jeudi 16 juin 2016

Femmes, Magie et Politique


La fumée des sorcières brûlées est encore dans nos narines: elle nous intime avant tout de nous considérer comme des entités séparées, isolées, en compétition, aliénées, impuissantes et seules. Starhawk 


En répondant à la question : "Faut-il sortir du matérialisme ?", l'auteure Jacqueline Kelen s'écrie : "Notre monde crève parce que nous manquons de prophètes, terme qui, je le rappelle, peut s’employer au féminin." Née d’une participation intuitive à la dynamique créatrice de la vie/esprit, la prophétie est cette vision qui, par-delà les évidences et les apparences, subvertit les conformismes pour convertir les consciences à l’essentiel. En Mai, nous évoquions cette femme visionnaire que fut Vimala Thakar dont l’appel à une révolution totale associe transformation personnelle, culturelle et sociale. Aujourd’hui, nous évoquerons la démarche d’une autre femme visionnaire : Starhawk, figure de l’altermondialisme et de l’écoféminisme qui s’insurge elle aussi à sa manière, totalement immanente, contre le fétichisme de l’abstraction en se définissant comme "sorcière néo-païenne". Elle aussi révèle à sa façon les liens profonds et systémiques - occultés par les séparations abstraites - entre subjectivité personnelle, intersubjectivité culturelle et organisation socio-politique.

Partisane de l’action directe non violente, Starhawk a été de tous les mouvements antimilitaristes et antinucléaires aux États-Unis dans les années 1970-1980. On la retrouve ensuite à Seattle ou à Gênes dans les rangs altermondialistes. En 1982, elle publie aux Etats-Unis "Rêver l’obscur. Femmes, magie et politique" où, à partir du récit de son expérience, elle explore une science inventive et festive des rituels, invitant chacun-e à prendre conscience de son pouvoir et à le mettre en œuvre en agissant à sa mesure au sein de sa communauté. Une première édition de cet ouvrage est parue en Mars 2003 chez Les Empêcheurs de Penser en Rond, avec une préface de la philosophe Isabelle Stengers. C’est à cette époque que la journaliste Mona Chollet en fit une belle recension dans Périphéries, un site passionnant qu’elle éditait alors avec Thomas Lemahieu. En Février 2015, est parue une nouvelle édition de cet ouvrage chez Cambourakis dans la collection Sorcières avec une préface de Emilie Hache qui situe le trajet de Starwhak dans la mouvance très diversifiée de l’écoféminisme. 

A l’heure où le vieux monde en crise s’écroule sous le poids de ses contradictions, le parcours, l'engagement et la pensée de Starhawk comme celles des "sorcières néo-païennes" peuvent être sources d’une profonde inspiration pour tous ceux qui, las des anciens modèles, participent à l’émergence d’un paradigme porteur de nouvelles formes de subjectivité et d’intelligence collective, d’organisation et de relations interpersonnelles. La recension de Mona Chollet permet de mieux comprendre les voies d’intégration entre politique et spiritualité proposées par ces sorcières néo-paiennes qui combattent notre impuissance individuelle et collective face au néo-libéralisme triomphant, à l'oppression des femmes et au saccage écologique.

« Quitter la terre ferme des certitudes ». Mona Chollet 

En Europe, certains connaissent Starhawk, la sorcière néo-païenne de San Francisco, pour l’avoir croisée lors des rassemblements de Seattle, de Gênes ou de Québec. Rêver l'obscur. Femmes, magie et politique qu’ont publié ce printemps Les Empêcheurs de penser en rond, est son premier livre traduit en français. Il date de 1982 - elle avait alors trente ans -, mais les enjeux qu’il définit, élaborés dans le contexte du reaganisme triomphant et de ce que l’on apercevait de l’évolution globale du monde à cette époque, collent parfaitement aujourd’hui. Si bien que c’est un livre qui tombe à pic, et même, qui produit une accélération, qui bouscule sérieusement, qui invite à s’aventurer plus loin, à penser autrement. 

Même s’il a été écrit avant la naissance et le baptême officiel de l’altermondialisation (et même si Starhawk a publié récemment aux États-Unis un livre sur les mobilisations de ces dernières années), on peut le prendre comme un soutien de poids aux quelques penseurs francophones qui mettent en garde le mouvement actuel contre les insuffisances et les faiblesses constitutives auxquelles il s’expose lorsqu’il se contente de - comme elle l’écrivait déjà à l’époque - "dénoncer les abus les plus criants de la propriété". Comme Annie Le Brun, qui juge dérisoire de ne faire que "brandir l’épouvantail économique" », et qui doute que l’on puisse « lutter contre la séparation avec les armes de la séparation », Starhawk nous dit (dans un style très différent, certes) que la seule raison raisonnante est impuissante à nous tirer du très mauvais pas où nous sommes ; qu’elle ne fera même que nous y enfoncer un peu plus. 

Pourquoi « sorcière » ? Dans une annexe captivante du livre, « Le temps des bûchers », elle étudie le coup de force qui s’est joué en Europe au moment de l’Inquisition. C’est l’époque des enclosures, des « mises en clôtures » : les terres autrefois exploitées collectivement par les villageois, même si elles appartenaient formellement au seigneur, sont clôturées ; on cherche désormais à en tirer un profit maximum : la valeur d’échange supplante la valeur d’usage. « La terre enclose, au lieu de servir de multiples besoins et objectifs, n’en servait qu’un, observe-t-elle. Quand une forêt était abattue et close pour la transformer en pâturage, elle ne pouvait plus fournir de bois pour le chauffage ou la construction, de glands pour les porcs, d’habitat pour le gibier, de lieu pour la cueillette des herbes thérapeutiques, ni d’abri pour ceux qui étaient amenés à vivre en dehors des confins de la ville ou du village. » 

L’organisation collective du travail est détruite : l’unité productive se réduit à l’individu. Les plus marginaux, privés de leurs derniers moyens de subsistance, deviennent entièrement tributaires des salaires. La chasse aux sorcières sert tous les objectifs de la révolution qui est en train de se produire. Elle contribue à détruire la communauté, puisque le risque de se faire dénoncer comme sorcier ou sorcière pousse chacun à se méfier de tous. Elle éradique le lien à la terre, ce lien que les villageois célébraient à travers les rituels marquant le cycle des saisons. Elle est aussi confiscation de la connaissance : en qualifiant les savoirs populaires de superstitieux et d’obscurantistes, voire de diaboliques, on substitue à la figure du guérisseur intégré à la communauté celle du médecin qui dispense sa science d’en haut. Le patient, privé de sa confiance dans sa propre culture et sa propre force, est désormais entretenu dans la conscience de son impuissance et de son indignité fondamentale. 

En martyrisant la chair des femmes, l’Inquisition exprime aussi une haine de la vie sensuelle qui se retrouve dans l’éthique protestante du travail : les tâches nourricières sont dévalorisées et même frappées d’« irréalité » ; le travail et le profit constituent une sphère autonome, une fin en soi, et condamnent le désir de confort, la jouissance immédiate de la vie ; sont glorifiés le contrôle, la domination du corps et de la nature. 

Une mise à distance 

Chasse aux Sorcières

Le monde qui émerge est celui de ce que Starhawk appelle la "mise à distance", et qu’un Miguel Benasayag - dans Le mythe de l’individu, notamment - nomme "séparation" : l’être humain est coupé de la nature, coupé de ses semblables, coupé de son propre corps. Cette idéologie « promet de façon mensongère que le soi peut entièrement se libérer de la terre, que la maîtrise et le contrôle peuvent complètement gagner sur les forces profondes de la vie et de la mort, que la nature peut être domestiquée ». On voit triompher la vision « mécaniste » du monde, dans laquelle les choses n’ont pas de lien les unes avec les autres, et ne sont que des entités inertes, dont la valeur est strictement d’échange. C’est la fin de l’immanence, conception selon laquelle la valeur sacrée réside dans chaque élément du monde et nulle part ailleurs : elle n’y est pas rapportée par un Dieu qui lui serait extérieur. L’immanence, qui avait survécu au catholicisme à travers les pratiques et les croyances qu’incarnaient les sorcières, mais aussi un certain nombre de sectes radicales, ne résiste pas à la mise en coupe réglée de la culture populaire qui se joue à l’époque de l’Inquisition. 

Pour Starhawk, « le passé vit dans le présent », et cette histoire d’expropriation et de répression se poursuit jusqu’à aujourd’hui : « Nous pouvons lire dans nos journaux les mêmes accusations contre la fainéantise des pauvres. Les expropriateurs se déplacent dans le tiers monde, détruisant les cultures, pourvoyant la connaissance occidentale estampillée, pillant les ressources de la terre et des gens. L’éthique de la propriété les anime. L’agriculture scientifique empoisonne la terre de pesticides ; la technologie mécaniste construit des centrales nucléaires et des bombes qui peuvent faire de la terre une chose morte. 

Si nous écoutons la radio, nous pouvons entendre le crépitement des flammes à chaque bulletin d’information. Si nous regardons le journal télévisé ou sortons marcher dans les rues, où la valeur transcendante du profit augmente les loyers, le prix de l’immobilier, et contraint les gens à quitter leurs quartiers et leurs maisons, nous pouvons entendre le bruit sourd de l’avis de mise en clôture en train d’être cloué à la porte. (...) La fumée des sorcières brûlées est encore dans nos narines ; elle nous intime avant tout de nous considérer comme des entités séparées, isolées, en compétition, aliénées, impuissantes et seules. » 


C’est sans doute aux États-Unis, où les colons européens l’ont imposée par la violence en éradiquant la culture « immanente » des autochtones, que la « mise à distance » est le plus développée. C’est peut-être à elle, d’ailleurs, que les militants altermondialistes en veulent confusément lorsqu’ils s’en prennent aux États-Unis : le reconnaître ne leur permettrait-il pas d’assumer sans complexe leur anti-américanisme, en même temps que de se prémunir contre le manichéisme (invalidé du seul fait qu’une Starhawk représente, elle aussi, un visage des États-Unis) ? 

Pour tenter d’inverser la vapeur, les sorcières néo-païennes travaillent à redonner à chacun la conscience de son propre pouvoir, en même temps qu’à renforcer ses liens avec les autres et avec le monde. Au « pouvoir-sur », le pouvoir de l’autorité, imposé d’en haut, elles opposent le « pouvoir-du-dedans » - on retrouve là la dialectique du « pouvoir » et de la « puissance » que développe Benasayag. Cette force et ces liens ne sont pas des enfantillages gentiment ésotériques : ils existent réellement, et ne sont qu’atrophiés, escamotés. 

Dépasser la vision mécaniste 

La vision mécaniste du monde, si elle continue à régner sur nos consciences, a été depuis plusieurs décennies invalidée par la science, fait remarquer Starhawk : « La physique moderne ne parle plus des atomes séparés et isolés d’une matière morte, mais de vagues de flux d’énergies, de probabilités, de phénomènes qui changent quand on les observe ; elle reconnaît ce que les chamans et les sorcières ont toujours su : que l’énergie et la matière ne sont pas des forces séparées mais des formes différentes de la même chose. » 

Elle écrit ailleurs que « nous sommes chacun une ride dans le nimbe de la terre », faisant ainsi écho au physicien Harold Morowitz, pour qui « toute chose vivante est une structure dissipative, c’est-à-dire qu’elle ne dure pas en soi, mais seulement en tant que résultat du flux continuel de l’énergie dans le système. De ce point de vue, la réalité des individus pose problème parce qu’ils n’existent pas en eux-mêmes, mais seulement comme des perturbations locales dans ce flux d’énergie universel ». Ce sont ces flux d’énergie, cette force qui lie tous les éléments du monde - le prana hindou, le qi chinois, le mana hawaïen -, que les sorcières apprennent à célébrer et à manier, inventant de nouvelles formes de rituels. 


Il ne s’agit pas pour elles de ressusciter tel quel un passé idéalisé : comme le notait la philosophe Isabelle Stengers dans un entretien à la revue Vacarme, à un moment où le livre de Starhawk, qu’elle a coédité et dont elle signe la postface, était encore en préparation, les sorcières américaines « en sont venues à se présenter comme des productrices de rituels. Le rapport entre ce qu’elles font et les anciens rites de sorcières ne passe pas par la question de l’authenticité. Elles se pensent héritières d’un savoir transmis, mais elles ne s’y tiennent pas. Elles inventent des rituels chaque fois qu’une situation les oblige à produire de la puissance collective - qu’il s’agisse de participer à un blocus contre une centrale nucléaire, de manifester à Seattle, ou encore de résister au désespoir, en faisant des actions de lamentation après le 11 septembre, des “productions de douleur” qui n’ont rien à voir avec la façon de Bush. Elles créent donc des rituels à la hauteur de la situation qu’il s’agit d’activer ». 

Parce qu’ils reposent sur un savoir construit, cohérent, en constante évolution, parce qu’ils incluent l’humour et la négativité, ces rituels ne semblent jamais ridicules ou ineptes. Starhawk fait notamment une évocation impressionnante de celui par lequel elle et ses amis célèbrent le solstice d’hiver, en allumant un grand feu sur la plage puis en se plongeant dans les vagues de l’océan, bras levés, avec des chants et des vociférations de jubilation. Avec son langage simple, concret (le grand principe des sorcières : "des choses, pas des idées"), elle est bien plus terre-à-terre que ceux-là même qui, se considérant eux-mêmes comme sensés et raisonnables, pourraient l’accuser de divaguer. L’un des grands mérites de son livre est de réancrer solidement le lecteur dans le monde, et de révéler, par contraste, l’irréalité et la déraison foncière des adeptes de la pensée mécaniste. 

« Prendre le risque de faire ricaner » 

Starhawk manifestant lors du sommet du G8 à Gênes en 2001

Il reste que Femmes, magie et politique est une lecture aussi dérangeante que stimulante. Elle oblige le lecteur, même s’il se croit et se veut éminemment progressiste, à se reconnaître comme l’héritier du monde qui a brûlé les sorcières, au cours de cette période restée dans l’Histoire officielle sous le nom de "Renaissance" : elle l’oblige à se confronter avec ce qui, en lui, considère effectivement les anciennes guérisseuses comme des sorcières rétrogrades, sales et superstitieuses (même si on commence timidement à redécouvrir la validité de leur médecine préventive et de leur usage avisé des plantes) ; avec sa propre tendance à dévaloriser et à rejeter le corporel et le nourricier ; avec sa propre adhésion à la vision mécaniste du monde, laquelle demeure, malgré les évolutions de la science, ce que le physicien français Bernard d’Espagnat appelle (dans son Traité de physique et de philosophie) "notre ontologie instinctive". Bref, elle l’oblige à identifier les formes d’autorité qu’il véhicule en lui-même - et là aussi on pense à Benasayag écrivant, dans Résister c’est créer, que "le néolibéralisme est en nous". 

Or, même si la vision mécaniste, qui se présente abusivement comme la seule vraie et raisonnable, produit des désordres de plus en plus évidents et de plus en plus graves, la réticence à s’en démarquer, l’espoir qu’on puisse résoudre la situation sans s’en écarter, restent très prégnants. Car au-delà d’elle, s’ouvre un terrain sur lequel on ne se sent guère à l’aise - surtout en Europe. En préparant cette traduction, les Empêcheurs de penser en rond étaient conscients du risque qu’ils prenaient :

« En France, écrivent-ils en quatrième de couverture, ceux qui font de la politique ont pris l’habitude de se méfier de tout ce qui relève de la spiritualité, qu’ils ont vite fait de taxer d’être d’extrême droite. Magie et politique ne font pas bon ménage et si des femmes décident de s’appeler sorcières, c’est en se débarrassant de ce qu’elles considèrent comme des superstitions et de vieilles croyances, en ne retenant que la persécution dont elles furent victimes de la part des pouvoirs patriarcaux. Ce n’est pas le cas de la sorcière Starhawk et des femmes qui l’entourent. Non seulement elles ont pris au sérieux l’héritage des sorcières du passé sans aucun renoncement, mais elles le prolongent et transforment les idées que l’on se fait de la “magie”, “art des sorcières”. » 

Starhawk elle-même, dans sa préface à l’édition française, se montre également consciente de la « crainte de tout irrationalisme chez les progressistes européens ». Penseurs et militants, uniquement soucieux de trouver la posture intellectuelle qui leur semble la plus avantageuse et de s’y tenir, répugnent en général à abandonner leur quant-à-soi narcissique, à « prendre le risque de faire ricaner », pour reprendre l’expression d’Isabelle Stengers. Elle remarque dans sa postface que la philosophie, en général, « se méfie de ceux qui osent des perspectives apparemment incongrues, dépourvues de la garantie de qualité qui authentifie la grandeur du chemin, rend impossible toute confusion avec une quelconque divagation, écarte la crainte de se retrouver en mauvaise compagnie ». 

Starhawk
Cette crainte, dans le cas des écrits de Starhawk, est tout à fait justifiée. Parce que « la communauté s’oppose à la mise à distance », parce que « les institutions de la domination se sont établies en détruisant les communautés », elle affirme que « nous devons être intimement soucieux de préserver et de créer des communautés ». Elle a de très belles pages sur les vertus des groupes, « un manteau qui protège chacun de nous du froid, un filet qui nous reçoit quand nous tombons ». Mais elle n’élude pas ce qu’ils peuvent aussi avoir de frustrant, d’exaspérant, d’ennuyeux, ni combien ils sont difficiles à organiser, à faire tenir tout en respectant l’intégrité de chacun. 

Forte de son expérience et du savoir élaboré à cet égard avec ses compagnons de recherche et de lutte, elle décrit toutes sortes de méthodes pour tenter de remédier à ces difficultés : comment faire en sorte que les uns ne prennent pas trop de place tandis que d’autres se recroquevillent dans leur coin, comment circonscrire les orateurs qui tiennent le crachoir pendant des heures en soûlant tout le monde, comment lever l’autocensure de chacun et permettre une expression franche sans pour autant laisser les conflits ravager le groupe... Puisqu’on ne veut pas renoncer à la communauté, qu’on en a besoin pour agir, pour s’épanouir, mais qu’on connaît les difficultés qui se présenteront inévitablement, s’il faut y mettre de la méthode, du formalisme, eh bien, on en mettra : le raisonnement est imparable. 

On comprend tout l’intérêt d’Isabelle Stengers pour l’apport des sorcières dans ce domaine quand on lit ce qu’elle disait à Vacarme : sa conviction que « l’idée de faire de la politique autrement restera en panne tant que l’on ne parviendra pas à produire des groupes aussi inventifs dans leur mode de fonctionnement et de décision que le type de société auquel ils en appellent. Si on échoue à faire qu’on ait de l’appétit à se rassembler, à travailler ensemble parce qu’on se sent devenir plus intelligent à cause des autres, on reste dans l’esprit de sacrifice, avec toute la violence et le silence que cela suppose ». 

Cultiver l’art du dosage

Mais, évidemment, le lecteur sent tout de suite naître en lui certaines inquiétudes : tout cela n’évoque-t-il pas le new age, dont l’idéologie et les principes de gestion des groupes furent si utiles aux experts en management ? N’y a-t-il pas là un risque de dérive sectaire ?... Que les choses soient claires : à plusieurs reprises, Starhawk se démarque explicitement du new age ; elle formule une critique sévère de l’idéologie du travail et de la logique d’entreprise ; elle conçoit le groupe comme un rehausseur de la personnalité singulière de chacun, comme un moyen de la révéler, de l’affermir, et non de la dissoudre ; loin d’imposer un dogme, elle insiste sur la nécessaire multiplicité des manières de vivre l’immanence (« si nous nous répandons partout par différents chemins, nous pouvons couvrir un espace beaucoup plus grand ») ; enfin, elle parle très simplement de sa propre tendance à jouer les « stars » : elle se félicite des correctifs que son mari ou ses amis apportent sans cesse à son autorité, car elle juge la situation d’égalité avec les autres bien plus enrichissante et gratifiante que le culte de la personnalité tant valorisé par la société américaine. 

On n’est donc ni dans le new age, ni dans une logique sectaire, mais dans une pensée qui n’est pas forcément immunisée contre eux. Et peut-être est-ce là un risque qu’il faut se décider à prendre. C’est ici qu’intervient la problématique des pharmaka que définissait dans Vacarme Isabelle Stengers : « Dans notre tradition - et ce depuis Platon - on discrédite les pharmaka - ces choses dangereuses qui demandent un art du dosage - au profit de ce qui porterait en soi la garantie d’être bon ou véridique. (...) Les pharmaka exigent une attention égale au devenir-poison et au devenir-vivant, productif. Nous n’avons pas cultivé l’art des pharmaka - la science des agencements mortifères ou des agencements producteurs de vie. Nous sommes donc très dépourvus. (...) 

Il n’y a pas de théorie générale des agencements. Ils demandent une prudence et une expérimentation pharmacologiques. Rappelez-vous ce que disaient Deleuze et Guattari : attention, prudence pour les lignes de fuite, parce qu’elles peuvent se transformer en lignes de mort. “Agencement”, c’est un terme neutre ; il y a des agencements pour le pire et il y a des agencements intéressants. Qu’est-ce qu’un agencement-secte par rapport à un agencement-sorcier-empowerment américain ? La seule réponse expérimentale : être attentif aux devenirs mortifères, y compris de ce qu’un groupe a lui-même créé pour produire de la vie. » 

Peut-être ce qui est juste n’est-il pas aux antipodes de ce qui est faux, mais tout près, séparé de lui par l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette ; si tel était le cas, s’obstiner à arpenter les antipodes serait se condamner à la stérilité. S’atteler à l’art des pharmaka, ce serait quitter les dogmes monolithiques qui se veulent garantis tous risques, s’obliger à garder un esprit critique toujours en éveil, à évaluer les pratiques avec la plus grande honnêteté. Ce serait se fier à ce que l’on ressent, et déloger pour cela les formes les plus subtiles et les plus profondes de l’autocensure. 

Mais c’est peut-être justement cette confiance qui manque. « Ceux qui restent campés sur la terre ferme de leurs certitudes désespérées ont en tête des “cas” qui leur répugnent, écrit Isabelle Stengers dans sa postface. Sectes ! Messes nazies ! Que de fois j’ai entendu ce cri : “Mais ce serait ouvrir la porte à...!” Comme si “derrière la porte” se pressait en effet l’obscur, la masse dense et répugnante de tous les fanatismes, de tous les irrationalismes. Maintenir la porte fermée, surtout ne pas faire confiance. » 

Femmes, magie et politique ne parle pas qu’à notre intellect, mais aussi à nos sensations. Ici, comme l’écrit encore Isabelle Stengers, « la question n’est pas d’adhérer mais de sentir. Un tel sentir peut faire penser autrement et l’expérience peut en être aussi pénible, insensée et douloureuse que celle de ces Chinoises d’antan, dont le sang fluait à nouveau à travers les pieds rabougris »... Le livre agit justement par la résistance, voire par la réprobation viscérale qu’il suscite. C’est parce qu’il prend à rebours tant de nos présupposés, et que par là il nous les révèle, que sa lecture est une expérience à part entière. 


Expérience que Stengers résume très bien : « Ce qu’évoque Starhawk a autant de mal à se frayer son chemin dans ma vie que le sang dans les pieds débandés des Chinoises. Même si je n’en ai pas d’expérience directe, je sens le type d’exigence des rituels de la Déesse, de toutes mes fibres aristocratiques, de toute ma haine de m’exposer, de tout l’espoir, l’anesthésie, le “à quoi bon” qui permettent de supporter ce monde. Elle frappe juste. C’est pourquoi il m’est impossible de mettre l’aventure des sorcières au compte de la naïve Amérique, voire des exotismes de l’expérimentation californienne. » 

Cet effet de malaise, Starhawk le recherche sciemment. « Un changement de paradigme, de conscience, est toujours incommodant, écrit-elle. Chaque fois que nous éprouvons la sensation légèrement effrayante, légèrement embarrassante, que produisent des mots comme Déesse, nous pouvons être sûrs que nous sommes sur le chemin d’un profond changement dans la structure et le contenu de notre pensée. » Ou, ailleurs : « La magie est un autre mot qui met les gens mal à l’aise, aussi je l’utilise délibérément car les mots avec lesquels on se sent bien, les mots qui paraissent acceptables, rationnels, scientifiques et intellectuellement fiables, le sont précisément parce qu’ils font partie de la langue de la mise à distance. » Elle accueille avec sérénité les réactions qu’elle suscite ainsi chez ses interlocuteurs ; elle est habituée à provoquer « un rire nerveux ou stupide », et des sorties du genre : « si vous êtes une sorcière, hi hi, transformez-moi en crapaud » (elle répond parfois, paraît-il : « pourquoi faire dans la redondance ? »). 

Il n’est pas forcément nécessaire qu’on sorte de là avec le désir d’imiter les sorcières américaines - au risque de les singer - pour que la lecture ait été profitable. Femmes, magie et politique agit par les changements de paradigme qu’il amorce effectivement - ou qu’il alimente - dans la tête et dans le corps, par les nœuds qu’il y défait, par les outils conceptuels qu’il propose pour penser son rapport au monde, à la nature et à la culture, à la singularité et au collectif. Loin de les opposer, il parvient à faire converger le désir de bien-être et celui de participer à la « bataille de notre temps ». Aussi éloigné du pessimisme cynique que des mièvreries de l’espoir, il conjugue la plus grande lucidité quant à l’évolution du monde avec une immense confiance dans sa propre force. C’est un livre à la hauteur. Voilà peut-être pourquoi il produit un effet aussi euphorisant. 

Ressources 

« Quitter la terre ferme des certitudes » Mona Chollet. Une recension du livre de Starhawk : Rêver l'obscur. Femmes, magie et politique. Site Périphéries. 

Rêver l'obscur. Femmes, magie et politique de Starhawk, éd. Cambourakis, coll. Sorcières, 2015, 384 p., 24 €. Préface française de Emilie Hache : Where the future is Site Academia

Chroniques altermondialistes Tisser la toile du soulèvement global.  Starhawk. Ed. Cambourakis, coll. Sorcières240 p, 20 €.

Connaître un peu la magie est essentiel au sein du système capitaliste  Entretien avec Starhawk. Site l’An 02 


Reclaiming  Site du réseau international de Starhawk 

Starhawk, le rituel et la politique  Faire de la politique autrement,
refaire de la Politique. Emilie Hache. Site Academia

Une politique de l’hérésie  Entretien avec Isabelle Stengers (avril 2002). Site Vacarme 

Dans l’air frais de la nuit Un entretien de Mona Chollet avec Philippe Pignarre et Isabelle Stengers au sujet de leur ouvrage : La sorcellerie capitaliste - Pratiques de désenvoûtement. Site Périphéries 

Esprit de Femmes Site de spiritualité féminine, spécialisé dans la recherche et la documentation d’ouvrages liés à la spiritualité féminine. Recension de Rêver l'obscur. Femmes, magie et politique.

Le mythe de l’individu. Miguel Benasayag Ed. La Découverte Poche

Dans Le Journal Intégral : Éveil à une Révolution Totale (1) et (2)

jeudi 2 juin 2016

Le Noctambule


Les choses profondes sont toujours préparées et enveloppées par une certaine obscurité : les étoiles n'apparaissent que dans la nuit. Gustave Thibon 


Noctambule : Celui qui a l'habitude de se promener la nuit. Du latin noctus (nuit) et ambulare (bouger). 

Il était près de vingt-deux heures et la nuit commençait à tomber sur cette place où étaient réunis hommes et femmes, jeunes et vieux, tous humains animés par la volonté commune de se réapproprier une parole confisquée par l’oubli et par le pouvoir qui l’incarne. Chacun exprimait son point de vue à sa façon, directe ou maladroite, colérique ou sophistiquée. A un homme d’une quarantaine d’années à la silhouette élégante et au visage rayonnant d'une étrange sérénité, on tendit le micro qu’il prit en attendant au moins une minute avant de parler :

« Bonsoir, dit-il, heureux de vous retrouver. O frères en désolation, j’ai tant de secrets à vous dire et si peu d’occasions pour vous en parler, vous qui le plus souvent tournez en rond, pris dans le tourbillon égocentré de vos obsessions. Si souvent aveugles à l’émerveillement et sourds à l’harmonie, vous cherchez, debouts dans la nuit, les échos d’une présence salutaire qui transformerait votre exil en communauté, votre communauté en chant et votre chant en mystère

Mais pour cela il faudrait vous taire quelques temps pour développer, dans l’intégrité du silence, un état lyrique qui prend le monde à témoin. Non, il ne s’agit pas seulement de libérer la parole de la gangue épaisse des habitudes qui la réduisent à la langue codée de la soumission et de la résignation, encore faut-il se libérer de la parole elle-même - et du labyrinthe mental où elle se perd si souvent - en retournant aux sources du Verbe dont elle procède. Nommée Métanoïa par la tradition - cette véritable conversion de la conscience ose l'intensité verticale d'un abandon pour accueillir l'inspiration, cette abondance de l'âme qui coule de source en silence.

Élevés au grain de l’efficacité et de la performance, on a fait de vous des analphabètes de l’âme en castrant votre intériorité pour vous enrôler dans l’armée du nombre, petits soldats de l’économie dans la grande guerre de chacun contre tous. Conséquence : tout ce qui excède la médiocrité vous fait peur et tout ce qui vous fait peur vous transforme en modernes esclaves qui n'ont plus les fers aux pieds mais les affaires dans la tête. Les esclaves modernes sont qualifiés d'individus libres et égaux dès lors qu'ils réduisent ce qu'ils sont à ce qu'ils font et ce qu'ils font à la poursuite égoïste de leurs intérêts. Il est encore plus facile de se libérer des fers aux pieds que des chaînes du mental vous arrimant à des évidences illusoires. 

Pour répondre à l’appel qui vous rassemble, il vous faudrait fuir les mots du monde, ses images, ses idées et ses codes usés, fatigués, devenus totalement inadaptés au contexte évolutif des sociétés connectées. Des mots qui ne veulent, littéralement et strictement, plus rien dire. Privés de désir et d’énergie, ils font la grève du sens en répétant sans cesse les mêmes slogans pour mieux masquer le vide qui les hante. Dans un monde en ruine où les certitudes s’effondrent au rythme même où s’affrontent les solitudes, il vous faut tout réinventer et d’abord le langage, devenu un tas de cendres qu’aucun souffle ne saurait rallumer. 

Nuit Debout

Et pour cela, il vous faut inventer un nouveau langage, celui de l’évolution. 

Un langage qui puise sa sève dans la nuit des temps pour fleurir dans votre bouche et fructifier dans la rencontre. 

Un langage qui ne se réduit pas à la parole mais qui s’incarne dans la chair des sensations et dans le sang des émotions, dans le geste comme dans le regard. 

Un langage télépathique et multidimensionnel qui ouvre en vous les portes de la perception pour reconnaître l’immensité qui vous habite.

La création d’un tel langage nécessite d’inventer et d’investir un nouvel imaginaire, celui de l’évolution. 

Un imaginaire qui puise sa force dans la nuit des temps pour formuler le Grand Récit de l’Évolution qui se déroule en trois grands actes : la naissance de l'univers physique, l'apparition de la vie et l'émergence de la conscience.

Un imaginaire qui voit l'aventure humaine comme une aventure de la conscience se développant dans le temps à travers les divers stades d'une spirale évolutive en complexité croissante.

Un imaginaire suffisamment connecté à la dynamique créatrice de la vie/esprit pour envisager un saut évolutif de l'humanité dans la continuité de ce développement.

Un imaginaire enraciné dans la mémoire cosmique de cette science originelle nommée Gnose.

Un imaginaire accordé au rythme souverain qui donne à tout être et à toute chose la mesure qui fonde l'harmonie.

Un imaginaire qui devient alors le véhicule mythique d'une épiphanie reliant l'intime et le sublime à travers le fil enchanteur de l'émerveillement.

Un imaginaire qui s'émancipe ainsi du monde prosaïque et désenchanté qui l’a condamné à servir la Marchandise en se travestissant. 


L’émergence d’un tel imaginaire nécessite l’éveil à une nouvelle conscience, celle de l’évolution. 

Une conscience qui puise son inspiration dans la nuit du temps pour s’accorder à l’unité dont elle procède. 

Une conscience - non pas alternative mais internative - qui s’émancipe du fétichisme de l’abstraction en convoquant toutes les dimensions humaines à une rencontre entre la source et le souffle c'est à dire entre la puissance créatrice de la vie et l’éveil libérateur de l’esprit. 

Une conscience qui participe intérieurement aux noces subtiles de l’harmonie et de l’énergie où la manifestation s’origine. 

Une conscience non-duelle qui voit la transcendance et l’immanence comme les deux faces à la fois contradictoires et complémentaires d’une même totalité intégrant le Réel et son double, la réalité. 

Une conscience qui ose ce nouveau langage et explore cet autre imaginaire traduisant l’esprit du temps dans une présence partagée. 

Une conscience qui ne cherche pas la clarté superficielle et réductrice de l’intellect mais la profondeur d’un dévoilement où l’Esprit se révèle et se reconnaît dans la ferveur d’un signe perçu et partagé par ceux qui savent le voir, l'honorer et l'interpréter. 


Pour accéder à cette conscience, il vous faut mobiliser une nouvelle pensée, celle de l’évolution. 

Une pensée attentive qui puise ses intuitions dans la nuit du temps pour harmoniser de manière discrète et immédiate la présence et sa représentation. 

Une pensée vivante qui participe à la continuité organique entre les principes, les lois et les faits en équilibrant l’abstraction formelle par la force intégrative de l’inspiration créatrice. 

Une pensée énigmatique - refusant de se donner au premier venu - qui perd le profane afin qu’il puisse se retrouver dans cette ascèse qu'est l'exercice continu de l'attention. 

Une pensée inclusive qui transcende les illusions mentales d'un dualisme logique et ontologique en dépassant les contradictions par leur intégration synthétique à un niveau supérieur de la spirale évolutive. 

Une pensée hermétique - fille d'Hermès, messager des Dieux - qui ne propose aucune réponse simple mais ouvre, à travers la polysémie de l'image et du symbole, sur de nouvelles perspectives et interrogations qui développent notre complexité. 

Une pensée créatrice qui considère le formalisme logique non comme une fin mais comme un moyen au service d’une intuition vivante participant à la dynamique intégrative de la vie/esprit.

Une pensée rétive aux diktats de toute explication réductionniste qui affaisserait la verticalité de votre élan. 


Pour accéder à cette pensée, il vous faut incarner un nouveau désir, celui de l’évolution. 

Un désir qui puise son énergie dans la nuit du temps pour affirmer, dans la continuité d’une mémoire collective, la singularité d’une intention s'incarnant dans une destinée.

Un désir enfantin, en immersion dans la grande marée de l'innocence et se laissant porter par elle dans le courant profond des métaphores.

Un désir enraciné dans le flux du vivant pour célébrer le rythme harmonique du Kosmos d’où naît et grandit toute mesure.

Un désir qui intensifie cette force vitale et créatrice grâce aux limites éthiques et aux formes esthétiques qui la canalisent.

Un désir qui incarne la puissance transformatrice et subversive d'une évolution qui est toujours et à la fois belle comme l'innocence d'une révélation et rebelle comme l'insolence d'une révolution. Le grand Oui à la vie et à ses métamorphoses suppose un grand Non à tout ce qui la nie et la détruit.

Au lieu de transformer cet élan insurrectionnel qui vous anime en une violence destructrice, transmuez-le en force d’affirmation pour vous libérer de la tutelle des professeurs de sommeil. C'est ainsi que vous suivrez les chemins dangereux et sinueux de l’éveil, au bord du vide qui côtoie les sommets, là où la présence d’esprit unit Terre et Ciel au-delà du mental les séparant de manière artificielle. Vivre à la hauteur de vos aspirations, c’est voir le monde avec les trois yeux de la connaissance : l’œil de chair, l’œil de raison et l’œil de contemplation.

L'esprit du temps s'incarne dans des voix qui sauront l'interpréter à travers de nouveaux langages, supports d'une pensée et d'un imaginaire, d'un désir et d'une conscience, tous connectés à la dynamique créatrice de la vie/esprit. La seule chose que vous ayez à faire est de cultiver cet "Esprit de Vacance" qui rend totalement disponible à la résonance intérieure pour devenir un de ces interprètes. Et comme l'ombre suit la lumière, le mode formel suivra l'impulsion de l'Esprit, telle une conséquence... » 

Le Noctambule arrêta un moment de parler, regarda le cercle des personnes qui l’entourait et continua plus doucement en souriant : « Mais je n’ai rien dit et vous n’avez rien entendu. Pris dans le tourbillon de vos obsessions, vous percevez toute présence irradiant la nuit pour un fantôme. N’ayez crainte, ce fantôme c’est vous-même, hanté par l’infini des sources et cherchant, debout dans la nuit, la formule secrète qui métamorphosera cette hantise en enchantement. » 

Le Noctambule se tut et donna délicatement le micro au prochain intervenant. Un silence vibrant tissait dans le cercle des personnes assises le réseau subtil d’une communion étonnée. Ils n’avaient pas tout compris, loin de là, mais la plupart avaient vécu un moment magique, une ouverture surprenante sur une autre dimension où leur quête prenait un nouveau sens. On ne savait pas qui il était et d’où lui venait ses paroles inspirées. Tant mieux d’ailleurs. Le mystère avait parlé et il avait la voix de cet homme inconnu dont la silhouette énigmatique s’enfonçait progressivement dans le velours silencieux de la nuit. 

Ressources 


jeudi 19 mai 2016

Eveil à une Révolution Totale (2)


Nous devons nous rendre compte que l'intérieur et l'extérieur s'interpénètrent subtilement en une totalité, et que nous ne pouvons faire face à l'un sans faire face à l'autre. Vimala Thakar


S'éveiller à une révolution totale (2) - Vimala Takar

Seconde partie du texte de Vimala Thakar présenté dans le précédent billet. 

La plénitude de la vie

C’est en approfondissant notre compréhension que disparaissent les divisions arbitraires entre intérieur et extérieur. L’essence de la vie, sa beauté, sa grandeur résident dans cette totalité. Dans la réalité, la vie ne saurait être divisée entre intérieur et extérieur, l’individu et le social. Il se peut que nous créions ces divisions arbitraires pour les besoins de la vie en société, pour les besoins de l’analyse, mais sur le fond, aucune division entre intérieur et extérieur n’a de signification ni de réalité. Nous avons accepté un cloisonnement étanche de la société, le morcellement de la vie non seulement comme un fait mais comme une nécessité. 

Nous vivons en relation avec ces fragments et acceptons les divisions internes - les différents rôles que nous jouons, les systèmes de valeurs contradictoires, les motivations opposées et les priorités - comme la réalité. Nous sommes dans la confusion intérieurement ; nous croyons que l’intérieur est fondamentalement différent de l’extérieur, que le ‘moi’ est tout à fait séparé de ce qui n’est pas moi, que les divisions entre individus et nations sont nécessaires ; et pourtant, nous nous demandons pourquoi il y a des tensions, des conflits et des guerres dans le monde. Les conflits naissent dans les esprits qui croient à la fragmentation et ignorent le tout. 

L’approche holistique est la reconnaissance de l’homogénéité et de la plénitude de la vie. La vie n’est pas cloisonnée ; elle ne saurait être divisée entre spirituel et matériel, individuel et collectif. Nous ne pouvons créer des compartiments tels que le politique, l’économique, le social ou l’environnement. Tout ce que nous faisons - ou ne faisons pas - affecte et produit un effet sur le tout. Nous sommes à jamais organiquement reliés au tout. Nous sommes ce tout et nous évoluons en son sein. Le fait d’être conscients de cette unicité fondamentale nous interdit de reconnaître une quelconque séparation. C'est pourquoi cette approche holistique nous oblige à désapprendre tous les morcellements opérés au nom de la religion ou de la spiritualité, tous les cloisonnements au nom des sciences sociales, toutes les divisions au nom de la politique, toutes les séparations au nom des idéologies. 

Lorsque nous comprendrons la vérité, nous ne nous attacherons plus à ce qui est faux. Dès lors que nous reconnaissons le faux pour ce qu’il est, nous lui ôtons toute valeur ; nous le désapprenons au quotidien. Ce refus de toutes les formes du cloisonnement, vécu aux niveaux psychologique et psychique, est la source même d’une action sociale efficace. Lorsque cette conscience du tout, de la plénitude, se lève en notre cœur, en même temps que la conscience de la relation de chaque être avec les autres, alors il n’est plus possible d’adopter une approche exclusive envers une partie ni de rester figés là où nous sommes. Dès que la conscience de l’ensemble est là, chaque moment devient sacré, chaque moment est sacré. Le sens de l’unité n’est plus un simple rapprochement intellectuel. Nous formerons un tout dans chacune de nos actions, pleins, naturels, sans effort particulier. Chaque action ou non-action aura ce parfum de totalité. 

La Liberté Intérieure est une Responsabilité Sociale 


C’est à l’intérieur de nous-mêmes que trouve son origine la vision d’un monde fragmenté, d’un puzzle dont certaines pièces portent le nom d’"ami", d’autres celui d’"ennemi". Nous nous orientons sur nos territoires intérieurs comme sur ceux du monde extérieur, les qualifiant de bons ou de mauvais, et des guerres s’y déroulent tout comme à l’extérieur. Intérieurement, nous sommes divisés contre nous-mêmes ; le cœur veut une chose, l’intellect en veut une autre et les pulsions de notre corps une troisième: ainsi naît un conflit qui, bien qu’à une échelle modeste, procède de la même nature que les guerres dans le monde. 

Si nous ne savons pas vivre une relation à nous-mêmes en tant que tout, est-ce étonnant qu’il nous soit difficile de percevoir le monde comme un tout ? Si nous croyons que chacun d’entre nous est une sorte d’agglomérat plus ou moins disparate, fait de traits de caractère désirables et indésirables, de motivations contradictoires, de croyances mal digérées et d’idées préconçues, de peurs et d’insécurité, n’allons-nous pas projeter tout cela sur le monde ? 

Parce que la source du conflit humain, de l’injustice sociale et de l’exploitation réside dans la psyché humaine, c’est donc par-là que nous devons commencer à transformer la société. Explorer l’esprit, la psyché humaine deviendrait alors un acte de compassion envers toute l’espèce humaine, non un but en soi ni une action égotiste. Il faut plonger à la source de la corruption de la société afin que toute nouvelle structure, tout système social né de cette investigation ait des racines suffisamment saines pour lui permettre de s’épanouir. Les structures sociales doivent changer, mais les motivations cachées et les postulats sur lesquels elles sont fondées doivent également changer. 

Les valeurs et les mobiles de l’action individuelle et collective qui cautionnent l’injustice et l’exploitation dans la société moderne doivent devenir le point de mire du changement, autant que la transformation des structures politiques et socio-économiques. Nous ne serons plus capables de permettre aux valeurs et aux mobiles qui sous-tendent le comportement personnel et collectif de demeurer dissimulés, non examinés.

Un esprit humain collectif

Un changement qui ne prendrait en compte qu’un remaniement superficiel des structures et des comportements, tout en préservant des fondations décadentes et malsaines, serait de courte durée. 


Ceux d’entre nous qui ont dédié leur vie à l’action sociale ont considéré à ce jour que la moralité de l’individu, son éthique, ses motivations et ses habitudes s’inscrivaient dans le cadre de sa vie privée. Non seulement nous désirons cacher tout cela à l’opinion publique, mais nous désirons aussi le cacher à nos propres yeux. En vérité, la vie intérieure n’est pas un domaine personnel ou privé ; c’est le domaine du social par essence. L’esprit est le résultat d’un effort humain collectif. Il n’y a pas votre esprit d’un côté et mon esprit de l’autre ; il y a l’esprit humain. C’est un esprit humain collectif, qui s’est organisé et codifié à travers les siècles.

Les valeurs, les normes, les critères sont autant de schémas de comportement organisés par la collectivité. Ils n’ont rien de personnel ou de privé. Nous pouvons fermer nos portes et avoir le sentiment que personne ne connaît nos pensées, mais ce que nous faisons dans ce temps soit disant privé affecte l’ensemble de la vie qui nous entoure. Si nous passons nos journées à nous sentir victimes de pensées et d’énergies négatives, si nous ouvrons la porte à la dépression, la mélancolie et l’amertume, ces énergies vont polluer l’atmosphère. 

Alors, où est donc la vie privée ? Nous avons besoin d’apprendre, au titre de notre responsabilité sociale, à regarder le mental comme un outil créé collectivement et à reconnaître que nos expressions individuelles sont des expressions de l’esprit humain. Il est absolument nécessaire de se libérer intérieurement du passé, des formes de pensée, du mental collectif organisé, standardisé, si nous voulons nous rencontrer les uns les autres sans méfiance ni défiance, sans peur ; voir l’autre avec spontanéité, écouter l’autre sans aucune inhibition. 

Des êtres humains unifiés

L’étude du fonctionnement du mental et la découverte de la liberté intérieure ne sont ni une utopie, ni une attitude égotiste mais revêtent la plus haute importance pour que nous autres, êtres humains, puissions transcender les obstacles que la raideur de la pensée a dressés entre nous. Notre perception de nous-mêmes sera celle d’un être humain sans étiquette ; ni indien, ni américain, ni capitaliste ou communiste - mais un être humain, une totalité en miniature. Nous n’avons pas encore appris cela. Nous vivons ensemble sur cette petite planète, et pourtant nous ne pouvons pas vivre ensemble. Nous sommes physiquement proches les uns des autres, mais psychologiquement nous vivons à des kilomètres les uns des autres.

Il est évident que l’éveil de la responsabilité sociale, dans son rapport avec la libération intérieure, est une question primordiale. Nous examinons le jeu du mental parce que nous souhaitons voir régner l’harmonie de la paix, parce que nous avons besoin de la joie de l’amour en nos cœurs, parce que nous nous soucions de la qualité de la vie que nous laisserons en héritage à nos enfants. Nous ne nous lançons pas dans une telle étude parce que nous cherchons un nouveau jouet ésotérique pour notre ego, ni même des expériences transcendantales pour satisfaire notre estime personnelle. Non, nous étudions le mental au titre de la responsabilité sociale ; nous reconnaissons que les racines de la violence, de l’injustice, de l’exploitation et de la convoitise résident dans la psyché humaine ; voilà pourquoi nous tournons le faisceau clair, lumineux et objectif de notre attention sur elles. 

Nous sommes reliés organiquement, et nous devons vivre cette relation. Être attentif aux différentes dynamiques de l’être ne revient pas à créer un réseau d’échappatoires pour éviter la responsabilité. Il ne s’agit pas de perpétuer un sens erroné de la supériorité : moi je suis sensible et pas vous. Il s’agit simplement de reconnaître que ce que nous appelons nos relations privées et collectives sont de peu d’importance, que ces relations stimulent le plus souvent la peur et l’anxiété, qu’elles nous entraînent vers la défensive. Si grand soit notre désir de paix, nous ne sommes pas encore mûrs pour la manifester, et cette immaturité affecte tout ce que nous faisons, toutes nos actions, même les plus nobles. 

L’élimination du désordre intérieur se réalise chez ceux qui veulent vraiment devenir des êtres humains unifiés, créatifs pleins de vie et passionnés, et qui reconnaissent que l’anarchie intérieure et le chaos gaspillent l’énergie et se manifestent par un comportement social irresponsable et mesquin. Être attentif requiert un immense amour de la vie. Ce n’est pas pour ceux qui choisissent de se laisser porter par la vie, ni pour ceux qui pensent que leurs actes charitables justifient leur laideur intérieure. La révolution totale que nous étudions n’est ni pour les timorés ni pour les pharisiens, mais pour ceux qui aiment la vérité plus que les faux-semblants, pour ceux qui désirent sincèrement, humblement, trouver une issue à tout ce gâchis que nous, chacun d’entre nous a contribué à créer par indifférence, par négligence ou par absence de courage moral. 

Le Choix est Nôtre 

Commission "Éveil de la Conscience" de Nuit Debout

La plupart d’entre nous n’avons pas conscience des mobiles qui sous-tendent nos vies ou du rang de priorité de nos actions. Nous voguons au gré des courants de la mode, adoptant ou rejetant les préoccupations de la société, soumis à ses caprices, à ses images créées soit par les media soit par un désir personnel et superficiel de devenir une personne utile ou serviable. Nous avons pris l’habitude de vivre à la surface des choses, redoutant leur profondeur ; c’est pourquoi nos actions et nos préoccupations humanitaires manquent de profondeur et telles de fragiles esquifs sont aisément endommagés. En fin de compte, la préoccupation principale, pour la plupart d’entre nous reste notre petite vie, notre goût pour les plaisirs sensuels, notre salut personnel et notre peur de la maladie et de la mort, bien plus que la misère générée par l’indifférence et l’insensibilité collectives. 

Cependant, nous avons atteint le point où nous ne pouvons plus nous permettre le luxe de nous abandonner à cette quête de biens et de confort personnels, ni chercher à nous évader à travers une quête religieuse, tout cela aux dépens de la collectivité. Il ne saurait y avoir d’échappatoire, de retrait, de cercle privé où nous pourrions nous retrancher en tournant le dos aux malheurs d’autrui, en disant : « Je ne suis pas responsable. Les autres ont créé ce désordre ; qu’ils apportent la solution. » Pourtant, le message pour le salut de ce monde est clair : « Apprenez à vivre ensemble, ou vous périrez par la division ! » Ce choix est nôtre. 

Aujourd’hui, le monde nous oblige à accepter, au moins intellectuellement, notre unicité, notre interdépendance. De plus en plus de gens prennent conscience qu’il est urgent de faire cesser la folie tourbillonnante qui nous entoure. Et pourtant, notre façon de répondre à la complexité de ce défi reste superficielle, inadéquate. Nous ne sommes pas prêts à envisager une action – et encore moins la mettre en œuvre, si elle menace notre sécurité, ou affecte notre passivité habituelle. Continuer à vivre avec insouciance et indifférence, ne recherchant que le gain personnel et la satisfaction de nos désirs, revient à choisir le suicide pour l’espèce humaine. 

Nous pouvons bien sûr, selon nos ressources propres, nous engager à fond dans l’action sociale sans jamais nous écarter d’un centimètre du centre de nos intérêts personnels ; en réalité, bien souvent l’action sociale ne fait qu’accentuer l’égocentrisme et l’égotisme. Il est impossible de s’engager dans une action sociale authentique qui s’attaque à la racine des problèmes de la société et de l’âme humaine, sans s’écarter de toute motivation égocentrique. Plongeons donc au cœur du réseau complexe de nos mobiles et découvrons où sont nos priorités. 

Dépasser l'égocentrisme


Notre désir de paix doit devenir si urgent qu’il nous amène au point où nous sommes prêts à nous libérer de cet état d’immaturité égocentrique, enfin prêts à développer la saine maturité requise pour faire face aux défis complexes qui affectent notre existence. Mais nous perdrons la clarté de l’action juste et la passion qu’inspire un dessein bien déterminé si nous cherchons la caution de l’environnement culturel dominant, voire celle de la contre-culture. Peut-être serons-nous acclamés pour notre contribution, mais sans une conscience aiguë de ce qui constitue l’essence de nos vies, sans une compréhension profonde du sens de l’existence humaine, notre travail ne pénétrera pas jusqu’aux racines de la misère humaine. 

Il nous faut être d’une honnêteté intransigeante envers nous-mêmes afin de devenir responsables socialement. Où que nous soyons, nous devons résister à l’injustice, accepter de remettre courageusement en jeu notre confort, notre sécurité, notre vie même, sans plus jamais prêter la main à toute forme d’injustice ou d’exploitation. Si nous adoptons le comportement habituel de l’esclave – peur, acceptation de la tyrannie, aveuglement intellectuel et sentimental vis-à-vis de l’injustice – alors nous mériterons les inévitables conséquences qui fondront sur nous tel un sombre nuage d’orage. 

Naturellement, la crainte règnera si nous sommes soumis, si nous nous agrippons à notre confortable petit îlot. Si vraiment nous voulons voir notre lot de plaisirs, de confort personnel s’épanouir et grandir sans cesse, si nous sommes prêts à laisser périr tout le reste pour cela – les différents peuples de la planète, les races, les castes, les cultures, les religions, et toutes les autres créatures terrestres, alors à l’évidence nous sommes condamnés à pourrir, à nous désintégrer. Si, dans la plus grande indifférence, nous laissons les autres être maltraités, simplement pour que le cours de nos petites vies ne soit pas affecté, pour que le confort d’un joli intérieur, de repas agréables et de bons divertissements ne soit pas menacé, le résultat sera un destin tragique pour nous tous. 

Lorsque nous regardons en face la réalité de la souffrance humaine à l’échelle planétaire, qu’est-ce que la confrontation à cette terrible vérité va déclencher en nous ? Allons-nous nous retrancher derrière des théories et des mécanismes de défense bien commodes, ou bien quelque chose s’éveillera-t-il au plus profond de notre être ? Prendre conscience de la souffrance sans chercher à s’en défendre, nous conduira naturellement à nous engager sur la voie de l’action. Le cœur ne peut en être témoin sans lancer un appel à l’être profond, sans mettre en route la force de l’amour. 

Il est possible que, sans se déployer à l’échelle mondiale ou nationale, notre action s’exprime au sein de notre communauté, dans notre voisinage immédiat – mais répondre à l’appel, agir, est un devoir. La responsabilité sociale fleurit sans contrainte lorsque notre perception du monde n’est pas obscurcie par la conscience égotiste. C’est en étant directement en phase avec cette souffrance que naît la compréhension puis l’action spontanée - mais quand nous percevons le monde à travers l’ego, nous perdons la relation directe, la communion qui vit au plus profond de notre être. 

La Force de L'Amour est celle de la Révolution Totale


Il faudra bien un jour qu’une tendre compassion naisse et règne dans nos cœurs si nous voulons avoir une chance de survie ; nos vies ne seront marquées du sceau d’une véritable bénédiction que le jour où la souffrance de l’un sera profondément ressentie comme étant celle de tous. C’est la force, la dynamique de l’amour, à ce jour encore inconnue et inexplorée, qui servira de levier pour une transformation, une révolution totale. 

Nous nous sommes considérablement écartés de l’amour dans le cadre de notre vie sociale, avançant dangereusement vers la destruction, la famine. Peut-être avons-nous aujourd’hui la sagesse de reconnaître que l’amour nous est aussi vital que l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons ou la nourriture que nous absorbons. L’amour est la beauté, le mystère subtil, l’âme de la vie, la pureté intacte et radieuse qui fait naître la joie spontanée, les chants d’allégresse, les poèmes, la peinture, la danse et le théâtre, pour célébrer cette indescriptible, ineffable extase de l’être. Cette force d’amour, peut-on l’amener sur les places de marché, dans les maisons, les écoles, là où les affaires se traitent, transformant ainsi complètement nos relations ? Vous pouvez dire, qu’il s’agit là d’une utopie, mais c’est la seule attitude qui ferait vraiment la différence, et qui rendrait parfaitement justice au potentiel d’êtres humains vivant le tout. 

La compassion est un mouvement spontané de la conscience du tout, pas une décision raisonnée d’aider les pauvres ou d’être charitables envers les infortunés. La compassion est une formidable dynamique, qui nous porte naturellement, sans qu’il y ait choix, à l’action juste. Elle a la puissance de l’intelligence, de la créativité, et la force de l’amour. La compassion ne se cultive pas ; elle ne découle ni d’une conviction intellectuelle ni d’une réaction émotive. Elle est là, simplement, lorsque l’unité de la vie devient une réalité vécue. La compassion ne se manifeste pas lorsque nous vivons à la surface de l’existence, ni quand nous construisons pièce par pièce une vie confortable et facile. Elle requiert une plongée vers les profondeurs, là où la réalité est l’unité et les divisions ne sont qu’illusion. 

Si nous demeurons à la surface, nous serons particulièrement sensibles aux différences apparentes entre les êtres humains sur le plan physique et mental, ou encore les différences de culture et de comportement. Mais si nous laissons notre regard pénétrer plus profond, alors nous découvrirons qu’il n’y a aucune différence fondamentale entre un être humain et un autre, ni même entre un être humain et n’importe laquelle des créatures vivantes. Toutes sont des manifestations de la vie, créées à partir des mêmes principes de vie, et entretenues par les mêmes fonctions biologiques. L’unité est la réalité absolue ; la différenciation, elle, est de nature transitoire et relative.

L'expérience de l'impossible

Il n’est pas suffisant que seuls quelques-uns parmi nous, parviennent à cette profondeur de vie et nous communiquent de fascinants témoignages de l’unité de tous les êtres. En ces temps critiques, il est nécessaire que toute personne sensible et attentionnée fasse par elle-même la découverte du sens de l’unité, et permette au flot de la compassion de submerger sa vie. Lorsque la compassion et la réalisation de l’unité deviendront la dynamique de la relation humaine, alors l’humanité évoluera. 

Nous souffrons tous à travers le monde de la noirceur de la misère que nous avons crée. Parce que nous avons cru au morcellement, au superficiel, nous n’avons pas su vivre ensemble dans la paix et l’harmonie ; les ténèbres couvrent largement notre l’horizon. Dans cette obscurité, les gens simples comme vous et moi ressentent la nécessité d’aller plus profond, d’en finir avec les approches superficielles et inadéquates de la vie ; de mettre en œuvre l’énergie créatrice à notre portée afin d’exprimer l’unité. La vaste intelligence qui gouverne le cosmos est disponible à tous. La beauté de vivre, l’émerveillement de la vie, c’est que nous partageons cette créativité, cette intelligence, un potentiel illimité avec le reste du cosmos. 

Si l’univers est vaste et mystérieux, nous le sommes aussi. S’il contient d’innombrables réserves d’énergie créatrice nous les contenons aussi. S’il a des pouvoirs de guérison, nous aussi, nous les possédons. Prendre conscience que nous ne sommes pas de simples créatures physiques dans un monde de matière, mais des êtres formant un tout, chacun constituant un cosmos en miniature, relié de manière intime et profonde à la vie dans sa totalité devrait transformer radicalement la manière dont nous nous percevons, notre environnement, nos problèmes de société. 

Rien ne peut jamais être isolé du tout. Un immense potentiel inexploré dort en chaque être humain. Nous ne sommes pas que de la chair et des os, ni même une accumulation de conditionnements. Si c’était le cas, notre avenir sur cette planète ne serait pas très prometteur. Mais il y a infiniment plus à découvrir de cette vie, et chaque homme qui ressent cette passion de vie et qui ose l’explorer au-delà des apparences, jusqu’aux profondeurs du mystère de la totalité, aide tous les autres à mieux percevoir ce que veut dire être profondément humain. Une révolution, une révolution radicale, implique le courage de faire l’expérience de l’impossible. Et quand un individu fait un pas dans la direction de la nouveauté, de l’impossible, l’espèce humaine toute entière voyage à travers lui. 

Ressources 

S’éveiller à une révolution totale. Vimala Thakar. Enlightennext France. Cet article est une traduction d’extraits du livre Spirituality and Social Action : A Holistic Approach (V. Thakar, Berkeley, 1984).

Pour les anglophones, voici la version originale en anglais du texte de Vimala Thakar. 

Dans la rubrique ressources du précédent billet Éveil à une révolution intégrale (1) , on trouvera un certain nombre de  liens concernant la vie et l’œuvre de Vimala Thakar.

Dans le Journal Intégral : La Méditation c’est l’intégralité  Texte et biographie de Vimala Thakar.

La Révolution Totale de Krishnamurti, seizième et dernier chapitre de Se libérer du connu. Livre -Audio sur you tube

Se libérer du connu de Krishnamurti en Pdf 

jeudi 12 mai 2016

Eveil à une Révolution Totale (1)


L’appel d’aujourd’hui est un appel à dépasser les cloisonnements, à nous éveiller à une révolution totale. Vimala Thakar 


En se manifestant à travers un évènement, la dynamique de l’évolution se cristallise en une forme qui devient ainsi, pour tous ceux qui savent l’interpréter, un signe des temps chargé de sens. Ainsi en est-il du mouvement Nuit Debout qui, depuis le 30 Mars, d’abord sur la place de la République à Paris puis dans de nombreuses villes de France jusqu'en Europe, apparaît comme le laboratoire d’une conscience collective portée par la jeunesse qui cherche à inventer et à imaginer de nouvelles formes d'organisation sociale en refusant de jouer le rôle des gens bons de service pris dans le sandwich de l’état d’urgence entre fondamentalismes marchand et religieux. 

Pour nourrir cette intelligence collective nous proposons au débat la réflexion de Vimala Thakar sur l’éveil à une révolution totale : « Lorsque les ténèbres recouvrent l’esprit de l’homme il est urgent pour ceux qui se sentent concernés de s’éveiller, de s’engager sur la voie d’une révolution… L’appel d’aujourd’hui est un appel à dépasser les cloisonnements, à nous éveiller à une révolution totale. Cet appel n’est pas en faveur des vieilles recettes révolutionnaires ; elles ont échoué, alors pourquoi les ressortir à nouveau, même parées d’une nouveauté factice ? Le défi d’aujourd’hui est de créer une révolution vitale et complètement nouvelle qui embrasse la vie toute entière. » 

Si la révolution prônée par Vimala Thakar est totale c’est qu’elle est à la fois intérieure et extérieure : elle ne concerne pas seulement l’organisation socio-politique mais naît de l’interdépendance entre le développement psycho-spirituel de l’individu, la mutation culturelle de la conscience collective et la transformation des structures sociales : « Nous devons nous rendre compte que l’intérieur et l’extérieur s’interpénètrent subtilement en une totalité, et que nous ne pouvons faire face à l’un sans faire face à l’autre. Structures et systèmes conditionnent notre conscience intime, tandis que les conditionnements de notre conscience donnent vie aux structures et aux systèmes… A notre époque, être un chercheur spirituel dénué de conscience sociale est un luxe que nous ne pouvons guère nous permettre, et se dévouer à une cause sociale sans une compréhension scientifique des mécanismes du mental est pure folie. » 

Politique, culture et spiritualité 

Vimala Thakar
Les réflexions de Vimala Thakar sur cette révolution totale sont d’une actualité brûlante à l’heure où la conscience collective en évolution est en quête de nouvelles formes d'organisation sociale dans lesquelles elle puisse se reconnaître. Cette quête, telle qu'elle s'exprime notamment à travers Nuit Debout, fait apparaître les limites d’un activisme qui vise à changer les structures politiques sans de préoccuper du développement intérieur des individus qui y participent. Pour transcender ces limites, il faut participer de l'intérieur à la dynamique évolutionnaire qui concerne l'être humain dans sa totalité tout en se libérant du fétichisme de l'abstraction qui enferme l'individu moderne dans des séparations illusoires le réduisant ainsi à un simple Homo œconomicus.

Vimala Thakar qui fut tout d’abord une activiste politique a expérimenté – comme Sri Aurobindo – les impasses d’une action sociale qui l’ont conduit à une profonde remise en cause de ses certitudes. La rencontre de Krishnamurti a fait basculer son désir de révolution sociale en une exigence préalable de transformation personnelle. Le champ de sa parole et de son action s’est alors déplacé du plan politique à la recherche d’une libération intérieure pouvant servir de levier à une authentique transformation sociale. C’est ainsi qu’a commencé pour Vimala Thakar un long périple à travers le monde pour partager avec qui voulait l'entendre la voie d'un éveil intérieur. D'origine indienne, Vimala Thakar est un auteur connu dans les milieux anglophones pour ses ouvrages de spiritualité qui sont souvent la transcription des nombreuses conférences et échanges donnés tout au long de trente années de voyage dans le monde entier. Paru dans la traduction française du magazine américain EnlignthenNext, le texte ci-dessous est une traduction du livre de Vimala Thakar intitulé Spirituality and social Action : an holistic approach (Berkeley, 1984). 

La réflexion de Vimala Thakar vise à renouer les fils que la modernité a coupé entre politique, culture et spiritualité c’est-à-dire entre développement intérieur (subjectivité), évolution des codes culturels (intersubjectivité) et transformation sociale (systèmes objectifs). Une telle approche intégrale, et elle seule, est à même d’opérer le saut qualitatif nécessaire pour aborder le nouveau stade du développement humain correspondant à l’entrée dans l’ère de l’information. Il est évident qu’un tel discours va à l’encontre de nos conditionnements occidentaux où l’emprise que l’économie exerce sur le politique prend sa source dans le déni des formes supérieures de la conscience et de l'esprit communautaire explorées entre autres par l’esthétique, l’éthique et la spiritualité. 

La révolution à venir


A l'heure où, en manque de sens et d'absolu, une partie de la jeunesse se perd soit dans des addictions consuméristes, soit dans des dérives intégristes jusqu'à sombrer parfois dans des délires terroristes, nous nous trouvons dans un "État d'urgence spirituel" ainsi analysé par le philosophe Abdenour Bidar : " C'est bien une impasse de civilisation à laquelle nous aboutissons aujourd'hui, après deux siècles qui ont "surfé" sur la vague des progrès technoscientifiques et sociopolitiques impulsés par l'Occident. Aujourd'hui tout cela est hélas essoufflé, dévitalisé, et la prise de conscience se propage qu'il faut "ajouter un étage à la fusée" pour redynamiser nos progrès déjà acquis. Ce que j'appelle l'étage spirituel : un sens de la vie partageable par tous qui indique à la fois un projet de civilisation et pour chacun un trajet d'accomplissement personnel."

Une telle prise de conscience est effective dans l'émergence d'un mouvement citoyen mondial dont Patrick Viveret, penseur de convivialisme et créateur des Dialogues en humanité, est un des animateurs : « En ce moment, on est dans une phase très importante de renouveau des questions spirituelles, des enjeux de sens… Le problème est que la modernité, considérant que ces questions disparaîtraient un jour d’elles-mêmes, a laissé à la religion le monopole des questions spirituelles… Après une période où les questions spirituelles étaient renvoyées dans la sphère privée, je trouve positif qu’elles redeviennent des questions collectives… Donc le mouvement citoyen mondial en émergence rouvre aussi les questions spirituelles. En même temps, un enjeu passionnant est de trouver les façons nouvelles de créer un dialogue entre modernité et tradition, en gardant le meilleur de chacun. » 

Cet état d’urgence spirituel dans lequel nous nous trouvons doit donc nous conduire à intégrer le meilleur de la modernité – individuation, démocratie et rationalité – et le meilleur des traditions – compassion, esprit communautaire et spiritualité – dans une nouvelle synthèse. Dans un article intitulé Le Boudhisme et la révolution à venir paru en 1969, le poète et activiste Gary Snyder évoquait déjà cette révolution totale née de l'intégration de l'éveil spirituel et de la transformation sociale : " La révolution sociale a été la miséricorde de l'Occident; l'éveil personnel dans le soi fondamental, la vacuité, la miséricorde de l'Orient. Nous avons besoin des deux. Elles sont toutes les deux contenues dans les trois points traditionnels du chemin bouddhique : la sagesse (prajnâ), la méditation (dhyâna) et la moralité (sîla). La sagesse est la connaissance intuitive de l'esprit de bienveillance et de clarté qui gît sous les anxiétés et les agressions qu'opèrent l'ego. La méditation, c'est aller au fond de l'esprit pour voir tout cela pour soi-même - encore et encore, jusqu'à ce que cela devienne l'esprit où vous demeurez. La moralité, c'est ramener dans sa manière de vivre, par l'exemplarité personnelle et l'action responsable, et finalement jusque dans la véritable communauté (le sangha) de "tous les êtres" ".

Dans un billet sur la méditation intitulée Une Révolution silencieuse, nous évoquions la démarche du philosophe Fabrice Midal dont la pratique méditative renvoie à un engagement politique : " Mon engagement dans la méditation, je le pense comme un engagement politique. Je crois que la méditation est aujourd'hui la dernière chance révolutionnaire pour notre temps. Parce qu'il s'agit en méditant de cesser l'attitude de tout vouloir contrôler et tout dominer. C'est le problème majeur de monde." Cette révolution à venir évoquée aussi bien par Gary Snyder que par Vimala Thakar - et bien d'autres - est seule à même de transcender les impasses d’une pensée fragmentée et instrumentale, à l'origine de la crise évolutive que nous vivons, pour considérer l’être humain dans toutes ses dimensions, à la fois intérieures et extérieures, individuelles et collectives. Il s’agit de compléter, d'intégrer et dépasser cette convergence des luttes évoquée par les acteurs de la Nuit Debout par une lutte pour la convergence de la conscience, de la culture et de la société dans une même dynamique évolutionnaire. C’est ainsi que l’on sortira de la nuit debout pour entrer dans l’aube d’une ère nouvelle en se souvenant que, comme le disait Khalil Gibran : « Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit. » 

S’éveiller à une Révolution Totale. Vimala Thakar 


En un temps où la question de la survie de l’espèce humaine est devenue une préoccupation majeure, entretenir le statu quo revient à coopérer avec l’absurde, voire à contribuer au chaos. Lorsque les ténèbres recouvrent l’esprit de l’homme il est urgent pour ceux qui se sentent concernés de s’éveiller, de s’engager sur la voie d’une révolution. 

L’habileté de l’esprit humain nous a menés droit vers une crise complexe, globale et terrifiante à laquelle nous sommes maintenant confrontés. Les solutions courantes, fondées sur une perspective limitée de ce qu’est l’être humain, échouent l’une après l’autre, et se révèlent tragiquement inadaptées. Pourtant nous mobilisons d’énormes ressources au profit de solutions inadéquates, pariant sur le fait que si nous les développons sur une échelle assez grande, ces solutions caduques pourront répondre aux nouveaux défis de façon satisfaisante. 

Avons-nous le courage de regarder nos échecs en face et de les reléguer dans le passé ? Avons-nous la vitalité nécessaire pour aller au-delà d’une perspective étroite et conditionnée, afin de nous ouvrir à la totalité, à la plénitude ? L’appel d’aujourd’hui est un appel à dépasser les cloisonnements, à nous éveiller à une révolution totale. Cet appel n’est pas en faveur des vieilles recettes révolutionnaires ; elles ont échoué, alors pourquoi les ressortir à nouveau, même parées d’une nouveauté factice ? Le défi d’aujourd’hui est de créer une révolution vitale et complètement nouvelle qui embrasse la vie toute entière. 

Nous n’avons jamais osé nous ouvrir à la plénitude de cette vie dans toute sa splendeur sacrée ; nous nous sommes contentés d’en perpétuer des fragments, d’isoler des zones dans lesquelles nous nous sentons en sécurité d’un point de vue intellectuel et à l’aise sous l’angle émotionnel. Nous aurions même pu préserver nos petits espaces privés et rassurants si nous n’avions pas, par la même occasion, causé ce terrible gâchis en tentant à toute force de fragmenter l’intégrité du cosmos en morceaux minuscules. 

Nous avons créé un affreux chaos et tentons de démêler une situation très complexe en combinant les remèdes les plus superficiels sans aucun souci de cohérence. Aujourd’hui, nos existences marquées par les blessures de nos échecs, et nos esprits alourdis par la peur de l’avenir, nous ne pouvons plus poursuivre le jeu dangereux du cloisonnement. Nous ne pouvons plus écarter l’évidence du lien universel qui nous rattache les uns aux autres, égaux dans l’unité. 

La science et la technologie nous ont rapprochés dans des relations intimes avec tous les autres. Nous sommes une seule et même famille humaine, une famille qui n’a pas encore appris à vivre en paix, à vivre libérée de la violence et de l’asservissement. C’est au début du siècle dernier que Bertrand Russell écrivait : « L’homme sait voler dans les airs comme un oiseau, il sait nager dans l’eau comme un poisson, mais il ne sait pas vivre parmi ses frères. » 

Pénétrer les Racines du Conflit 


Bien que notre survie même soit en question, nous avons tendance à n’envisager cette crise que sous un jour superficiel, sur un plan émotif et sentimental. Nous avons cherché de façon subtile à rejeter notre profonde responsabilité dans la situation de la famille humaine. Nous nous percevons, nous-mêmes ou le petit groupe auquel nous nous identifions, comme des gens sincères, aimant la paix, tandis que nous rejetons sur le monde extérieur, sur les autres, sur les méchants assoiffés de pouvoir, la responsabilité des guerres et de la violence. Mais comment pouvons-nous continuer à penser ainsi, alors que nous appartenons à des sociétés qui sont préparées à la guerre ? 

Cependant, c’est bien ce que nous faisons. Chaque jour, la télévision, la radio nous apprennent l’existence de nouvelles guerres, de massacres dans tel ou tel pays, et nous ressentons l’absurdité qu’il y a dans le fait même de se lancer dans une guerre ; nous nous demandons pourquoi politiciens et hommes d’État n’ont pas assez de bon sens pour mettre un terme à tout ce gâchis. Telle est peut-être la réaction de tout citoyen sensé. Mais qui déclare la guerre ? Où sont les racines de l’agression ? Ne les trouve-t-on que dans l’esprit d’une poignée d’individus gouvernant leurs pays respectifs ? Ou bien trouve-t-on ces racines dans les systèmes - économiques, politiques, administratifs, industriels - que nous avons créés et avons fait perdurer depuis des siècles ? 

Si nous ne nous perdons pas dans le romantisme et la sentimentalité, si nous ne nous contentons pas de réactions émotives pour exprimer à quel point les guerres sont affreuses, mais si nous allons plus profond, ne découvrirons-nous pas le noyau de la guerre au cœur des structures que nous avons acceptées ? Cette découverte montrera qu’il existe des structures et des systèmes qui sont inévitablement porteurs des germes de l’agression, de l’exploitation et de la guerre. Nous avons accueilli l’agression comme mode de vie. Nous créons et nous nous retranchons derrière des structures qui aboutissent au conflit. Il est impossible de conserver les structures, et d’éviter les guerres. Vous et moi, individuellement, devons réaliser notre degré de responsabilité, comprendre comment nous coopérons avec ces systèmes et, de ce fait, participons à la violence et à la guerre. Il nous faut alors réfléchir à la question de savoir si nous pouvons cesser de collaborer avec le système, si nous pouvons cesser de participer à la guerre et explorer une manière toute différente de vivre pour nous-mêmes. 

Nous devons plonger aux racines du problème, au cœur de la psyché humaine, et reconnaître que l’action sociale collective trouve sa genèse dans l’action menée par l’individu. On ne peut pas séparer l’individu de la société. Nous sommes chacun porteur de la société lorsque nous cautionnons les valeurs défendues par elle, lorsque nous avalisons les priorités définies en notre nom par les gouvernements, les États, les partis politiques. Nous sommes le reflet de la collectivité, reproduisant le schéma créé pour nous, et nous sommes satisfaits parce qu’on nous donne la sécurité physique et économique, le confort, les loisirs et le divertissement. On nous a appris à être obsédés par l’idée de sécurité ; l’appréhension du lendemain nous hante bien plus que la conscience de la responsabilité d’aujourd’hui. 

Au-Delà de la Fragmentation

C’est seulement si nous avons le désir profond de regarder ces faits désagréables en face que nous pourrons avancer. Mais si nous nous laissons aller à l’apitoiement sur nous-mêmes, à la dépression, une telle attitude peut nous conduire au cynisme vis-à-vis des autres et du système. De plus, libérer une énergie si négative n’aidera en aucun cas à résoudre les problèmes. Nous devons nous en tenir aux faits tels qu’ils sont. Que cela nous plaise ou non, nous sommes les acteurs responsables de tout ce qui se passe dans le monde. Si nous permettons à la violence de résider dans notre cœur, rien ne nous distinguera d’une personne qui veut la guerre; si, psychologiquement, nous donnons libre champ à la violence, nous devenons participants. 

Si nous avons réellement le désir d’en finir avec la guerre, nous allons devoir explorer en profondeur la psyché humaine, à l’endroit où la violence, l’ambition et la jalousie sont puissamment ancrées ; sinon, nous ne pourrons pas sortir de ce chaos. Un échec dans ce domaine équivaudrait à nous condamner à répéter éternellement les lamentables erreurs du passé.

Nous devons nous rendre compte que l’intérieur et l’extérieur s’interpénètrent subtilement en une totalité, et que nous ne pouvons faire face à l’un sans faire face à l’autre. Structures et systèmes conditionnent notre conscience intime, tandis que les conditionnements de notre conscience donnent vie aux structures et aux systèmes. Nous ne pouvons isoler une seule facette de la relation, lui donner un aspect brillant, et ignorer le reste. La puissance des conditionnements sociaux est si fortement ancrée qu’elle ne permet pas qu’on l’ignore. 

On trouve traditionnellement deux approches distinctes ; l’une prend pour perspective le domaine social, économique et politique et affirme : « Vous voyez bien qu’à moins de résoudre les problèmes économiques et politiques, il n’y aura jamais ni bonheur, ni paix, ni terme à la souffrance. Il y va de la responsabilité de chacun de s’engager à résoudre ces problèmes selon une idéologie ou une autre. Il n’est pas important de se tourner vers la vie intérieure et ses déséquilibres, ses impuretés, cela peut attendre parce qu’il s’agit d’une activité égotiste, centrée sur soi. La vraie responsabilité est vis-à-vis de la société, de l’espèce humaine : laissez donc de côté toutes ces questions de méditation, de silence, de transformation intérieure à visée révolutionnaire, tous ces raisonnements sophistiqués. Tournez-vous d’abord vers ce qui est important. » L’autre approche affirme : « On ne peut pas résoudre les problèmes politiques et économiques si on ne transforme pas radicalement l’individu. Concentrez votre attention sur votre mutation psychologique, sur une révolution intérieure radicale. Quant aux problèmes économiques ou sociaux, ils peuvent attendre. » 

Classiquement, les gens suivent l’une ou l’autre de ces approches: soit les groupements religieux axés sur le développement intérieur et la révolution intérieure, soit les groupements humanitaires axés sur l’action sociale. Traditionnellement, nous avons créé des limites et l’exploration au-delà de ces territoires bien connus n’a été que superficielle ; les activistes sociaux ont délimité leur terrain d’action : la vie extérieure (le socio-économique, les structures politiques), et les groupes religieux ont délimité le leur – le monde intérieur des dimensions plus vastes de la conscience, les expériences transcendantales et la méditation. 

Un nouveau défi


Les deux groupes ont fait preuve de mépris l’un vis-à-vis de l’autre au fil de l’histoire. Les activistes considèrent les chercheurs spirituels comme des gens qui s’apitoient sur leur sort, tandis que les ‘spirituels’ accusent les activistes de se perdre dans la course à l’action, niant l’essence de la vie. Les maîtres spirituels traditionnels eux-mêmes ont divisé la vie entre ce qui appartient au monde extérieur et ce qui appartient à la spiritualité, insistant sur le fait que le monde n’est qu’illusion. « Ce monde est maya, il n’est qu’apparence » disent-ils. « Ainsi, toutes vos actions doivent-elles être reliées à la vérité suprême, non à la maya ». Ce qui implique qu’une personne dite religieuse peut rester assise en méditation dix heures par jour et n’être en rien concernée par la tyrannie, l’exploitation et la cruauté qui l’entourent. Elle n’a qu’à dire : « Je ne suis pas responsable, seul Dieu est responsable. Dieu a créé le monde. Il ou Elle n’a qu’à s’en occuper. » 

Il y a bien eu quelques mélanges superficiels - on a vu des groupes religieux entreprendre des actions de service social et des activistes rejoindre des organisations religieuses - mais aucune intégration réelle qui soit profonde et innovante, de l’action sociale et du spirituel n’a encore eu lieu de façon significative. L’histoire du développement humain a été fragmentaire, et la majorité d’entre nous s’est accommodée de ce morcellement. La société l’a ratifié. Chaque parcelle de la société fonctionne selon ses propres échelles de valeurs. 

Chez beaucoup d’activistes, la colère, la haine, la violence, l’amertume et le cynisme sont des valeurs admises même si l’efficacité de telles motivations pour créer un monde de paix a été sérieusement mis en question. Et on a vu des générations de chercheurs spirituels rester complètement indifférents aux besoins des plus pauvres, parce que la recherche d’états de conscience plus élevés leur semblaient beaucoup plus importante que la misère des populations affamées. 

Un nouveau défi nous attend à l’aube du vingt et unième siècle : aller au-delà de la fragmentation, au-delà des systèmes de valeurs incompatibles - même s’ils ont été élaborés par des gens sérieux ; grandir, être prêt à dépasser notre approche auto-satisfaite, nous ouvrir à la vie complètement, accueillir une complète révolution. A notre époque, être un chercheur spirituel dénué de conscience sociale est un luxe que nous ne pouvons guère nous permettre, et se dévouer à une cause sociale sans une compréhension scientifique des mécanismes du mental est pure folie. 

Aucune de ces approches fragmentaires n’a jamais été couronnée de succès. Nul doute qu’il faudra au chercheur spirituel faire un effort pour développer sa conscience sociale, ou à l’activiste pour se persuader de la crise morale que traverse la psyché humaine, et de l’importance de la vigilance quant à la vie intérieure. Le défi qui nous attend est de plonger encore plus profond, en tant qu’êtres humains, d’être prêts à abandonner nos partis pris et nos préférences, à étendre notre compréhension à l’échelle la plus globale, intégrant ainsi la totalité de la vie ; devenir conscients, enfin, de cette plénitude dont nous sommes une manifestation. 

(Suite et fin du texte dans le prochain billet...

Ressources

S’éveiller à une révolution totale. Vimala Thakar. EnlightenNext France. Cet article est une traduction d’extraits du livre de Spirituality and Social Action : A Holistic Approach (V. Thakar, Berkeley, 1984). 


Vimala Thakar Ce site a pour but de faire connaître Vimala Thakar, son enseignement, sa bibliographie. Traduits par « les amis de Vimala», ces textes sont mis gracieusement à la disposition des lecteurs sous forme de fichiers pdf téléchargeables pour permettre aux chercheurs francophones d’avoir accès à l’enseignement de Vimala Thakar. 

Biographie de Vimala Thakar par Alain Delaye

La révolution à venir  Gary Snyder. Site Zen Occidental