mardi 13 janvier 2015

Une Insurrection Spirituelle


Doutez de tout et surtout de ce que je vais vous dire. Bouddha 


Si la violence barbare sème la terreur, comme elle vient de le faire en France ces jours-ci à Charlie-Hebdo, c'est pour récolter la haine dans les cœurs et la confusion dans les esprits. Résister à cette stratégie d'emprise c'est garder le cœur ouvert en refusant la facilité des amalgames et conserver l'esprit clair en interprétant les évènements comme autant de manifestations d'un contexte global qui est celui d'une double impasse constituée par les fondamentalismes religieux et marchands. 

Selon Sophie Bessis dans La double impasse : " Le grand tournant conservateur des années 1980 a fait émerger deux systèmes idéologiques qui ont prospéré sur l'épuisement de la modernité et qu'on peut qualifier de fondamentalismes. D'un côté, les apôtres du marché globalisé veulent inclure dans sa sphère toutes les activités humaines. De l'autre, de nouvelles hégémonies religieuses et identitaires tentent de reconquérir des sociétés que les évolutions mondiales plongent dans l'anomie." C'est ainsi que toute la société devient folle, prisonnière d'une fausse alternative entre ces deux pôles à la fois à la fois complémentaires et contradictoires que sont le conformisme identitaire d'un côté et le nihilisme marchand de l'autre. La semaine dernière, nous avons été les témoins sidérés d'une violence fanatique dérivée de l'hégémonie religieuse comme nous vivons quotidiennement sous l'emprise mortifère du nihilisme marchand. 

Comment sortir de cette double impasse ? Dans une Lettre ouverte au monde musulman, le philosophe Abdennour Bidar évoque la nécessité d'une révolution spirituelle : " L'avenir de l'humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière et économique, mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité toute entière ! Saurons-nous nous rassembler, à l'échelle de la planète pour affronter ce défi fondamental? La nature spirituelle a horreur du vide, et si elle ne trouve rien de nouveau pour le remplir elle le fera demain avec des religions toujours plus inadaptées au présent - et qui comme l'islam actuellement se mettront alors à produire des monstres. "

Semaine après semaine, Le Journal Intégral tient la chronique de cette révolution spirituelle, initiée par les avant-gardes visionnaires, en train d'advenir alors même que la pensée dominante, aveuglée par ses préjugés, est incapable de l'observer. Animés par une dynamique évolutive et inspirés par une nouvelle vision du monde, de plus en plus d'individus suivent ensemble, sans forcément se concerter, une voie novatrice. Cette dynamique se manifeste, entre autre, à travers cette "révolution silencieuse" que constitue l'engouement actuel pour la méditation auquel nous venons de consacrer deux billets. Un engouement qui s’exprime ces jours-ci à travers le second Festival de la Méditation qui aura lieu à Paris du 24 au 26 Janvier dans le but suivant : "entrer en contact avec son intériorité, participer avec humilité à l'éveil des conscience et laisser émerger la paix au cœur de soi. "  

Une perspective libératrice

La pratique pluri-millénaire de la méditation prend une signification différente selon le contexte culturel et historique dans laquelle elle se développe. Aujourd'hui, il s'agit de retrouver une profondeur de conscience qui dépasse l'abstraction intellectuelle pour s'ouvrir à l'expérience vivante et personnelle du sacré qui est celle d'une communion intime entre la subjectivité et le milieu multidimensionnel - à la fois naturel, humain et spirituel - où elle évolue. Une telle expérience réfute à la fois, dans un même mouvement, l'avidité égoïste et le cynisme économique des sociétés marchandes comme le conformisme identitaire et l'exclusivité dogmatique des sociétés traditionnelles.

Dans le contexte de cette double impasse, la méditation participe d'une véritable "insurrection spirituelle" qui naît de la synergie entre libération personnelle, évolution culturelle et transformation socio-économique. Concevoir la pratique de la méditation dans cette perspective libératrice, c'est déconstruire les représentations sociales et médiatiques qui tendent à réduire une pratique spirituelle soit à un rituel religieux soit à une technique d'adaptation au monde tel qu'il est, renforçant de fait ce que Fabrice Midal nomme "le totalitarisme de l'utilité marchande".

La dynamique de l'évolution culturelle se manifeste toujours par une tension entre l'émergence de la nouveauté créatrice et la résistance des habitudes conservatrices. "Toute vérité franchit trois étapes, écrit Schopenhauer. D'abord, elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une opposition. Puis elle est considérée comme ayant toujours été une évidence." Il en est ainsi de la méditation qui fut raillée et combattue avant d'être acceptée aujourd'hui comme une évidence mais à une condition : qu'elle se plie aux lois du marché. Car si l'idéologie dominante reconnaît la méditation c'est le plus souvent pour l'interpréter à travers son système de référence comme une forme d'hygiène mentale qui la dénature.

Dérision

Dans l’imaginaire occidental, profondément matérialiste, la pratique de la méditation s’est longtemps accompagnée de représentations dévalorisantes ou fantasmées dans la mesure où la pensée dominante nie la dimension irréductible de l’esprit en identifiant la réalité au monde unidimensionnel des phénomènes physiques.

Au cours du dix-neuvième siècle, la méditation participait en Europe et aux États-Unis d’un imaginaire orientaliste teinté d’exotisme, de mystère et de magie qui faisait contrepoint au positivisme occidental. Plus les connaissances étaient rares à son sujet et plus on pouvait y projeter tous les fantasmes, ceux d’une version orientale de la sainteté comme ceux d’une magie occulte développant des pouvoirs extraordinaires. Au cours du vingtième siècle, cet imaginaire orientaliste déferla sur l’occident durant les années soixante à travers le mouvement de la contre-culture qui cherchait à dépasser le paradigme abstrait de la modernité, vécu comme aliénant. 

Ce mouvement  de contestation rencontra une profonde résistance des habitus majoritaires qui s’exprima tout d’abord à travers des stratégies de dérision et de diabolisation. Lorsque j’ai commencé à méditer, il y a une quarantaine d’années, cette activité était loin d’être socialement valorisée comme elle l’est aujourd’hui. A cette époque, la méditation était jugée, au choix, comme une activité de marginaux fuyant les contraintes de la réalité ou bien comme une forme de paradis artificiel qui accompagnait la consommation de drogues psychédéliques. L’image caricaturale et dévalorisante du baba-cool extatique, cheveux longs et sourire béat, en position de lotus, renvoyait en creux au rationalisme dominant, promoteur d’une réalité unidimensionnelle. 

Diabolisation

Après la dérision, vint la diabolisation quelques années plus tard, lorsque la loi de la jungle néo-libérale chassa le vent sacré des utopies à l’origine de ce que l’on a nommé la « parenthèse enchantée » des années 60/70. Le modèle néo-libéral imposa peu à peu son hégémonie dans les années 80 en instrumentalisant ou en diabolisant - selon qu'elle pouvaient ou non les récupérer - toutes les formes de libération individuelles et collectives qui avaient émergées durant cette parenthèse enchantée et qui étaient susceptibles de s'opposer à l'individualisme pulsionnel d'Homo Œconomicus.

Suivant le célèbre slogan de Margaret Thatcher - "There is no alternative" - la contre-révolution néo-libérale s'acharna donc à délégitimer toute alternative au nouvel ordre marchand. C'est dans ce contexte contre-révolutionnaire que fut créer, de toute pièces, l'amalgame entre quête spirituelle et groupes sectaires puis entre ceux ceux-ci et organisations criminelles. C'est ainsi qu'à partir des modèles comportementalistes des années 50, la méditation fut identifiée à une forme d'hypnose permettant à des gourous manipulateurs de développer une emprise sur leurs adeptes selon une technique qui s'apparente à un lavage de cerveau. 


Nouvelle figure de l'hérétique refusant de se plier au dogme néo-libéral, le méditant fût ainsi montré du doigt, au mieux comme un doux dingue et au pire comme criminel potentiel, par une inquisition moderne composée de rationalistes athées et de religieux dogmatiques au service d'une normalisation culturelle, psychique et médiatique. Tous considéraient la spiritualité en général, et la méditation en particulier, avec d'autant plus de suspicion que, n'ayant aucune signification dans leurs systèmes de référence, elles remettaient dangereusement ceux-ci en question. Pour évaluer l'efficience d'une telle stratégie, il n'est qu'à observer le glissement sémantique du mot guru qui signifiait traditionnellement guide spirituel et qui est devenu, en trente ans, synonyme de dangereux manipulateur.

Mission accomplie donc pour cette entreprise de propagande qui cherchait à établir son hégémonie culturelle en discréditant toute pratique et en délégitimant tout enseignement qui pourraient remettre en question les fondements matérialistes et individualistes de l'idéologie dominante. Il ne s'agit pas pour nous de nier la réalité et la dangerosité de l'emprise sectaire mais de déconstruire l'amalgame funeste qui réduit l'intensité et l'engagement d'un quête spirituelle à une forme de dépersonnalisation. Pour imposer sa vision du monde, l'idéologie néo-libérale a utilisé et instrumentalisé ce que Ken Wilber a nommé la confusion Pré/Trans, à savoir la confusion entre les états transpersonnels - ceux qui transcendent l'égo -  et les états pré-personnels, ceux d'une régression archaïque au sein d'un groupe fusionnel. Nous renvoyons les lecteurs à cette analyse, reconnue depuis comme un apport fondamental à la compréhension de l'évolution culturelle. 

Il est à noter que la toute puissance fantasmée du guru n'est que la projection de celle, bien réelle et devenue lieu commun, du sujet néo-libéral. De nombreux psychothérapeutes ont montré comment, aveuglé par son narcissisme, le sujet néo-libéral instrumentalise les autres au service d'un égo devenu démesuré. Ces mêmes observateurs ont analysé comment l'idéologie néo-libérale exerce son emprise en réduisant la richesse et la complexité de la subjectivité humaine à une fonction économique entièrement déterminée par des intérêts égoïstes, déstructurant de fait l'organisation psychique des individus comme l'organisation symbolique des communautés humaines. Ceci explique pourquoi, dans une forme d'inversion perverse, le néo-libéralisme conquérant a projeté sa propre logique d'aliénation sur les pratiques spirituelles en réduisant leurs visées libératrices à une forme d'emprise.

Légitimation

Ces stratégies de stigmatisation ne parvenant pas à endiguer et à assécher la vague spirituelle en cours, on a recouru dans le même temps à une autre stratégie : la reconnaissance publique de certaines minorités religieuses, comme le bouddhisme, qui gagnaient en visibilité dans un pays en voie de déchristianisation progressive. En réduisant la méditation à une forme de rituel religieux lié son contexte traditionnel, on faisait en sorte que la lettre institutionnelle asphyxie le souffle subversif de l’esprit. Une telle stratégie de reconnaissance culturelle permettait effectivement de neutraliser, en partie, la dimension subversive d’une pratique qui vise à transcender l’ego dans des sociétés marchandes fondées sur sa toute-puissance. 

Thierry Janssen évoque le passage entre la reconnaissance institutionnelle et la légitimation scientifique qui l'a suivie : « Le Dalaï-Lama et d’autres maîtres ont voulu, avec de bonnes intentions, révéler à l’Occident que nous avions des outils à disposition dans les traditions spirituelles pour mieux comprendre l’esprit humain et le monde. Pour nous sensibiliser, ils ont pensé devoir parler le langage scientifique, qui a vu naître le Mind and Life Institute et toutes sortes d’initiatives qui ont tenté de montrer que la méditation avait des raisons de nous intéresser puisqu’on pouvait ‘prouver’ qu’elle a des effets physiologiques. » (La méditation est un chemin spirituel)


Crée en 1987, le Mind and Life Institute avait pour but de promouvoir un dialogue entre science et bouddhisme. À la suite de ces discussions, un nombre sans cesse croissant de projets de recherche sur les effets à court et long terme de la méditation a été lancée dans de nombreux laboratoires à travers le monde. Dans les années 90, un renversement s’est opéré suite aux études scientifiques qui ont prouvé, de manière quantifiable, les conséquences positives de la méditation tant sur le plan psychique que sur le plan somatique. On assista donc à une forme de légitimation très ambiguë de la méditation conçue alors comme un outil au service du bien-être psychique et de la santé physique en oubliant l’essentiel, à savoir qu’elle est une voie d’éveil et de libération spirituelle. 

Dans la continuité de cette légitimation scientifique, la méditation de la « pleine conscience » (mindfulness meditation) fut adaptée par Jon Kabat-Zin pour en faire une technique aidant les gens à surmonter leur stress, leur anxiété, leur douleur et à affronter leur maladie.  Selon Ron Purser et David Loy : « La méditation de la pleine conscience (mindfulness) s’est imposée d’un coup, faisant son entrée dans les écoles, les entreprises, les prisons et les organismes gouvernementaux, l’armée américaine notamment. Des millions de gens tirent des bénéfices concrets de leur pratique de pleine conscience : moins de stress, une meilleure concentration et un peu plus d’empathie peut-être. Évidemment, on ne peut que se réjouir de ce développement majeur. Il a néanmoins sa part d’ombre. » (La commercialisation de la pleine conscience) 

Une nouvel hygiénisme 

Cette part d’ombre n’a cessé de grandir durant les deux étapes suivantes qui furent celle de la médiatisation et de la marchandisation. Identifiée à une panacée universelle, la méditation subit une médiatisation effrénée qui en fit le vecteur d’une nouvelle forme d’hygiénisme comme le fût, en son temps, la gymnastique. 

Fabrice Midal déconstruit ainsi ce discours médiatique : « La méditation est à l’esprit ce que la gymnastique fût, au début du vingtième siècle, pour le corps. Tout comme la gymnastique répondit à la sédentarisation massique d’une vaste population ayant vécu auparavant au grand air et s’adonnant à une activité physique régulière, la méditation constituerait une réponse hygiénique à un mode de vie saturé d’informations en tous genres. Méditer consisterait, à une époque qui connaît un déficit structurel d’attention – entraînant les conséquences que nous connaissons : stress, dépression, hyperactivité, état d’angoisse chronique –, à exercer son esprit à être plus présent. 


Dans cette perspective, la méditation constituerait une alternative à la consommation anarchique d’anxiolytiques et de tranquillisants. Mais ces analyses, si elles ne sont pas fausses, restent cependant insuffisantes ou périphériques. Pour entrer au cœur du phénomène, il faut essayer de comprendre notre situation historique et comment la méditation vient répondre à un appel de notre époque tout entière. » (La Méditation. Que-sais-je ?) 

Comme d’autres observateurs, Thierry Janssen évoquent le danger de cette nouvelle forme d’hygiénisme : "Nous avons une responsabilité, nous autres qui nous intéressons à la pleine conscience et qui en parlons publiquement, parce que nous ne devons pas oublier que la méditation a été véhiculée par les traditions spirituelles de l’humanité… La science est un système de croyance au service de la performance, de l’innovation, de la production consommable d’innovations. Nous devons être vigilants face au jeu du monde occidental qui tend à réduire la méditation à une xième recette qui pourrait nous permettre de vaincre la nature, la nôtre avant tout… Sans cela nous allons le dénaturer et un jour, cela va nous revenir à la figure, comme un « business de la mindfulness ». C’est tentant de répondre à la demande croissante, mais attention ! Même si le mot peut faire peur dans un monde scientifique, c’est d’abord un chemin spirituel". (La méditation est un chemin spirituel) 

Une dérive mercantile

Après la phase de médiatisation advint donc tout naturellement, ces dernières années, ce que redoutait Thierry Jansen, à savoir la phase de marchandisation à travers le business de la « pleine conscience ». L’essence de notre société capitaliste étant de tout transformer en marchandise, la méditation est en partie devenue, surtout aux États-Unis, un produit vendu sur le marché juteux de la santé, de la psychologie et du développement personnel. 

Publié dans sa version originale sous le titre Beyond McMindfulness, un article de Ron Purser et David Loy dénonce en Juillet 2013 l'utilisation commerciale de la pleine conscience et l’idéologie qui sous-tend celle-ci : "La révolution de la pleine conscience semble offrir une panacée universelle pour régler à peu près toutes les questions de la vie quotidienne. Plusieurs ouvrages ont été publiés récemment sur le sujet : Être parent en pleine conscience (Mindful Parenting), Manger en pleine conscience (Mindful Eating), Enseigner en pleine conscience (Mindful Teaching), Une politique de la pleine conscience (Mindful Politics), La thérapie de la pleine conscience (Mindful Therapy), Diriger en pleine conscience (Mindful Leadership), Une nation consciente (A Mindful Nation), La guérison consciente (Mindful Recovery), Le pouvoir de l’apprentissage conscient (The Power of Mindful Learning), Le cerveau conscient (The Mindful Brain), La pratique de l’attention dans les périodes de crise (The Mindful Way through Depression), Le chemin de l’attention vers l’auto-compassion (The Mindful Path to Self-Compassion). 

Quasi-quotidiennement, les médias font référence à des études scientifiques sur les multiples bienfaits de la méditation de la pleine conscience en termes de santé et comment une pratique aussi simple peut provoquer des transformations neurologiques dans le cerveau… L’empressement à laïciser et marchandiser la pleine conscience sous la forme d’une technique commercialisable risque d’aboutir à une dénaturation malheureuse de cette pratique ancienne, qui visait bien plus qu’à soulager un mal de tête, réduire la pression artérielle, ou aider des gestionnaires à être plus concentrés et plus productifs.

Bien qu’une technique épurée et laïcisée, que certains appellent aujourd’hui le « McMindfulness », puisse rendre la pleine conscience plus acceptable pour le monde de l’entreprise, sa décontextualisation de sa vocation première de libération et de transformation et de son ancrage dans l’éthique sociale, revient comme Faust à vendre son âme. Plutôt que d’exercer la pleine conscience comme un moyen d’éveiller les individus et les organisations des racines malsaines de l’avidité, de la malveillance et de l’ignorance, elle est généralement remodelée en une technique banale, thérapeutique de développement personnel qui peut, en fait, renforcer ces racines» (La commercialisation de la pleine conscience

Se changer et changer le monde

Nous en arrivons au paradoxe suivant : en faisant de la méditation un outil d’adaptation au système dominant, on trahit totalement son esprit. En dénaturant une voie de libération, on renforce les chaînes de l'aliénation jusque dans les couches plus profondes de l'esprit. Ce processus est fort bien résumé par Fabrice Midal : "Utiliser la méditation pour être plus productif et, finalement, pour faire mieux marcher le mécanisme d’aliénation est l’un des effets du totalitarisme de l’utilité marchande". (Philosophie magazine). Si elle n'est pas accompagnée d'une réflexion critique et d'un engagement éthique, la méditation peut être instrumentalisée pour renforcer un système profondément aliénant qui réduit l'être humain au rôle unidimensionnel d'agent économique.

Face à une telle dérive, un mouvement composé d'enseignants et de praticiens cherchent à redonner à la pratique de la méditation sa force de transformation individuelle et collective au service de tous les êtres vivants. Dans la continuité du mouvement Occupy aux États-Unis, le livre Occupy Spirituality comme le collectif Occupy Buddhism évoquent une nouvelle forme de spiritualité née de la convergence entre pratiques méditatives, références éthiques, simplicité volontaire, actions sociales et engagements politiques. 


Ces mouvements font écho à la conception moderne du bouddhisme engagé auquel Éric Rommeluère a consacré un ouvrage de référence : « Le bouddhisme engagé est un bouddhisme moderne né de la rencontre et des interactions entre les idéaux de l'Orient et de l'Occident, l'un porteur d'une tradition de libération intérieure, l'autre d'une tradition de liberté politique… Dans ses formes traditionnelles, le bouddhisme considère la souffrance comme la manifestation d’une angoisse existentielle. Ses enseignements et ses méthodes sont autant de propositions pour en défaire les mécanismes mentaux. Depuis plus d’un siècle cependant, influencés par les conceptions modernes de l’aliénation et de l’émancipation, de nombreux bouddhistes ont élargi leur regard aux mécanismes sociaux de la souffrance : se changer soi-même et changer le monde ne sont plus que deux facettes d’un même projet. Un bouddhiste peut – et même doit – s'engager dans la vie politique, économique ou civile afin de concrétiser un idéal de société juste et équitable, quitte, et c'est une autre nouveauté, à s’opposer aux structures établies. » (Le bouddhisme engagé)

Un nouveau stade évolutif

Chez plusieurs auteurs modernes qui s'inscrivent dans les traditions chrétiennes et indiennes, juives et islamiques, on retrouve cette idée centrale d'une conjonction entre libération personnelle, évolution des mentalités et transformation socio-économique. Mais, bien au-delà de telle ou telle tradition ou confession, la vision intégrale en train d’émerger est celle d’une insurrection spirituelle, née du surgissement intérieur des forces créatrices de la vie et des puissances libératrices de l’âme, contre l’emprise mortifère que l’économisme dominant exerce à la fois sur tous et sur chacun.

Il y a insurrection spirituelle dès lors que l’ouverture aux profondeurs de l’esprit permet le jaillissement, la canalisation et la transmutation des forces de la vie et de la psyché jusque-là verrouillées par l’abstraction du mental au service de la toute-puissance de l’égo. Dans cette perspective intégrale, libération personnelle, évolution culturelle et transformation sociale apparaissent intimement liées comme autant d’organes solidaires d’un même système vivant en développement. Dès lors que l’on accède aux profondeurs de la conscience, les frontières érigées entre individu et collectivité, intériorité et extériorité, peuvent être intégrées et dépassées dans un nouveau stade évolutif.

La révolution spirituelle évoquée par Abdennour Bidar pour exorciser le fanatisme identitaire correspond à l'émergence de ce nouveau paradigme capable d'associer le meilleur de la tradition - sa dimension organique, holiste et sacrée - avec le meilleur d'une modernité fondée sur les valeurs de la raison, de l'individu et de l'évolution. Cette association aboutit à un modèle de co-évolution entre l'individu et son milieu : la dynamique d'individuation qui est au cœur du développement humain apparaît dès lors comme une modalité particulière d'une évolution vers la complexité propre à son milieu cosmique et naturel.

Il est évident que, dans ce nouveau stade évolutif, on distingue précisément ce qui relève de la spiritualité et de la religion. La première renvoie au vécu d'une expérience personnelle alors que la seconde se réfère à un dogme qui sert de cadre identitaire à des sociétés ethnocentrées. La spiritualité n'est jamais réductible à la religion alors même que cette dernière tend toujours à instrumentaliser celle-là à des fins identitaires. Les consciences formatées par le rationalisme abstrait ont bien du mal à faire la distinction entre une spiritualité libératrice - qui intègre et dépasse l'individu - et une religion fondée sur la prééminence du collectif qui impose ses codes identitaires à ses ouailles. Identifiant toute forme de spiritualité à un obscurantisme religieux, le rationalisme abstrait renforce ce dernier en empêchant l'émergence d'une alternative spirituelle qui permettrait de dépasser la lettre du dogme et de l'institution pour retrouver l'esprit dont ils sont issus.

Cette confusion Pré/Trans est un drame dans la mesure où elle compromet l'indispensable révolution spirituelle évoquée par Abdennour Midar. Celle-ci consisterait à développer la dimension libératrice de la spiritualité tout en critiquant les formes institutionnelles de la religion - leurs pesanteurs et leurs dogmatismes aussi bien que leurs médiations rituelles et cléricales. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si les religions ont toujours combattues ou récupérées les mystiques qui, de par leur authenticité et leur inspiration, représentaient pour elles des éléments subversif inacceptables.

Une folle sagesse

L’analyse que nous venons d’effectuer montre que, de toute évidence, le système et l’imaginaire capitalistes dans lesquels nous vivons n’ont aucun intérêt à faire la promotion des voies spirituelles qui permettraient de s’en émanciper de manière individuelle et collective. Les stratégies utilisées pour neutraliser toute forme d’insurrection spirituelle se sont transformées au fil du temps à travers ces diverses périodes qui furent celles de la stigmatisation (dérision/diabolisation) puis de la récupération (reconnaissance culturelle/légitimation scientifique) jusqu’au processus de profanation (médiatisation/marchandisation). Ces stratégies aboutissent à dénaturer toute pratique spirituelle pour en faire une technique d’adaptation au modèle dominant en renforçant ainsi l’emprise exercée par celui-ci. 

Si l’espace qui est lui est dédiée ici rend notre réflexion quelque peu schématique en ne permettant pas toutes les nuances qu’il conviendrait de lui apporter, notre but est simplement d’aider ceux qui pratiquent la méditation ou qui s’y intéressent en déconstruisant des représentations sociales et médiatiques très influencées par l’idéologie officielle et ses porte-voix. Certains diront - et ils n'auront sans doute pas tort - que la marchandisation actuelle permet à beaucoup de gens de se familiariser avec un univers intérieur qu'il leur sera loisible d'explorer par la suite à travers une voie plus authentique. Encore faut-il leur donner les moyens d'exercer un esprit de discernement capable de faire personnellement la distinction entre démarche libératrice et illusions marchandes. C'est cet esprit de discernement qui guide tout un courant de réflexions dont ce billet se fait l'écho. C'est à partir d'un élan intérieur, d'une ouverture de conscience et d'un esprit critique que chacun peut expérimenter ou s'engager dans telle pratique ou telle voie qui correspondent à son cheminement.

A partir d'une perspective systémique, il est facile de constater que tout système dominant ne reconnait que les idées, les pratiques et les comportements dans lequel il peut lui-même se reconnaître et qui lui permettent de perdurer. Le philosophe Michel Foucault a bien montré que les instances de légitimation ont aussi pour but de déprécier et d'ostraciser, de stigmatiser et de dénier pratiques et discours qui pourraient subvertir le pouvoir en place et les institutions qui l'incarnent. Comme il l'écrit dans L'ordre du discours : " Dans toute société, la production du discours est à la fois contrôlée, sélectionnée, organisée et redistribuée par un certain nombre de procédures qui ont pour rôle d'en conjurer les pouvoirs et les dangers...".

Dans cet esprit, il s’agit donc d’aborder avec beaucoup de circonspection toute les formes de reconnaissances académiques, médiatiques ou institutionnelles dont le but, plus ou moins avoué, est de faire perdurer le système tel qu’il est, quitte à l’adapter de manière minimale pour intégrer les forces créatrices susceptible de le subvertir. Tout ceci n'est pas très nouveau. Souvenons-nous des paroles de St Paul : " Que personne ne s'abuse : si quelqu'un parmi vous se croît sage à la manière de ce monde, qu'il devienne fou pour être sage ; car la sagesse de ce monde est folie devant Dieu". Commentant cette phrase à propos du tantra, Fabrice Midal écrit : " La voie de la totalité est la voie d'une sagesse qui devient folie parce que libre de toutes les conventions habituelles et du poids de l'ordre social - ordre qui ne dit jamais la vérité mais en est même toujours la trahison. Le terme de sagesse traduit ici le tibétain ye-she, la connaissance primordiale par opposition à la connaissance intellectuelle qui naît par élaboration conceptuelle sans rapport direct aux phénomènes". (Conférences de Tokyo)

L'important est de ne pas se mentir en croyant suivre une voie de libération alors qu'on ne fait que s'enferrer dans les labyrinthes conçus par l'égo pour faire perdurer son emprise et la développer. Dans un monde utilitaire fondé sur l'économisme et la technique, une folle sagesse chemine discrètement sur la voie du don et de la gratuité, de l'éros et de la compassion, de la poésie et de la création, de la connaissance et de l'inspiration, de l'éveil de la conscience à l'intelligence collective. En cultivant une attitude de lâcher prise, le méditant se désidentifie du mental et de son abstraction, de l'utilitarisme qui en découle et du nihilisme qui en est la conséquence, loin, bien loin des autoroutes majoritaires où s'engouffrent, en troupeau, les clones formatés du néo-libéralisme (qui proclament tous en chœur leur individualisme). Préférant les chemins de traverse, la folle sagesse est animée par une dynamique évolutive qui subvertit et transforme, dans un même souffle inspiré, la subjectivité, la culture et l'organisation socio-économique.

Chevaucher le Tigre


C’est en effet loin des lumières officielles que se poursuivent les authentiques voies de libération dans une forme de radicalité qui ne cherche ni à séduire ni à commercer mais qui, bien au contraire, n'hésite pas à remettre en question les racines personnelles et collectives de la peur et de l'avidité. L'évolution relève de l'ascèse et non de la consommation : c'est ainsi que l'on apprend de ces maîtres implacables que sont nos erreurs et nos illusions, de manière souvent douloureuse. Des impasses qui s'avèrent fécondes dès lors qu’elles offrent l’occasion de mobiliser notre potentiel d’énergie/conscience pour s’en libérer.

Dans ce cheminement initiatique, la méditation peut prendre une toute autre tonalité, comme celle décrite par le maître tibétain Chogyam Trungpa : " La méditation ne consiste pas à essayer d'atteindre l'extase, la félicité spirituelle  ou la tranquillité, ni à tenter de s'améliorer. Elle consiste simplement à créer un espace où il est possible de déployer et défaire nos jeux névrotiques, nos auto-illusions, nos peurs et nos espoirs cachés. Nous produisons cet espace par le simple recours à la discipline consistant à ne rien faire. A vrai dire, il est très difficile de ne rien faire. Il nous faut commencer par ne faire à peu près rien, et notre pratique se développera graduellement. Ainsi la méditation est-elle un moyen de brasser les névroses de l'esprit et de les utiliser comme partie intégrante de la pratique. Pas plus que le fumier, nous ne jetons ces névroses au loin; au contraire, nous les répandons sur notre jardin, et elles deviennent partie de notre richesse." ( Le mythe de la liberté et la voie de la méditation)

Alors que les illusions marchandes nient la profondeur du réel, la pratique authentique s'ancre en lui dans une perspective de transmutation radicale. Loin de fuir ce qui fait obstacle, le cheminement initiatique lui fait face, l'intègre et le transmue en "chevauchant le tigre" c'est à dire en utilisant le mal comme remède dans une logique homéopathique. Une telle attitude relève de l'esprit de chevalerie qui met l'énergie individuelle au service d'un élan transcendant. Rien à voir avec un développement personnel qui instrumentalise l'élan spirituel au service des visées narcissiques de l'égo. Dans cet exercice de dévoilement et de transmutation qu'est la quête spirituelle, une boussole peut nous guider : c’est la capacité d’une pratique ou d’une voie à éveiller en nous une puissance insurrectionnelle qui fait surgir les forces libératrices de la vie, de l’âme et l’esprit. La mobilisation et l'expression de ces forces évolutionnaires permet de subvertir et de transformer les habitudes, les formes, les organisations et les conditionnements personnels, sociaux et culturels qui leur font obstacle.

C'est ainsi que peut se dérouler une révolution spirituelle qui est d'abord une métanoïa, c'est à dire une conversion de l'extérieur vers l'intérieur et de l'intérieur vers le supérieur. Si nous sommes incapables d'inventer de nouvelles formes spirituelles adaptées à notre époque - l'ère de l'information - alors il est évident, comme le soulignait Abdennour Midar, que la nature spirituelle ayant horreur du vide, les monstres du fanatisme ne cesseront de se développer en réagissant de manière violente au déni de l'esprit qui fonde les sociétés marchandes. Si nous ne tirons aucune leçon d'une expérience collective comme celle que nous venons de vivre, nous serons soumis à des épreuves encore plus dures. Rien ne peut arrêter la dynamique évolutive de la vie/esprit : si nous sommes incapables de comprendre dans l'harmonie et la joie de la création, alors nous devrons apprendre dans la souffrance et le chaos. L'heure est donc venue de se réveiller du sommeil de plomb du nihilisme pour participer à l'émergence d'un nouveau stade évolutif en partie cartographié par des penseurs visionnaires. Comme le disait Nietzsche : "L'homme est une corde tendue entre l'animal et le surhumain - une corde au dessus d'un abîme".

Ressources 

Festival de la Méditation organisé par Méditation France, EnlightenNext, Génération Tao.

Programme du Festival de la Méditation (14p.)

La Double Impasse. Sophie Bessis. L'universel à l'épreuve des fondamentalismes religieux et marchands.

Lettre ouverte au monde musulman. Abdennour Midar

La commercialisation de la pleine conscience. A lire dans son intégralité sur le blog d’Eric Rommeluère : J'ai deux kôans à vous dire

L'instrumentalisation de la méditation, du bouddhisme : Attention danger ! Le blog Voie Éveillée du Cœur propose plusieurs articles sur les dangers de l'instrumentalisation occidentale de la méditation. 

Le bouddhisme engagé. Un article synthétique de Éric Rommeluère

Le bouddhisme engagé  Livre d'Eric Rommeluère.

La méditation anti-stress. Bel article d'Eric Rommeluère sur l'instrumentalisation de la méditation. 

Un Zen Occidental. Blog de l'association éponyme animé par Eric Rommeluère. Sous la rubrique D'orient en occident, on y trouvera de nombreux textes sur l'acculturation du bouddhisme en Occident  et notamment plusieurs textes de David Loy. A lire aussi dans ce même glog deux articles de Ken Knabb, pratiquant zen et introducteur du situationnisme aux USA : Un regard critique sur le bouddhisme engagé ainsi qu'un article de Gary Snyder devenu un classique : Le bouddhisme et la révolution à venir.

Notes pour une révolution bouddhiste. David Loy

Pour les ouvrages de Frédéric Midal, voir la rubrique Ressources dans Abécédaire de la méditation.

mardi 23 décembre 2014

Noël Evolutionnaire


Tout ce qui n'est pas en train de naître est en train de mourir. Georges Harrison 


Dans notre dernier billet, nous évoquions l’ouvrage de Matthieu Ricard, Plaidoyer pour les animaux, où l’auteur nous invite à étendre notre bienveillance à l’ensemble des êtres sensibles, dans l’intérêt des animaux mais aussi des hommes. Une telle vision jette un regard lucide et cru sur la période de Noël qui se réduit trop souvent aujourd’hui à une fête commerciale et gastronomique fondée sur le massacre de sept milliards d'animaux.

Paradoxe : alors que, traditionnellement, ces fêtes célébraient les forces créatrices de la vie et de la nature, elles révèlent aujourd’hui toute la morbidité du délire marchand. Ceci explique pourquoi on peut légitimement ressentir une forme de dégoût et de tristesse devant le spectacle affligeant d'un consumérisme et d'une gloutonnerie qui, l'un et l'autre, rendent compte du vide abyssal de nos sociétés.

Cette folie consumériste nous a fait totalement perdre le sens cosmique d’une réalité à la fois sacrée et symbolique. Depuis la nuit des temps, le solstice d’hiver était l’occasion de célébrer les puissances matricielles de la génération à travers la victoire de la lumière sur les ténèbres qui permettait le renouveau de la vie et l’éclosion cyclique de la nature. La célébration chrétienne de la naissance de l’enfant Jésus s’inscrit dans une longue tradition des cultures archaïques et animistes, polythéistes et païennes, qui faisaient du solstice d’hiver le symbole de cette régénération. 

Aujourd’hui, il nous faut réinterpréter la symbolique de Noël à partir du paradigme émergent selon lequel l’être humain évolue à travers une série de stades évolutifs qui sont autant de naissances vers un niveau de plus grande complexité. Dans ce contexte évolutionnaire, les fêtes de Noël sont donc l’occasion de célébrer la puissance créatrice de la vie/esprit et de l’affirmer face aux puissances mortifères de l’entropie. Et pour ce faire, je renouerai avec cette tradition qui fut celles des mythes de la nativité en racontant l’histoire des jumelles de la déesse Kosmos : Intuition et Raison. 

Les Fêtes du Solstice 


Par-delà la fête chrétienne célébrant la naissance de Jésus, le Divin Enfant, ce que nous fêtons durant la période de Noël, c’est le solstice d’hiver, cette période astronomique où le soleil atteignant son point le plus bas sur l’horizon reste stationnaire pendant quelques jours et où les nuits sont les plus longues avant que les journées ne commencent à s’allonger. Le terme solstice vient d’ailleurs du latin solstitium (de sol, « soleil », et sistere, « s'arrêter, retenir »). 

Dès que l'homme commença à cultiver la terre, il suivit attentivement la trajectoire du soleil tout au long de l'année, car c'était de lui que dépendait la nourriture, la chaleur et le bien-être. Le cours des saisons déterminait aussi le moment des fêtes. Depuis la nuit des temps, les rites de remerciements et de sacrifices étaient célébrés dès que le soleil atteignait les points significatifs de son orbite, c'est à dire aux solstices d'été et d'hiver. Les païens célébraient le solstice d’hiver en apportant une bûche de chêne dans la maison, en la bénissant puis en l'allumant avec les restes de la bûche de l'année précédente. En ouvrant la phase ascendante et lumineuse du cycle annuel, le solstice d'hiver est considéré comme celui de la nativité du soleil. Le mot "Noël" viendrait du haut vieux germanique "Neue Helle" qui signifie la nouvelle lumière. ! La réanimation de la lumière équivaut à un renouvellement du monde. 

Partout en Europe, des fêtes romaines, germaniques ou celtiques célébraient à travers le solstice d’hiver la renaissance tant attendue de la nature et l'espérance de vie nouvelle symbolisée par le printemps à venir. Comme le rappelle Marc de Smedt dans le Nouvel Observateur : " Noël n'est qu'une adaptation à la nouvelle religion (chrétienne) des fêtes que les Anciens et les Barbares célébraient lors du solstice d'hiver - et il en est de même pour toutes les fêtes chrétiennes, bien que l’Église l'ait très longtemps nié " (23/12/74). En récupérant à son profit ces festivités populaires profondément enracinées dans l’inconscient collectif, le christianisme primitif reniera ses racines, en cachant ou en déformant les cultes qui l'ont précédé et qui lui ont néanmoins apporté la plupart des rites, images et symboles qui maintenant semblent lui appartenir en propre. 

Sol Invictus 

La fête chrétienne de Noël est un emprunt direct au culte de Mithra, une religion rivale du christianisme. Venu de Perse, le culte de Mithra s'est répandu au IIIe et IVe siècles av. J.-C. Dans l'ancienne religion iranienne, Mithra était le dieu de la lumière, symbole de chasteté et de pureté qui combattait les forces maléfiques. Ce culte présentait de nombreuses similitudes avec des cérémonies et des rites chrétiens. Le 25 décembre, on fêtait, par le sacrifice d'un taureau, le Sol invictus (Soleil invaincu) correspondant à la naissance de ce jeune dieu solaire, qui surgissait d'un rocher ou d'une grotte sous la forme d'un enfant nouveau-né. Au IIe et IIIe siècles av. J. C., son culte fut répandu dans tout l'Empire romain et l'empereur Aurélien en fit même la religion d’état. 

Les fidèles de Mithra identifiaient leur dieu avec le soleil et sa naissance tombait le 25 décembre. Ce rituel de la nativité du soleil nous a été décrit par plusieurs auteurs de l’Antiquité. On sait ainsi que les fidèles se retiraient dans des sanctuaires cachés d’où ils sortaient à minuit en criant : "La Vierge a enfanté ! La lumière croît !". La Vierge qui avait ainsi conçu et qui mettait au monde un enfant le 25 décembre, était sans doute la Grande Déesse orientale que les sémites appelaient la Vierge Céleste ou tout simplement la Déesse Céleste. Les Egyptiens représentaient même le soleil nouveau-né par l’image d’un petit enfant. 

Comme en bien d'autres occasions, l’Église, après avoir cherché à détruire, a fini par composer. Au départ, son hostilité ne fait aucun doute. N'est-il pas écrit dans le Deutéronome : " Quiconque aura honoré le soleil ou la lune, ou un être dans les cieux, devra être lapidé jusqu'à ce que mort s'ensuive " (XVII, 2-5) ? Si l’Église nia ces origines païennes, elle appela Jésus "Lumière du Monde" ou "Soleil de Justice" en le substituant au Sol Invictus mithriaque. 

Le Rituel Marchand

L’histoire des religions ne fait pas exception à la dynamique de l'évolution culturelle qui inclue les modèles dépassés pour les intégrer, à travers un saut évolutif, dans un paradigme d'une plus grande complexité. C'est ainsi que, pour s’implanter, toute nouvelle religion s’empare des rites, images et symboles des anciennes croyances en les réinterprétant à partir d’un nouveau paradigme. C’est ainsi que le monothéisme chrétien a récupéré des éléments animistes, polythéistes et païens en leur donnant une nouvelle interprétation. Ce qui a fait dire au psychiatre Ernst Jones : " On pourrait se demander si le christianisme aurait survécu s'il n'avait pas institué la fête de Noël avec tout ce qu'elle signifie " (Psychanalyse, folklore et religion.) 

Comme les chrétiens ont réinterprété les cultes païens, cette nouvelle religion de la modernité qu’est le capitalisme marchand réinterprète le Noël chrétien en le vidant de toute spiritualité manifeste. Marx évoque ce processus en écrivant au sujet de la bourgeoise capitaliste qu'"elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sensibilité petite-bourgeoise dans les eaux glacés du calcul égoïste."

La nouvelle religion économique investit ainsi les anciennes fêtes chrétiennes en les transformant en rituel marchand. Il faut voir l’hystérie qui s’empare des rues et des magasins durant la période de Noël pour mesurer l’intensité de ce rituel marchand où Homo œconomicus, en transe, se charge de cadeaux comme autant de fétiches censés le libérer de l’angoisse et de l’absurdité d’une vie réduite à la survie économique. Totalement possédé par une logique marchande, Homo œconomicus réduit ces êtres sensibles que sont les animaux à n'être plus que des objets à consommer. 

Les fêtes païennes s'inscrivaient dans un milieu cosmique, les célébrations chrétiennes réunissaient le peuple des croyants alors que le rituel marchand se restreint au milieu familial, le seul reconnu par l'homme moderne, c'est à dire le seul dans lequel il peut encore se reconnaître. Devenue fête de famille, Noël réinscrit l'individu abstrait dans un contexte généalogique où il se perçoit comme une expression ponctuelle d'une dynamique transgénérationnelle qui le transcende en donnant un sens à sa vie. L'échange des cadeaux symbolise et célèbre cette communauté originelle qui est celle de l'appartenance à une même lignée unissant les générations à travers leur renouvellement. Dans ce contexte, le sapin de Noël apparaît évidemment comme l'expression symbolique d'un arbre généalogique.

La profondeur de cette dynamique temporelle permet d'affronter la finitude en retrouvant un sens et une sérénité qui compense l'angoisse d'une vie insensée. C'est ainsi qu'à travers le rituel marchand, l'homme moderne se réapproprie le sens originel de Noël comme célébration de la puissance génératrice de la vie. Mais cette dimension lumineuse possède aussi sa face sombre. Les psychothérapeutes sont bien placés pour savoir que ce "rendez-vous généalogique" qu'est devenu Noël réactive une mémoire familiale et transgénérationnelles avec ses conflits, ses traumas et ses secrets qui suscitent angoisses et épisodes dépressifs. A cette occasion, l'individu moderne mesure parfois la solitude d'une existence dont la vie s'est retirée pour revenir le hanter sous la forme réifiée de la marchandise.

De l'Astronomie à la Gastronomie

En suivant les diverses étapes qui furent celles des fêtes païennes, des célébrations chrétiennes et des rituels marchands, nous sommes progressivement passés du cosmique au cosmétique et de l'astronomie à une gastronomie qui, trop souvent, dénie la vie au lieu de la célébrer. Pour le dire en terme plus brutal, nous sommes passés de la célébration de la foi et du sacré à celle du foie gras et du sucré. Ce qui en dit long, en passant, sur le clivage régressif de la psyché contemporaine : violence du gavage, côté foie gras, et compulsion infantile, côté sucré.

Alors que commence un nouveau cycle évolutif marqué par la montée des hérésies contre l'économisme dominant, notre but ici n’est pas de faire œuvre d’historien mais de retrouver le sens originel des fêtes de Noël - par-delà leurs récupérations dogmatiques puis marchandes - afin de célébrer leur dimension sacrée et symbolique. 

Ce faisant, il nous faut éviter l'illusion romantique qui consiste à comparer les bons côtés des traditions archaïques et pré-modernes aux mauvais aspects de la modernité. Il ne s'agit pas pour nous d'idéaliser le holisme des civilisations traditionnelles en ignorant toutes les formes d'obscurantisme que celles-ci véhiculaient, ni de nier le mouvement évolutif dont le monothéisme chrétien et la modernité furent le vecteur.

Le nouveau paradigme doit être capable d'associer le meilleur de la tradition- sa dimension organique, holiste et sacrée - avec le meilleur d'une modernité fondée sur les valeurs de la raison, de l'individu et de l'évolution. Cette association aboutit à un modèle de co-évolution entre l'individu et son milieu : la dynamique d'individuation apparaît comme une modalité particulière d'une évolution vers la complexité propre à son milieu cosmique et naturel.

Dans cette perspective, la transformation des fêtes de Noël en rituel marchand signale de manière spectaculaire la façon dont l’abstraction moderne a castré notre sensibilité de son appartenance comique à un milieu à la fois naturel et surnaturel. Aujourd’hui le mal-être collectif exprime le besoin de sentir à nouveau la sève du sens nous relier de manière organique à ce milieu multidimensionnel. Parce qu’il est dépositaire de la mémoire de l’univers et de l’espèce, le Grand Récit de l’Évolution est porteur de ce sens. Cette mémoire commune doit inspirer des récits et des mythes qui mobilisent nos forces et notre imaginaire pour ouvrir un nouveau cycle de l’épopée humaine.

Les Jumelles de la Déesse Kosmos

C’est dans ce contexte cosmoderne, en m’adressant à cet enfant éternel qui est en vous, amis lecteurs, que je vous propose une autre histoire de nativité : celle des jumelles de la déesse Kosmos. En sentant pousser en elle ces deux graines d’humanité, la déesse Kosmos se mit à leur écoute afin de leur trouver un nom. En ressentant des vibrations dans son ventre alors qu’elle était enceinte, elle prêta subtilement l’oreille pour entendre le dialogue entre ses jumelles. Et c’est ainsi qu'en écoutant leur échange, elle nomma la première Intuition et la seconde Raison


Raison : Et toi, tu crois à la vie après l’accouchement ? 

Intuition : Bien sûr. C’est évident qu’il y une vie après l’accouchement. Si nous sommes ici c’est pour devenir forts et nous préparer à ce qui nous attend après. 

R : Je ne suis pas d’accord. Tout ceci n’est pas raisonnable. Je pense qu’il n’y a rien après l’accouchement. Nous retournons au néant dont nous sommes issus. Est-ce que tu peux sincèrement imaginer à quoi une telle vie pourrait ressembler ? 

I : Eh bien, je ne connais pas tous les détails. Mais je pressens que, de l’autre côté, il doit y avoir une lumière totalement différente de l’obscurité qui règne ici. Impossible d’imaginer ce que l’on va devenir. Ce que je ressens c’est une longue et lente métamorphose au cours de laquelle nous allons grandir, étapes par étapes, à tel point que chacun de nous restera toujours le même en devenant totalement différent. 

R : Balivernes. Ton imagination te joue des tours. Ici nous sommes totalement protégés mais dans un autre environnement nous n'aurions plus les conditions nous permettant de survivre. Il est scientifiquement prouvé qu’aucune métamorphose de ce type n’est possible. Les savants sont unanimes : nous autres, graines de vie, sommes condamnés à vivre sous l’emprise déterminante du hasard et de la nécessité. La seule liberté que nous avons est celle d'être conscient de notre prison.

I : Que tu es borné ! Tu es si aveuglé par ton raisonnement que tu ne peux plus ressentir cette résonance qui connecte chacune de tes cellules au mouvement créateur de la vie qui est celui d’un développement continu. Tiens, imagine que là-bas on ne mangera pas comme ici. On deviendra autonome. On aura un organe dédié à l’alimentation. 

R : C’est cela, bien-sûr ! Et on pourra marcher tout seul peut-être ? C’est du grand n’importe quoi ! Nous avons un cordon ombilical qui nous nourrit et c’est bien suffisant. Aucun revenant n’est passé par ici pour témoigner d’une autre réalité. La vie se termine tout simplement par l’accouchement. C’est un peu triste mais c’est ainsi, ne t’en déplaise, espèce d’illuminé. 

I : Et toi tu es un escargot enfermé dans ta coquille. Je ne sais pas exactement à quoi va ressembler cette vie après l’accouchement mais ce dont je suis sûr c’est que nous verrons notre maman et qu’elle prendra soin de nous. 

R : Une maman ? Quel délire ! Tu crois en une maman ?… Et où se trouverait-t-elle ? 

I : Mais elle est partout ! Elle est autour de nous ! Grâce à elle nous vivons et sans elle nous ne sommes rien. 

R : C’est absurde ! Je n’ai jamais vu aucune maman donc c’est évident qu’elle n’existe pas. 

I : Tu as tort. Déploie tes antennes. Mets-toi à l’écoute. Parfois lorsque tout devient calme, on peut entendre quand elle chante. On peut sentir quand elle caresse notre monde. Je suis certain que notre vraie vie va commencer après l’accouchement. 

R : Quel rêveur tu fais ! Enfin tu es bien sympathique et tes histoires à dormir debout permettent de passer le temps dans cette enceinte sombre et close. 

I : En tout cas, moi je me prépare à cette autre forme de vie. Tous les jours que maman fait, je me fortifie et je me développe. J’ai hâte de passer à la prochaine étape. Je sens qu’un autre monde m’attend et je veux être prêt pour cette fabuleuse aventure. 

R : Très bien, très bien… Ce sera sans moi. Moi j’en envie de dormir, bien au chaud dans mon bain amniotique. Si tu pars, n’oublie pas de fermer la porte en sortant… 

I : Quand la porte s’ouvrira, tu seras aspiré par mon élan, tu sentiras de nouvelles forces t’investir et t’animer. Tu seras très content de sortir toi aussi pour venir me retrouver. 

R : C’est cela ! En attendant moi je vais retrouver ma couette amniotique, si douce, si chaleureuse et si visqueuse, en m’alimentant à travers le cordon sur lequel je te demanderai de ne pas trop tirer en partant, merci. 

I : Fais attention… Le sommeil de la raison engendre les monstres. 

R : Que veux-tu dire par là ? 

I : C’était une idée comme cela en passant. Moi, je ressens l'appel de plus en plus pressant du futur. Je sens que je vais bientôt partir, c'est à dire naître.

R : Bon voyage alors et.... Joyeux Noël.


Ressources

Les informations concernant les origines des fêtes de Noël, le Solstice d’Hiver et le culte de Mithra ont été puisées il y a quelques années dans divers sites internet dont j’ai fait une synthèse sans garder les références précises. Il suffit de googliser ces différents termes pour trouver de nombreuses informations les concernant et les développant.

Le dialogue entre les deux jumelles de la Déesse Kosmos est une très libre adaptation personnelle de celui que l'on retrouve sur divers blogs entre Bébé Athée et Bébé Croyant.

Dans Le Journal Intégral : Mourir pour renaître, De la chenille au papillon. Le Grand Récit de l’Évolution

Sur la violence faite à ces êtres sensibles que sont les animaux :


Plaidoyer pour les animaux Matthieu Ricard

Faut-il manger les animaux ? Jonathan Safran Foer

No Steak Aymeric Caron    Bidoche  Fabrice Nicolino

L'animal est une personne Franz-Olivier Giesbert 

La révolution végétarienne  Thomas Lepeltier

vendredi 12 décembre 2014

Matthieu Ricard. L'Entraînement de l'Esprit


Être libre, c'est être maître de soi-même. Matthieu Ricard


Nous vous proposons ci-dessous une vidéo de l’intervention de Matthieu Ricard lors de la troisième édition du Forum international de l’évolution de la conscience qui a eu lieu le 18 Octobre dernier à Paris avec pour thème : « Comprendre pour évoluer : la science de l’évolution de la conscience ».

Moine tibétain et interprète français du dalaï-lama, Matthieu Ricard, 67 ans, vit au Népal, dans le monastère de Shechen depuis quarante ans. Après sa thèse en génétique cellulaire à l’Institut Pasteur en 1972, il s’établit dans l’Himalaya où il se consacre depuis à l’étude et à la pratique du bouddhisme. 

L’intérêt de cette vidéo est de nous montrer que cette « science de l’esprit » qu’est le bouddhisme peut aider chacun d’entre nous de manière concrète dans notre quotidien. Dans un langage simple, souvent avec humour, Matthieu Ricard tord le cou aux clichés véhiculés en Occident sur la méditation. Selon lui, cette pratique est partie intégrante d’un entraînement de l’esprit qui n’est pas une évasion hors du monde ou une simple quête de sérénité mais qui vise à retrouver, au-delà de l’incessant « bavardage des neurones », une présence éveillée qui est la source de toutes nos facultés cognitives. Cette présence d’esprit développe une ouverture et une bienveillance pour toutes les formes de vie et de conscience. 

 A travers ce dialogue avec Eric Allodi, Matthieu Ricard transmet son expérience avec humilité et humanité en montrant qu’il n’est pas besoin d’aller au cœur de l’Himalaya pour commencer cet entrainement de l’esprit qui va déterminer la qualité, l’intensité et la profondeur de notre vie. 

Le Forum International de l’évolution de la conscience 


Voilà trois ans que l’équipe d’EnlightenNext France organise le Forum international de l’évolution de la conscience qui réunit des visionnaires du monde entier afin de partager des paradigmes émergents et de nouvelles perspectives susceptibles de catalyser une évolution fondamentale de la conscience. Le succès remporté  chaque année par ce Forum et son écho dans le public sont en eux-mêmes des signes patents d'une transformation de la mentalité collective.

Dans Le Journal Intégral nous avons rendu compte des deux premières éditions qui ont posé le caractère indispensable de cette évolution comme clé de notre devenir et qui ont défini comme un(e) évolutionnaire celui ou celle qui perçoit le potentiel du présent, croit profondément au futur et s’en sent personnellement responsable. Une fois que nous comprenons le besoin pressant de faire évoluer notre vision du monde, la question suivante se pose : comment mettre en place une telle démarche au quotidien? 

Pour trouver des réponses à cette question les organisateurs ont invité des chercheurs spirituels comme des scientifiques - qui sont parfois les deux en même temps - afin de mieux comprendre les fondements de la conscience et de son évolution. Ces intervenants ont aussi partagé leur expérience en évoquant les pratiques qui permettent à la conscience de se développer sur le plan individuel et collectif. 

Plaidoyer pour les Animaux 

Depuis de nombreuses années, Matthieu Ricard participe aux recherches du Mind and Life Institute dont le but est de développer les échanges entre la science et le bouddhisme. Il est auteur de plusieurs best-sellers dont Le Moine et le philosophe, L’art de la méditation, Plaidoyer pour le bonheur. L’année dernière, son Plaidoyer pour l’altruisme vendu à plus de 120.000 a popularisé le concept de «bienveillance ». 

Matthieu Ricard consacre le début de son intervention à son dernier ouvrage qui vient juste de paraître : Plaidoyer pour les animaux. Vers une bienveillance pour tous. Selon lui, l’entraînement de l’esprit, au cœur du bouddhisme, développe un champ de bienveillance et de compassion qui n’est pas restreint aux êtres humains mais qui englobe tous les êtres sensibles capables d’éprouver de la souffrance, ce qui est, bien-sûr le cas des animaux. C’est ainsi qu’il évoque la célèbre phrase de Lamartine : "On n'a pas deux cœurs, l'un pour l'homme et l'autre pour l'animal. On a du cœur ou on n'en a pas!". Et ce alors que nous tuons par ans pour notre consommation 1.000 milliards d’animaux marins et 60 milliards d’animaux terrestres dans des conditions souvent abominables. 

Dans un entretien à l’Obs au sujet de cet ouvrage, Matthieu Ricard dit ceci : « Le bouddhisme estime que tous les êtres ont le droit fondamental d'exister et de ne pas souffrir. C'est une question de cohérence éthique. Dès le XIXe siècle, Schopenhauer, lui-même inspiré par l'Inde et le bouddhisme, affirmait que «celui qui est cruel envers les animaux ne peut être un homme bon»… 

Tous ceux qui ont parlé en faveur de la cause animale - Voltaire, Shaftesbury, Bentham, Mill et Shaw - étaient aussi les plus ardents avocats du respect des droits de l'homme. Il y a trois cents ans, on torturait les gens sur la place publique. En trois cents ans, nous en sommes venus au respect des droits de l'homme, de la femme, de l'enfant, avec l'abolition de l'esclavage et de la torture. L'étape suivante naturelle du progrès de la civilisation, ce sera le respect des animaux. Et ça commence par accorder un peu de compassion à l'autre. » 

Une science de l’esprit 


La bienveillance évoquée par Matthieu Ricard est le résultat d’une ouverture de la conscience qui peut se développer grâce à un entraînement de l’esprit. Développée depuis plus de deux millénaires, cette véritable science de l’esprit qu’est le bouddhisme permet de mieux comprendre le mécanisme du bonheur et de la souffrance. En prenant du recul par rapport aux réactions en chaîne des idées et des émotions, nous découvrons en nous une présence éveillée qui nous libère de la confusion mentale.

Cette présence nous familiarise avec un nouveau mode de perception, plus en adéquation avec la réalité profonde de notre conscience comme de l’univers. C’est ainsi que nous nous libérons des limitations de l’égoïsme pour embrasser dans notre champ d’attention et de compassion une sphère de plus en large. 

Fondamentalement, l’être humain n’est pas une entité abstraite, totalement autonome, mais un être de relations qui, grâce à un entraînement de l’esprit, notamment par la méditation, prend peu à peu conscience de l’interdépendance entre toutes les formes de vie et de l’impermanence de toutes les formes de conscience. Se désidentifier des pensées, des émotions, de l’égo, c’est participer à ce flux continu de transformation qu’est notre être et notre conscience. 

Évolution individuelle et collective 


Paradoxe : plus nous entrons en nous-mêmes dans la profondeur de la conscience et plus nous nous sentons engagés dans le monde et dans son évolution. Une telle prise de conscience va à l’encontre des préjugés occidentaux qui séparent trop souvent la quête spirituelle et culturelle de l’action sociale et politique. Pour la mentalité dominante en Occident, se consacrer à une quête intérieure c’est se déconnecter du monde et de l’humanité dans une sorte de quiétude et de repli narcissique. 

Ce que nous enseignent au contraire les chemins de sagesse c’est que l’action sociale et politique n’a de sens et d’efficacité véritable que si elle est enracinée dans la profondeur d’une vision à la fois culturelle et spirituelle. L’évolution du monde passe par notre évolution personnelle c’est-à-dire par le développement de notre esprit au-delà des illusions de l’ego et des limitations du mental. 

L'exemple de Matthieu Ricard est parlant. Loin de se cantonner à l’étude et à la méditation, il est le fondateur de Karuna-Shechen, une importante association à but non lucratif qui a pour idéal la compassion en action. Depuis 2000, Karuna-Shechen initie et gère des projets spécialisés dans la prestation de soins de santé primaires et de services éducatifs et sociaux aux populations défavorisées en Inde, au Népal et au Tibet. Tous les droits d’auteurs de ses ouvrages sont destinés à cette association. 

L’expérience et le témoignage de Matthieu Ricard montre que, par-delà le marketing de la pleine conscience qui instrumentalise la méditation pour nous vendre du bonheur en dix leçons, l’entraînement de l’esprit est un long chemin de sagesse où l’évolution de l’individu entraîne celle de la collectivité qui elle-même transforme chacun de ses membres. En nous libérant des impasses de l’individualisme et du consumérisme, l’ouverture de la conscience à une présence éveillée permet le développement de la bienveillance et de la compassion qui englobent dans leur champ d’attention toutes les formes de vie et de conscience. 

Matthieu Ricard : Conscience et Méditation



Ressources 



Entretien avec Matthieu Ricard dans l’Obs au sujet de son dernier ouvrage : Plaidoyer pour les animaux. 

vendredi 28 novembre 2014

Abécédaire de la Méditation (2) Une Révolution Silencieuse


Je crois que la méditation est aujourd’hui la dernière grande chance révolutionnaire pour notre temps. Fabrice Midal 


Le succès rencontré par la méditation en Occident s’apparente à une révolution silencieuse. A travers cette pratique, l’Occident redécouvre dans la ferveur le continent de l’esprit avec lequel il avait pris ses distances via une abstraction intellectuelle réduisant la vie de la conscience à une mécanique utilitaire. Étouffant sous l’emprise d’une raison instrumentale et d’une idéologie utilitariste qui leur a fait perdre tous leurs repères éthiques et métaphysiques, les occidentaux cherchent à retrouver en eux les ressources spirituelles susceptibles de donner un sens à leur vie c’est-à-dire à la fois une orientation et une signification. 

Dans un monde traversé par un flux d’information continu, la méditation apparaît comme un retour aux sources de l’esprit. Elle n’est ni un moyen, ni une fin mais trace un chemin d’évolution qui, en relativisant et en dépassant la pensée abstraite, permet de développer une conscience plus large, plus unifiée et plus intégrée. Ce faisant, elle peut devenir un levier politique capable de subvertir la pensée technocratique en ouvrant l'intelligence collective à une nouvelle vision du monde et à des manières de vivre ensemble différentes de l'économisme dominant.

Dans un entretien au magazine Inexploré, Fabrice Midal évoque le potentiel révolutionnaire de la méditation : « Mon engagement dans la méditation, je le pense comme un engagement politique. Je crois que la méditation est aujourd’hui la dernière grande chance révolutionnaire pour notre temps. Parce qu’il s’agit en méditant de cesser l’attitude de vouloir tout contrôler et tout dominer. C’est le problème majeur de notre monde ! » Dans ce billet nous évoquons donc cette révolution silencieuse en terminant l’abécédaire de la méditation commencé dans le précédent billet. 

Réel 


La réalité c’est ce qui reste quand on a oublié le Réel dont nous faisons l’expérience à travers la méditation. Un Réel non-duel à la fois complexe et irréductible, holiste et multidimensionnel, évolutif et en émergence continue.

Paradoxe : ce que les psychologues occidentaux nomment "état de veille" apparaît comme un profond sommeil par rapport à cet état d'illumination appelé "Éveil" par les orientaux.

La réalité n’est rien d’autre qu’une abstraction du Réel dont on a amputé la part essentielle de mystère, de profondeur et d’humanité. 

Qui dira la peine d’une âme sensible dans un monde sans qualité où l’agitation passe pour une vertu et la méditation pour une fuite hors de la réalité ? En faisant l'expérience du Réel, la méditation transcende la réalité et la remet à sa place qui est celle d'une manifestation à la fois transitoire et évolutive.

La méditation est cette respiration intérieure absolument indispensable pour tous ceux qui ne supportent pas l’ambiance de pollution intellectuelle, morale et spirituelle d’une civilisation asphyxiée par le nihilisme dominant. 

A travers la technologie, nous cherchons à vivre une réalité augmentée sans comprendre que la réalité elle-même n’est qu’un Réel diminué. 

Simplicité 

La méditation apparaît comme le paradigme d’une spiritualité qui, par sa radicale simplicité, ouvre un chemin de gratitude et de gratuité menant à la grâce. 

La méditation est un rendez-vous avec la simplicité au cœur même de la complexité, bien loin de cette simplification abstraite opérée par la pensée. 

C’est parce qu’elle est art de la simplicité que la méditation est aussi science de l’intensité.

Attention ! Rien de plus difficile que de parvenir à la simplicité comme il n’y a rien de plus de facile que de se perdre dans les complications mentales. 

C’est une imposture que de vouloir réduire la méditation à une posture corporelle sans comprendre que celle-ci n’est que l’expression physique d’une posture métaphysique. 


Spectacle 

Mettre en présence, tel est le but de la méditation quand celui du mental est de mettre en scène ce spectacle qu’est la représentation. 

Le mental génère une hypnose abstraite dont la méditation peut nous libérer en traversant le voile de séparation qui occulte l’Unité. Appelé Maya par les indiens, ce voile est à l’origine de ce que les situationnistes nomment le « spectacle ». Selon Guy Debord : « La séparation est l’alpha et l’oméga du spectacle ». Depuis des millénaires, les éveillés expliquent quant à eux que le mental est l’alpha et l’oméga de la séparation. 

Le spectacle – c’est-à-dire la séparation – n’est rien d’autre qu’une conscience aliénée par la représentation abstraite du mental. Transcender celui-ci, c’est comprendre pourquoi et comment la séparation – c’est-à-dire le spectacle – réduit le lien social à un abstraction économique.

Méditer - seul ou ensemble - c’est créer les conditions d’une communauté vivante et organique qui dépasse l'économisme dominant en retrouvant les valeurs de de la réciprocité – don et contre-don – comme celles de la gratuité : l'abandon, la gratitude et la grâce.

En créant des oasis d’intériorité dans ce désert d’insignifiance qu’est le chaos contemporain, le partage de l’expérience méditative invente une politique de l’esprit fondée sur la résistance à l'inhumanité.

Transfigurant la puissance de la vie en une présence d’esprit, la méditation libère la conscience de cette machine infernale que devient le mental quand il réduit la force créatrice de la vie/esprit à la mécanique aliénante de l’abstraction. 

Subversion


La méditation ne sert à rien. Elle met simplement la conscience au service du Tout dont elle est partie pensante et agissante. 

Tout est là : dans le rendez-vous du lâcher prise.

La présence d'esprit est dissidence en un monde où tout est fait pour la diluer et l'oublier dans l'enfer programmé de l'abstraction. Comme l'amour, l'art et la poésie, la méditation s'élève contre l'emprise de l'abstraction avec la force insurrectionnelle de la sensibilité concrète et de l'intuition créatrice.

Le verbe retourner, avec son double sens de retour et de conversion, rend bien compte du double mouvement qui anime la méditation : à la verticalité d’un retour aux sources de l’esprit correspond la translation horizontale de l’extérieur vers l’intérieur. Durant ce retournement, les forces créatrices et spirituelles de l’individuation s’élèvent contre les formes à la fois abstraites et narcissiques de l’individualisme. 

Le lâcher prise permet de ne plus supporter un monde insupportable en le laissant tomber pour en inventer un autre aux couleurs éclatantes de l'intensité.

Le geste insurrectionnel du méditant subvertit ce que Régis Debray nomme la "subversion utilitariste" à savoir l’hégémonie de la raison instrumentale au cœur de la modernité tardive. Dans ce contexte, la méditation est ce retournement dialectique qui vise à s’abstraire de l’abstraction pour retrouver l’intensité vécue et à subvertir la "subversion utilitariste" pour se mettre au service de ce que Bergson nomme l’évolution créatrice. 

Totalité 

La méditation c'est la perception de toute chose en relation avec la totalité. Vimala Thakar

Méditer c’est arrêter de tout vouloir expliquer pour s’impliquer intimement dans la totalité. 

Penser c’est réduire. Créer c’est accomplir. Méditer c’est intégrer. 

Méditer c’est faire l’expérience du Réel c’est-à-dire de la Totalité. La plénitude est le sentiment d’accomplissement d’une sensibilité qui participe avec intensité à la totalité dont elle procède. 

Il faut commencer par être ici et maintenant pour participer à une Totalité qui est partout et toujours. 

Méditer c’est, l’air de rien, être prêt à Tout. 

Développer le sens de la plénitude c’est faire le plein d’essentiel dans le désert existentiel de nos sociétés désenchantées.

Méditer c’est être Tout en Un comme on est Un en Tout et pour Tout. 

Transcendance 

La méditation est cette absorption dans la présence qui permet de démystifier l’hypnose abstraite générée par le mental. 

Parce qu’elle permet à l'intuition de transcender le mental pour l’inspirer, la méditation est la métaphore du saut créatif que doit effectuer l’humanité.

La séparation abstraite crée par le mental permet d’objectiver le monde. Au cours de la méditation, le mental devient lui-même objet d’attention d’un esprit transcendant. C’est ainsi que la méditation relativise le mental et le démystifie en objectivant de manière vivante et créatrice son processus abstrait d’objectivation.


Méditer c’est suivre le flux de l’attention jusqu’à la source de l’intention cosmique dont elle procède et qui la constitue.

La méditation est une médiation entre la verticale de l’intention transcendante propre à l’être et l’horizontale de l’attention immanente propre au devenir. 

Méditer c’est littéralement disparaître. Se libérer du champ des apparences pour entrer dans celui d’une transparence qui les transcende et les englobe à la fois. 

Méditer c’est apprivoiser la mort pour vivre avec plus d’intensité. En traversant les apparences, on apprend ainsi à disparaître tout au long de sa vie. 

Unité 

À l'origine, un symbole, du grec sun-bolein, est une pièce coupée en deux que se partagent deux êtres qui vont se séparer pour longtemps. Ils pourront plus tard se reconnaître en rapprochant les deux parties séparées et en reconstituant ainsi la pièce d’origine. Méditer c’est devenir un symbole qui, en unissant dans un seul souffle la présence d’esprit et la puissance de la vie, reconstitue l’unité originelle entre la terre et le ciel. 

Penser c’est distinguer. Méditer c’est transcender les distinctions mentales pour s’accorder à l’unité qui les sous-tend. C’est ainsi que la raison suzeraine se met au service de l'intuition souveraine.

L’expérience méditative nous plonge au cœur de la non dualité sur la voie du Milieu où les contraires se révèlent être des complémentaires. 

La froideur abstraite du mental éteint tout feu intérieur qui viendrait à l’embraser. L'Esprit est un tout qui embrasse le mental et le dépasse dans la perspective d’une non-dualité. 

En transcendant le mental, la méditation relativise les limites conceptuelles que l’abstraction impose à la conscience et ouvre à celle-ci le chemin intuitif de l’analogie où le Même incarne poétiquement l’Unité. 

Vie

Alors que le mental prend la vie au sérieux, méditer c'est prendre la vie à la légère en observant avec lucidité les gouffres de l'égo où elle se perd.

La méditation est ce lâcher prise qui nous donne rendez-vous avec la joie de vivre et l'intensité de vibrer.

La méditation est cet enracinement dans le silence qui puise dans les profondeurs de la vie la force de s’élever vers l’infini. 

Méditer ce n’est pas se concentrer sur son nombril mais se décentrer de son égo pour se mettre au service de la vie c’est-à-dire de l’évolution. 

Le retour aux sources de la vie nécessite d’arrêter la course vers ce qui la détruit : tel est le contexte aujourd’hui de la pratique méditative.

Méditer c’est célébrer, à travers l’inspiration et l’expiration, l’unité irréductible de l’esprit et de la vie. 


Vision 

Méditer c’est approfondir sa vision. Militer c’est incarner celle-ci à travers sa vocation. Méditer c’est Militer. Militer c’est Méditer. 

Ce n’est pas notre action qui transforme le monde, c’est la vision qui l'inspire, l'anime et la guide. Plus je médite et plus j’ai envie de militer. Plus je milite et plus j’ai envie de méditer. 


La méditation n’est ni une action, ni une abstraction mais la présence inspirée qui anime tout acte et toute pensée. 

L’expérience méditative devient un engagement politique quand elle conduit à percevoir dans l’aliénation sociale une forme de l’aliénation culturelle et dans celle-ci une impuissance à inventer des formes novatrices qui expriment la dynamique créatrice de la vie/esprit. 

Ressources

Dans la rubrique Ressources située à la fin du billet précédent - Abécédaire de la méditation (1) - nous avons proposé nombre de références destinées à ceux qui cherchent à mieux comprendre ce qu'est la méditation ou à approfondir leur pratique.

Démystifier la méditation avec Fabrice Midal. Magazine Inexploré de l’INREES - Institut de Recherche sur les Expériences Extraordinairs