vendredi 13 septembre 2013

Université Intégrale (16) Le Futur de l'Energie Planétaire


Nous n'héritons pas de la terre de nos parents, nous l'empruntons à nos enfants. Proverbe Amérindien 


Regards Croisés sur le futur de l’énergie planétaire : tel est le thème de la prochaine session de l’Université Intégrale qui aura lieu à Paris le Jeudi 3 Octobre 2013. Une occasion d’aborder le sujet de la transition énergétique de manière intégrale c'est-à-dire en relation avec les autres formes de transition : écologique et économique, sociale et culturelle, politique et géopolitique.

Penser la transition énergétique de manière intégrale, c'est envisager celle-ci comme un élément d'une transition globale. C'est se poser la question du type et de la quantité d'énergie nécessaires pour le futur de la planète Terre. C'est aussi réfléchir aux scénarios du futur : croissance verte, décroissance ou effondrement ? C'est enfin s'émanciper d'une approche technocratique et spécialisée pour imaginer un nouveau modèle énergétique à partir d'une réflexion globale, systémique et multidimensionnelle.

La fin d'un cycle

L'énergie est à la base du système économique : la totalité de la production économique est une fonction de l'énergie disponible en volume. La disponibilité de l'énergie fossile très bon marché a profondément modifié notre vie : en huit générations l’espérance de vie a été multipliée par 3 et la population par 2. Chaque Français possède maintenant l'équivalent de 600 "esclaves énergétiques" et chaque agriculteur « nourrit » 100 fois plus de personnes... 

Mais plusieurs facteurs corrélés comme le réchauffement climatique, l’augmentation de la demande due à la croissance de la population mondiale et le pic de production de pétrole signalent la fin d’un cycle économique fondé sur une énergie bon marché. Repenser et réinventer notre modèle énergétique devient une nécessité qui doit être accompagnée d’une réflexion créatrice sur un nouveau modèle de société fondée sur une autre vision du monde. 

Pour alimenter ce débat, nous vous proposons ci-dessous le texte dans lequel les animateurs de l’Université Intégrale présentent la réflexion collective qui aura lieu au cours de la prochaine session ainsi que le programme des interventions des invités. 

Regards Croisés sur le futur de l’énergie planétaire. Université Intégrale



Le développement de notre civilisation s'est construit sur une consommation exponentielle d'énergie et trois quarts de la population mondiale, encore défavorisés, aspirent à multiplier leur consommation. La mondialisation et la croissance économique restent aujourd'hui massivement dépendantes du pétrole : 90 % de notre mobilité, la majorité de notre industrie et de notre agriculture.

De ce fait, notre PIB mondial est pour l'instant strictement corrélé avec la disponibilité de pétrole. Cette dépendance semble inévitable et difficilement réversible du fait de l'inertie des habitudes, des intérêts économiques établis mais aussi du caractère gigantesque des infrastructures à transformer. 

Pourtant cette dépendance au pétrole et plus généralement aux énergies fossiles présente plusieurs risques majeurs avérés : 

- Géostratégique comme le montrent les conflits armés les plus récents. 

- Economique car la hausse considérable du prix du pétrole crée des déséquilibres massifs et des logiques de rentes qui polarisent les inégalités sociales et l'appauvrissement des classes moyennes. 

- Ecologique car la vaporisation du carbone dans l'atmosphère crée un effet de serre susceptible de perturber les cycles climatiques en rendant de plus en plus difficile l'agriculture et en produisant à terme un réchauffement de la biosphère incompatible avec le développement de la vie. 

L'ensemble de notre système économique mondial basé sur l'émission de monnaies, de crédits et de dettes implique une forte croissance pour permettre un retour sur investissement. Le plafonnement des ressources disponibles de pétrole, les coûts d'exploitation croissants obèrent les possibilités de croissance et de développement de notre civilisation à partir des ressources fossiles. 

La pénurie de sources d'énergie distribuée, propre et abordable est susceptible de précipiter l'implosion du système économique mondial et par effet domino l'effondrement du château de cartes de la pyramide de la dette. La polarisation des inégalités peut facilement dégénérer en guerres civiles et en batailles pour l'accession aux dernières ressources en conflit mondial. 

Un nouveau modèle énergétique


A l'échelle de la planète, le remplacement rapide du pétrole et des énergies fossiles par d’autres sources d'énergie est à inventer. Elle implique une vision partagée, des choix stratégiques, économiques, technologiques, sociaux et écologiques majeurs. La transition énergétique implique des investissements de plusieurs milliers de milliards d'Euros à un moment où les états et les économies les plus matures font face à des déficits accumulés et au ralentissement de leur croissance. 

C'est un chantier d'envergure mondial qui implique l'élaboration de consensus à l'échelle planétaire, une bonne gouvernance internationale, des investissements intercontinentaux et une capacité de création, d'innovation et de collaboration impliquant l'humanité toute entière. Des personnalités comme l’ancien vice-président des États Unis Al Gore mais aussi Nicolas Stern ou Jérémy Rifkin ont popularisé ces enjeux qui avaient été déjà anticipés dans des études prospectives dès les années 70. 

Dans une grande mesure, la survie de l'humanité, son basculement dans l'enfer ou dans le paradis, va dépendre de sa capacité à réinventer son modèle énergétique. Nous avons sans doute toutes les ressources pour résoudre notre équation énergétique et faire de la Terre un jardin écologique paradisiaque, socialement responsable et économiquement viable. 

Une réflexion décloisonnée

Cela implique une évolution profonde de notre philosophie, de nos cultures, de nos systèmes de représentations et de nos valeurs. La science des systèmes, la systémique, la philosophie intégrale sont les bases d'une nouvelle approche de l'économie, de la société et de l'écologie qui nous permettent d'imaginer un nouveau modèle énergétique planétaire plus démocratique, distribuée, déconcentré et durable. 

Dans cette perspective il est important de sortir des sentiers battus, de faire se rencontrer les cultures, les expertises et les disciplines, de réfléchir de manière décloisonnée, et de faire dialoguer sciences, arts et philosophie. C'est dans cet esprit que nous avons invité une dizaine d'experts et de think tanks d'obédiences différentes à venir dialoguer sur le futur de l'énergie planétaire à long terme.

Cette journée de l'Université Intégrale a été conçue par Michel Saloff Coste en collaboration avec Marcel Boiteux de l'Académie des Sciences, Jean Louis Bobin et Thierry Gaudin de 2100, Jérôme Bindé du Club de Rome, Alexandre Rojey de la Fondation Tuck, Kimon Valaskakis de la Nouvelle Ecole d'Athènes, Olivier Reaud de In Principo, Jeffrey Saunders directeur de la stratégie et innovation du
 Copenhagen Institute for Futures Studies et avec la participation et l'aide de l'ensemble du comité exécutif du Club de Budapest et de Design Me a Planet.

Cette journée d'étude fait suite à un cycle de conférences et de recherche sur le futur de l'énergie animé par Alexandre Rojey et Michel Saloff Coste pendant trois ans dans le cadre d’Idées Fondation Tuck Ifpen. Retrouvez ici toutes les informations du Groupe Idée Prospective. 

PROGRAMME 


Jeudi 3 Octobre 2013. 8h30/18h00. Forum 104 - 104 rue de Vaugirard, 75006 Paris. 

Tous les détails pratiques concernant cette session et la présentation détaillée des intervenants sont à lire ici sur le site de l’Université Intégrale. 

8h30 Accueil. Introduction à la journée
André Copin Carine Dartiguepeyrou Alexandre Rogey Michel Saloff Coste.

Exercice participatif avec votre voisin : Pourquoi je suis ici ? 

Les données scientifiques et techniques des enjeux énergétiques mondiaux
André Copin, Alexandre Rojey, Jean-Louis Bobin, Al Gore et Jean-Marc Jancovici via Vidéo Les ruptures technoscientifiques potentielles Jean-Louis Bobin Alexandre Rojey, Thierry Gaudin, Henri Conze, Marc Roquette, Geneviève Ferone, Bernadette Bensaude Vincent, Pierre Papon. 

Pause musicale et activations physique et psychologique Justine et Etienne 

Les problématiques politiques, économiques, sociales, écologiques et géostratégiques 
Sheherazade Benzerga, Alexandre Rojey, Kimon Valaskakis, Jérôme Bindé, Jean Eric Aubert, Henri Conze, Yolaine de la Bigne, Bettina Laville, Brice Couturier, Yan Thomas, Cyril Dion, Didier Pourquery.

La prospective des futurs possibles 
Carine Dartiguepeyrou, Alexendre Rojey, Thierry Gaudin, Michel Saloff Coste Mathieu Baudin. 

13h00-14h00 Pause repas bio et végétarien servi sur place et animation Art Flux 

Cas concrets, idées et solutions pour une énergie et une mobilité heureuse
Tristan Lecomte, Thierry Gaudin, Jean Louis Jourdan, Michel Saloff Coste, Charlotte de Silguy, Thierry Breton, Jean Louis Bolloré.

Le futur énergétique mondial dans le scénario 2100 vingt ans après, surprises, risques et opportunités
Jean-Louis Bobin, Michel Saloff Coste, Thierry Gaudin, Jean Eric Aubert. 

Evaluation de la pertinence dix ans après de la proposition de Nicolas Stern d'un virage vers une croissance verte par la taxation des externalités négatives
Jean Eric Aubert, Michel Saloff Coste, Nicolas Stern via video. Christian de Perthuis.

Pause musicale et activation physique et psychologique Justine et Etienne 

Analyse critique du futur énergétique planétaire selon Jeremy Rifkin et de l'expérience menée en France à Lille sur cette thématique. Vidéo introductive. 
Claude Lenglet, Alexandre Rojey, Olivier Réaud, Michel Saloff Coste, Jeremy Rifkin via vidéo de Lille. 

Les conclusions du groupe de travail gouvernemental sur la transition énergétique en France et le regard de l'ADEME
Une table ronde animé et organisé par André Copin avec le rapporteur du gouvernement, l'Ademe et les différents groupes de réflexions ayant participé à cette dynamique de recherche. 

Exercice participatif avec votre voisin : Ce que j'ai appris de cette journée et ce que je vais approfondir. 

Conclusion de la journée 
André Copin Carine Dartiguepeyrou Alexandre Rojey Michel Saloff Coste 

18h00 Clôture de la journée

Ressources 

Toutes les interventions de cette journée consacrée au futur de l'énergie planétaire peuvent être visionnées ici sur le site Viméo de l'Université Intégrale.

Quelle énergie à long terme pour le futur de la planète Terre ? Michel Saloff Coste. Note de synthèse conclusive des ateliers de prospective de l'énergie. Idées Fondation Tuck Ifpen

La plupart des sessions de l'Université Intégrale ont été enregistrées en vidéo et peuvent être visionnées sur le site Viméo de l'Université Intégrale. On y trouvera l'intervention de Michel Saloff Coste intitulée Voyage au cœur de l'approche évolutionnaire où il évoque, entre autres, les défis énergétiques du futur.

Manicore, le site de Jean-Marc Jancovici, où l'on peut avoir accès à de très nombreux informations et réflexions sur les ressources énergétiques ainsi que sur la politique et la prospective énergétiques.

Vidéos de Jean-Marc Jancovici, notamment celles concernant ses interventions passionnantes devant les commission du parlement et du sénat.

 

mardi 3 septembre 2013

La Nouvelle Avant-Garde


A chaque époque, une avant-garde défend "les bastions avancés de la pensée". Roger Gilbert-Lecomte 

 Une métaphore : les bastions avancés de la pensée conquis par l'avant-garde !

Notez sur vos tablettes pour commencer la rentrée par un grand souffle inspiré : Lundi 16 Septembre de 19h30 à 22h aura lieu au Forum 104 à Paris, une soirée de présentation de La nouvelle Avant-garde : vers un changement de culture, ouvrage collectif paru chez L’Harmattan et coordonné par la présidente du Club de Budapest France (CdBF), Carine Dartiguepeyrou. 

Cette soirée sera animée par trois des auteurs de l’ouvrage : Carine Dartiguepeyrou, prospectiviste et consultante en stratégie, Alain Gauthier, vice président du CdBF, consultant international sur le leadership, enseignant à Paris II et Michel Saloff-Coste, membre actif du CdBF, consultant, spécialiste de la société de l'information et des mutations de civilisation.

La nouvelle Avant-Garde est une bonne introduction, synthétique et diversifiée, à cette nouvelle « vision du monde » que nous essayons nous-mêmes de dessiner, avec notre subjectivité propre, dans Le Journal Intégral. Dans ce qui s'apparente à un manifeste de la culture émergente, des auteurs de plusieurs pays analysent divers aspects du changement de paradigme qui s’exprime aujourd'hui à travers de nouvelles formes de pensée, de sensibilité et d’organisation. Des textes inspirés et informés permettent de mieux comprendre l'émergence d'une vision intégrale et évolutionnaire correspondant au saut évolutif nécessaire pour relever les défis auxquels doit faire face l'humanité aujourd’hui.

Savoir ce qui est mort

Dans notre avant-dernier billet intitulé Se libérer de l'horreur économique, nous évoquions la mutation civilisationnelle analysée par Viviane Forrester : « Dans quel rêve nous maintient-on à nous entretenir de crises à l’issue desquelles nous sortirions du cauchemar ? Quand prendrons-nous conscience qu’il n’y a pas de crise, ni de crises, mais une mutation ? Non celle d’une société, mais celle, très brutale, d’une civilisation ? Nous participons d’une ère nouvelle, sans parvenir à l’envisager. Sans admettre ni même percevoir que l’ère précédente a disparu. Nous ne pouvons donc en faire le deuil, mais nous passons nos jours à la momifier. »

Pour une civilisation comme pour un individu, le processus du deuil se produit à travers ces grandes étapes analysées par Elisabeth Kubler-Ross que sont le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation. Le deuil est cette période qui permet de réintégrer l'énergie investie sur "l'objet d'identification" disparu avant de l'investir dans un nouveau projet. Une fois passées toutes les étapes du deuil peut advenir une phase de "re-naissance" qui se manifeste par l'émergence d'une nouvelle vitalité créatrice.

Dans le contexte d'une civilisation, cette renaissance inspire une nouvelle "vision du monde" portée par des pionniers qui constituent ce que l'on nomme "l’avant-garde". Selon Roland Barthes : « Etre d’avant-garde, c’est savoir ce qui est mort ; être d’arrière-garde, c’est l’aimer encore. » Seule une perspective évolutionnaire permet de comprendre le rôle créatif des avant-gardes qui expriment les formes novatrices à travers lesquelles se manifeste la dynamique de l'évolution. Dans un même temps, elles déconstruisent les anciennes formes qui, n'étant plus adaptées, peuvent devenir des obstacles en vue de l'accession à un nouveau stade évolutif.

Le rôle évolutionnaire des avant-gardes

Roger Gilbert-Lecomte
Roger Gilbert-Lecomte, un des poètes de la revue Le Grand Jeu, avait théorisé le rôle visionnaire et évolutionnaire des avant-gardes : « Au dessus de l'époque même, bien que coexistant avec elle, certains esprits font déjà partie de l'époque suivante, celle qui n'est pas encore mais devient… Cela signifie sans doute qu'à chaque époque une avant-garde défend " les bastions avancés de la pensée " et que les contemporains sont à la traîne avec cinquante ans de retard. 

Ce décalage n'est pas du seul domaine de la poésie, il appartient à toute la vie de l'esprit. Les hommes politiques réalisent ce que les théoriciens ont élaboré au siècle précédent. Le sens commun fait sienne une philosophie morte un siècle auparavant et si l'Université reflète une pensée plus proche de nous, tous deux ensemble demeurent en général parfaitement fermés à la pensée vivante de leur époque. » 

La pensée vivante de notre époque est inspirée par une "vision du monde" émergente correspondant au nouveau stade évolutif auquel accèdent progressivement depuis quelques décennies des minorités créatrices qui ont anticipé avec clairvoyance la faillite d'une civilisation dont tout le monde fait aujourd'hui le constat.

Faire émerger un monde nouveau

Dans un article récent paru dans Le Monde, Martine Aubry, évoque notre responsabilité collective : " 2008 s'éloigne, mais n'oublions pas la leçon que nous avions tirée : nous sommes confrontés à la faillite d'un système. L'heure n'est plus au rafistolage : nous avons la responsabilité de faire émerger un monde nouveau. Oui, c'est à ce niveau que nous devons fixer notre ambition politique, celui d'une nouvelle "renaissance"."

Il faut mettre au crédit du maire de Lille ce diagnostic lucide alors même que la classe politique joue généralement les autruches, la tête profondément enfouie dans le sable du déni sous prétexte de gestion quotidienne. Faute de vision, les gouvernants proposent des solutions technocratiques illusoires, fondées sur le court terme et le calcul électoral, et qui, loin de résoudre les problèmes, ne font que les accroître par le biais de rétroactions systémiques.

Mais, malheureusement, Martine Aubry s'arrête très vite sur la voie de la "renaissance". La suite de l'article comporte en effet une série de solutions réformistes à tonalité sociale-démocrate et écologique qui ne sont pas à la mesure de son diagnostic radical. Ce grand écart entre la radicalité du diagnostic et la banalité des thérapeutiques montre, s'il le fallait, que pour participer à l'émergence d'un nouveau monde, il faut avoir fait le deuil des modèles et des modes de pensée dépassées. Rappelons-nous l'exhortation d'Einstein : " On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l'ont engendré".

Des rameaux de déviance 

Un des contributeurs de l'ouvrage, Michel Saloff Coste, résume bien l'esprit qui préside à l'émergence d'un nouveau monde : " A mesure que la crise s'amplifie, on voit aussi apparaître des réflexions de plus en plus hétérodoxes, ambitieuses et créatives. Comme dans les grandes évolutions et transformations humaines du passé, la transition que nous vivons s'élabore d'abord à travers la critique épistémologique des cadres de référence du passé. Face à des équations apparemment impossibles à résoudre, les solutions ne peuvent être trouvées qu'en changeant d'échiquier et en questionnant nos a priori. De nouvelles approches philosophiques, artistiques et scientifiques sont en train d'émerger et de se préciser"

Pas de monde nouveau sans un saut évolutif qui est le résultat d'un lent et long processus de deuil et de renaissance qui mobilise vision et courage, profondeur et radicalité, cohérence et continuité. Sur ce chemin initiatique, il faut oser perdre ses repères habituels pour en retrouver de nouveaux sur un autre niveau. Cette création collective se réalise dans l'athanor de minorités créatrices qui sont les vecteurs de l'évolution, loin des cercles du pouvoir, du conformisme et du ron-ron technocratique à l'origine des problèmes vitaux à résoudre et des impasses dont il nous faut sortir.

Edgar Morin parle de "rameaux de déviance" pour évoquer ces minorités qui participent de manière vivante et inspirée à la dynamique de l'évolution culturelle. De telles minorités peuvent s'affirmer comme une nouvelle avant-garde dès lors que cette participation collective à la dynamique de l'évolution permet une anticipation des mutations socio-culturelles. C'est dans cet esprit de participation et d'anticipation que nous vous proposons de lire ci-dessous l'introduction de Carine Dartiguepeyrou.

La nouvelle Avant-garde : vers un changement de culture. 
Introduction de Carine Dartiguepeyrou 


En 1972, le rapport du Club de Rome Limits to growth (Les limites de la croissance), lance un cri d’alarme en proposant des scenarios du futur qui montrent les excès et impacts négatifs que le développement économique peut, à terme, entrainer sur l’environnement. Ervin Laszlo, qui travailla sur l’impact humain de ces scénarios, fut un des premiers philosophes des sciences à montrer l’importance de la promotion des diversités culturelles dans l’évolution humaine comme de sa nécessaire interdépendance avec la nature (espèce végétale et animale) et avec le cosmos (biosphère et gésophère). L’expression de « conscience planétaire », qu’il choisit pour caractériser cette triple interdépendance, est retenue comme pilier du Manifeste de la création du Club de Budapest en 1993. 

En cette vingtième année de la fondation du Club de Budapest, notre conscience humaine a cheminé sur la voie du respect des diversités culturelles, de la biodiversité et du vivant, mais nous sommes encore loin de mettre en œuvre les solutions d’urgence qui s’imposent à nous. Et pourtant, nos prises de conscience, que cela soit de la reconnaissance de notre richesse culturelle (arts, langues, etc…), de la fragilité de notre biodiversité et du vivant sur la planète, mais aussi de notre dépendance au pétrole, du changement climatique, avancent à grand pas. 

Les sciences rejoignent les spiritualités dont certaines, bien avant l’heure, avaient eu l’intuition des lois du vivant. La société civile s’empare de ces sujets pour agir au quotidien malgré l’incertitude. Les entreprises et les institutions internationales contribuent, généralement de manière très inégale, avec un fossé entre les plus pionnières et les plus traditionalistes. 

Nous sommes invités à changer de paradigme sociétal 

Carine Dartiguepeyrou
Dans ce contexte, il paraît urgent de revoir notre rapport à nous-mêmes, aux autres, et à l’ensemble de la planète. Voici, résumées, quelques convictions partagées par les contributeurs à ce livre : 

Nous devons, pour prendre « les voies de la résilience », nous engager dans une métamorphose pour changer de paradigme civilisationnel. Nous vivons un période de mutation profonde qui n’est pas une simple crise, mais une « polycrise » - l’expression est d’Edgar Morin. 

C’est en prenant conscience de ces enjeux que nous pourrons agir à la fois individuellement et collectivement. Notre action s’inscrit dans une mondialisation qu’il faut vivre autrement en développant notre interdépendance avec l’ensemble du vivant au sein de la planète. 

Les changements à la fois écologiques, technologiques, économiques, sociaux nécessitent un changement de paradigme. Nous sommes amenés à faire évoluer nos représentations. Nos principaux leviers sont d’ordre culturel et représenté par nos valeurs et nos comportements. 

Nous ne pouvons plus dissocier, comme nous l’avons fait à l’âge moderne, l’homme de la nature. L’homme dépend du reste du vivant. C’est dans la diversité, à la fois biologique et culturelle, que la richesse de notre vie peut s’épanouir. Nous sommes « poussières d’étoiles » – selon Albert Jacquard – et notre co-évolution fait également partie d’un plus grand Tout, chacun le concevant comme il l’entend. 

Faire advenir l’improbable 

Si « la conscience est le fruit de l’évolution » comme le souligne Edgar Morin, comment faire en sorte que celle-ci s’accélère et se développe chez un plus grand nombre pour faire masse critique ? Avoir une conscience plus large des enjeux planétaires requiert un changement de posture c’est-à-dire de valeurs et de comportements. Cela nécessite de prendre le « virage global » et de changer de paradigme (Ervin Laszlo).

Ervin Laszlo
Mais qu’est ce que signifie réellement changer de paradigme ? Edgar Morin nous invite à passer de la complexité à la pensée complexe en « luttant contre le probable » pour faire advenir l’improbable. Pour Ervin Laszlo, nous devons élargir notre conscience, en agissant de manière cohérente à notre niveau pour transformer collectivement le monde. 

D’autres comme Brian Hall (Values shift), Don Beck et Chris Cowan (Dynamique Spirale), Richard Barret (The New Leadership Paradigm), proposent des grilles de lecture pour décrypter les niveaux de conscience. L’œuvre de Ken Wilber propose une nouvelle théorie dite « intégrale » intégrant toutes ces dimensions. 

La vision du monde postmoderne a beaucoup apporté en déconstruisant la modernité et en proposant d’autres valeurs notamment post-matérialistes et l’émergence d’une « société plurielle ». De nos jours, d’autres approches telles que la philosophie intégrale, l’approche post-postmoderne ou le mouvement évolutionnaire mettent l’emphase sur la nécessité d’intégrer les différentes strates de la complexité pour aller plus loin que la seule déconstruction de la postmodernité en reliant les différentes visions du monde. Mais que veulent dire ces concepts ? Quelles sont les différences en termes d’épistémologie et de paradigme ?

Des paradigmes différents mais convergeant vers un même questionnement

Ces visions du monde tentent d’offrir une philosophie constructive au basculement paradigmatique. Nous ne sommes pas uniquement dans la volonté de déconstruire une réalité dominante voire asphyxiante mais d’offrir une philosophie constructive au tournant paradigmatique. Cette quête est portée par une diversité de penseurs dont nous avons souhaité donner ici une représentation, certes non exhaustive, mais très pertinente. Tous sont engagés dans leur domaine depuis de nombreuses années. Ils cherchent à sortir de la recherche universitaire conventionnelle pour aller plus loin explorer de nouveaux champs. 

Ervin Laszlo, philosophe des sciences hongrois, fondateur du Club de Budapest, est un pionnier dans le domaine. Il a porté très haut des notions telles que la « conscience planétaire », la « co-évolution » et le « changement de paradigme ». Il est actuellement aidé de Giorgy Szabo, hongroise d’origine, qui œuvre à ses côtés, approfondit et prolonge certaines recherches, elle-même philosophe de formation. Nous lui avons proposé de mettre ici en perspective la recherche d’Ervin Laszlo. 

Steve Mc Intosh, américain, juriste de formation, est probablement le penseur le plus symbiotique de la philosophie intégrale, proche de Ken Wilber aux Etats-Unis. Il défend l’idée selon laquelle l’évolution a un sens et conceptualiste la notion de « vision évolutionnaire du monde ». 

Riane Eisler, américaine, a développé toute sa vie l’importance de la conscience des autres et de soi. Elle a en particulier abouti au concept « d’économie et de sociétés humanistes » et à la nécessité d’envisager de manière bien plus large la richesse de notre humanité. 

Jennifer Gildey, docteur en sciences de l’éducation et prospectiviste australienne, met l’accent sur la nécessité toujours plus grande de relier les disciplines et de sortir des contingences de rivalité entre les sciences. Elle plaide pour une prospective qui s’ouvre à la pleine étendue de la connaissance en prenant en compte notamment les dernières avancées, dont la pensée intégrale. 

Michel Saloff-Coste nous brosse, quant à lui un formidable panorama réstrospectif et pospectif à la fois, qui s’appuie sur une longue étude de l’évolution des civilisations humaines et ce qu’il a défini comme la « grille de l’évolution ». Il pointe les dernières avancées en matière scientifique et montre à quel point elles remettent en cause nos anciens paradigmes. ( Lire ici des extraits du chapitre)

Alain Gauthier a consacré sa vie aux organisations apprenantes en y aidant les collaborateurs et les dirigeants à développer leur excellence professionnelle, mais aussi leurs qualités humaines. Il met l’accent sur la dimension de co-évolution et propose de parler de « co-leadership évolutionnaire ». 

Je me concentre sur la dimension prospective socioculturelle, à savoir l’évolution de nos systèmes de valeurs et de nos comportements, et discute la nature même de l’évolution que nous vivons actuellement. Ceci aussi dans le but de sortir des visions sceptiques, pessimistes, décourageantes et stériles des penseurs qui ne s’autorisent plus à imaginer, ni à rêver ou qui n’ont plus le courage de se remettre en cause. C’est enfin l’envie de réinterroger les bases épistémologiques de nos schémas traditionnels, modernes et post-modernes en vue de construire de nouveaux modèles de développement économiques et sociétaux. 

Pourquoi parler de « nouvelle Avant-garde » ? 

De tout temps, on a parlé d’avant-garde pour décrire des penseurs, des inventeurs et des personnes engagés qui ont tracé un sillon et rompu avec le traditionalisme et le réductionnisme de leur époque. Ces personnes, souvent au risque de leur vie, ont exploré de nouveaux contours d’une réalité à venir. 

La nouvelle avant-garde n'est pas seulement une pensée. C'est une culture, une communauté de valeurs et de quête, une intuition collective qui rassemble des personnes de tous horizons. C’est une vision presque poétique du monde et un espoir en la capacité humaine à évoluer, mais aussi un respect profond pour le reste du vivant. C’est la conscience que nous ne connaissons qu’une part infime de l’univers et que, de ce fait, nous sommes invités à croire dans l’improbable. 

Sommaire de La nouvelle Avant-Garde 

Michel Saloff
Introduction. Culture et changement de paradigme : vers une nouvelle avant-garde ? Carine Dartiguepeyrou 

L’émergence d’un monde évolutionnaire. Steve Mc Intosh 

Evolution de conscience et changement de paradigme. Jennifer M. Gidley

Evolutions. Michel Saloff Coste

Comment Ervin Laszlo fait basculer le monde. Gyorgyi Szabo 

Alain Gauthier
Co-créer une société et une économie de la compassion solidaire. Riane Eisler 

Leadership et co-évolution. Alain Gauthier 

Conclusion. Un nouveau chapitre de l’histoire humaine. Carine Dartiguepeyrou 

La déclaration d'unité. Ervin Laszlo et Gyorgyi Szabo

Ressources 

- Pour toutes les informations pratiques concernant la conférence du Lundi 16 Septembre voir ici sur le site de l'Université Intégrale.
 
- Vidéos des contributeurs de La nouvelle Avant-garde.

Autour du thème Le nouveau paradigme de la co-évolution, une session exceptionnelle de l’Université Intégrale a eu lieu le 9 Juin dernier à l’occasion du vingtième anniversaire du Club de Budapest. Ce fut aussi l’occasion pour les co-auteurs de La Nouvelle Avant-garde de présenter leur ouvrage et leurs différents thèmes de réflexion.

Sur le site Viméo de l’Université Intégrale, on peut accéder à 25 vidéos qui rendent compte de cette journée dans son intégralité. On suivra avec beaucoup d’intérêt les interventions de Carine Dartiguepeyrou, Alain Gauthier, Steve McIntosh, Jennifer Gidley, Michel Saloff-Coste, Gyirgyi Szabo, Ervin Laszlo. Un grand merci à l’équipe de l’Université Intégrale pour son engagement bénévole qui nous permet, grâce à ces vidéos, de participer à une réflexion collective d'une telle qualité.

- Journal Intégral. Vers un changement de culture   

 Le Leadership Evolutionnaire Alain Gauthier

 La Déclaration d'Unité  Ervin Laszlo

Penser la nouvelle civilisation Michel Saloff Coste

Comment l'entreprise élargie réenchante le monde Michel Saloff Coste (1) (2)

- Ouvrages sous la direction de Carine Dartiguepeyrou chez L'Harmattan : Prospective d'un monde en mutation, Au-delà de la crise financière... Nouvelles valeurs, nouvelles richesses, Les voies de la résilience.