mardi 5 janvier 2016

État d’Urgence Spirituel


Et s’il y en a un, voilà le vrai visage du totalitarisme aujourd’hui : la conspiration terrible, tyrannique et secrète de toutes les forces intellectuelles et sociales qui condamnent l’être humain à une existence sans aucune verticalité. Abdennour Bidar 


L’année 2015 restera en France comme une année rouge – rouge comme le sang des innocents, la brûlure d’un deuil collectif et l’embrasement du Moyen-Orient qui fait fuir des cohortes de migrants sur les eaux de la Méditerranée et les routes de l’Europe en les réduisant à l’état d’animaux surpris par un incendie de forêt. Commencée il y a tout juste un an, le 7 Janvier, avec les attentats contre Charlie-Hebdo et l’hyper casher de Vincennes, cette année a été marquée le 13 Novembre par les attentats du Bataclan et ceux des terrasses du onzième arrondissement qui ont fait 130 victimes. 

Auteur d’une fameuse Lettre ouverte au monde musulman, le philosophe Abdennour Bidar fait partie de ces consciences éveillées qui ont su interpréter avec le plus de profondeur le message véhiculé par ces signes du temps que sont les évènements récents. Le 19 Novembre, il publie dans plusieurs quotidiens en Europe un article où il écrit ceci : « A partir de ma double culture française et musulmane, j'essaie d'expliquer que nous sommes tous maintenant, musulmans et occidentaux, et la planète entière avec nous, confrontés à une immense question qui fait son grand retour au milieu du monde humain: la question du sacré. Voilà le défi du siècle qui s'ouvre. Il nous renvoie non pas à la crise écologique, ni aux crises financières ou politiques, ni aux crises géopolitiques, mais à la mère de toutes les crises: celle du spirituel. » 

Plutôt que de se jeter dans le piège tendu par les terroristes qui consiste à répondre à la violence de manière réflexe en répandant la violence en surface comme en profondeur, les propos d'Abdennour Bidar nous incitent à décréter un véritable état d’urgence spirituel qui doit mobiliser l'ensemble de nos énergies vitales, psychiques, intellectuelles et créatrices pour effectuer le saut qualitatif indispensable à l'émergence d'une nouvelle vision du monde. A partir de sa double culture ce philosophe inspiré chemine vers une nouvelle forme de spiritualité, au-delà de la religion comme de la modernité, dans la lignée de ces penseurs évolutionnaires que sont Teilhard de Chardin ou Sri Aurobindo. Après avoir présenté son travail, nous proposerons des extraits de deux de ses articles publiés récemment où il interprète les évènements de l’année dernière dans la perspective civilisationnelle d’un saut évolutif vers une "humanité créatrice".

Une crise spirituelle

Dans un billet du Journal Intégral intitulé Une insurrection spirituelle, paru le 13 Janvier dernier, tout juste après les attentats, j’écrivais ceci : « Si la violence barbare sème la terreur, comme elle vient de le faire en France ces jours-ci à Charlie-Hebdo, c'est pour récolter la haine dans les cœurs et la confusion dans les esprits. Résister à cette stratégie d'emprise c'est garder le cœur ouvert en refusant la facilité des amalgames et conserver l'esprit clair en interprétant les évènements comme autant de manifestations d'un contexte global qui est celui d'une double impasse constituée par les fondamentalismes religieux et marchands… 

Comment sortir de cette double impasse ? Dans une Lettre ouverte au monde musulman, le philosophe Abdennour Bidar évoque la nécessité d'une révolution spirituelle : " L'avenir de l'humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière et économique, mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité toute entière ! Saurons-nous nous rassembler, à l'échelle de la planète pour affronter ce défi fondamental? La nature spirituelle a horreur du vide, et si elle ne trouve rien de nouveau pour le remplir elle le fera demain avec des religions toujours plus inadaptées au présent - et qui comme l'islam actuellement se mettront alors à produire des monstres. " » 

Si j’ai cité Abdennour Bidar en ce moment particulier c’est que, contrairement à tant d’autres auteurs dont les réflexions se perdent dans un labyrinthe d’explications aussi spécialisées que superficielles, la sienne est inspirée par une vision qui va directement au cœur des problèmes. Dans une perspective intégrale, les évènements ne sont pas réductibles aux maillons d’une chaîne de causalité à expliciter : ils sont aussi et surtout des signes des temps à méditer parce qu’ils révèlent de manière singulière la façon dont le temps évolutif informe et transforme l’écosystème complexe dans lequel nous évoluons. Le mot sens a une double dimension qui renvoie à la fois à une orientation dynamique (le sens de l'évolution) et à une signification (le sens de l'information). L'évènement devient signe des temps quand il cristallise en formes significatives la force temporelle de l'évolution.

A force de se perdre dans les détails des explications spécifiques, on perd l’essentiel auquel les signes des temps nous ramènent pourvu qu’on sache les interpréter avec suffisamment de profondeur et de vision pour intégrer l’information dont ils sont les vecteurs. C’est pourquoi il nous faut des herméneutes clairvoyants comme Abdennour Bidar dont le parcours original permet de décrypter en profondeur le message véhiculé par les signes des temps. Enraciné dans la culture musulmane en général et dans la tradition soufie en particulier, enseignée par sa mère française convertie à la fin des années soixante, ce parcours s’est poursuivi par des études conduisant ce normalien à devenir agrégé et docteur en philosophie. Aujourd’hui chargé de mission sur la "Pédagogie de la laïcité" par le ministère de l’Éducation Nationale et le Haut conseil à l'intégration, il est devenu un spécialiste des évolutions actuelles de l'islam et des mutations de la vie spirituelle dans le monde contemporain. Animateur de l’émission Cultures d’Islam sur France culture, il est l'auteur de plusieurs ouvrages dans lesquels il lutte à la fois contre la stigmatisation de l'islam et contre les obscurantismes qui le gangrènent tout en explorant les voies d’une spiritualité novatrice adaptée à notre temps. 

Trois Objectifs


Dans la présentation d’un blog aujourd’hui désactivé mais dont on peut consulter ici les archives, Abdennour Bidar évoquait les trois objectifs qui guident sa recherche : « En ce temps où se multiplient les interrogations sur l’islam, et plus généralement sur l’avenir des religions, je souhaite ainsi apporter ma contribution à cet effort général de réflexion. Plus précisément, ce sont trois objectifs qui orientent tout mon travail. Le premier objectif concerne l’islam. Cette religion souffre aujourd’hui de plusieurs maux, notamment un très lourd déficit d’éducation qui a de graves conséquences. Combien de musulmans ont une connaissance approfondie de leur propre tradition ? Combien d’entre eux ont avec elle un rapport critique ? Combien au contraire en ont une représentation figée et dogmatique ? 

Le second concerne le rapport entre les musulmans et les non musulmans. J’essaie de montrer que l’islam peut être autre chose que ces caricatures de lui-même qu’il montre trop souvent et qui alimentent l’incompréhension, la peur et le rejet : le refus de négocier ses revendications, le formalisme, l’intolérance, la violence, etc. Il a eu d'autres visages historiques, de nombreux musulmans aujourd'hui le vivent de façon intelligente et éclairée, et il est capable d'évolution. 

Le troisième enfin, le plus important à mes yeux, dépasse le cadre de l’islam. Il concerne l’avenir des religions. L’Occident moderne avait proclamé la « mort du sacré » et le « désenchantement du monde ». Certains pensent qu’on assiste aujourd’hui – au contraire – au « retour des religions ». Je crois que l’avenir spirituel de l’homme n’est ni l’un ni l’autre. Il se situe quelque part au-delà de la religion et de l’athéisme, du côté d’une vie spirituelle totalement nouvelle qui recueille l’héritage des traditions religieuses tout en les laissant derrière elle. C’est la direction majeure que je tente de préciser à chaque fois un peu mieux au fil de mes écrits, la question de l’islam étant seulement pour moi la porte d’entrée de cette question plus vaste qui est probablement la clé de la mondialisation et du progrès de l’humanité, très loin de ces facteurs économiques et politiques que nous croyons pourtant les plus déterminants. 

La dynamique de l’évolution culturelle 

Ces trois objectifs correspondent chacun à un des grands stades de l’évolution culturelle que sont la pré-modernité religieuse, la modernité rationnelle et une trans-modernité en train d’émerger. Ce qui est passionnant dans la démarche évolutionnaire d’Abdennour Bidar c’est une complexité qui échappe aux tenants d’une pensée binaire et segmentaire totalement dépassée. Cette complexité s’enracine dans cette tradition pré-moderne qu’est l’Islam, elle utilise la pensée critique de la modernité pour interroger et contextualiser le rôle de la religion dans le monde contemporain et, dans le même temps, elle transcende les impasses nihilistes de la modernité pour promouvoir un saut qualitatif et synthétique qui associe l’intuition holiste de la tradition et l’abstraction conceptuelle de la modernité. 

La profondeur et la complexité de cette démarche évolutionnaire permettent au philosophe d’interpréter les évènements actuels comme autant de cristallisations significatives, à un moment donné, de la dynamique de l'évolution culturelle. Ces évènements mettent à jour aussi bien les tensions évolutives entre religion pré-moderne et universalisme moderne  (islam/occident) que celles qui existent entre modernité et une trans-modernité en émergence (technocratie/créatifs culturels). On trouve sans doute le même fossé, la même distance évolutive et le même saut qualitatif entre religion pré-moderne et modernité qu'entre cette dernière et une trans-modernité (ou cosmodernité) fondée sur une individuation spirituelle et une vision intégrative dont les créatifs culturels sont les annonciateurs. Ces crises évolutives se répondent en écho comme autant de mutations synchrones et systémiques d'une même humanité en évolution.

Si on prend en compte la dynamique de l'évolution culturelle, ce que Samuel Huntington nomme le choc des civilisations entre Islam et Occident peut être interprété en termes évolutifs comme une tension entre des stades de développement culturel qui impliquent des visions du monde différentes, la religiosité pré-moderne d'un côté et de l'autre l'individualisme  moderne. Ceux qui désirent mieux appréhender ces tensions évolutives peuvent se référer au passionnant dialogue entre Ken Wilber et Andrew Cohen sur Le rôle évolutionnaire des religions et la capacité qu'ont celles-ci d'accompagner les sociétés humaines à travers les divers stades de leur développement.

Illustration de Jacques Ferber. Charlie et la Spirale in Développement Intégral
Ci-dessus, la répartition des différentes couleurs propres à ce modèle développemental qu'est la Spirale Dynamique, pour l'Islam et la France. En abscisse les différents stades de développement et en ordonnée l'importance de chaque stade. Charlie et la Spirale.

Dans un entretien paru dans Le Monde des Religions où il évoque son livre Comment sortir de la religion ?, Bidar explicite ainsi sa position : « Beaucoup de gens se trouvent aujourd’hui dans une forme d’indigence existentielle, sans démarche spirituelle active, ils ressentent une insatisfaction de fond. D’autres puisent dans le modèle religieux un certain nombre de principes, mais de façon de plus en plus fragmentée. Tous ceux-là, incroyants et croyants, ressentent l’impasse de la religion et de l’athéisme. Voilà la souffrance de notre temps. En même temps, ils ont plus ou moins clairement l’intuition qu’une nouvelle forme de vie spirituelle est possible. 

J’aimerais leur donner confiance en notre monde, en leur parlant de l’homme créateur de demain. C’est lui qui peut remplacer « l’homme créature » d’hier. C’est la libération de notre puissance créatrice qui seule permettra d’exploiter spirituellement toutes les possibilités propres de notre temps, toutes les forces de notre civilisation humaine. Aujourd’hui, la toute-puissance est déjà de notre côté, mais elle n’est pas convertie ni « consacrée ». J’ai l’impression de défricher de nouveaux chemins sur lesquels je ne croise plus grand monde, car les auteurs qui m’ont accompagné jusque-là – Teilhard de Chardin, Muhammad Iqbal, Sri Aurobindo – ont tous été, à un moment donné de leur réflexion, rattrapés par le religieux. »

Ce n'est pas un hasard si la lignée des penseurs dont se réclame d’Abdennour Bidar (Sri Aurobindo, Teilhard de Chardin) est aussi celle à laquelle se réfère une Nouvelle Avant-Garde en quête d'une vision intégrale que nous cherchons à développer dans ce blog. Cet état d’urgence spirituel évoqué par Bidar renvoie au nécessaire saut évolutif vers un stade supérieur de développement et de conscience susceptible d’inspirer des formes novatrices de spiritualité et de vivre ensemble. On comprend bien ce qu’une telle perspective évolutionnaire peut avoir de subversif, de dérangeant et d’incompréhensible aussi bien pour les tenants des religions pré-modernes que pour ceux d’une modernité matérialiste. 

Humanité Créatrice 

L’article de Wikipédia consacré à Abdennour Bidar résume bien son parcours intellectuel et permet de mieux saisir la proximité entre sa réflexion et l'approche intégrale  : « À travers chacun de ces ouvrages, Abdennour Bidar tente d'approfondir progressivement sa vision de ce que pourrait être une vie spirituelle pour le XXIe siècle. Il la cherche du côté d'une évolution de l'homme hors de ses limites anciennes de "créature" et de "finitude". Il propose que nous cultivions une grande image de nous-mêmes comme Humanité Créatrice formée de créateurs humains successeurs des créateurs divins - qui étaient l'image anticipée de notre propre évolution. 

Une telle direction spirituelle permettrait à l'homme contemporain d'échapper à la tentation de revenir vers les religions du passé, et lui permettrait aussi de ne pas sombrer dans le vide existentiel d'une vie sans signification supérieure. Enfin, une telle perspective serait en phase avec ce qui nous arrive à travers le bond prodigieux de nos pouvoirs technologiques et de nos savoirs scientifiques : nous trouverions là une élévation de notre degré de conscience qui aille de pair avec ce saut en avant de notre puissance d'agir matérielle, c'est-à-dire qui l'oriente vers une finalité spirituelle dont cette surpuissance manque encore tragiquement ». 

Illustration de Serge Durand. Blog Foudre. Cliquez dessus pour agrandir.

A partir d’une perspective intégrale, nous avons-nous-même évoqué à de nombreuses reprises dans ce blog cette "ère des créateurs" qui pourrait advenir en remplaçant l'ère des prédateurs dans laquelle nous vivons la fin du cycle de la modernité. Nous n’aurons pas la prétention de résumer dans un billet de blog la profondeur, la précision et l’amplitude de la pensée d’Abdennour Bidar. Dans la rubrique Ressources nous proposons les références d’une série d’articles pour appréhender la démarche originale et synthétique de ce philosophe qui permet non seulement de mieux comprendre l’Islam dans sa complexité et ses contradictions mais aussi d’analyser la relation en miroir que cette civilisation entretient parfois avec l’occident comme « deux manifestations souffrantes et impuissantes d’un même aplatissement ou effondrement sur lui-même de l’humain. » 

De ce face à face parfois tragique entre Islam et chrétienté, orient et occident, holisme et individualisme, tradition et progressisme, ethnocentrisme sacré et universalisme abstrait, théocratie et démocratie, enchantement mythologique et désenchantement technocratique, fondamentalisme religieux et marchand, naît l’impérieuse nécessité d’un dépassement synthétique qui se manifeste aujourd’hui à travers un profond courant de rénovation spirituelle auquel participe la démarche d’Abdennour Bidar. Voici ci-dessous des extraits de deux articles parus récemment dans la presse qui sont deux appels à cet état d'urgence spirituel qui doit mobiliser les énergies individuelles et collectives dans la perspective d'un saut évolutif absolument vital pour l'humanité. 

L’absence de spirituel est un problème, pas l’islam 

Abdennour Bidar. Paru le 27/10/15 dans Le Monde.

... Je souscris entièrement à l’analyse de Pierre Manent lorsqu’il déclare que « le problème le plus alarmant qui assiège la France et l’Europe, c’est une désorientation générale, une impuissance croissante à penser et à vouloir un projet commun. L’irruption de l’islam révèle ce problème, l’aggrave sans doute, mais cette désorientation existe indépendamment de l’islam ». 

Il faut insister avec M. Manent sur le fait que l’islam de France et d’ailleurs ne nous déstabiliserait pas autant si nous n’étions pas devenus si fragiles. Certes l’islam lui-même est profondément en crise, Daech n’étant que le symptôme le plus grave d’un cancer de civilisation qui prolifère à peu près partout sur le corps de l’Oumma. Cela, une majorité de musulmans refuse encore de l’entendre même si d’autres – surtout des femmes et ce n’est pas un hasard – me disent qu’enfin quelqu’un ose crever l’abcès. Cette surdité volontaire, cependant, est actuellement la chose du monde la mieux partagée. 

Car l’Occident éprouve lui aussi les pires difficultés à actualiser sa conscience de soi, c’est-à-dire en l’occurrence à accepter de voir cette réalité en face : ses idéaux magnifiques et indispensables, synthétisés dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, ne suffisent plus à produire des sociétés justes mais laissent exploser toutes les inégalités ; et ces mêmes valeurs ont perdu toute force d’attraction, de conviction, d’entraînement dans le reste du monde, à commencer du côté de l’islam. L’Occident n’a plus les moyens d’être ce « cap » de l’humanité dont Jacques Derrida parlait naguère. 

Régénérer les valeurs 

Il ne s’agit pas pour autant de renoncer à ces fameuses valeurs. Mais de toute évidence, il faut maintenant qu’elles soient régénérées au fondement par la contribution de tous les héritages humanistes d’Orient, afin que désormais l’Occident ne soit plus laissé à l’illusion qu’il peut « fabriquer de l’universel tout seul » pour l’imposer tel quel à la planète. Dans cette perspective, nous devons comprendre que l’islam n’est pas notre ennemi, ni seulement le « révélateur » de notre impuissance nouvelle. Il est celui qui, à travers la conviction farouche de ses fidèles, nous interpelle sur le plan spirituel. Ses barbares djihadistes eux-mêmes, en ce qu’ils remettent au centre du débat planétaire la question du nœud gordien entre la violence et le sacré, nous convoquent à un sursaut d’ordre spirituel. 

Tout cela nous somme de reconnaître que nous sommes engagés avec la civilisation islamique dans le même défi crucial : trouver une vie spirituelle qui fonde l’univers éthique et politique des droits de l’homme. Nous devons chercher avec elle de nouvelles voies pour actualiser « ce qui en l’homme passe l’homme » comme disait Blaise Pascal. C’est-à-dire ? Non pas quelque chose de vague comme une « spiritualité » mais une vision de nous-mêmes qui nous élève au-dessus de notre ego ordinaire et de ses besoins matériels, pour faire justice à nos aspirations les plus hautes : l’aspiration personnelle à nous accomplir au sommet de nos possibilités, l’aspiration collective à axer l’ordre social sur la possibilité offerte à tous d’entreprendre cette quête spirituelle. 

Donner à chaque être humain les moyens de cultiver sa propre part d’infini : tel est aujourd’hui ce qu’aucune de nos civilisations ne sait plus prendre en charge mais qu’elle laisse à l’abandon, livrant les uns à une terrible solitude dans leur quête, et tous à une inculture spirituelle qui expose les plus fragiles aux séductions du djihadisme ! 

Frère en miroir de notre Occident 

Même là où le religieux fait retour comme palliatif, l’homme contemporain n’a plus d’accès à son droit spirituel, d’essence métapolitique. C’est la tâche aveugle du système des droits de l’homme – cet ensemble de droits politiques et sociaux au centre desquels ne se trouve aucune idée de la transcendance qui habite le cœur de l’être humain. La modernité a entraîné, puis fait s’accélérer sans cesse, une telle mutation de la condition humaine, que se sont effondrées toutes les grandes images religieuses et philosophiques qui avaient servi pendant des millénaires à nourrir notre conscience spirituelle de nous-mêmes et de notre place dans l’univers. Elles n’ont pas été remplacées par des idéaux de liberté d’expression et d’égalité sociale qui sont nécessaires, mais qui ne concernent en nous que l’animal politique et en aucun cas l’animal métaphysique. 

Notre crise majeure n’est ni économique, ni financière, ni écologique, ni sociopolitique, ni géopolitique : c’est une crise spirituelle d’absence radicale – dans les élites et dans les masses – de vision d’un sublime dans l’homme qui serait partageable entre tous, athées, agnostiques, croyants. Et s’il y en a un, voilà le vrai visage du totalitarisme aujourd’hui : la conspiration terrible, tyrannique et secrète de toutes les forces intellectuelles et sociales qui condamnent l’être humain à une existence sans aucune verticalité. 

L’islam ? Avec son sacré rigidifié dans le dogmatisme et le formalisme wahhabite, il est le frère en miroir de notre Occident au sacré dilué dans le relativisme et le désenchantement généralisé – deux manifestations souffrantes et impuissantes d’un même aplatissement ou effondrement sur lui-même de l’humain.  Ici en France, une laïcité mal comprise nous a fait expulser hors du champ public toute recherche en commun d’un souverain bien spirituel… Or, cette laïcité française est une chance, si aujourd’hui nous nous en saisissons pour chercher tous, avec nos musulmans, dans le respect et la compréhension mutuelle, ce qui en amont de la dignité de la personne humaine la fonde spirituellement. 

Les musulmans doivent passer à la responsabilité de l'autocritique. Abdennour Bidar 

Abdennour Bidar. Paru le 19/11/15 dans le Figaro 

... A partir de ma double culture française et musulmane, j'essaie d'expliquer que nous sommes tous maintenant, musulmans et occidentaux, et la planète entière avec nous, confrontés à une immense question qui fait son grand retour au milieu du monde humain: la question du sacré. Voilà le défi du siècle qui s'ouvre. Il nous renvoie non pas à la crise écologique, ni aux crises financières ou politiques, ni aux crises géopolitiques, mais à la mère de toutes les crises: celle du spirituel. 

Quelle vie spirituelle pour l'humanité, à l'heure où tout entière elle essaie de se rassembler dans la mondialisation? A l'heure où elle cherche un «projet de civilisation» qui ne soit pas seulement politique et économique mais qui nous permette de devenir plus humains? Comment donc grandir en humanité- la définition même du spirituel - et comment faire converger toutes les forces de la civilisation autour de cet objectif? 

Voilà le défi qui se cache encore derrière tous les autres - et que nos grands médias, nos classes politiques n'ont pas encore eu la lucidité de voir alors même que, du côté des sociétés civiles, beaucoup de consciences ont déjà compris que, comme l'avait dit André Malraux, «le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas». Daesh? L'islamisme radical? Oui c'est l'urgence mais c'est une goutte d'eau dans l'immense tâche qui nous incombe aujourd'hui: sortir enfin des guerres de religion, sortir enfin du conflit immémorial entre les formes du sacré, pour aller ensemble vers un sacré partageable entre toutes les cultures, toutes les civilisations… 

Illustration de Serge Durand. Blog Foudre. Cliquez dessus pour agrandir

Sans relâche, j'essaye de dessiner, d'esquisser les formes de ce sacré partageable - je m'y consacre à partir de l'intuition qu'il s'établira sur une vision de l'être humain, un humanisme complètement réinventé à partir de tous nos héritages d'Orient et d'Occident, critiqués et mis en mutation créatrice… Quand je parle du sacré et du spirituel son sens est très simple: il surgit de cette fraternité qui crée du lien et qui fait grandir en humanité. Plus largement, vivre spirituellement c'est vivre relié: à soi, aux autres, à la nature et à l'univers. Nos individualités étouffent et meurent lorsque ces liens sont rompus ou endommagés - soit par une vie superficielle où l'on n'écoute plus sa voix intérieure, soit par une vie égoïste et indifférente à l'autre, soit encore par une vie loin d'une nature qui nous enseigne la façon sublime dont toujours la vie triomphe de la mort. 

Daesh? J'y insiste: sa seule force est de profiter de nos faiblesses. Si nous persistons à vivre en régime de «déliaison du monde», où la qualité de ce triple lien à soi, à autrui, à la nature, reste si mauvaise, alors le néant, le nihilisme, de Daesh viendra comme un poison s'infiltrer dans toutes nos brèches, dans toutes les blessures de nos liens. Travaillons à nous relier, resserrons nos liens, tous nos liens de sens et de fraternité, et Daesh n'aura pas pour nous diviser le passage d'une seule petite faille. Retissons les liens de fraternité avec nous-mêmes, avec les autres, avec la nature et l'univers. Respiritualisons le monde et nous aurons une chance de le guérir de ses souffrances. 

Ressources 



Archives du blog désactivé d’Abdennour Bidar 

Abdennour Bidar sur Wikipédia. 

" Il nous faut ni plus ni moins qu’une nouvelle éducation musulmane". Entretien avec Abdennour Bidar. Site Oumma

 Entretien avec Abdennour Bidar : Comment sortir de la religion ? in Le Monde des Religions 

Cultures d’Islam  L’émission d’Abdennour Bidar sur France Culture 


L’islam entre prémodernité, modernité et postmodernité. Autour de Eric Younès Geoffroy et Abdennour Bidar. 


mardi 22 décembre 2015

Comment devenir Faiseurs de Pluie ?


Paradoxe de la verticalité : il nous faut prendre de la hauteur pour comprendre en profondeur. 


Attentats terroristes, état d’urgence, COP 21 sur le réchauffement climatique, succès électoral de l’extrême droite : en un mois - du 13 Novembre au 13 Décembre - nous avons été acteurs et témoins parfois sidérés de plusieurs évènements qui, au-delà de leur singularité, apparaissent comme autant de symptômes d’un même déséquilibre global. Dans la perspective intégrale qui est la nôtre, ces diverses crises sont effectivement l'expression diversifiée d’une même crise systémique impossible à résoudre avec le mode de pensée l’ayant générée. Par là même, elles incitent à un saut évolutif vers un nouveau stade de conscience et de développement.

Ce nouveau stade évolutif correspondant aux sociétés de l’information régies par un principe de complexité selon lequel « tout est lié ». Pour accompagner cette complexité, nous devons dépasser la logique dominante - technocratique et sectorielle - en développant une intelligence sensible et intuitive capable de participer, de l’intérieur, à la dynamique évolutive de la vie/esprit qui régit la nature en général et la nature humaine en particulier. C'est seulement ainsi que peut émerger une vision globale et synthétique qui, dans la profusion des informations à notre disposition, perçoit l’architecture profonde qui les hiérarchise et les organise. 

La tradition chinoise voyait dans la participation intuitive à cette harmonie dynamique - le Tao - le chemin même d’une sagesse intérieure capable d’influencer le monde phénoménal. Selon les approches énergétiques traditionnelles, une telle influence s’effectue à partir du continuum existant entre la vie/esprit et le monde formel/matériel à travers lequel elle se manifeste. Le saut évolutif à réaliser aujourd’hui nécessite de dépasser un mental abstrait, devenu hégémonique depuis la modernité inaugurée par Descartes, pour retrouver cette continuité intuitive et énergétique, synchronique et organique - au cœur des sagesses traditionnelles - entre le monde intérieur de la conscience et celui - extérieur - de la manifestation physique.

Le passage d'une abstraction rationnelle à une continuité opérationnelle permet l'émergence d'un nouvel esprit du temps que nous illustrerons, après une réflexion qui le contextualise, par le récit du sinologue Richard Wilhelm évoquant l’activité d’un faiseur de pluie chinois. Un récit par lequel Jung conseillait à ses élèves de commencer toutes leurs conférences sur la voie des profondeurs. Ce qui nous permettra ensuite de nous poser la question suivante : comment, dans le désert spirituel du monde contemporain, devenir nous-même aujourd’hui "Faiseurs de pluie" c’est-à-dire les promoteurs de cette continuité opérationnelle à travers une Vision dans laquelle peut se reconnaître la conscience collective en évolution ? 

Une Guerre du Sens


Il est des périodes de crise, comme celle que nous venons de vivre, où toutes sortes de symptômes manifestent, à un moment donné, un même déséquilibre global : symptôme géopolitique des attentats terroristes du 13 Novembre ; symptôme juridique de l’état d’urgence et son corollaire, la transgression de l’état de droit ; symptôme écologique de la COP 21 marquée par le refus des états d'enclencher une véritable révolution climatique (1) ; symptôme social enfin avec l’expression électorale d’une immense colère populaire contre la sécession des élites. Dans un article paru dans Libération et intitulé Partout des solutions existent, Cyril Dion, co-réalisateur du film Demain, pose bien le problème : "En l'espace d'un mois, nous avons vécu un petit concentré de que pourrait nous préserver l'avenir. Mais est-ce une fatalité ? Face au terrorisme, à l'extrémisme et au péril écologique, n'avons nous pas une réponse globale à apporter ?... Tout est lié comme dans un écosystème et il est désormais nécessaire d'envisager la transformation de nos sociétés de façon holistique, comme un tout ".

Malheureusement, si nous sommes loin d'une telle vision globale c'est, selon Edgar Morin, "parce qu'elle contredit des principes enracinés en nous dès l'école élémentaire où nous apprenons à faire des coupures et des disjonctions dans le tissus complexe du réel, à isoler des domaines du savoir sans pouvoir désormais les associer". Dans une perspective technocratique propre au paradigme dominant, les évènements que nous venons de vivre renvoient à une série de crises - écologique, économique, sociale et géopolitique - dûment répertoriées et analysées séparément. C'est à partir de ce paradigme dépassé qu'une armée d’experts s’est mobilisée spontanément dans une véritable "guerre du sens" pour donner des clés d'interprétation permettant de mieux comprendre chaque problème de manière séparé.  Dans les médias comme sur les réseaux sociaux, chacun de ces évènements a donné lieu à une pléthore d’analyses et de commentaires, parfois passionnants, souvent éclairants dans leurs champs spécifiques, pourvu que l’on sache sélectionner ses sources d’informations en écartant aussi bien les conformismes idéologiques et la communication officielle que les niaiseries abêtissantes et les délires complotistes.  

Sur le front d’une intelligence collective en mouvement, tous les champs du savoir ont donc été convoqués et mobilisés pour proposer leur interprétation et leurs divers points de vue : religieux, politique, géopolitique, culturel, historique, philosophique, anthropologique, économique, psychologique, psychiatrique, ethnologique spirituel, sociologique, etc… Hélas, trop d’intelligences tuent l’intelligibilité. Plus la réflexion s’engage et s’enferme dans une multiplicité de champs spécifiques et plus elle tend à s’éloigner d’une vision globale et synthétique susceptible de nous éclairer en profondeur sur la marche du temps. Faute de cette vision organique et organisatrice, la multiplication des informations et la diversification des perspectives tend à créer plus de confusion que de précision, plus de contradictions que de compréhension. 

Fondée sur une approche disciplinaire et symptomatique, la logique dominante ne fait que traiter les problèmes de manière superficielle et sectorielle sans cette vision d’ensemble qui permet une réelle intelligibilité. En suivant le mouvement dissolvant d'une pensée en miettes, le corps social se désintègre s'il n'est pas capable d'un sursaut évolutif. Comme l'écrit Edgar Morin : "Quand un système n'est pas capable de traiter ses problèmes vitaux, soit il se désintègre, soit il produit un métasystème plus riche, capable de les traiter : il se métamorphose... A une pensée qui isole et sépare, il faut substituer une pensée qui distingue et relie. A une pensée disjonctive et réductrice, il faut substituer une pensée du complexe, au sens originaire du terme complexus : ce qui est tissé ensemble. "

Infobésité 


Trop d’informations, souvent contradictoires, saturent nos facultés d’intégration et de synthèse en neutralisant ainsi nos capacités d’action. Arrivés à ce seuil de saturation cognitive, nous devenons les victimes souvent inconscientes de ce que l’on nomme l’infobésité, cette surcharge informationnelle qui est à la conscience ce que la surcharge pondérale est au corps. Comme une épidémie d’obésité menace effectivement le corps social des pays dits développés, l’infobésité est un phénomène qui atteint la conscience de nombreux contemporains, à la fois surinformés et incapables de digérer ces informations en les intégrant dans une vision cohérente et synthétique donnant à leur expérience un sens qui soit à la fois une orientation et une signification. 

L’infobésité conduit à la confusion, la confusion à l’impuissance, l’impuissance à l’inaction et l’inaction à un nihilisme qui fragmente le corps social faute d’une vision commune à laquelle s’identifier. 

Selon notre niveau de conscience et de maîtrise, les technologies de l’information et de la communication peuvent être les meilleurs des outils ou devenir les vecteurs de la pire aliénation. Internet n’échappe pas à l’injonction du Toujours Plus, ce principe fondateur de nos sociétés contemporaines qui n’est autre qu’un toujours moins de qualité, de profondeur et d’esprit. Animée par une forme de mimétisme grégaire et de réactivité immédiate, la Toile génère un courant centripète qui conduit bien souvent à la dispersion, l’addiction et à une perte de substance si on n'est pas structuré intellectuellement et équilibré psychiquement pour lui résister en conscience. 

Si on refuse de se perdre dans les voies de la facilité qui sont celle du grégarisme et du stéréotype, il faut donc aller à contre-courant de ce flux centripète pour retourner régulièrement aux sources d’un courant centrifuge - celui de l'intériorité - en se reconnectant à l’axe interne d’une verticalité où l’inspiration coule de source. A l’infobésité, il faut donc opposer une diététique informationnelle capable de sélectionner nos nourritures intellectuelles et psychiques en respectant les rythmes organiques nécessaires à leur intégration. 

Diététique informationnelle


Par sa méthodologie, l’approche intégrale nous aide dans cette diététique informationnelle. Elle permet notamment de hiérarchiser l’information selon différentes visions du monde et stades de développement à l’œuvre dans les interprétations proposées. C’est ainsi que, par exemple, nous avons interprétés les évènements de Janvier dernier à partir du modèle développemental de la Spirale Dynamique dans deux billets intitulés Charlie et la Spirale. L’approche intégrale permet aussi de comprendre l’information de manière systémique à partir des quatre quadrants fondamentaux qui sont ceux modèle AQAL de Ken Wilber. Ce modèle propose une nouvelle intelligibilité en mettant en rapport les mondes intérieurs de la conscience (subjectivité) et de la culture (intersubjectivité) avec leurs corrélats objectifs que sont les comportements personnels d'une part et de l'autre l'organisation socio-politique sous-tendue par le système technologique. C’est ainsi, par exemple, que nous avons proposé Une vision intégrale de la monnaie en utilisant ces quatre quadrants. 

Par-delà la diversité des perspectives, leur hétérogénéité et leurs contradictions, une vision intégrale met en perspective la cohérence d’une multiplicité de points de vue au sein d’une totalité à la fois complexe et évolutive. Une cohérence globale dont nous éloigne la déconstruction analytique, chaque élément considéré isolément perdant une signification profonde qu’elle ne trouve que dans sa relation aux autres éléments. Si une cartographie de ce type permet une conscience plus globale, c'est parce qu'elle est le support d'une intuition visionnaire directement connectée à la dynamique de la vie/esprit qui unit la conscience individuelle à la totalité vivante et multidimensionnelle à laquelle elle participe intimement, au-delà de l'égo.

Participer à cette dynamique c'est retrouver cet esprit de vacance qui est celui du « Wu Wei » chinois traduit en français par "non agir". Un non agir qui n’est pas passivité, inertie ou paresse mais participation vécue et intuitive à l’harmonie dynamique du Kosmos en évolution. Cette connexion de l’individu au milieu multidimensionnel où il évolue permet de dépasser la dualité du mental pour retrouver la profondeur organique d’un continuum entre esprit et matière, intérieur et extérieur. Accéder à cette profondeur c'est passer d'un champ rationnel fondé sur la dualité à un champ opérationnel fondé sur l’unité harmonique et holistique qui lie l’être humain à son milieu (humain, naturel et symbolique). Comme le dit le philosophe Abdenour Bidar : " Vivre spirituellement c'est vivre relié : à soi, aux autres, à la nature et à l'univers ".

Grâce à cette connexion, la conscience perçoit le monde phénoménal comme manifestation de la dynamique globale de la vie/esprit. Participer intuitivement à cette dynamique c’est influencer et transformer, de l’intérieur, son milieu comme ce milieu vous influence par rétroaction. Pour comprendre cette boucle systémique d'interaction entre l’intérieur et l’extérieur, je vous propose ci-dessous un extrait de l’article passionnant de Pierre Trigano - Le réel est synchronicité – où l’auteur évoque le récit fait par le sinologue Richard Wilhelm relatant l'activité un faiseur de pluie rencontré en Chine. 

Le réel est synchronicité. Pierre Trigano 


Dans son introduction au Yi King (traduction française d’Etienne Perrot), Jung rapporte un témoignage de son ami sinologue Richard Wilhelm : la région de Chine où il séjournait fut frappée d’une sécheresse catastrophique. Au comble du désespoir, les chinois firent appel aux services «paranormaux» d’un faiseur de pluie, un vieil homme émacié qui ne souhaita qu’une chose pour accomplir son office : qu’on mette à sa disposition une maison isolée et tranquille. Il s’y enferma trois jours, et le quatrième, les nuages se firent denses, et il y eut une forte chute de neige, en grande quantité, à une saison qui n’était pas pourtant celle de la neige. 

Émerveillé et fortement impressionné, Richard Wilhelm demanda au vieil homme comment il avait ‘‘fait’’ la neige. Celui-ci lui répondit contre toute attente qu’il n’en était pas responsable. Il avait simplement constaté que le pays tout entier était en désordre intérieur et qu’il se retrouvait dès lors lui-même affecté par ce désordre. ‘‘Aussi la seule chose que j’avais à faire était d’attendre trois jours jusqu’à ce que je me retrouve en Tao, et alors, naturellement, le Tao fit la neige’’. C-G Jung 

Comprenez que, pour Jung, cette histoire qu’il nous raconte n’est pas une jolie fable, mais un fait réel dont son ami sinologue, Richard Wilhelm a été le témoin objectif, dans la Chine encore traditionnelle du début du XX ème siècle, bien que notre science rationnelle occidentale n’y puisse rien comprendre. Et c’est la réalité, pour Jung, de cette histoire qui fait précisément à ses yeux, toute son importance, au point qu’il conseillait toujours à ses élèves de commencer par son récit lorsqu’ils devaient faire des conférences pour présenter la voie des profondeurs. Jung découvre en effet dans cette histoire un témoignage saisissant de la synchronicité qu’il définit comme une relation a-causale entre des phénomènes qui n’appartiennent pas au même registre du réel. 

Le faiseur de pluie – figure haute en couleur de la Chine taoïste traditionnelle que la chape de plomb rationaliste du maoïsme a fait totalement disparaître – vit manifestement l’univers (y compris dans sa réalité physique) comme un ‘‘unus mundus’’, comme disent les alchimistes, c’est-à-dire comme un monde UN. Il y a un seul monde : tous les registres du réel sont en synchronicité, c’est à dire les uns AVEC les autres, la sécheresse qui est un état physique de la matière, AVEC le désordre du pays qui ici est manifestement pour le faiseur de pluie un état psychique.

Mais qu’est-ce que l’ordre ? C’est précisément la situation dans laquelle le monde et les êtres sont dans l’AVEC. 

Le Tao est en effet fondamentalement le principe de l’Avec selon la pensée chinoise : il est le Yin, le féminin, avec le Yang, masculin, le Yang avec le Yin. Toutes les relations sont harmonieuses lorsque les deux énergies féminine et masculine sont dans l’Avec, en communion. Le Tao est analogue à la notion jungienne du Soi, conjonction du féminin et du masculin, centre de l’être à partir duquel tout se réunit et s’harmonise. Notre civilisation moderniste occidentale qui sépare radicalement les registres extérieur et intérieur, la matière et la psyché, ne peut tout simplement pas penser ce principe. Et dès lors celui-ci ne peut lui apparaître dans son opérationnalité. 


Lorsque le terrible tsunami est venu frapper l’Asie en décembre 2004, le moins que l’on puisse dire est que les discours occidentaux n’ont pu spontanément l’associer à un désordre dans le psychisme de nos contemporains. Certes, on a pu très vite comprendre qu’il existait un rapport physique de cause à effet entre ce phénomène naturel et le réchauffement climatique de la planète, et reconnaître que celui-ci est lui-même l’effet écologique désastreux du développement économique exponentiel du capitalisme mondialisé. 

Mais la science occidentale répugnerait à lier cet événement avec le désordre psychique qui affecterait l’humanité, car la psyché et les problèmes psychologiques des individus relève d’un autre registre du réel que celui de l’écologie. Le logos scientifique occidental ne peut en effet approcher le réel que sur le mode d’un principe de causalité linéaire selon lequel un phénomène serait toujours mécaniquement produit par un enchaînement d’autres qui sont tous sur le même registre que lui : dans l’exemple que j’ai choisi le registre est écologique, concerne la façon dont la «matière» en quelque sorte écologique de la Terre est affectée. 

‘‘Comment avez-vous produit la neige ?’’, demande ainsi Richard Wilhelm en bon européen causaliste ! Le Chinois répond qu’il ne peut pas être responsable de la neige, mais seulement de l’ordre qui existe à l’intérieur de lui-même : si, dans un univers en désordre, je me mets en ordre à l’intérieur de moi (en me centrant sur le Tao, le Soi), synchronistiquement, c’est à dire sans lien causal, cela peut favoriser l’émergence d’un ordre harmonieux dans ma réalité extérieure. 

Entendons bien ce que signifie «sans lien causal» : quoique je fasse, je ne suis pas maître de cette évolution ; ce n’est pas moi qui la produit, qui la contrôle ou qui peut la programmer. Elle est le fait du Tout Autre, du Tao qui lui seul, pour ainsi dire, sait le chemin que je dois suivre pour approcher de l’harmonisation de toute chose. (Fin de l’extrait de l’article de Pierre Trigano) 

Une Continuité Organique

Que peut signifier aujourd’hui ce récit du faiseur de pluie dans le contexte de la crise systémique que nous traversons ? Une des principales leçon à en tirer est cette continuité organique entre l'intérieur et l'extérieur, bien loin de la dualité cartésienne fondatrice de l'objectivisme moderne. De la même manière que le monde extérieur reflète nos états intérieurs, la transformation de notre conscience influence notre milieu d'évolution. En évoquant ce récit sur son blog – Fabulo - La Licorne écrit ceci : « Ne serait-il pas temps de se demander si les désordres climatiques extérieurs ne sont pas le parfait reflet de nos désordres "intérieurs" ? Ne serait-il pas temps de se pencher sur notre "pollution psychique"...? Cette pollution "intérieure" fruit de nos peurs, de nos haines et de nos pensées négatives, n'est-elle pas celle qui, réellement, fait grimper la "température mondiale", au sens propre comme au sens figuré, et n'est-elle pas aussi en rapport direct avec toutes sortes de "catastrophes" humaines et écologiques ? »  (Histoire de changement climatique : le Faiseur de pluie)

Les propos de Pacôme Thiellement sur le réchauffement climatique de l’âme lui font écho : « C’est en nous-mêmes que nous devons observer la présence de l’effet de serre, l’accumulation du gaz dans l’atmosphère, l’augmentation de la température terrestre, l’élévation du niveau de la mer, l’acidification des océans et la fonte des glaciers. Comment ? En comprenant que le phénomène du réchauffement climatique est absolument connexe de celui de l’inflation de l’ego de l’individu contemporain jusqu’à la démence. » (Le réchauffement climatique de l'âme)

Une telle inflation de l’égo ne doit pas nous faire interpréter le récit du faiseur de pluie comme l'apologie d'une régression vers une pensée magique qui donne à l'individu, inspiré par une toute puissance infantile, l’illusion d’un pouvoir total sur son environnement. Dans ce récit ce n'est pas l'individu qui agit : il est suffisamment transparent pour être animé par une dynamique interne dont il devient l'agent opérationnel. Cette histoire évoque un saut évolutif au-delà de l’ego qui permet de synchroniser la conscience avec le rythme interne de cette totalité harmonique qui nous transcende et nous constitue. Il s'agit de dépasser une pensée causale et explicative qui peut avoir son sens dans un champ spécifique, pour accéder à une vision globale et organique qui transforme notre milieu en remettant tous les éléments du puzzle informationnel à leur place. 

Devenir des "Faiseurs de pluie"


Comme l’écrit Pierre Trigano : « La prise de conscience des synchronicités nous permet de comprendre que ce n’est pas la cause formelle d’un évènement qui fonde son sens profond, mais bien l’unité invisible qui le traverse et l’associe à d’autres évènements et tout en même temps au monde intérieur de notre psyché. Notre conception du réel s’en trouve considérablement amplifiée. L’expérience de la synchronicité le révèle à nous comme une ‘‘association’’ multidimensionnelle et universelle. » (Le Réel est synchronicité) 

Pour comprendre en profondeur, il nous faut donc, plus que jamais, prendre de la hauteur en refusant de s’enferrer et de s’enfermer dans les labyrinthes abstraits d'un mental disjonctif. Le principe de complexité qui régit nos sociétés de l'information est ce principe relationnel de l’Avec que l'on retrouve dans le préfixe Syn (avec en grec) à travers les approches synthétique et synchronique, systémique et synergique, symbolique et symbiotique, liées à l'émergence du nouveau paradigme. Cette intelligence relationnelle, au cœur de toutes les grandes traditions, est une pensée organique qui complète et dépasse le mécanisme abstrait de la causalité pour faire émerger une vision globale et opérationnelle. 

La crise évolutive qui s’est exprimée ces derniers temps à travers la conjonction de divers évènements nous met en face de nos errements et de nos erreurs, de notre démesure comme de nos limitations, pour nous apprendre à les dépasser à travers un saut qualitatif.  C'est ainsi que nous pouvons nous libérer de l'hégémonie du mental par un saut évolutif qui permet d'associer raisonnement intellectuel et résonance intuitive, abstraction rationnelle et sensibilité relationnelle, causalité mécanique et vision organique, pensée analytique et inspiration créatrice. 

Comme le dit Serge Durand, co-auteur du Guide Almora de la Spiritualité, dans son commentaire à notre billet récent sur Le Syndrome de Copenhague : « Une évolution authentique ne peut être qu'une évolution de la conscience au-delà de la conscience ordinaire réduite à un moi mental, émotionnel, logeant dans un corps et étendu matériellement avec des artefacts pensés mentalement. » Devenir aujourd’hui un faiseur de pluie dans le désert spirituel du monde contemporain, c’est retrouver le rôle fondamental de l'être humain, celui de lien vivant et vibrant entre terre et ciel, matière et esprit, en passant d'une conscience rationnelle à une conscience opérationnelle qui agit de l'intérieur sur son milieu par la puissance créatrice de son intention et de sa vision. Retrouver ce rôle passe par le chemin d'une Écologie intérieure évoquée notamment dans notre dernier billet.


Ressources 

Le Réel est synchronicité  Pierre Trigano 


Le Sel des Rêves, une lecture nouvelle de CG Jung de Pierre Trigano et Agnès Vincent


Le réchauffement climatique de l’âme  Pacôme Thiellement. Site Vents Contraires

Partout des solutions existent  Cyril Dion. Libération

Pensée écologisée  Edgar Morin in blog Fabulo de La Licorne

Dans Le Journal Intégral : Charlie et la Spirale (1) et (2)  L'Approche Intégrale de Ken Wilber

Une vision intégrale de la monnaie     Intuition et Complexité

Devoir de Vacance : présentation des sept billets sur l'Esprit de Vacance

vendredi 4 décembre 2015

L'Ecologie Intérieure ou la Fin du Combat contre Soi


Celui qui regarde à l'extérieur rêve, celui qui regarde à l'intérieur est éveillé. C.G Jung


Dans les précédents billets - Le Syndrome de Copenhague, Décroissance ou Barbarie,  L’Écologie Intérieure - nous avons analysé l'indigence et l'hypocrisie du grand cirque de la COP 21 qui se déroule actuellement à Paris. D'ailleurs les français ne sont pas dupes de l'écolo-show qui leur est offert par les autorités: dans un sondage paru dimanche dernier, 72% d'entre eux pensent que la COP21 ne débouchera que sur "un accord de façade". Face à un défi vital comme celui-ci, soyons vraiment sérieux et cohérents. S'il s'agit de se mobiliser contre les symptômes désastreux de la crise écologique, encore faut-il remonter à la source - intérieure - de celle-ci : " La crise écologique est la manifestation extérieure de la crise éthique, spirituelle, culturelle de la modernité" écrit le pape François dans son encyclique Laudato Si' ou pour le dire dans les mots de Deny Rimpoche : "L'écologie extérieure est un leurre sans écologie intérieure".

Dans un  texte intitulé L'écologie intérieure ou la fin du combat contre soi, Yann Thibaud écrit ceci : « De la même manière que le principal danger dans le domaine de l'écologie est l'invasion et la domination d'une espèce prédatrice, en particulier la guerre contre la nature perpétrée par l'être humain, le principal écueil contre l'écologie intérieure se nomme guerre contre soi. Et si l'on remonte le fil de l'histoire, l'on se rendra vite compte que la liste est bien longue des multiples attaques, atteintes et agressions menées par l'être humain contre ses propres facultés, et ce hélas dans toute les sociétés ». 

En dressant la liste de ces errements et de ces erreurs, Yann Thibaud définit ainsi l'écologie intérieure comme " l'art d'être soi, l'exploration, la découverte et la connaissance de sa propre nature ou de son monde intérieur, conduisant à accueillir, honorer, respecter et développer tous les aspects de soi (corps, énergie, émotion, intellect, intuition, spiritualité) et à retrouver et manifester son être profond et véritable, sa sagesse oubliée, sa mission sur terre, son pouvoir et son savoir cachés". L'écologie intérieure participe de l'émergence d'une "nouvelle forme de spiritualité adaptée à l'être humain d'aujourd'hui,  libérée de l'obscurantisme religieux comme des errements du matérialisme moderne". Le contexte dramatique de ces derniers jours révèle la profondeur d'une réflexion dont nous pouvons nous inspirer pour retrouver une perspective d'avenir et une cohérence interne mises à mal l'une et l'autre par les derniers évènements.

Yann Thibaud est écrivain, peintre et formateur. Ayant pratiqué de nombreuses méthodes de psychothérapie, de développement personnel, de sophrologie et de méditation, il a peu à peu mis au point différentes techniques de transformation et d’Éveil qu'il propose à travers ses livres, vidéos et formations. Il est l'auteur des trois volumes de la série Écologie Intérieure : " La voie du désir" "L'Alchimie émotionnelle" et " Le bonheur de l’Éveil".  Lorsqu'en Juillet, un ami m'a envoyé le texte ci-dessous, j'ai demandé à son auteur, rencontré il y a un an, si je pouvais faire profiter les lecteurs du Journal Intégral de ce point de vue à la fois original et synthétique. Cet article de Yann Thibaud fait partie de ceux proposés par la revue 3ème Millénaire dans son très beau numéro d'automne et présenté dans notre avant-dernier billet : L’Écologie Intérieure. Dans un premier temps nous resituerons ce texte dans le contexte actuel d'une violence terroriste qui lui donne une actualité brûlante.

Violence et Conscience

" La véritable puissance destructrice du terrorisme réside, en fin de compte, dans le fait qu'il confronte l'être humain au mal qui se tapit en lui-même, à ce qu'il a de plus bas, de bestial et de chaotique en soi. Cela vaut autant pour l'individu que pour la société." Ainsi parlait l'écrivain israélien David Grossman à l'occasion des attentats du mois de Janvier. La nouvelle vague d'attentats du 13 Novembre à Paris et St Denis nous plonge à nouveau dans cette expérience du mal au cours de laquelle notre élan vital, affectif et spirituel est tétanisé, pris au piège d'une toile obscure tissée par des sentiments de peur, de haine et de désespoir. Cette identification paralysante à notre inhumanité produit en nous le chaos, la confusion et l'enténèbrement de la conscience.

Le but du terrorisme est de générer cet état de tension extrême entre une inhumanité qui nous hante et l'humanité acquise et héritée au cours d'un long processus de civilisation. Dans la plupart des cas, la force de cette tension est telle qu'incapables de la contenir, de la maîtriser et de la transmuer de manière créative dans un niveau supérieur, la plupart des individus comme des groupes humains vont projeter cette contradiction interne sur l'extérieur, de manière violente, sous la forme de vengeance aveugle contre l'ennemi désigné. C'est ainsi qu'ils vont tomber à pieds joints dans le piège tendu par les terroristes qui pourront alimenter en énergie de haine leur machine de destruction, de guerre et de division entre les communautés.

D'une manière plus générale, la violence d'un individu ou d'un groupe humain - envers l'autre comme envers la nature - correspond à une projection de ses propres conflits intérieurs. Diaboliser l'autre, c'est projeter sur lui les contradictions qui nous habitent et voir en lui, de manière hallucinée, la dualité qui nous crucifie. C'est donc à la fois une profonde erreur et une solution de facilité de croire et de faire croire que l'on peut mettre fin à la violence par la violence. Comme le disait Gandhi : " En opposant la haine à la haine, on ne fait que la répandre en surface comme en profondeur". 


Il existe une autre manière de réagir : il s'agit de comprendre les conflits internes à l'origine de la violence et de chercher à les résoudre en émergeant sur un niveau supérieur de conscience. Pour mettre fin à ce combat contre soi, il faut être capable d'analyser, comme le fait Yann Thibaud dans ce texte sur l'écologie intérieure, les différentes atteintes à notre intégrité qui ont lieu sur le plan du corps physique, de la sexualité, de la vie psychique et émotionnelle, de l'intellect ou de la spiritualité. 

Dans un article intitulé L'absence de spirituel est un problème, pas l'Islam paru dans Le Monde quinze jours avant les attentats du 13 Novembre, le philosophe Abdennour Bidar, auteur de la fameuse Lettre ouverte au monde musulman écrivait : " Les barbares djihadistes eux-mêmes, en ce qu'ils remettent au centre du débat planétaire la question du nœud gordien entre la violence et le sacré, nous convoquent à un sursaut d'ordre spirituel". L'écologie intérieure telle que la définit Yann Thibaud participe de ce sursaut évolutif qui vise à sortir par le haut du combat contre soi. Un tel sursaut correspond à l'émergence d'une spiritualité associant le meilleur de la tradition et de la modernité dans une nouvelle vision du monde fondée sur la co-évolution de l'être humain et de son milieu (social et naturel, culturel et spirituel).

L’écologie intérieure ou la fin du combat contre soi. Yann Thibaud 

Qu'est - ce que l' "écologie intérieure" ? Quel peut être le sens de cette expression ? Chacun connaît aujourd'hui la signification du mot écologie. Ce terme qui désignait à l'origine la discipline scientifique qui a pour objet d'étudier les écosystèmes, décrit aujourd'hui davantage une attitude consistant à respecter et protéger la nature et l'environnement.

L'écologie intérieure est donc tout simplement le savoir et un ensemble de pratiques, permettant de connaître, respecter et explorer sa nature intérieure ou son monde intérieur. En d'autres termes, il s'agit de découvrir et approfondir le lien ou la connexion avec soi-même, de devenir un explorateur, un aventurier et au final un spécialiste de la vie psychique, affective, émotionnelle et spirituelle. 

Or, ce savoir est précisément ce qui fait le plus défaut à l'homme ou la femme contemporain(e), ce qui lui manque cruellement et ce qu'il ou elle recherche à travers quantité de stages, lectures, expériences et traditions diverses. L'écologie intérieure a donc vocation à devenir la grande affaire des temps futurs, la préoccupation fondamentale et essentielle de chacun, la nouvelle culture, le nouveau comportement humain permettant d'édifier une société harmonieuse et heureuse, un monde authentiquement souhaitable et désirable. 

Une Nouvelle Culture

En quoi pourrait donc consister cette écologie intérieure, que l'on pourrait aussi appeler permaculture psychique, culture de l'être ou encore spiritualité naturelle ? Si l'on revient à la logique de l'écologie, on observera qu'un écosystème harmonieux et équilibré avec une importante biodiversité implique qu'aucune espèce invasive prédatrice ne supplante toutes les autres (comme le fait aujourd'hui l'être humain sur terre, avec tous les déséquilibres que l'on connaît), empêchant par-là les autres formes biologiques de se développer et limitant la richesse du biotope. 

De la même manière, une terre ou un sol riche et en bonne santé, permettant une production saine et abondante, suppose une activité biologique intense et diversifiée, tant minérale (sels minéraux variés) que végétale (couverture du sol, engrais verts, matières en décomposition...) et animale (déjections, vers de terre et nombreux insectes œuvrant à la décomposition de ces apports). 


Si l'on considère l'être humain lui-même comme un écosystème, et si on lui applique la logique de l'écologie, cela signifie que toutes les fonctions qui le composent doivent être respectées, honorées et préservées, afin qu'elles puissent jouer leur rôle, construisant ainsi un être équilibré à même de manifester son potentiel optimal, qu'il s'agisse des aptitudes physiques, énergétiques, sexuelles, émotionnelles, artistiques, intellectuelles et spirituelles. 

Ainsi, historiquement, on peut observer que c'est le même mouvement culturel d'émancipation et de respect de la vie apparu dans les années soixante et soixante-dix du siècle dernier, qui a donné naissance tant à la dynamique écologique qu'aux recherches dans les domaines de la vie saine, des médecines dites douces, des psychothérapies et de la spiritualité. Il est donc parfaitement logique et légitime d'établir un parallèle entre respect de la nature et respect de soi, entre richesse biologique et vie intérieure riche, entre préservation des différentes espèces et essences naturelles et préservation de tous les aspects de soi. 

L'objet et l'objectif de cette nouvelle culture que constitue l'écologie intérieure est alors de permettre à l'être humain de développer et manifester la diversité de ses multiples talents, en autorisant et explorant la richesse souvent méconnue de ses inclinations, impulsions, intuitions, inspirations, idéaux et désirs. Quels sont les principaux problèmes, écueils, obstacles, pièges sur la voie de l'écologie intérieure, les différents facteurs susceptibles d'entraver ou empêcher le libre déploiement des facultés humaines, l'épanouissement ou l'accomplissement de soi ? 

La Guerre contre Soi 

De la même manière que le principal danger dans le domaine de l'écologie est, on l'a vu, l'invasion et la domination d'une espèce prédatrice, en particulier la guerre contre la nature perpétrée par l'être humain, le principal écueil contre l'écologie intérieure se nomme guerre contre soi. Et si l'on remonte le fil de l'histoire, l'on se rendra vite compte que la liste est bien longue des multiples attaques, atteintes et agressions menées par l'être humain contre ses propres facultés, et ce hélas dans toute les sociétés. Il n'est pas inutile de dresser cette liste, de répertorier ces différentes erreurs et errements afin, dans le futur, d'éviter de les réitérer : 

Atteintes envers le corps physique

Excision, circoncision, mutilations variées, tortures initiatiques, déformations de différentes parties du corps (pieds, cou, tête, oreilles, nez, dents...), scarifications, tatouages etc. Le corps s'est vu aussi dans les sociétés traditionnelles imposé toute sortes de postures et positions rigides, inconfortables et anti-naturelles (contraires à ses besoins), qu'il s'agissait de tenir pendant de longs moments, répondant à des injonctions arbitraires et inappropriées. Cependant le corps n'est pas forcément mieux traité dans notre société moderne, lorsqu'on lui fait ingérer toutes sortes de substances toxiques et une alimentation dénaturée, ou lorsqu'il fait l'objet des expérimentations hasardeuses et dangereuses des "transhumanistes" qui rêvent d'un corps artificialisé empli d'implants et de divers dispositifs technologiques censés remplacer ou améliorer les organes et les fonctions naturels. 

Atteintes envers la sexualité 

Les religions patriarcales ont, comme chacun sait, diabolisé et culpabilisé tout à la fois le désir et la sexualité considérés comme impurs et sources de péché, et la femme présentée comme diabolique, séductrice et tentatrice. Si des millions d'êtres ont longtemps souffert des interdits, tabous et restrictions qui en ont résulté, la société matérialiste moderne tombe dans un autre travers, faisant du corps un objet de performance et de la sexualité une recherche effrénée et avide du plaisir, obéissant à des codes et modèles restrictifs (souvent issus de la pornographie) et parfois oublieuse du cœur et du sentiment. 


Atteintes envers la vie psychique et émotionnelle

Beaucoup parmi nous, et en particulier les hommes, ont reçu une éducation rigide et autoritaire, interdisant totalement l'expression des émotions, considérées comme une faiblesse, indigne des individus de sexe masculin. Il en résulte une foule d'« handicapés du sentiment », pour qui le retour à une vie affective et émotionnelle satisfaisante impliquera un long travail d'apprentissage du lâcher-prise, de redécouverte de la spontanéité et d'abandon de la dictature du contrôle et de la volonté. 

Paradoxalement, l'injonction si courante aujourd'hui dans les milieux spirituels d'être constamment " dans l'amour " ou " dans le cœur " conduit également au refoulement émotionnel. Car en voulant à tout prix être positif, en se forçant à adopter en toutes circonstances un masque et un sourire forcés et artificiels, on ne fera que nier et refouler ses émotions douloureuses et perturbatrices, ne les rendant par-là que plus agissantes. La sagesse populaire ne dit-elle pas: "Qui veut faire l'ange fait la bête"? 

Beaucoup de chercheurs spirituels s'enferment ainsi, avec les meilleures intentions du monde, dans une prison ou une dictature de tous les instants, se contrôlant sans relâche afin d'être conformes à des images ou modèles de pureté et de perfection, sans réaliser qu'ils se coupent par-là de leurs véritables émotions et sentiments comme de leur être profond et essentiel. L'autre écueil à l'égard des émotions consiste à en être le jouet et l'esclave, en s'y livrant sans conscience ni discernement et en accomplissant sous leur emprise toutes sortes d'actes destructeurs et anti-sociaux, faisant de celle-ci la source méconnue des principaux problèmes humains (conflits, guerres, délinquance, exploitation, domination...). 

La solution consiste en une troisième voie ou attitude à l'égard des émotions que l'on pourrait qualifier d'« alchimie émotionnelle », consistant à accueillir, accepter et laisser être consciemment ses émotions douloureuses qui se « transmutent » alors en leur opposé positif (sagesse, joie, force et sérénité), cette connaissance constituant un pilier essentiel et déterminant de l'écologie intérieure. 

Atteintes envers l’intellect 

Jusqu'à l'irruption de la « philosophie des Lumières », dans l'Europe du XVIII ème siècle, qui a diffusé les idées d'autonomie de pensée et de liberté de conscience, on ne peut pas dire que les sociétés anciennes aient été propices et favorables à l'épanouissement d'une pensée libre et originale. « Hors l’Église, point de salut ! », autrement-dit en-dehors des dogmes et des canons du culte dominant, il n'y avait nulle part place pour un esprit professant des idées nouvelles, taxé inexorablement d'hérésie et s'exposant aux pires châtiments. L'esprit moderne, épris de liberté, a favorisé le développement de l'esprit et de la créativité ; mais il s'est bien souvent agi d'un intellect froid, technocratique, uniquement rationnel et coupé de l'affectivité, du cœur, de l'intuition comme du sentiment, donnant finalement lieu au monde technologique aliénant et mortifère que nous connaissons aujourd'hui. 

D'où un besoin intense et insatiable de spiritualité et de transcendance chez l'être humain contemporain, qui s'est traduit par la vogue considérable du " retour du religieux ". Par réaction envers l’intellect raisonneur et desséché, seulement capable de calculs et de déductions logiques, il s'en est suivi dans la plupart des milieux dits spirituels depuis une ou deux décennies, une véritable « chasse au mental », considéré comme la cause de tous nos maux. On n'imagine pas le mal que s'infligent ainsi des foules entières de chercheurs spirituels adeptes de la « religion du non-mental », qui ont intégré la croyance étrange qu'il faudrait s'abstenir de penser, s'interdisant dès lors non seulement de penser librement, mais également d'écouter les messages de leur intuition, parce-que toute pensée qualifiée par eux de « mentale » se trouve systématiquement rejetée et écartée. 


Cette doctrine et posture anti-intellectuelle, absurde et dangereuse (car spécifique des régimes totalitaires) que l’on pourrait qualifier d'auto-sabotage, trouve son origine dans une confusion entre mental et esprit et dans une ignorance du sens véritable des enseignements orientaux de méditation, dont est issue la diabolisation du mental. Car il existe traditionnellement deux formes de mental : le "mental inférieur", conditionné par les réflexes émotionnels et les conformismes idéologiques, et le "mental supérieur", de nature intuitive et spirituelle, source de génie et d'inspiration, qu'il convient d'honorer, exercer et développer. 

Autrement dit, le problème posé par le supposé mental est en réalité de nature émotionnelle, et doit donc être solutionné par la transmutation de ces émotions. Libéré de l'emprise des émotions, l'esprit peut alors fonctionner avec clarté, lucidité et efficacité. Tandis que si l'on veut à tout prix "se couper du mental", l'on ne fera que refouler ses émotions, donc les renforcer et aggraver le problème du prétendu mental. De la même manière que nous avons besoin de nos deux jambes pour marcher, de la même manière qu'il est nécessaire d'équilibrer nos deux pôles, féminin et masculin pour fonctionner harmonieusement, il nous faut développer concurremment notre intellect et notre intuition, la fonction pensée et la fonction sentiment, pour devenir un être humain accompli et évolué. Et ce rééquilibrage ou cette réharmonisation constitue évidemment un axe essentiel de l'écologie intérieure. 

Atteintes envers l'être essentiel, profond ou spirituel 

Elena Ray
Les sociétés religieuses traditionnelles valorisaient et favorisaient la vie spirituelle ou mystique, mais à condition qu'elle s'exprime exclusivement dans les cadres, dogmes et rituels déterminés par l'idéologie religieuse dominante et qu'elle ne les remette aucunement en cause. Le mystique soufi ou chrétien déclarant il y a cinq ou six siècles « Je suis Dieu » (affirmation typique des expériences d'expansion de conscience) finissait inexorablement exécuté ou sur le bûcher. C'est pourquoi les sociétés religieuses ne sont qu'en apparence favorables à la vie spirituelle, car elles empêchent ou interdisent toute expérience d'éveil authentique, qui a justement pour caractéristique de faire voler en éclats les autorités, repères et systèmes fallacieux et aliénants, comme l'ont clairement illustré les remarquables éveillés que furent le Bouddha, le Christ, Socrate ou Krishnamurti. 

Quant à l'idéologie matérialiste moderne, elle porte une lourde responsabilité dans le désastre notamment écologique et la crise généralisée qui affecte notre monde. Alors que les penseurs originels des Lumières n'était nullement hostiles à l'idée de spiritualité (Voltaire était déiste et Rousseau panthéiste), leurs continuateurs, à partir notamment du positivisme d'Auguste Comte, ont, sous couvert de rationalité, enfermé l'humanité occidentale dans une vie purement matérielle, sans but, sens ou transcendance, sinistre et désespérante, où la seule valeur reconnue est l'argent et les moyens de l'acquérir et l’accumuler. L'être humain a ainsi appris progressivement à faire taire et oublier ses perceptions subtiles et sa vie intérieure, pour devenir une machine à produire et à consommer au service de la science suprême (l'économie) et de ses grands prêtres (les financiers). 

Il y a donc urgence à inventer et élaborer une nouvelle spiritualité adaptée à l'être humain d'aujourd'hui, libéré de l’obscurantisme religieux comme des errements du matérialisme moderne, et qui prenne acte des aspects positifs de la culture occidentale (autonomie de pensée, créativité et ingéniosité techniques par exemple dans le domaine de la psychologie, aspiration à l'universalisme et à l'émancipation culturelle et sociale...) comme de l'héritage des traditions initiatiques et ésotériques des cinq continents. Tel est précisément l'objet de l'écologie intérieure. 

Cette nouvelle culture mettra définitivement fin à la guerre contre soi, cette attitude masochiste issue des religions patriarcales désormais obsolètes, consistant à torturer son corps, à nier ses désirs et sa sexualité, à faire taire ses émotions, à s'interdire de penser librement et à singer niaisement des modèles stéréotypés de piété et de vertu. 

Honorer la Vie


La racine de l'idéologie de la guerre contre soi tient en effet dans l'idée que l'on ne peut pas faire confiance en sa propre nature, et qu'il faut donc la combattre, la contrôler, la maîtriser et la discipliner selon des normes et des schémas préétablis. Tout à l'inverse, il s'agit d'honorer son corps, ce magnifique réceptacle et prodigieux véhicule de l'esprit, de découvrir et expérimenter les merveilles de la sexualité sacrée, de vivre l'art sublime de l'alchimie intérieure, métamorphosant les blessures affectives en conscience, puissance, jouissance et bonté, de tutoyer les cimes du génie par l'exercice d'un intellect précis et acéré, d'incarner enfin le mystère et de manifester notre statut divin d'êtres humains éclairés. 

C'est pourquoi la méditation véritable ne consiste pas à s'imposer une posture rigide et figée, ni à chasser ses pensées et émotions pour " faire le vide " de manière artificielle et autoritaire, mais à s'installer dans la position que le corps désire et qui lui permette de se détendre (par exemple dans son fauteuil préféré, allongé dans son lit douillet, dans l'herbe ou dans son bain, ou encore en se promenant dans un site que l'on affectionne) et à accueillir, honorer et laisser être tout ce qui survient en soi, sans rien rejeter ni interdire. La méditation n'est donc rien d'autre que la vie-même, consciemment vécue ; et c'est cette qualité d'attention envers soi et le monde, qui rendra possible la venue spontanée d'épisodes d'expansion de conscience, qui constituent l'objet et la raison d'être de toute spiritualité authentique. 

Un autre exemple de cette mentalité guerrière est la lutte contre l’ego, que l'on veut (tout comme le mental) tuer, dominer ou anéantir. Or, qui combat l’ego sinon l’ego lui-même ? C'est pourquoi cette guerre intérieure ne peut être que sans fin, inutile, destructrice et désespérante, de surcroît contre productrice, puisqu'elle renforcera au final l'ego combattant. Si en revanche l'on suit et applique la logique de l'écologie intérieure, l'on fera confiance en sa propre nature et l'on accueillera, acceptera, honorera et aimera son propre ego, qui pourra alors (tel un enfant intérieur blessé) guérir, mûrir, grandir et finalement se fondre dans le grand Soi, comme une fleur qui s'offre, s'ouvre et s'abandonne pour donner naissance au fruit, ou la chenille qui se transformera naturellement en libre et somptueux papillon. 

C'est donc un changement complet de paradigme qui se présente ainsi à nous, un changement d'attitude révolutionnaire, consistant à abandonner le combat, la violence et la brutalité tant envers soi qu'envers autrui et la nature, et à découvrir et employer les joyaux insoupçonnés que celle-ci recèle et que nous ignorions. Le grand intérêt du concept d'écologie intérieure est qu'il s'agit d'une expression nouvelle et que, donc, nous ne savons pas ce que c'est. Il nous est donc loisible d'inventer par-là une discipline nouvelle, sans être dépendant d'un courant de pensée déjà existant, ni retomber dans les pièges des idéologies religieuses. 

Osons donc faire montre de courage, d'audace, de talent, de créativité et d'inventivité, pour dessiner les contours d'une nouvelle culture, glorieuse et gratifiante et d'un nouveau monde, qui en sera le résultat et le champ d'application, répondant aux attentes de nos rêves et désirs profonds et authentiques, somptueux, paradisiaque, grandiose et ...réalisable !

Ressources 

Écologie Intérieure Sur le site de Yann Thibaud, on trouvera le programme des stages qu'il anime, des vidéos où il évoque sa démarche dans divers domaines, la présentation des trois ouvrages de la série Écologie Intérieure : La voie du désir, l’Alchimie émotionnelle et Le bonheur de l’Éveil, ainsi que des extraits de ceux-ci.

3ème Millénaire N°117. Automne 2015 : L’Écologie Intérieure 

L'absence de spirituel est un problème, pas l'Islam  Abdennour Bidar. Le Monde

Lettre ouverte au monde musulman. Abdennour Bidar

Dans Le Journal Intégral. Série « Cop21 » : Le Syndrome de Copenhague, Décroissance ou barbarie, L’Écologie Intérieure.