé de cours au Collège International de Philosophie, David Dubois est l’auteur du blog La Vache Cosmique qui a pour pattes le shivaïsme, la Grande Complétude, la Vision Sans Tête et ... la Quatrième, la patte mystère...

Professeur de philosophie, Serge Durand s’intéresse depuis longtemps aux mouvements spirituels contemporains. Il expérimente plus particulièrement des philosophies "spiritualistes" non-duelles comme celle de la vision sans tête de Douglas Harding ainsi que celles qui nourrissent le mouvement intégral. Nous avons présenté ici certains travaux de Serge Durand qui transmet des éléments de sa réflexion à travers ses blogs Carnet philosophique et  Foudre évolutive. Premier ouvrage à présenter le mouvement intégral en France, le Guide la Spiritualité se positionne à plusieurs reprises pour une spiritualité au-delà de la pré-modernité religieuse et de la rationalité moderne.

Les éditions Almora

Ken Wilber
 Ouverts à différentes traditions d'Orient et d'Occident, évitant l'érudition rebutante comme la mauvaise vulgarisation, les éditions Almora cherchent à rompre avec une spiritualité convenue et ronronnante. Jusqu’à son décès, Pierre Feuga élève de Jean Klein, a été le responsable éditorial de cette maison qu’il a crée avec Claude Brad. José Le Roy, dont on peut lire le blog Eveil et Philosophie, lui a succédé.

Almora est, entre autre, l’éditeur du livre de Franck Visser, Ken Wilber : la pensée comme passion dont nous avons notamment parlé ici et là. Cet ouvrage sur la vie et la pensée d’un des plus célèbres philosophes « intégral » est une excellente introduction au courant culturel et spirituel auquel se réfère Le Journal Intégral.

Almora est aussi l’éditeur de Grâce et Courage, le livre par lequel Ken Wilber s’est fait connaître du grand public américain et que nous avons évoqué ici et là. Dans ce livre traduit en dix sept langues, Ken Wilber propose ses réflexions dans le contexte d’un récit émouvant, celui de l’histoire d’amour vécue avec sa femme Treya, depuis leur rencontre jusqu’à la mort de celle-ci, cinq ans plus tard, des suites d’un cancer du sein qui fut détecté un mois seulement avant leur mariage.

Sommaire du Guide de la Spiritualité

Introduction...........................................7
Bouddhisme..........................................13
Spiritualités hindoues.............................95
Yogas psychocorporels issus des spiritualités hindoues...121
Tantra yoga.........................................162
Traditions spirituelles chinoises.............179
Spiritualités juives................................199
Spiritualités chrétiennes........................205
Soufismes............................................275
Chamanisme et sagesses  des peuples premiers...285
Ésotérismes et nouvelles révélations......302
Spiritualités laïques...............................329
Non-dualité..........................................339
Mouvement intégral..............................367
Philosophie, sciences et spiritualité.........381
Arts et spiritualité..................................395
Libraires, revues et maisons d’édition.....411
Organisations agissant contre les  dérives sectaires
ou défendant les  libertés des minorités spirituelles... 425
Lieux et associations organisateurs  de rencontres et de stages spirituels... 431
Nos critères de discernement  pour reconnaître une spiritualité  authentique... 439
Index des noms.................................. .457
Bibliographie........................................463
Glossaire..............................................467

Netographie

Editions Almora : Introduction du Guide de la Spiritualité.

Eveil et Philosophie : Lire des extraits du Guide de la Spiritualité.

dimanche 17 juin 2012

Une crise évolutive (4) Du Matérialisme au Post-Matérialisme


Plus un individu a de ressources intérieures, moins il s’encombre avec des possessions matérielles. Jacqueline Kelen


Nous venons de l’analyser dans notre dernier billet L’effondrement, et après ? : ce qui définit une crise évolutive c’est l’effondrement du paradigme dominant et l’émergence synchrone d’un autre récit anthropologique. Ainsi en a-t-il été au dix-huitième siècle avec l’effondrement de la mentalité traditionnelle et de l’ancien régime, auquel correspondait l’émergence d’une modernité démocratique portée par les valeurs de la raison, du progrès et de l’individu.

Aujourd’hui, la crise évolutive que nous vivons renvoie à l’effondrement du paradigme abstrait de la modernité et à l’émergence d’un nouveau récit anthropologique – évolutionnaire – fondé sur le développement qualitatif de l’être humain et son éveil aux dimensions supérieures de la conscience.

A notre époque, une évolution vers des valeurs plus qualitatives est à l'origine de ce que certains sociologues ont nommé le passage du matérialisme au post-matérialisme. A cette évolution qualitative des valeurs correspond une transition culturelle qui se manifeste par un changement des mentalités, des sensibilités et des relations humaines.

Contre-culture, nouveau paradigme, créatifs culturels et aujourd’hui mouvement intégral : telles sont les métamorphoses à travers lesquelles ce courant post-matérialiste se manifeste depuis cinquante ans.

Une évolution qualitatives des valeurs

A la fin du dix-neuvième et durant la première partie du vingtième siècle, ces « marginaux centraux » que sont les penseurs et créateurs visionnaires ont contesté la modernité abstraite en annoncant l'émergence d'une nouvelle vision du monde. A travers le mouvement de la contre-culture des années 60, la génération née après-guerre exprimait une quête de sens et de spiritualité, de solidarité et de profondeur, face à une société moderne minée par l’utilitarisme et l'individualisme, le productivisme et le  consumérisme, tous véhiculés par une vision quantitative et matérialiste du monde et de l’être humain.

Un tel courant de régénération était inscrit dans de ce que les théoriciens de l’évolution culturelle nomment le Mème Vert : une « vision du monde » pluraliste et relativiste fondée sur une subjectivité empathique et une intuition holiste. L’émergence du Mème Vert a pour conséquence celle des mouvements écologiques et féministes ainsi que l’affirmation identitaire des minorités sexuelles et culturelles et ethniques.

Au cours du temps, ce courant novateur a influencé  des couches de plus en larges de la société jusqu’à ce que des sociologues mesurent son influence et son ampleur à travers leurs enquêtes. Dans son livre La révolution silencieuse, publié en 1977, le sociologue américain Ronald Inglehart analyse cette révolution culturelle comme une transformation progressive des valeurs matérialistes vers des valeurs post-matérialistes plus orientées vers des enjeux qualitatifs et identitaires.

Les travaux sociologiques d’Inglehart valident la fameuse pyramides des besoins de Maslow selon laquelle les besoins humains sont hiérarchisés entre besoins physiologiques, de sécurité, d’appartenance, d’estime et d’accomplissement personnel. Une fois satisfaits les besoins matériels de base, nous cherchons à satisfaire des besoins plus qualitatifs, notamment ceux liés aux relations humaines, au développement personnel et à la quête de sens.

En 93, Inglehart publie La transition culturelle dans les sociétés industrielles, ainsi résumé par Olivier Galland, sociologue au Cnrs, dans une recension publiée ici dans la Revue française de sociologie : « La thèse centrale d’Inglehart, déjà exposée dans La révolution silencieuse, est que les sociétés avancées passent du matérialisme au post-matérialisme. Après avoir mis l’accent sur la sécurité économique et physique, elles attacheraient plus d’importance au sentiment d’appartenance, à l’expérience individuelle et à la qualité de la vie. »

Les Créatifs Culturels

Surfant sur ce courant post-matérialiste, les avant-gardes culturelles, en quête d’un nouveau paradigme, remettent en question l’épistémologie abstraite – à la fois mécaniste et réductionniste - du paradigme dominant. A cette quête d’un nouveau paradigme correspond l’émergence de nouvelles formes culturelles fondées sur l’intégration d’une intuition holiste et d’une raison abstraite.

Ces avant-gardes culturelles posent les bases d’un nouveau récit anthropologique en élaborant une  cartographie des états de conscience, véritable « spectre de la conscience » qui intègre aussi bien Bouddha que Freud, c'est à dire les états de conscience supérieurs étudiés par toutes les traditions orientales comme les états conscients et subconscients dont rend compte la psychologie occidentale.

En 2000, le sociologue Paul Ray et la psychologue Sherry Anderson dresse le portrait des  « Créatifs culturels » comme les vecteurs de ce courant post-matérialiste qui s’affirme et se précise, s’amplifie et s’approfondit au fil du temps. Dans une de ses chroniques de L’Express.fr, Christophe Chenebaut dresse le portrait de ces créatifs culturels pour mesurer leur influence à l'occasion de l’élection présidentielle de 2012 en France. Paru en novembre 2011, cet article permet de mieux comprendre comment  le courant post-matérialiste incarné par les Créatifs culturels se manifeste aujourd'hui à travers de nouvelles formes politiques. Christophe Chenebaut est l’auteur du livre Impliquez-vous préfacé par Pierre Rabhi et du site éponyme : Impliquez-vous

Les Créatifs culturels vont-ils faire basculer l'élection de 2012 ? Christophe Chenebaut

Des Indignés aux Créatifs culturels, une force sociale - constituant un puissant levier de changement - est en marche et est prête à faire bouger les lignes politiques. Il ne s'agit plus d'être de gauche ou de droite, mais bien de montrer qu'une troisième voie est possible, la voie... de l'avant! Alors qui saura incarner ce "Yes we can" à la française? 

"Vos urnes sont trop petites pour nos rêves! " pouvait-on lire sur les pancartes des Indignés de Madrid... ces Indignés qui, des révoltes arabes à Occupy Wall Street, en passant par Londres ou Athènes, donnent de la voix pour se faire entendre du reste de la population. Mais de manière créative et spontanée, sans leaders, sans idéologies, sans structures et sans mot d'ordre bien précis si ce n'est le souhait d'un changement réel... Alors, simple vaguelette dans l'écume de la crise ou lame de fond d'un modèle de société à bout de souffle?  

Petit flash-back. En 2000, le sociologue Paul Ray et la psychologue Sherry Anderson publient une étude issue de 12 années d'enquête auprès d'un échantillon représentatif de 100 000 personnes (1) aux Etats-Unis. Celle-ci démontre avec étonnement que pas moins de 26% des adultes américains - soit 50 millions de personnes - ont profondément modifié leur vision du monde, leurs valeurs et leur mode de vie. Et que leur nombre est en croissance régulière et rapide: en l'espace d'une génération, ils seraient ainsi passés de 5% au début des années 60 à plus de 33% aujourd'hui (chiffres des dernières études).

"Nous décidons de les appeler les Créatifs culturels car, d'innovation en innovation, ils sont en train de créer une nouvelle culture pour le 21e siècle" précisent-ils alors. Des valeurs qui ne sont ni significativement liées à l'âge, à la génération, aux revenus, ou encore au niveau d'étude. Seule exception démographique notable: 60% sont des femmes! Un peu plus tard en France, une étude de 2007 crédite de 38% le courant de ces mêmes Créatifs culturels. Dans notre hexagone autant que dans d'autres pays européens, la masse critique est donc déjà atteinte. Tous comptes faits, les Indignés ne seraient-ils donc pas plutôt des... Eveillés?  

Simple évolution... ou révolution silencieuse?

Grâce à une sensibilité nouvelle, ces "créateurs d'une nouvelle culture" revendiquent des valeurs liées à l'écologie, à la vision féminine des relations, au développement personnel et spirituel, à l'ouverture multi-culturelle, et à l'implication solidaire dans la société.

Et vous, êtes-vous un Créatif culturel ? Si oui (voir ce test) votre évolution vous mène vers une vie plus authentique, une lucidité face aux médias et aux institutions, une distance avec la société de consommation du paraître et de l'avoir, une reconquête de votre autonomie, et une propension à l'action au sein de la société civile plutôt qu'un recours aux idéologies.

Une "anti pensée unique" qui n'a d'ailleurs pas manqué d'être portée de manière massive par les réseaux sociaux internet... Cette nouvelle conscience mondiale serait selon les auteurs "la manifestation d'une lente convergence de mouvements et de courants jusqu'alors distincts vers une profonde modification de notre société", l'éveil d'une civilisation post-moderne, aussi importante que celle qui, il y a 500 ans, marqua la fin du Moyen-Age. Pas moins.  

L'existence de ce courant important n'a été que peu popularisé en France à ce stade. Car comme l'a précisé le philosophe Patrick Viveret à propos des Créatifs culturels en janvier 2011 dans l’émission Ce soir ou jamais de Frédéric Taddeï : "entre la réalité des mutations, et la représentation que l'on a de ces mutations, il y a un décalage énorme".

Or il s'agit d'une force sociale qui constitue un puissant levier de changement et peut donc faire bouger les lignes politiques... à tel point que certains commentateurs ont attribué à ces Créatifs culturels l'élection de Barack Obama en 2007 aux Etats-Unis. "Il y a ceux qui voient les choses telles qu'elles sont et se demandent pourquoi, et il y a ceux qui imaginent les choses telles qu'elles pourraient être et se disent... pourquoi pas?", et en effet comment mieux résumer cette pensée de George Bernard Shaw - typique d'un Créatif culturel - si ce n'est par le célèbre slogan de campagne d'Obama "Yes, we can"!  

"Tous candidats en 2012"

Pour autant, cette catégorie de la population semble ne pas avoir développé de véritable sentiment identitaire en tant que communauté, elle n'a donc pas encore conscience du véritable pouvoir qu'elle peut exercer. Voilà pourquoi l'écologiste et humaniste Pierre Rabhi a lancé depuis fin octobre à travers son mouvement Colibris la campagne Tous candidats 2012 avec pour objectif, sans aucun candidat officiel, de créer un mouvement social puissant en rassemblant dans toute la France des centaines de milliers de candidats au changement.

"Nous ne pouvons pas demander aux candidats officiels de porter une vision d'avenir, d'être audacieux, courageux, si nous-mêmes ne sommes pas concernés et impliqués dans nos propres vies", précise Colibris. La nouveauté des Créatifs culturels est donc que, dorénavant, la contestation des politiques et de l'Etat centralisateur ne se concrétise plus dans les urnes et par un mouvement politique, mais par les actions de terrain de nombreux bâtisseurs du futur...  

Car, pour ce courant, il ne s'agit plus d'appliquer d'anciennes recettes populistes, des sondages dépassés, ou des soupes politiciennes de bas étage, mais bien de montrer une authenticité, une transparence et une cohérence de valeurs et de parcours, tout en traçant la voie vers un monde plus respectueux de l'humain et de la nature. Il ne s'agit plus d'être de gauche ou de droite, mais de faire comprendre qu'une troisième voie est possible, la voie... de l'avant!  Car "face au monde qui bouge, il vaut mieux penser le changement que changer le pansement !" ironisait Francis Blanche...  ( à lire ici cet article dans son intégralité)

Le mouvement intégral

Quelle synchronicité ! Le premier billet du Journal Intégral était justement consacré à cet aphorisme de Francis Blanche parce qu’il correspondait tout à fait à l’esprit du blog. A la pointe du courant évolutif incarné par les créatifs culturels, le mouvement intégral se réfère à une cartographie précise du développement de l’être humain, et ce, au moment où une crise systémique voit s’écrouler l’illusion technocratique d’une croissance matérielle infinie dans un monde aux ressources limitées. Ce nouveau modèle permet de penser la crise systémique que nous vivons comme une crise évolutive, en dépassant les fausses solutions - issues de modèles à l'agonie - qui sont autant de pansements sur une jambe de bois.

Dans un entretien sur la politique intégrale, Ken Wilber explique ici cette évolution des mentalités : « L’Europe et l’Amérique du Nord ont évolué de la même façon: en 1959 il y avait 2% de « verts » (tenants du Mème Vert postmoderne), en 1979 il y en avait déjà 20%, et entre temps s’est produite toute la révolution des années soixante, la montée verte, qui était marquée par des valeurs vertes ou postmodernes telles que le féminisme, la protection de l’environnement, l’accroissement de la sensibilité.

Toute la culture a été entraînée à accepter ces valeurs, à s’arranger de ces valeurs, même si seulement 10 à 20 % de la population se trouvaient à ce niveau de développement. Nous pouvons aussi nous réjouir de ce que le “deuxième niveau“ (intégral) atteigne bientôt 10%. Quand ce point de basculement intégral se produira, les valeurs intégrales changeront notre culture. Comme ça s’est passé sur les plans rationnel et postmoderne, il y aura une“révolution intégrale“ »

Evolution des mentalités et des mouvements politiques
 

Schéma de Serge Durand in blog Foudre Evolutive

Parce qu’il est en mesure d’articuler, de manière synthétique, une inspiration spirituelle, une culture référencée et une réflexion conceptuelle, le philosophe Serge Durand est une figure du mouvement intégral. Nous avons présenté ici sa recherche dont il transmet certains éléments à travers ses blogs Carnets philosophiques et  Foudre évolutive. Suite à l’élection présidentielle, il a écrit un texte intitulé Evolution des mentalités et des mouvements politiques en France où il utilise les modèles de l’évolution culturelle pour analyser comment l’évolution des mentalités influence celle des mouvements politiques en France.

A Christophe Chenebaut qui écrivait ci-dessus : « Il ne s'agit plus d'être de gauche ou de droite, mais de faire comprendre qu'une troisième voie est possible, la voie... de l'avant ! », Serge Durand fait écho en répondant indirectement : «  La tentative de synthèse du centre entre gauche et droite ne peut pas réellement se produire au niveau où elle est envisagée. Si un mouvement sociocratique intégral est l'horizon de notre évolution mentale et politique alors le centre disparaîtra comme une esquisse de cette future synthèse encore absente des organigrammes politiques.

On notera que dans le champ politique n'est pas encore apparu un mouvement sociocratique intégral. Un tel mouvement proposerait une organisation démocratique non plus centrée sur le vote majoritaire ou sur la recherche d'un consensus par compromis mais sur l'innovation raisonnée et le consentement et la prise en compte d'une évolution des mentalités et de la dimension éminemment spirituelle qui l'anime.

La communication sans violence et la recherche du consensus minimal éprouvé du désir d'être citoyens ensemble ainsi que la sociocratie sont proposés aujourd'hui activement par le mouvement Colibris dont la figure emblématique est Pierre Rabhi. Ce mouvement où un pluralisme spirituel libéré du religieux est reconnu pose sans aucun doute les bases d'une future sociocratie intégrale capable aussi d'intégrer consciemment le fait de la différence des mentalités et de leur évolution.

Les partis de gauche ont sans aucun doute une énorme difficulté à composer entre leur composante  «moderne » nationale et mondiale d'extrême gauche et leur composante plutôt humaniste et « systémique », européenne et écologiste. Le mouvement Colibris pourrait représenter pour la gauche le dépassement et la fusion de ce qui forme en elle encore un antagonisme. Mais lui-même, pour intégrer ce qu'il y a de légitime dans les mentalités qui politiquement s'identifient à droite, aura besoin d'être intégré dans un mouvement sociocratique intégral d'envergure qui reste encore à créer.

Toutefois son niveau de mentalité déjà profondément systémique et sensible à la spiritualité peut le conduire à évoluer en ce sens sans qu'il soit besoin d'un nouveau mouvement : ce mouvement a déjà intégré une gouvernance sociocratique et la nécessité d'un pluralisme spirituel non dogmatique...

Une illumination spirituelle

Si vraiment nous sommes au cœur d'une crise évolutive mettant en jeu une évolution spirituelle de la conscience, l'évolution des mentalités qui permettra vraiment d'y faire face ne pourra être qu'une valorisation collective et donc politique de la recherche spirituelle. Mais contrairement aux formulations religieuses et politiques qui sont toujours systématiques et dogmatiques, la spiritualité en jeu ne saurait l'être...

Au-delà de toute institution humaine qui relève forcément du mental et de ses formulations intellectuelles, il faudrait considérer la possibilité d'une vie collective animée par des âmes ayant vaincu tout égocentrisme. Elle ne s'inscrirait plus dès lors dans aucune institution mais dans une reconnaissance immédiate de la volonté évolutive de la nature (que Sri Aurobindo appelle la Mère).

Sri Aurobindo écrit dans Le Cycle Humain : « Un anarchisme spirituel ou spiritualisé pourrait sembler plus proche de la vraie solution, ou du moins la pressentir de loin.[...] si l'on tient compte de l'impuissance d'aucun "isme" à exprimer la vérité de l'Esprit qui dépasse tous ces compartimentages [...]La solution ne se trouve pas dans la raison, mais dans l'âme de l'homme, dans ses tendances spirituelles. Seule une liberté spirituelle et intérieure peut créer un ordre humain parfait. Seule une illumination spirituelle plus haute que les lumières rationnelles peut éclairer la nature vitale de l'homme et imposer l'harmonie à ses recherches égoïstes, à ses antagonismes et ses discordes.» ( A lire ici cet article dans son intégralité)

A la crise évolutive que nous vivons correspond donc l’émergence d’un profond courant spirituel qui exprime le nécessaire retour aux sources de l’essentiel dans un monde en métamorphose. Serge Durand et David Dubois ont mené une recherche de deux années sur ce courant spirituel dans toute sa diversité. A partir de ce long travail d'enquête et de synthèse, ils ont écrit le Guide Almora de la Spiritualité qui vient tout juste de sortir.

Ce livre apparaît dores et déjà comme un ouvrage de référence non seulement pour les aventuriers de la conscience en quête d’informations et de repères sur le chemin de l’intériorité mais aussi pour tous ceux qui s’intéressent à l’évolution des mentalités et de la société. Car ce guide donne une visibilité à un courant de régénération spirituelle et intellectuelle, aussi profond que protéiforme, dont le mouvement intégral est un acteur émergent. Nous en ferons une présentation plus détaillée de ce livre dans notre prochain billet.

samedi 9 juin 2012

Une crise évolutive (3) L'effondrement, et après ?


Une crise révèle la vérité d’une époque au moment où elle disparaît. Jean-Claude Besson-Girard


Dans le précédent billet titré Sortir de l'économie, nous avons présenté Entropia, la revue d’étude théorique et politique de la décroissance. Publié en Mars 2009, le septième numéro de la revue est intitulée L’effondrement : et après ? Dans un article au titre éponyme, Jean-Claude Besson-Girard propose une réflexion lucide et inspirée sur la situation actuelle. Selon lui : « Jamais l’homme en tant qu’espèce n’a rencontré une conjoncture semblable où tant de situations critiques s’additionnent et s’entrechoquent...

Au lieu du mot « crise », utiliser le mot « effondrement » pour nommer ce qui se passe actuellement offre l’avantage, non seulement d’être plus proche du réel, mais aussi de libérer l’imaginaire tout en évacuant l’obsession économique... Il nous invite à l’invention d’un autre récit anthropologique qui ne soit plus basé sur la violence faite à la nature et sur la négation du différent de soi. Il ouvre sur un possible désirable et essentiel qui redonne sens à l’existence humaine ». 

Cet article de J.C Besson-Girard a le mérite de pointer du doigt ce qui constitue l’essence même d’une crise évolutive, à savoir l’effondrement d’une vision de l’homme et du monde auquel correspond l’émergence d’un autre récit anthropologique. Selon sa « vision du monde » et son niveau d’évolution chacun se fait une idée de cet autre récit anthropologique. Dans la perspective évolutionnaire qui est la nôtre, l'effondrement dont nous sommes les témoins correspond à celui du paradigme abstrait de la modernité, synchrone avec l’émergence d’une vision intégrale.

L’effondrement, et après ? Jean-Claude Besson-Girard
De l’hypo-crisie à l’effondrement via l’hyper-crise.


« Il est frappant et paradoxal de constater à quel point les sociétés enrichies, obsédées par leur sécurité, manquent singulièrement de flair à son propos. En effet, tout se passe comme si elles refusaient de prendre la mesure de ce qui les menace dans leurs fondements mêmes. L’aveuglement et l’hypocrisie se confondent et nous confondent. On feint de découvrir que le capitalisme est amoral par nature. On feint d’ignorer qu’il ne survit que par les crises qu’il provoque. Mais surtout, on ne veut pas voir la réalité d’une crise beaucoup plus profonde et globale.

La majorité surmédiatisée des analyses et des discours sur « la crise financière et économique » actuelle revient à dissimuler l’existence d’une conjonction de faits dont la nature et l’ampleur sont totalement inédites. L’inconnu fait peur, dit-on. Mais, en réalité, c’est la peur de perdre le connu qui angoisse. Le connu, en l’occurrence, c’est l’ensemble des croyances et des pratiques qui dans tous les domaines des activités humaines ont conduit à la présente situation mondialisée.

Pour conjurer cette angoisse, feindre d’en ignorer les causes profondes relève bien de l’hypocrisie. « L’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu » écrivait La Rochefoucauld. Reste à savoir où, de nos jours, se loge la vertu puisque le vice semble être partout chez lui quand il s’agit de pouvoir et d’argent, comme les informations quotidiennes en apportent l’affligeante démonstration.

Comme le mot « hypocrisie » qui en dérive, le mot « crise » vient du grec krinein, qui signifie distinguer, juger comme étant décisif. C’est l’aboutissement inéluctable d’un état de tension à l’issue duquel une contradiction se manifeste ouvertement. Une crise introduit une discontinuité au cœur d’un processus jusqu’alors continu en sanctionnant ce qui était voué à une impasse et en dévoilant une possible configuration nouvelle, donc une opportunité.

En tout domaine, une crise révèle la vérité d’une époque au moment où elle disparaît. Critiquant la philosophie de l’histoire, celle-ci étant toujours écrite par les vainqueurs, Walter Benjamin affirme que la catastrophe c’est le maintien de la fiction d’un continuum du « progrès ». Nous en sommes bien aujourd’hui à l’époque de la révélation des conséquences idéologiques et concrètes de cette fiction.

Pour une vision anthropologique de la Crise

Il est possible d’avancer l’hypothèse que notre espèce « sapiens » ait connu deux « mutations » majeures : celle du paléolithique supérieur et celle de « l’homo technicus », avec la colonisation de la planète par la civilisation thermo industrielle. Ce second tournant majeur a progressivement assuré la domination de l’Occident sur le reste du monde.

On peut en constater les répercussions depuis quelque temps : la crise énergétique et alimentaire, la crise climatique parallèle à l’effondrement de la biodiversité, la crise sociale inhérente au mode capitaliste de production et de croissance, exacerbé par sa fuite en avant dans la finance virtuelle, et la crise culturelle des repères et des valeurs.

En outre, si l’on prête également attention aux enjeux actuels de la biologie et des technos sciences, il apparaît clairement que nous avons changé d’époque. Alors, si la contraction de l’espace-temps se trouve liée aux prouesses mécaniques, physiques et biologiques du « progrès », les promesses d’un projet anthropologique postmoderne sont annulées par les contradictions fondamentales et objectives qu’elles révèlent.

Comment résoudre, par exemple, l’antinomie entre les ressources planétaires disponibles et le degré de leur usage égalitaire et juste si l’on prend pour mesure commune le niveau de confort matériel occidental ? Ou comment inverser la courbe d’effondrement de la biodiversité, quand celle-ci est seule garante de la survie de notre espèce ?

Une conjonction inédite de situations critiques

Jamais l’homme en tant qu’espèce n’a rencontré une conjoncture semblable où tant de situations critiques s’additionnent et s’entrechoquent. Prendre conscience de leurs interactions et de leurs effets concrets dans la réalité vécue est le minimum de discernement requis pour commencer à mesurer de ce qui nous arrive, au lieu de découper en tranches « les problèmes et leurs solutions » car cette méthode est désormais sans issue. On ne résoudra pas « la Crise » avec les idées et les croyances qui l’ont provoquée. Parmi celles-ci, la croyance en une croissance sans limites sur une planète aux ressources limitées est centrale.

Mais de quel homme parlons-nous ? Bien que tous contemporains, nous ne vivons pas tous à la même époque. Cette distorsion dans la temporalité n’a jamais été aussi grande, aussi flagrante qu’aujourd’hui. Elle contribue à donner à la crise systémique actuelle une dimension planétaire, réellement anthropologique.

Elle est, si l’on peut dire, l’illustration du principe d’entropie. On sait que dans sa version vulgarisée, ce principe postule que tout système isolé laissé à lui-même tend vers l’équilibre en même temps qu’il voit son degré de désordre tendre vers un maximum. Tout nivellement interne à un système clos a pour revers une désorganisation et une perte d’énergie, puisque la différence qu’il élimine est un principe organisateur.

Bien qu’historiquement et géographiquement séparés un lien nous réunit par-delà l’espace et le temps. Il nous permet d’accéder à notre unité dans la diversité. Ce lien n’est ni économique, ni technique. Il est poétique autant que politique. Il est présent et agissant en chaque être humain comme étant ce qui le constitue en humanité.

L’effondrement, et après ?


Au lieu du mot « crise », utiliser le mot « effondrement » pour nommer ce qui se passe actuellement offre l’avantage, non seulement d’être plus proche du réel, mais aussi de libérer l’imaginaire tout en évacuant l’obsession économique. Il permet en effet d’invalider par avance toutes les idées de reprise ou de relance d’une économie surévaluée fondée sur le dogme de la croissance sans limites. Il nous invite à l’invention d’un autre récit anthropologique qui ne soit plus basé sur la violence faite à la nature et sur la négation du différent de soi. Il ouvre sur un possible désirable et essentiel qui redonne sens à l’existence humaine.

Sans doute aura-t-il fallu en arriver là pour en finir avec l’arrogance d’un capitalisme mortifère et avec le mépris de tout mode de vie qui ne soit pas de domination mais au contraire qui soit élaboré sur une trame d’épanouissement et d’harmonie conflictuelle. Si tout nous répugne à penser que la crise anthropologique en cours se résoudra d’une manière comparable à celle qui a éliminé l’homme de Neandertal, c’est donc bien avec les nouveaux exclus du « progrès » et avec tous ceux qui sont sans espoir que nous pourrons ensemble retrouver le goût de vivre et de créer inlassablement les conditions écologiquement viables et socialement vivables d’une sobriété joyeuse. Joyeuse parce que fraternelle. Oui, il y a une vie après l’effondrement ! » (Cet article est à lire ici sur le site d’Entropia.)

Quatre récits

En posant la question centrale d’une crise anthropologique, au cœur de toutes les autres, ce texte de J.C Besson-Girard pointe la synchronicité entre  l’effondrement d’un paradigme dominant et l'avènement d'un  autre récit anthropologique. La culture a horreur du vide. A partir de sa vision du monde et de son niveau d’évolution, chacun s’identifiera donc à un de ces quatre grands récits anthropologiques qui mettent en scène une temporalité particulière : les récits traditionnels, hypermodernes, post-modernes ou évolutionnaires.

Le récit traditionnel. Le retour aux sources du récit traditionnel est celui d’une sensibilité organique qui perçoit l’homme comme une partie indifférencié d’un grand Tout. Cette vision pré-moderne est commune à tous les mouvements conservateurs et réactionnaires fondés sur la nostalgie et la restauration des valeurs traditionelles comme de l’organisation hiérarchique d'un monde holiste et statique. Ce monde est celui d'un âge d'or mythique qui aurait précédé l’avènement d’une modernité progressiste perçue comme catastrophique.

Le récit hypermoderne. Le récit hypermoderne est celui de l’aboutissement et de l’accomplissement d’une modernité où la raison abstraite et instrumentale conçoit l’être humain comme « maître et possesseur de la nature ». Ce récit transhumaniste envisage une nouvelle forme d’humanité radicalement transformée par les apports de la technoscience. La temporalité du récit hypermoderne est celle d'un progrès linéaire et irréversible fondé sur le développement technologique et l'appropriation économique des ressources naturelles et humaines. Le passé y est vécu comme une pesanteur archaïque dont il faut se détacher et se libérer.

Les récits post-modernes. Pour la sensibilité relativiste de la post-modernité, la nature humaine est une abstraction et son universalité une illusion. Seules existent des représentations culturelles dans lesquelles se reconnaît une société à un moment donné. Le relativisme post-moderne n’envisage donc pas l’émergence d’un seul récit anthropologique mais une multitude de micro-récits comme autant de constructions sociales liées à des cultures spécifiques. La temporalité post-moderne est celle d'un présent auto-référent, déconnecté de toute historicité.

Un récit évolutionnaire


La Spirale Dynamique de Clare Graves
 Les traditionalistes s’identifient donc à un passé qu’ils veulent restaurer. Projetés dans le futur, les progressistes veulent s’abstraire et s’émanciper de cet héritage. Quant aux relativistes, ils vivent dans le présent éternel d’une auto-création perpétuelle. La perspective intégrale n’est ni traditionnelle, ni moderne, ni post-moderne : elle inclue et transcende ces diverses visions du monde dans une approche évolutionnaire.

Selon elle, l’histoire de l’homme est celle de son développement et l’histoire de son développement participe d’une dynamique évolutive qui mène de la matière à la vie, de la vie à la conscience et de la conscience à l'Esprit. Passé, présent et futur participent donc tous de cette dynamique évolutive qui se manifeste dans le temps à travers une série de stades évolutifs de complexité et d’intégration croissantes.

Si l’on se réfère à la dynamique de l’évolution culturelle, l’effondrement évoqué par J.C Besson-Girard apparaît comme celui du paradigme abstrait de la modernité qui, cinq siècles durant, a façonné nos modes de vie et de pensée. A cet effondrement correspond l’émergence évolutive d’une vision intégrale comme un nouveau chapitre dans la longue histoire du développement humain et de l’évolution culturelle. 

Evolutionnaires et progressistes

Au cours du vingtième siècle, des cartographies du développement humain ont été élaborées par les chercheurs en sciences humaines dans tous les domaines. La synthèse de ces travaux confirment les intuitions des grands penseurs évolutionnaires à savoir que  la dynamique de l’évolution, qui est aussi celle du développement humain, suit une trajectoire précise qui est celle de la montée en complexité à travers des stades évolutif de plus en plus intégrés.

Comme l’écrit Jean Jaurès, ami de Bergson : « L’histoire humaine n’est qu’un effort incessant d’invention et la perpétuelle évolution est une perpétuelle création ». Si la dynamique évolutive de la vie/esprit s’exprime à travers la création de formes inédites, cette création récapitule et mémorise toujours les processus qui ont conduit jusqu’à elle. L'évolution humaine c'est la dynamique d'un progrès qui ne nie pas l'archaïsme mais qui l'intègre. Et c’est en ce sens que la démarche évolutionnaire ne doit pas être confondue avec la démarche progressiste. La première intègre et transcende le passé alors la seconde cherche à s'en détacher pour le dépasser de manière abstraite à partir d’une conception linéaire du temps.

Si la conception évolutionnaire du temps est figurée par une spirale c'est que la dynamique de l’évolution ressemble à une courbe, enroulée autour d’un axe central invisible, qui s'ouvre progressivement autour de cet axe à travers des cycles de plus en plus larges qui synthétisent les anciens cycles, plus étroits, dans un niveau supérieur.

Une croissance qualitative.


La place nous manque ici pour analyser plus avant les différences existant entre ces quatre grands récits anthropologiques nourris des représentations culturelles et d'une temporalité propres à chaque stade évolutif et à partir desquelles s’élaborent les diverses prises de position politique, philosophique et spirituelle.

Si l’heure d’une anthropologie évolutionnaire est venue c’est que la sortie de l’ère économique nécessite de passer de la vision quantitative du développement matériel à la vision qualitative du développement humain. Le débat économique entre croissance et décroissance doit ouvrir sur une réflexion antrhopologique et culturelle concernant les rapports entre croissance qualitative de l'être humain et croissance quantitative des biens matériels. A l’inéluctable décroissance matérielle doit correspondre une croissance intérieure et qualitative à la fois psychologique et éthique, intellectuelle et spirituelle N’oublions pas cet avertissement de ce grand visionnaire que fut Pierre Teilhard de Chardin : « La seule réalité qui soit au monde est la passion de grandir. » Parce qu’elle propose une cartographie détaillée du développement humain, la vision intégrale permet de suivre et comprendre les différentes étapes de cette croissance qualitative.

Mais la perspective évolutionnaire que nous venons de tracer pose un immense défi : comment l’Homo oeconomicus sans histoire et sans mémoire peut-il se projeter dans le futur alors même que, privé de tout passé, il ne voit dans l’avenir que la projection linéaire, continue et infinie, de la situation actuelle ? Ce défi est celui d’une transition à la fois culturelle et spirituelle qui doit accompagner les autres formes de transition énergétique et écologique, économique et sociale.

A la conscience formatée par le modèle abstrait et amnésique de la modernité, cette transition culturelle doit permettre de retrouver la mémoire du développement humain afin de participer aux nouvelles formes de pensée, de sensibilité et d’organisation à travers lesquelles la dynamique évolutive se manifeste aujourd’hui. Si l'heure de la transition culturelle est venue c'est qu'elle permet d'élaborer, de manière collective, le nouveau récit anthropologique d'un homme en développement, maillon d'une lignée évolutive qui conduit d'une ancestralité archaïque aux stades supérieurs de la conscience.