vendredi 1 mai 2015

La Spirale Dynamique à la Première Personne


Vous ne pourrez évoluer à moins d'essayer d'accomplir quelque chose au-delà de ce que vous avez déjà réalisé. Ralph Wado Emerson


Dans nos trois derniers billets - "Charlie et la Spirale" (1)/(2)  et "Une Spirale Dynamique aux couleurs de l'évolution" - nous avons évoqué certains aspects de la Spirale Dynamique, ce modèle développemental inventé par Clare Graves et réactualisé par ses élèves Don Beck et Christopher Cowan. Ce modèle permet de décoder les diverses "Visions du monde" (worldviews) et les systèmes de valeurs qui façonnent notre réalité individuelle et collective et qui correspondent aux principales étapes de l'évolution personnelle et socio-culturelle.

Pour clore cette série, voici un texte dans lequel Jacques Ferber évoque les six premiers stades de la Spirale Dynamique en donnant chaque fois la parole à un individu-type identifié à une de ces six "visions du monde". Si cette présentation à la première personne est vivante et significative, c'est qu'elle touche la subjectivité et à la sensibilité des lecteurs bien plus que ne peut le faire une approche abstraite et platement objective. Mieux vaut cependant avoir lu les précédents billets présentant les modèles développementaux comme la Spirale Dynamique ainsi que le contexte à la fois culturel et épistémologique dans lequel ils s'inscrivent. Ceci afin de ne pas faire de contresens en lisant ce billet-ci. 

A plusieurs reprises, et notamment dans "Charlie et la Spirale", nous avons présenté la démarche de Jacque Ferber, universitaire, formateur et créateur du site Développement Intégral. Il organise régulièrement des stages de formation à la Spirale Dynamique et au modèle AQAL de Ken Wilber, deux perspectives de l'approche intégrale, cette vision globale et dynamique correspondant à la complexité évolutive de nos sociétés de l'information. Sa prochaine formation à l'approche intégrale aura lieu à Bruxelles du 29 au 31 Mai.

La Spirale Dynamique à la première personne. Jacques Ferber


Qu’est ce qui est important pour vous? Quelles sont vos valeurs? Savez-vous que votre manière de voir le monde n’est pas isolée, que beaucoup d’autres personnes partagent globalement vos conceptions sur le monde, et qu’il est possible de faire une carte de ces visions du monde? C’est justement à ce travail de cartographie que l’approche intégrale et la Spirale Dynamique ont consacré leurs efforts, afin de nous aider à mieux comprendre comment nous donnons du sens à notre vie et de mieux «voir» la base de nos réactions aux événements et aux situations que nous vivons. 

Ce que les penseurs évolutionnaires (tels que Wilber, Graves, Piaget, Gebser, Kohlberg, Erikson, Loevinger, pour ne citer que quelques un de ces pionniers) ont vu et montré c’est que ces manières de voir le monde n’étaient pas quelconque mais qu’elles suivaient une progression sous forme d’une suite de stades, se présentant dans un ordre pré-déterminé. Le stade suivant correspond à un élargissement dans la capacité d’appréhender des phénomènes plus vastes, dans un processus de type «transcende et inclut» signifiant ainsi que le stade suivant englobe ou tout du moins tente de canaliser le précédent. 

Mais comment présenter des lunettes de vision du monde? Comment chausser les lunettes d’autres manières de voir, d’autres «mindsets» (états d'esprit)  ? Dans cet article je donnerai une présentation à la 1ère personne, faisant parler un individu centré tout particulièrement à un stade donné. Bien entendu, il s’agit d’un «idéal-type» comme disent les sociologues, c’est-à-dire d’un modèle de personne, un individu pouvant présenter des variantes par rapport à cet idéal-type. Dans cet article, je me consacrerai à présenter les six premiers stades (les stades du premier cycle ou tiers). Les stades suivants sont étudiés et analysés (à la première personne ou non) dans d'autres articles.

Beige (Instinctif, Survie) 


Ce niveau de développement, bien qu’étant toujours présent dans chacun de nous, ne s’exprime que dans des conditions extrêmes, lorsque nous nous sentons directement attaqué, que l’on survit dans des situations particulièrement rudes. Dans ce cas, le langage disparaît et nous revenons à notre base presque animale, instinctive, qui nous pousse à survivre. Voici ce que pourrait exprimer un individu fonctionnant sur le mode Instinctif-Survie (Beige): 

Faim…. froid… peur… soif… fuir…. attaquer… dormir… douleur… chaleur…. 

Violet (Tribal – Magique – Fusionnel) 


Je sens tous les membres de ma tribu autour de moi. Nous sommes tous liés par le sang et nous sommes unis comme les doigts de la main. Si l’un fait défaut, c’est un autre qui vient le remplacer. Ce sont mes frères, mes cousins, ma famille. S’il y en a un qui fait une « bêtise » cela retentit sur tout les autres membres de la tribu. Les autres ne sont pas de ma famille, ce sont des étrangers et ils peuvent être dangereux. Je ne les connais pas et je n’ai rien à faire avec eux. Il n’y a rien de bon à attendre d’eux. Tout vient de ma tribu, de ma famille. 

Les anciens sont respectés chez nous parce qu’ils savent comment nous protéger des dangers. Et quand ils sont morts, on les respecte encore plus car ils nous aident à appeler les bons esprits, à recevoir les bonnes aides. Mais gare. Si on ne s’occupe pas bien de nos ancêtres, ils peuvent venir nous tourmenter, devenir des esprits mauvais. J’ai d’ailleurs très peur de ces esprits mauvais et des farces terribles qu’ils nous jouent parfois. 

Mon nom est important. Connaître le nom de quelqu’un ou quelque chose c’est avoir du pouvoir sur lui ou sur cette chose. Notre nom nous est donné par les anciens qui voient en nous ce que nous sommes. Notre nom c’est ce qui nous constitue. La nature vit avec nous. Elle est là, forte et nourricière. La terre est comme ma mère qui me nourrit. Je la vénère et lui fais des offrandes car il n’y a pas de séparation entre la nature et nous. Nous faisons partie de cette nature qui nous entoure, qui nous nourrit, qui nous protège. 


Ici, notre côté, dans notre territoire, nous sommes protégés. Plus loin, de l’autre côté, dans l’autre monde, c’est le règne des esprits et de la mort et il préférable de ne pas y aller. Tout cela je l’ai appris des anciens qui m’ont tout enseigné. J’ai peur de la nuit, j’ai peur des saisons qui passent. J’ai souvent faim. Mais la tribu est là pour me protéger et me nourrir. Maudit celui qui qui ose s’éloigner de la tribu. 

Certains de ma famille ont des pouvoirs. Ils peuvent communiquer avec les esprits, leur demander de faire des choses pour nous. Ils savent aussi les plantes que l’on peut utiliser pour se soigner. En vieillissant, j’ai appris tout ça et maintenant c’est moi qui suis le mieux placé pour protéger ma tribu. Mais aujourd’hui, je sens que je vais mourir. Je le lis sur le visage du grand arbre qui se trouve au bord de notre monde, et cela ne trompe pas, car je suis lié à cet arbre par mon nom, par ma naissance. Lui et moi ne sommes qu’un. S’il est vert et puissant, alors je suis en bonne santé, mais si ses feuilles se déchirent, c’est signe que je vais tomber malade. Il y a quelques jours, l’arbre a commencé à dépérir, et je sens que mes dernières forces m’abandonnent. Je retourne à la terre d’où je suis venu, je repars dans le ventre de la Déesse, qui enfantera d’autres enfants avec ma chair, avec mon sang. 

Rouge – (Egocentrique – Impulsif – Dominance) 


Enfant, j’ai été dominé parce que j’étais le plus faible. Mais j’ai serré les dents, je n’ai jamais pleuré ni gémi quand j’avais mal. Je n’ai pas peur de prendre des coups ni d’être blessé. Je me sens fort, vigoureux et j’aime l’excitation de la bagarre. Je ne crains personne. Tout vient de moi et de ma puissance. Je suis devenu le chef car j’ai prouvé ma bravoure au combat. Mes ennemis me craignent, les miens m’admirent et me font confiance pour les guider et les protéger. Je n’ai pas peur de la nuit et même les esprits n’osent pas m’attaquer devant ma détermination. Je préfère mourir debout plutôt que de m’agenouiller devant ces pourritures d’ennemis. Qu’ils crèvent dans le ventre de leur mère… 

Honneur, force et courage sont mes valeurs qui m’animent et me font écraser et humilier tous ceux qui viennent se mettre dans mon chemin.  Je vis comme je le veux, dans le moment présent, et j’emm… ceux que ça dérange! Je ne me soucie pas de ce qui arrivera dans 10 ans, mais maintenant ce qui est important c’est de ne pas perdre la face, et de faire ce que je veux. 

Je mène mon clan à la victoire et les autres peuples peuvent nous craindre, car s’ils ne me reconnaissent pas comme leur chef, nous les casserons, et nous violerons leurs femmes, en les humiliant dans leur défaite. Avant chaque combat, avant chaque événement important, nous pratiquons des rituels pour mettre le sort de notre côté, et nous sacrifions des animaux ou des humains, car nos dieux ont besoin de sang pour s’abreuver et nous donner notre force. Après le combat, nous faisons de grandes fêtes: nous célébrons la bravoure, la force et le plaisir de vivre en luttant. Et nous avons gagné ces femmes qui viennent nous donner du plaisir. 

Je sens qu’avec l’âge et les blessures, ma force diminue. Je vois bien dans le regard de certains qu’ils n’attendent qu’une chose, prendre ma place et m’achever. Si l’un d’eux me trahit, je le tue. Je ne dors que d’un œil la nuit pour les surveiller. Je ne laisserai ma place de chef à personne… 

Bleu – (Normatif – Hiérarchique – Devoir) 


Je suis le fils de mon père, le descendant du père de mon père, et de tous nos pères depuis le premier homme. Je fais le même métier que mon père et que le père de mon père, et mon fils fera de même. Je respecte profondément mon père comme tous ceux qui sont plus âgés que moi. Je respecte aussi toutes les personnes qui sont au dessus de moi dans la société, car c’est la Loi de l’Ordre. Médecins, notaires, juristes, professeurs, savants, prêtres, dirigeants. Ils savent et leur devoir est de diriger la masse des humbles et des modestes comme moi qui sont dans l’ignorance. Le mien est d’accomplir ma tâche avec humilité et obéissance. 

Dieu (le Seigneur, Allah, le Parti) est celui qui a créé toutes choses pour qu’elles soient et demeurent ainsi. Il a créé cela dans un acte de volonté et d’amour, et sa lumière illumine le monde. Soyons humble et remercions Sa Grâce de nous avoir créés. Malheur à celui qui se moque de Dieu ou qui ne suit pas ses préceptes. Qu’il soit châtié comme un impie, comme un infidèle, qu’il soit condamné à demeurer en enfer. Notre devoir est de le convertir, de gré ou de force, à la Vérité de Dieu, l’Unique, le Créateur. Chaque semaine, je vais prier en famille. Nous allons aussi dire au prêtre les fautes que nous avons commises. Il nous donne alors une pénitence à faire afin que nous soyons lavés de nos fautes et purifiés par la miséricorde divine. Seul Dieu pardonne. 

J’ai une maison solide, car mon père, par son travail, sa rigueur et sa discipline de vie, a bâti cette maison, à la sueur de son front. Ma mère, avait prié longuement, pour que notre maison ne soit pas brûlée, ni démolie lors d’une guerre. Et grâce Lui en soit rendue, car cette maison est toujours debout. Je crois qu’il a reconnu nos mérites, nos efforts pour agir dans le droit chemin. Je le remercie chaque soir, car, dans Sa bonté, Il nous permet de vivre convenablement. 


Je suis jeune encore, mais l’année prochaine je vais me marier à une jeune femme que nos parents ont choisi. Je ne la connais pas encore, mais je suis sûr que nous saurons bâtir un ménage, et que nous aurons de beaux et forts enfants, si Dieu le veut. Ma femme sera pure et vierge comme l’était ma mère lors de son mariage. Elle ne sera pas comme l’une de ces catins qui couchent avec le premier venu. D’ailleurs je ne le permettrai pas. 

Si ma femme, d’aventure, devait m’être infidèle, je la chasserais et la répudierais. Mais si elle m’est fidèle et qu’elle respecte mon autorité, comme une femme doit le faire, si elle s’occupe bien de la maison, si elle sait tenir son rang, je saurais lui assurer une vie convenable et digne par mon travail. Mais, tout de même, je me méfierai, car il est bien connu que les femmes sont futiles et inconstantes et qu’il faut bien les tenir.


J’apprendrai à mes enfants, et surtout à mon fils, à agir pour le Bien et à combattre le Mal, à ne pas essayer de prétendre à plus que ce que le divin lui a donné à sa naissance, et surtout à rester dans le droit chemin. Surtout, qu’il ne devienne pas comme mon frère qui s’est perdu dans le stupre et le péché. Il est parti à la ville, il a joué de l’argent, il s’est vautré dans la luxure. Mais Dieu l’a châtié, car le fils qu’il venait d’avoir est mort en bas âge. 

J’ai toujours la larme à l’œil quand j’entends notre hymne national, et je suis heureux de faire partie de mon pays. Je suis prêt éventuellement à me sacrifier si ma patrie était en danger, car c’est elle qui me nourrit, qui fait de moi ce que je suis. 

Orange (Individuel – Rationnel – Réussite) 


Je veux réussir et gagner beaucoup d’argent. Je travaille très dur pour atteindre les objectifs que je me suis fixé, et je mets en œuvre les ressources nécessaires, en fonction des contraintes humaines, techniques et organisationnelles qui ont pu être identifiées. Mes collaborateurs sont des gens très compétents, qui s’impliquent, comme moi, dans leur travail. Car nous savons que la concurrence est rude, et je préfère être du côté des gagnants. La compétition est nécessaire et inévitable et c’est grâce à la concurrence que les prix diminuent et que nous pouvons accroître notre niveau de vie et notre confort. Nous devons réussir: l’échec n’est pas une option. 

J’aime quand ma femme, qui adore la mode, porte des vêtements de marque. Les autres hommes m’envient, mais je suis tranquille car je sais que tant que je gagnerais plein d’argent elle sera avec moi. Et si elle me quitte, nous avons fait un contrat qui m’évitera de tout lui donner. Je fais un peu de jogging le dimanche matin, pour garder la forme, et ralentir le vieillissement. 

Je me tue à expliquer l’importance de l’économie et de la concurrence à tous ces jeunes étourdis, férus de nourriture bio, d’écologie, et d’économie alternative. Ils voudraient vivre d’eau pure et d’amour entre tous les peuples. Mais en attendant, ils voyagent avec des compagnies « low cost», ils ont tous leur téléphone mobile et leur ordinateur portable, et ils voudraient avoir tout cela sans avoir à travailler. Mais qui a construit ces technologies ? Ils croient peut être que ça pousse tout seul ? Au lieu de nous cracher dessus, ils devraient nous remercier de leur avoir apporter ce progrès, d’avoir supprimé la famine de nos pays, d’avoir considérablement augmenté la richesse et l’espérance de vie de chacun. Mais peut être veulent-ils revenir à l’époque de la lampe à huile et de l’eau à chercher au puits ?... En tout cas, sans moi! Je préfère finir ma vie riche et en bonne santé, plutôt que pauvre et malade. 

Comme je le dis souvent, nous ne sommes pas allés dans la Lune par des pratiques magiques, mais par des technologies modernes fondés sur des modèles mathématiques qui reflètent les lois du monde physique. Car tout peut s’expliquer. Tout a une cause, même quand on ne la voit pas encore. Il suffit de chercher un peu plus et un jour cette explication verra le jour grâce à l’expérience et la raison. Je veux que mes enfants réussissent comme je l’ai fait moi-même, et je les ai inscrit à une école privée, car je voudrais qu’ils intègrent une grand école plus tard, afin de pouvoir choisir leur métier. 

Vert (Pluraliste – Empathique – Communautaire)


Tableau de Pierre Lamalattie
Le monde va à sa perte. Entre les multinationales qui gouvernent le monde pour obtenir toujours plus de profits et les guerres qui ne cessent d’avoir lieu dans tous les pays du monde, je suis désespérée. Je vois l’américanisation grandissante, l’ultra-libéralisme et la mondialisation détruire la planète, et en particulier supprimer des cultures ancestrales merveilleuses. Entre les nouvelles technologies, les jeux vidéos hyper-violents, et la robotisation grandissante du monde, quel futur offre-t-on à nos enfants? Les droits de l’homme (et de la femme) sont partout violés dans le monde, comme le montre les rapports éloquent d’Amnesty International et cela me touche de voir toute cette haine et toute cette violence inhumaine, et toute cette souffrance…

Il faut développer les qualités de chaque individu. Il paraît qu’on n’utilise qu’une toute petite partie de nos possibilités, et je travaille au développement des miennes. Je pratique le Chi-qong et le massage ayurvédique. Je sors d’un stage de développement personnel qui porte sur l’énergétique chinoise et les soins par les plantes, et j’ai très envie d’aller faire un séjour avec un maître chaman qui vient du Pérou et qui m’a été recommandé par une amie. Je n’ai absolument plus confiance dans la médecine allopathique et je fais attention à ce que mon fils ne soit pas vacciné. 

Je pense aussi que notre environnement est très important pour notre santé physique et psychique. Je suis très sensible à l’énergie qui se dégage d’un lieu. De ce fait j’utilise les techniques du feng-shui pour aménager mon chez moi et je mange pratiquement végétarien en faisant attention de ne prendre que des légumes bio. Mais cela ne suffit pas, car on peut être contaminé par le monde environnant: le nucléraire, les radiations des fours à micro-ondes, les pesticides, les OGN, etc.. 

Je vous aime. Je sais que l’amour peut sauver le monde. En tout cas, c’est que je ressens au plus profond de mon être. Nous sommes passés dans un nouvel âge, où l’être humain peut enfin se réconcilier avec sa vraie nature. Si tous les êtres humains voulaient partager cette amour, la vie pourrait être vraiment belle, j’aime tellement partager avec vous mes ressentis, comme j’aime rencontrer des personnes venues d’autres cultures: Afrique, Asie, Océanie, Amérique, etc. Rencontrer tous ces êtres et partager un peu de leur vie est peut être ce qui me motive le plus dans ma vie. 

Je suis horrifiée par ce que les hommes ont fait aux femmes pendant tous ces siècles, et je lutte dans une association qui milite à la fois pour le droit des femmes dans le monde, pour la non-violence et contre le racisme. Car violence, racisme et sexisme vont de pair. Bien entendu, dans cette association, il n’y a pas de chef, car nous nous respectons les uns les autres. Nous prenons nos décisions de manière consensuelle et tout le monde a droit à la parole, tout le monde doit être d’accord avant qu’une décision collective soit prise.

Parfois, il peut y avoir des actes ou des paroles blessantes que nous essayons d’accompagner avec beaucoup d’empathie. Cela ne marche pas toujours, car c’est parfois difficile, mais en nous accueillant avec encore plus avec amour, en pratiquant l’écoute empathique comme dans la Communication Non Violente, je suis sûr que nous parviendrons à dépasser cette violence, et qu’ainsi l’humanité ira mieux. ( fin de "La Spirale Dynamique à la première personne" de J. Ferber.)

A Suivre...

Le mème Vert correspond à la fin du premier cycle de la Spirale Dynamique. Le mème Jaune qui le suit correspond au "second cycle" de la Spirale où se développe la capacité de saisir les diverses visions du monde comme un tout évolutif et intégré. Lire à ce sujet le billet de Jacques Ferber : "Vivre avec fluidité dans un monde complexe : le stade intégratif-adaptatif de la spirale."



Ressources

Formation : l'approche intégrale  et la Spirale Dynamique  Jacques Ferber

La Spirale Dynamique à la première personne  Jacques Ferber in Développement Intégral

Vivre avec fluidité dans un monde complexe : le stade intégratif/adaptatif (Jaune) de la Spirale in Développement Intégral

Développement intégral  Site de Jacques Ferber
 
L'approche intégrale de Ken Wilber  Par Jacques Ferber in Journal Intégral

Dans le Journal Intégral : Charlie et la Spirale (1) et (2).  Une spirale dynamique aux couleurs de l'évolution. Dans la rubrique Ressources de ces billets vous trouverez nombre de références concernant la Spirale Dynamique et l'approche intégrale. 

Les Curriculum Vitae de Pierre Lamalattie 

vendredi 17 avril 2015

Une Spirale Dynamique aux Couleurs de l'Evolution


Toute innovation décisive est totalement imprévisible, mais récapitule et mémorise les processus qui ont conduit jusqu’à elle. Patrice Van Erseel 


Dans la longue marche de l'espèce humaine, chaque étape évolutive voit l’émergence d’un nouveau paradigme accompagné par les modèles d’interprétation qui lui correspondent. Fondée sur la rationalité abstraite, l’ère industrielle fut celle de l’analyse et de l’objectivation. Parce qu’il a fait son temps - dans les deux sens du terme - ce paradigme abstrait est impuissant à rendre compte de l’ère de l’information, fondée sur la complexité, dans laquelle nous entrons. Le nouveau paradigme de la complexité inspire une pensée qui ne fonctionne plus seulement en termes d’analyse réductionniste et de séparation abstraite mais en termes de relations dynamiques et d’ensembles intégrés. 

Ceux qui cherchent à comprendre aujourd’hui avec les lunettes d’hier restent aveugles à l’évolution des mentalités parce qu’ils sont incapables de saisir le mouvement présent, cette dynamique qui anime un monde en mutation constante et complexité croissante. Ce rôle est dévolu à une intelligence relationnelle - à la fois intuitive et globale - capable de participer aux dynamiques profondes qui animent les systèmes vivants et leur développement. 

Fondée sur une cartographie détaillée du développement humain, l’approche intégrale participe de la mutation épistémologique en cours, rendue indispensable pour résoudre, à travers un saut de conscience qualitatif, la crise systémique que nous traversons. Dans nos deux derniers billets intitulés « Charlie et la Spirale », Jacques Ferber utilisait le modèle de la Spirale Dynamique crée par Clare Graves pour tenter de mieux comprendre les évènements tragiques de Janvier. Patrice Van Erseel présentait ce modèle de manière synthétique et vivante dans l’article du magazine Clés que nous vous proposons ci-dessous. Suite à cet article nous évoquerons rapidement le contexte épistémologique et méthodologique dans lequel s'inscrivent les modèles développementaux comme la Spirale Dynamique.

Du Pithécanthrope au Karatéka

Grand reporter pour le magazine Actuel de 1974 à 1992, Patrice Van Erseel a été par la suite rédacteur en chef du magazine Nouvelles Clés - devenu Clés en 2010 - le magazine de référence des créatifs culturels. Plusieurs de ses ouvrages, comme La Source noire, explorent les mystères de l’expérience humaine, aux frontières du connu, en allant à la rencontre des grands visionnaires de notre époque, particulièrement dans les domaines de la naissance et de la mort. Patrice Van Erseel est un véritable sismographe pointant les centres d’intérêts des créatifs culturels et exprimant la sensibilité de cette communauté qui se passionne depuis quelques années pour l’évolution sous toutes ces formes : naturelle, culturelle et spirituelle. 

Ce n’est donc pas un hasard s’il a fait paraître en 2010 un livre passionnant sur l’évolution intitulé Du Pithécanthrope au Karatéka et sous-titré La longue marche de l'espèce humaine auquel nous avons consacré plusieurs billets. En traitant de l’évolution des formes vivantes en général et plus spécialement de celle des hominidés, Patrice Van Erseel cherche à répondre à un certain nombre de questions : « Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Comment nos descendants vont-ils évoluer ? Comment l’humanité s’inscrit-elle dans les processus de l’évolution naturelle ? Et surtout, pouvons-nous faire en sorte que les activités humaines cessent de blesser la biosphère, mais se mettent au contraire en résonance harmonieuse avec elle ? D’une certaine façon, toutes ces questions sont liées. Pour une raison notamment, qu’exprime la formule suivante : " Toute innovation décisive est totalement imprévisible, mais récapitule et mémorise les processus qui ont conduit jusqu’à elle."  »

Dans la première partie du livre, l'auteur évoque l’état actuel des recherches sur l’évolution biologique en faisant état du débat scientifique et des nombreuses controverses, parfois violentes, entre les tenants des différentes écoles où l’idéologie et le dogmatisme se parent souvent du masque de la scientificité. Qui a raison, qui a tort ? Les médias répondent mal. Le débat « Dieu contre Darwin », faux mais omniprésent, nous enferme dans une alternative infernale et occulte les vraies questions posées dans ce livre par trois scientifiques réputés, intuitifs et honnêtes : le paléoanthropologue Yves Coppens, le paléontologue Jean Chaline et l’écologiste Jean-Marie Pelt. 

Hominisation et Humanisation  

Dans la seconde partie du livre, PVE s’interroge sur le sens de l’évolution humaine en allant à la rencontre de praticiens qui accompagnent nos évolutions personnelles. Cette seconde partie intègre et met en perspective les grands thèmes que Patrice Van Eersel nous a déjà fait croiser : la redécouverte de l’accompagnement des mourants, l’enfantement, l’inspiration créatrice de la voix de l’ange, la communication avec les dauphins et le mythe du 5ème Rêve. Comme fil conducteur de sa réflexion, la question suivante : si l’être humain est par essence inaccompli, chacun peut-il entrer à sa façon dans la danse de notre évolution collective ? 

Cet ouvrage nous propose un voyage dans le temps, des premiers pas de l’évolution biologique au processus d’hominisation qui mène des grands singes anciens jusqu’à l'espèce humaine. Un voyage qui se poursuit à travers cette longue marche de l'espèce qu'est l'humanisation, celle du développement de la psyché, de la conscience et de la culture, à travers des stades successifs. C’est dans ce contexte que PVE s’interroge, à la fin de l’ouvrage, sur la mutation collective que nous sommes en train de vivre et sur l’évolution culturelle impliquée par celle-ci.

A partir de la perspective de cette mutation collective, l'auteur évoque la Spirale Dynamique de Clare Graves : « Le modèle de la Spirale Dynamique nous montre que tous les âges de l’hominisation coexistent en nous, mais qu’il est urgent de passer à une nouvelle « couleur » dans l’ascension de cette spirale. » Deux ans après la parution de Du Pithécanthrope au Karatéka, Patrice Van Erseel présente la Spirale Dynamique dans l’article ci-dessous pour le magazine Clés. 

La Spirale de Don Beck ; êtes vous bleu, rouge ou vert ? Patrice Van Erseel
À chaque étape de notre évolution correspond une couleur. 

Sociétés et individus passent par les mêmes stades de maturation. C’est la théorie de la Spirale dynamique, une façon de figurer l’évolution de la conscience, personnelle ou collective. 


Inventée dans les années 1960 par le psychosociologue américain Clare W. Graves, elle a été popularisée trente ans plus tard par son élève Don Beck, autant en psychothérapie que dans le management ou la diplomatie. Elle découpe l’évolution de la conscience en stades successifs, symbolisés par des couleurs et représentant les étapes par lesquelles tout le monde passe nécessairement. Le nourrisson est entièrement mû par ses pulsions vitales – comme les hordes primitives. Le petit enfant découvre la magie du monde – comme les tribus chamaniques. Il affirme ensuite son ego avec agressivité – comme les royaumes guerriers. Puis viennent l’âge de raison et le besoin d’ordre – qui correspondent à l’âge des États et des grandes religions. Etc. 

Bien des problèmes, personnels ou collectifs, viennent de ce que les humains n’en sont pas aux mêmes stades et qu’il est impossible de brûler les étapes. Le comprendre permet d’aider des personnes ou des collectivités de « couleurs » différentes à communiquer malgré tout, en évitant d’innombrables malentendus. Ainsi, comment faire dialoguer une collectivité « bleue » (par exemple une théocratie ou un État communiste) et une collectivité « orange » (une multinationale ou une ligue de marchands) ? Le modèle de Graves et Beck montre que cette question bute sur des obstacles comparables à ceux que connaîtrait un enfant de 8 ans, campé sur son besoin d’ordre et obligé de négocier avec un adolescent de 18 ans, affirmant sa créativité et son indépendance. 

Mais cet arc-en-ciel se retrouve aussi à l’intérieur de chacun de nous. Car les stades successifs de l’évolution ne s’éliminent pas, ils s’empilent. De même que vous avez un cerveau reptilien, siège de vos pulsions vitales, qu’il s’agit de faire collaborer avec un cerveau limbique, siège de vos émotions, et un néocortex, siège de votre raison, les couleurs de la spirale coexistent en vous. Et pas toujours de façon harmonieuse ! Le reconnaître représente un grand pas vers la pacification. 

L'Arc en Ciel de l'évolution

Illustration du magazine Clés. Cliquez sur l'image pour un peu plus de netteté dans le texte...
 
Le jaune, pour sortir de l’impasse

Cognitiviste travaillant sur l’intelligence collective à l’université de Montpellier, Jacques Ferber enseigne la Spirale Dynamique à ses étudiants. « Les lecteurs d’un magazine comme CLÉS, dit-il, ont des chances d’être orange (parce qu’entrepreneurs ou en quête de leur moi) ou verts (soucieux de l’intérêt collectif). L’individu orange prend des décisions individualistes et intéressées, alors que son congénère vert aime le partage et les assemblées où l’on débat de tout… Mais gare aux confusions : les écolos de Greenpeace, par exemple, fonctionnent surtout avec l’énergie rouge des guerriers, alors qu’un business coopératif marche à l’énergie verte. 

Dans les pays développés, on voit s’affronter aujourd’hui trois couleurs : des bleus (étatistes et nationalistes), des orange (libéraux et businessmen) et des verts (sociaux-démocrates et écologistes). Trois logiques incompatibles. Pour sortir de l’impasse, l’humanité doit passer à une nouvelle couleur, le jaune. L’individu "jaune" comprend que, dans un monde complexe, chaque couleur a son rôle à jouer. Surfant sur les réseaux, c’est un “intégrateur” fluide qui se sent à l’aise partout : chez les chamanes aussi bien que dans un laboratoire de recherche, dans une synagogue, une mosquée ou une église autant qu’avec des libres penseurs, en ville comme en pleine nature, etc. Les Américains disent que c’est “l’alliance de l’iPhone et du bambou”. »


Le jaune peut intégrer : 
• Le beige, en reconnaissant les besoins vitaux de tout humain ; 
• Le violet, en s’ouvrant au réenchantement du monde ; 
• Le rouge, en canalisant l’esprit guerrier à la façon du judoka ; 
• Le bleu, en admettant la nécessité d’un cadre organisationnel et éthique ; 
• L’orange, en stimulant toutes les créativités et entreprises ; 
• Le vert, en liant l’intelligence collective à la solidarité. 

Un outil géopolitique

« Le passage d’une couleur à l’autre demande toujours du temps, poursuit Jacques Ferber. Ceux qui l’ont le mieux compris sont les Chinois. En soi, le Parti communiste est bleu. Mais en trente ans, il a su planifier un passage progressif à l’orange sur le plan économique, ce qui va avec la nature de cette couleur. Les Occidentaux protestent contre le non-respect des droits de l’homme par Pékin, mais les Chinois répondent que ce passage au vert ne pourra se faire qu’ensuite, d’ici à dix ans. Par contre, les révolutions arabes sont coincées entre des blocs bleus (islam et armée) en régression vers le rouge, du fait de la corruption et du jihadisme. Seule la Tunisie semble pouvoir éviter cette régression pour passer de Bleu à Orange, du fait qu'elle a investi depuis des décennies dans l'éducation et que la femme y a un statut pratiquement égal à celui de l'homme, ce qui n'est pas le cas dans beaucoup de pays musulmans.» (1)

Faire dialoguer les couleurs n’est jamais facile. Sur YouTube, vous pouvez suivre une mission diplomatique de Don Beck entre Israéliens et Palestiniens : aux premiers, il sert des arguments très orange (l’intérêt, la logique causale, les bénéfices) ; aux seconds, des arguments rouges et bleus, voire violets (valeurs familiales, préceptes moraux de l’islam, magie du cœur). Pour mener pareille mission, il faut faire preuve de qualités très « jaunes » ! 

Les théoriciens de la Spirale dynamique se plaisent parfois à imaginer une humanité turquoise, dont les individus seraient à la fois libres et entièrement au service de la collectivité. Mais pour l’instant, passer au jaune serait déjà formidable. La toute nouvelle génération, qui a 20 ans aujourd’hui et qu’on appelle « génération Z », semble bien partie pour ça : elle est multitâche, ouverte aux autres et d’une extraordinaire adaptabilité. Typiquement jaune. (Fin de l'article de Patrice Van Erseel )

(1) Note du Journal Intégral. On notera au passage la justesse de ce diagnostic : aujourd'hui, trois ans après la parution de l'article en 2012, les faits donnent raison à J. Ferber quant à l'exception tunisienne par rapport aux autres pays musulmans. Comme quoi, un modèle développemental comme la Spirale Dynamique permet d'interpréter les évènements avec suffisamment de précision pour anticiper leur évolution.

Pertinence et fluidité

Les anglophones qui voudraient mieux comprendre l’utilisation concrète de la Spirale Dynamique peuvent aller sur le site The Daily Evolver où Jeff Salzman anime une émission hebdomadaire dans laquelle il décrypte l’actualité à partir d’une perspective évolutionnaire. Dans nos deux précédents billets, Charlie et la Spirale, Jacques Ferber met en perspective le jeu des influences socio-culturelles qui permettent de mieux comprendre les évènements tragiques de Janvier. Créateur du site Spirale Dynamique Fabien Chabreuil tient un blog où il analyse régulièrement des faits de société à partir de ce modèle. Dans tous les cas, l’interprétation des évènements et phénomènes dans une perspective évolutionnaire donne à celle-ci la profondeur d'une vision globale et dynamique qui échappe aux analyses réductionnistes et superficielles.

La pertinence des modèles développementaux a été validée dans le temps sur plusieurs dizaines d'années et dans l'espace sur tous les continents. Comme l'écrit Ken Wilber dans Une Théorie de Tout : " Il est important de garder à l'esprit que toutes ces représentations par niveau, qu'il s'agisse de celle d'Abraham Maslow, de Jane Loevinger, de Robert Kegan ou de Clare Graves, sont fondées sur d'importantes sommes d'informations et de recherches. Ce ne sont pas simplement des idées conceptuelles ou des théories en vogue mais des recherches ancrées en tous points dans d'abondantes analyses soigneusement vérifiées. Nombre de ces modèles, d'ailleurs, ont été méthodiquement appliqués dans différents pays des premier, second et tiers-monde. Il en est de même pour le modèle de Graves : à ce jour, il a été testé sur plus de cinquante mille personnes à travers le monde sans révéler d'exception majeure au schéma général."

Divers modèles développementaux

Les praticiens de la Spirale doivent s'appuyer sur cette pertinence pour faire preuve de finesse dans leur analyse et d'intuition dans leur interprétation. Selon Wilber : « Le développement n’est pas une échelle linéaire mais plutôt quelque chose de fluide et fluctuant, fait de spirales, de tourbillons, de courants et de vagues, et il présente un nombre presque infini de modalités multiples… Beck et Cowan insiste sur le fait que les mèmes (ou niveaux) ne sont pas des paliers rigides mais plutôt des vagues, un mouvement fluide fait de nombreux chevauchements qui aboutit à un meshwork, une spirale dynamique du déploiement de la conscience. Comme le dit Beck : " La Spirale est chaotique et asymétrique, faite de nombreux mélanges plutôt que de types purs. C’est une mosaïque, un maillage, une mixture." »  (Une Théorie de Tout)

Si on suit les description qu'en font Wilber et Beck, la spirale de l'évolution relève précisément du domaine de la complexité si on entend par là - selon l'étymologie latine cum-plectere - ce qui est "tissé ensemble" dans une forme d'entrelacement. Le modèle de la Spirale Dynamique - comme tous les modèles développementaux - est donc la représentation abstraite de cette dynamique évolutionnaire à la fois complexe et multidimensionnelle. Non seulement la complexité du Réel est irréductible à un modèle abstrait mais elle l'est encore plus à l'application mécanique de ce modèle sur une dynamique aux modalités multiples. 

Trop souvent ceux qui ont été formés - et formatés - par l'approche réductionniste de l'ancien paradigme, utilisent les modèles développementaux en appliquant de manière mécanique et linéaire un modèle abstrait sur une dynamique complexe, réduisant dramatiquement celle-ci à celui là. Ce faisant, ils utilisent la Spirale avec un filtre cognitif de type "Orange", c'est à dire mécaniste, au lieu d'être inspirés par une complexité de type Jaune qui correspond au paradigme émergent. Dans le contexte de celui-ci, l’explication analytique sera complétée par une implication subjective de l'intuition, seule à même de percevoir de l'intérieur la dynamique interdimensionnelle qui anime une personne, un groupe humain ou une nation au sein de son écosystème.

Intuition et Complexité 

Le paradigme de la complexité voit l'univers comme un tissu de processus, d'interactions et d’interrelations assorties de propriétés émergentes qui se manifestent à travers des formes évolutives de plus en plus intégrées. Parce qu'il conduit à percevoir et à penser en termes de relations dynamiques et d’ensembles intégrés, ce paradigme holiste fait aussi appel à des méthodologies intuitives. Dans un billet intitulé Intuition et Complexité, nous avons évoqué ce retour de l’intuition dans le champ de l’épistémologie après qu’elle en ait été chassée par le rationalisme abstrait qui la considérait comme « irrationnelle ». 

Dans le champ vivant de la complexité, un modèle développemental, en plus de sa pertinence objective, est une médiation formelle qui canalise l’intuition et lui permet d’entrer en résonance interne avec l’objet de son étude. Ce qui nécessite d’avoir exercé cette intuition et de l’avoir développé en ayant fait un long travail sur soi pour débusquer les filtres cognitifs et émotionnels qui font obstacle à sa perception ou qui la dénaturent. L’utilisation de la Spirale Dynamique, tout comme un instrument de musique, peut s’avérer nulle dans les mains d’un novice comme elle peut s’avérer d’une grande richesse dans celles d’un interprète expérimenté qui connaît suffisamment la technique pour la transcender par son inspiration. 


A l’origine de méthodologies et de modèles novateurs, l’épistémologie de la complexité est très différente de l’épistémologie réductionniste à laquelle nous a habitué l’approche objective et analytique des sciences modernes. Une différence à peu près aussi grande que celle existant entre cette science réductionniste et les connaissances analogiques et symboliques de la tradition. Dans le Journal Intégral, nous avons déjà évoqué certaines des spécificités épistémologiques propres au paradigme de la complexité avec leurs conséquences méthodologiques. (voir Tag Épistémologie)

Si nous voulions évoquer ici le contexte épistémologique dans lequel s’inscrivent les modèles développementaux c'est pour montrer le paradoxe qui consiste à décrire une dynamique évolutionnaire régissant des systèmes complexes avec les références abstraites et les méthodologies réductionnistes de l’ancien paradigme. Nous ne sommes qu'au début d’une profonde révolution épistémologique qui, en changeant notre regard sur le monde, va transformer celui-ci. Si nous savons l'utiliser, la Spirale Dynamique fait partie de ces modèles développementaux qui peuvent changer notre regard sur la vie et la conscience humaines en les considérant, l'une et l'autre, comme des systèmes en évolution constante et en complexité croissante, conformément à la nouvelle "vision du monde" à la fois dynamique et globale correspondant aux sociétés de l'information. 

Ressources

La Spirale de Don Beck  de Patrice Van Erseel in Clés

Du Pithécanthrope au Karatéka  de Patrice Van Erseel

Une mutation collective ? de Patrice Van Erseel

Du Pithécanthrope au Karatéka  Un site dédié au livre et à l'évolution

Le monde bouge… et nous ?  de Véronique Guérin et Jacques Ferber 

Introduction à la Spirale Dynamique de Jacques Ferber

La Spirale Dynamique  de Patricia et Fabien Chabreuil

Spirale Dynamique, Site de Patricia et Fabien Chabreuil avec un blog dédié où les auteurs interprètent des évènements et des faits de société à partir de la Spirale Dynamique.


Dans le Journal Intégral

vendredi 3 avril 2015

Charlie et la Spirale (2)


Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Paul Valéry 


Suite aux attentats islamistes contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de Vincennes, toutes les sciences humaines furent convoquées pour exorciser l’inhumain en le réduisant à des explications. C’est ainsi qu’une armée d’intelligences et d’experts s’est levée pour interpréter l’évènement sous tous les angles : géo-politique, religieux, culturel, historique, philosophique, ethnologique, anthropologique, économique, psychologique, psychiatrique, spirituel, sociologique, etc. Il s’agissait de circonscrire l’évènement dans une grille d’interprétation, comme l’animal sauvage dans un zoo, en cherchant à neutraliser sa complexité comme sa part de mystère irréductible. 

Hélas, trop d’intelligences tuent l’Intelligence. Plus la diversité des réflexions s’engagent dans leurs champs d’explications spécifiques et plus elles s’éloignent d’une vision globale et synthétique susceptible de nous éclairer dans les temps à venir. Ce dont nous avons besoin aujourd'hui, c'est de percevoir la cohérence d’une totalité significative, à la fois complexe et évolutive, par-delà la diversité des points de vue, leur hétérogénéité et leurs contradictions. Une cohérence dont nous éloigne la déconstruction analytique, chaque élément considéré isolément perdant une signification profonde qu’elle ne trouve que dans sa relation aux autres éléments. 

C’est dans cette perspective de synthèse que nous proposons aujourd’hui la seconde partie de l’article de Jacques Ferber intitulée Charlie et la Spirale. Après avoir fait un résumé de notre propre réflexion dans notre dernier billet, nous avons proposé un premier extrait de « Charlie et la Spirale » où Jacques Ferber évoque les principes d’une approche intégrale dans laquelle s'inscrivent aussi bien le modèle AQAL de Ken Wilber que la Spirale Dynamique de Clare Graves. Dans nos sociétés mondialisées en mouvement continu, la connaissance de la dynamique évolutionnaire permet de mieux comprendre les diverses "visions du monde", les logiques et les représentations auxquels s’identifient les individus, les organisations et les nations. 

Une telle compréhension permet de distinguer les parties saines de ces "visions du monde" de leur dimension pathologique et dégénérée. Elle permet aussi de saisir la nature profonde des conflits qui les opposent et de créer des médiations dans la perspective d’un équilibre harmonieux et évolutif pour l’ensemble de la spirale évolutive. Mieux vaut donc avoir lu le billet précédent où ces deux  modèles sont présentés avant de commencer la lecture de la seconde partie du texte ci-dessous où l'auteur les utilise pour interpréter les évènements de Janvier.

Charlie et la Spirale. Jacques Ferber 

Une analyse des attentats de Charlie Hebdo 
à la lumière de la Spirale Dynamique et de l’approche intégrale. 


… Pour comprendre ce qui se passe avec les attentats du 7 Janvier, il suffit de planter le décor. Apparu à la suite des mouvements de Mai 68, et donc à l’émergence d’une pensée qui se libère de tous les dogmes, Charlie Hebdo aimait se moquer, parfois férocement, de tout ce qui avait été sacré auparavant: la patrie, l’état, les grands hommes, et bien sûr l’Église Catholique et l’ensemble des bien-pensants. C’était un retournement de pensée, une révolution dans l’expression : on pouvait (enfin!) sortir de la pensée convenue et des valeurs traditionnelles, on pouvait démonter toutes les statues de commandeur, toutes les institutions surannées et créer un monde neuf. 

Coluche, Pierre Desproges, Reiser, et bien d’autres dont Cabu et Wolinski justement, se moquaient de tous les préjugés, de toutes les morales. En même temps, des philosophes comme Jacques Derrida déconstruisaient rationnellement, pas à pas, toutes les structures, toutes les normes. On entrait dans l’époque post-moderne sur le plan de la pensée. 

Charlie Hebdo est donc le produit d’un courant Individualiste-Rationnel (Orange) laïc et anticlérical (dans le fil de Voltaire), associé à un Vert (Empathique-Relativiste) encore tout neuf marqué par l’espoir d’une nouvelle société, plus juste, plus harmonieuse, plus égalitaire et respectueuse de chacun. Ces années (fin des années soixante début des années soixante-dix) sont marquées par une grande mutation Bleu/Orange en ce qui concerne les mœurs: la pilule, le féminisme, les progrès du confort domestique, l’augmentation du niveau de vie des trente glorieuses ont eu raison du conservatisme Bleu. 

Très vite, les nouvelles générations s’engouffrent dans cette nouvelle pensée et globalement l’opinion nationale change, les procès contre Charlie Hebdo se terminant de plus en plus par l’annulation des plaintes au motif de la «liberté d’opinion», thème fondamentalement Orange. Le courant rationnel-individualiste avait gagné contre le conservatisme Bleu, ouvrant la porte à l’émergence du courant Vert, lié à l’ouverture à l’autre, à l’empathie, au bien-être. 

Il faudra cependant attendre les années deux-mille pour que ce dernier s’installe réellement dans la société : la progression du développement personnel et du bien-être, symbolisé par le succès des instituts de massage, les droits des minorités, des enfants, des animaux, des handicapés, les lois contre le racisme et la xénophobie, la montée de la pensée écologique, l’acceptation de l’homosexualité jusqu’au mariage pour tous (en novembre 2014 près de 70% des personnes sont favorables à cette loi, totalement impensable dans les années soixante) sont autant de signes de l’importance que le courant Vert (Empathique-Relativiste) a pris dans notre société. Mais cette évolution n’est vraie que pour le monde occidental. 

Les Couleurs de l’Islam 

Dans les pays musulmans, les mentalités n’en sont pas là. Pourquoi? Tout simplement parce que les pays islamiques sont encore à leurs débuts en ce qui concerne la transition Bleu-Orange, et pour nombre d’entre eux elle n’a pas même pas encore démarré. Beaucoup de ces pays, autrefois dominés par le colonialisme des occidentaux, ont dans un premier temps rejeté le modèle occidental, et l’Islam fut une voie pour que ces peuples retrouvent leurs racines. Mais ce faisant, le courant Bleu s’est fortement imposé dans tous ces pays, après des années vécues, notamment dans le cas de systèmes totalitaires comme en Irak ou en Lybie, sous le couvert d’un courant Rouge-Bleu, sous le joug de « despotes » plus ou moins éclairés (Saddam Hussein en Irak, Khadafi en Lybie, Ben Ali en Tunisie, etc.). 

Le problème est un peu semblable en Afghanistan : pays régenté par les courants Violet-Rouge jusqu’à l’arrivée des soviétiques en 1979 qui tentent d’imposer un gouvernement «communiste» (Bleu), il passe aux mains des Talibans en 1996, c’est-à-dire à un système musulman intégriste Rouge-Bleu. Et les américains, en tentant par la force d’éradiquer les Talibans n’ont pas réussi, avec leurs manières Orange (argent, efficacité, mode de pensée fonctionnel à base de projets et d’objectifs), de faire évoluer le pays vers une réelle démocratie, les composantes Rouge (courage, honneur et puissance individuelle) et Bleu (respect des règles et des traditions, hiérarchie des statuts) étant fortement imprimées dans la population.


La répartition des couleurs de la Spirale pour l’Islam et la France. En abscisse les différents stades de développement et en ordonnée l’importance de chaque stade. On peut noter la tension entre les dominantes Bleu-Orange entre le monde occidental, et la France en particulier, et l’Islam. 

Attention l’Islam n’est ni Rouge, ni Bleu ni d’aucune autre couleur! Comme toutes les religions authentiques, il peut s’exprimer sur tous les niveaux de la Spirale. Il existe un Islam Rouge (le Dieu vengeur), Bleu (le respect des règles, l’obéissance), Orange (Islam « laïc » avec la séparation de la religion et de l’Etat), et Vert (l’ouverture vers le respect de chacun et la spiritualité au-delà des règles de la religion), et continuer au-delà. C’est pour cela que dans un premier temps, lors des événements du 7 Janvier, la communauté «éclairée» de l’Islam, c’est-à-dire les personnes qui ont développé les courants Orange et Vert en elles, se disaient proches du journal. Certains même affirmaient «je suis musulman, je suis Charlie», revendiquant ainsi le droit à pouvoir vivre leur foi dans la religion révélée par le Prophète tout en exprimant leur désir de vivre dans un monde disposant de la liberté d’expression. 

Liberté d’expression 


Mais il faut bien comprendre que pour Bleu, la liberté d’expression n’a strictement aucun sens: vous pensez bien ou mal. Vous vivez dans la vertu ou dans le péché. Pour un fidèle, vivre dans la vertu consiste à vivre comme Dieu le veut, et vivre dans le péché consiste à nier la volonté divine, et donc à nier Dieu. Le blasphème, en tant que tel, est donc une négation de la Vérité et du Dieu révélé. De ce fait, toujours pour ce courant, les caricatures contre l’expression la plus sacrée de la foi est vécue comme le plus terrible des outrages! 

Les caricatures de Mahomet constituent des affronts terribles pour les musulmans qui le vivent au mieux comme un non-respect de leur propre croyance (Bleu-Orange) ou plus directement comme une offense envers Dieu (Bleu), c’est-à-dire comme l’expression de Satan. Sachant qu’en plus, une grande partie du monde musulman porte en lui un sentiment d’avoir été souvent humilié par les chrétiens blancs du fait des souvenirs du colonialisme toujours un peu présent. Il est donc évident qu’une petite frange de cette population, centrée en Rouge comme le sont les djihadistes, voudra répliquer par les armes en se vengeant de cette humiliation. 

L’opposition n’est pas entre l’occident et l’Islam, mais entre deux courants de pensée principaux: Orange caractérisé par sa liberté d’expression («Je peux exprimer ce que je veux, et notamment caricaturer n’importe qui») et Bleu qui voit là un blasphème («Profaner le divin est un sacrilège, qui doit être châtié»). 

Quelles intentions ?

Cliquez sur l'image pour voir les détails. Illustration de Serge Durand. Blog Foudre évolutive

Mais qui était derrière cette attaque contre Charlie? Sans se pencher sur les mobiles des auteurs des assassinats, je me suis demandé les intentions possibles en termes de stades de la Spirale. Est-ce qu’il s’agissait de Bleu, de Rouge, voire d’un Orange déguisé dans ces couleurs? L’intention de Rouge est d’instiller la peur, la soumission. Il veut montrer qu’il est le plus fort et quiconque viendra blasphémer sera soumis par la terreur. Celle de Bleu est de faire arrêter les blasphèmes en n’utilisant la force qu’en recours ultime. Il ne recherche pas la destruction de l’autre, mais seulement la reconnaissance que l’autre a tort. Il utilise donc d’abord les possibilités juridiques, mais il ne se soucie pas réellement des conclusions de la justice Orange. 

Même si les poursuites juridiques contre Charlie sont déboutées devant un tribunal, le journal est coupable devant Dieu (seul le Coran peut être invoqué dans ce cadre) et le blasphème doit être puni pour que cela cesse, point final. Bleu désire ainsi créer une prise de conscience et que les auteurs de caricatures demandent pardon et même éventuellement se convertissent. Si cela ne passe pas par la justice, il peut être amené à prendre les armes, pour «punir» les fautifs.

Enfin, il n’était pas impossible qu’il y ait derrière tout cela une vision «machiavélique» Orange (1) et que les attentats aient été accomplis pour créer une réaction contre l’Islam. Cette réaction entrainerait de facto une contre-réaction et une radicalisation de certains musulmans, ce qui favoriserait un recrutement pour les factions intégristes en général et Daesh en particulier. Peut-être y avait-il un peu de tout ça dans ces attentats.

(1) Machiavel c’est de l’Orange dans un système Rouge-Bleu: comment être le «meilleur» Prince possible en utilisant toutes les techniques possible.

L’égrégore contre « les barbares » 


Dans un premier temps, la réaction générale a été celle d’une participation mystique, d’une fusion Violet dans laquelle tout le monde s’est associé à la détresse des personnes assassinées avec la phrase «Je suis Charlie». Cela a créé un puissant égrégore (2) caractérisé par une grande émotion collective. Pendant quelques jours, tout le monde était Charlie, et il régnait une impression d’unité nationale, les politiciens eux-mêmes répugnant à sortir de cette fantastique énergie collective d’amour.

Ce qui est intéressant c’est que chacun pouvait entrer dans cette unité à partir de son point de vue: les conservateurs catholiques (Bleu) en réaction contre l’Islam, les républicains Orange en criant leur indignation contre la liberté d’expression et défendre les valeurs de la laïcité, et enfin les Vert en exprimant leur empathie envers les journalistes et leur soutien aux familles, en défendant les faibles contre les forts, ceux qui meurent armés d’un crayon contre les barbares munis de mitraillettes. A ce moment-là, l’Islam Orange et Vert se joignent à l’émotion collective tandis que la composante Bleu-Orange, se souvenant des caricatures, dénonçait l’attentat tout en rejetant le ton du magazine. L’Islam Bleu se taisait…

Mais dans un deuxième temps, Charlie Hebdo se sentant légitimé dans sa vocation de défendre la liberté de la presse contre tous ceux qui veulent le bâillonner pour ses propos lance un nouveau tirage avec la première page sous la forme d’un dessin de Mahomet disant « Tout est pardonné, je suis Charlie». Bien entendu, pratiquement tous les musulmans voient cela d’un mauvais œil. Et les mouvements extrémistes (Rouge-Bleu) comme les conservateurs (Bleu) de crier au blasphème. Plusieurs marches ont lieu dans le monde islamique, et notamment à Alger, Dakar et au Niger. 

Voici un commentaire, bien Rouge, montrant comment la parution du dessin à la une de Charlie Hebdo a été reçue: «Avec ce qui est à la une de Charlie Hebdo aujourd’hui, toute la Oumma islamique doit être prête et savoir que ce journal et tous ceux qui le soutiennent nous ont déclaré à nous musulmans une guerre totale et impitoyable. Nous ne devons pas reculer, nous devons être soudés et vigilants car nos ennemis sont vicieux!» 

Rouge se sent humilié et agressé par la une de Charlie Hebdo car il ne peut pas comprendre qu’en fait, dans les propos des auteurs, il n’y a pas d’idée d’agression ni même de revanche. C’est même plutôt une manière d’aller vers l’Islam tout en gardant leur esprit critique. Ils le disent d’ailleurs «Tout est pardonné». Mais on se trouve là au centre de l’incompréhension caractéristique de deux courants différents du premier cycle de la Spirale: Vert, Orange, Bleu et Rouge ne se comprennent pas et chacun interprète les comportements de l’autre à partir de ses propres valeurs. 

(2) Un égrégore est une concentration d’énergies individuelles centrées sur une pensée commune. Cela donne lieu à une sorte d’âme ou de pensée collective dans laquelle chacun a l’impression de s’immerger. C’est toujours associé à un bien être. Les supporters de sports collectif en savent quelque chose.

Charlie depuis le niveau intégratif-systémique 

Dans le Jaune, intégratif-systémique, divers courants et croyances coexistent

Le courant intégratif et systémique (Jaune), ne peut que contempler le système par lequel tout cela arrive. Jaune est caractérisé par l’intégration des différents niveaux, et c’est le premier qui «voit» la Spirale comme un système en évolution. Jaune est caractérisé par une pensée de la complexité. Chez nous, Edgar Morin est un vibrant exemple de la pensée Jaune qui pense en termes de systèmes et voit le monde comme un ensemble de dynamiques en interaction. 

En même temps, Jaune est assez caméléon, et il ne cherche pas à imposer sa manière de voir. Il désire simplement aider les systèmes à être plus vivants, plus adaptés, plus fluides. Il ne cherche pas à exciter la furie de Rouge qui peut partir au moindre affront, ni à heurter la sensibilité de Bleu, mais à aider l’ensemble des «parties prenantes», des citoyens du monde à vivre en meilleur intelligence. 

Or aujourd’hui, tout est mondialisé. Dans les années soixante-dix, quand Charlie Hebdo se gaussait du pape, il était soutenu en France par un fort courant Orange et Vert face à un Bleu outré, sachant qu’il n’y a pratiquement plus de Rouge chrétien: l’inquisition n’existe plus et le délit de blasphème a été supprimé du droit français depuis 1881 avec l’instauration de la liberté de la Presse. Ainsi, du point de vue du droit commun français, une caricature, même irrespectueuse, ne peut donc être un blasphème. Orange, qui constitue la base de la vision du monde de l’Union Européenne et de l’ONU, considère en effet que «les droits de l’Homme ne protègent pas et ne doivent pas protéger des systèmes de croyances». 

Mais maintenant tout événement peut avoir un retentissement global. L’effet papillon agit en permanence: comme le battement d’ailes d’un papillon peut avoir une conséquence sur notre climat, la sortie d’un magazine d’extrême gauche libertaire en France peut mettre dans la rue des milliers de personnes dans le monde et causer des morts dans plusieurs pays africains. 

Aider les parties saines 

Qu’est-ce que ferait Jaune dans un tel cas? C’est simple, il essaye d’aider systématiquement toutes les parties saines des différents courants afin d’apporter la meilleure adaptation aux conditions de vie existantes. Par exemple, il aiderait les aspects Bleu modérés à se développer, afin de lutter contre l’extrémisme radical. Il contribuerait à la construction de mosquées et tenterait de promouvoir les conditions pour qu’elles soient dirigées par des imams modérés. 

Tout cela non pas pour aider les musulmans à sortir d’une quelconque domination ou exploitation, comme pourrait le faire Vert ou même pour lutter contre une inégalité, mais tout simplement pour aider l’ensemble du système social à aller mieux. De même, il aiderait les pays ayant déjà une forte composante éducative et ayant déjà développé un fort Orange à passer à la démocratie et à la laïcité, tout en sachant que la démocratie élective n’est pas la panacée et qu’il existe des formes de gestion et de gouvernements plus évoluées (démocratie participative, sociocratie, holacracy). 

Et cela sans aucun angélisme, sans penser que les musulmans seraient meilleurs ou plus mauvais que d’autres personnes. En reconnaissant simplement qu’il est nécessaire d’agir en utilisant le système tel qu’il est (et non comment il devrait être) afin de favoriser le développement harmonieux du monde. Pour voir comment fonctionne Jaune dans un cas particulier, il est intéressant de regarder le film Invictus de Clint Eastwood qui montre comment Nelson Mandela peut utiliser un sport minoritaire «blanc» (le rugby) pour créer une unité nationale et favoriser la sortie de l’apartheid sans violence. 

Un fonctionnement plus fluide 


A chaque fois, Jaune essaye de ne pas froisser les convictions religieuses. Il ne défend pas plus Mahomet, le Christ que la laïcité, mais il utilise au mieux les composantes présentes pour faire évoluer le monde dans un fonctionnement plus fluide. Dans le cas de Charlie Hebdo, si la mentalité avait été plus Jaune, il est certain qu’il n’y aurait pas eu de dessin de Mahomet à la Une suivant l’attentat. 

En effet, la question que l’on peut se poser, c’est : pourquoi choquer? Pourquoi attenter à la foi de personnes? On peut critiquer le comportement des personnes, mais pourquoi toucher à la graine de ce qui est considéré par certains comme sacré? Peut-on mettre des caricatures du Prophète et en même temps défendre les peuples premiers à conserver ou à récupérer des terres sacrées? 

Il y a un peu de Rouge à insulter ou provoquer, même si on la cache derrière la liberté d’expression Orange. Un «Je fais et dis ce que je veux et j’emmerde tout le monde, car on est en république» n’est pas un comportement Orange, mais rouge qui se déguise derrière le droit à chacun d’exprimer ce qu’il croit et pense. Il s’agit ainsi d’aller nous interroger sur nos propres motivations lorsqu’on nous invoquons les droits de l’Homme. Bien sûr que nous avons le droit à tout cela, et comme le disait Voltaire, je me battrais pour que cela soit possible, et je me battrais contre tous les intégrismes et les terroristes et tous ceux qui enferment d’autres personnes dans l’esclavage et la dépendance. 

Bien sûr qu’il ne s’agit pas de plier devant Rouge et le terrorisme, d’où qu’il vienne. Et en même temps savoir reconnaitre la partie saine dans chacun des courants en essayant de ne pas trop la heurter pour l’aider à grandir. La Conscience est une fleur précieuse et délicate qui a besoin d’attentions et d’amour pour croitre et s’épanouir. Sachons en prendre soin. Jacques Ferber

Ressources

Développement Intégral le site de Jacques Ferber 


Évolution des mentalités et des mouvements politiques en France  Une cartographie évolutionnaire des mouvements politiques en France. Blog Foudre évolutive de Serge Durand