mercredi 22 mai 2013

Université Intégrale (15) Le nouveau paradigme de la co-évolution


La vie, c’est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre. Albert Einstein

Didier Pasquette

Nous venons de le voir une fois de plus dans nos derniers billets concernant la spiritualité contemporaine promue par Andrew Cohen ou Satprem : à travers la diversité de ses expressions - biologique, psychique, sociale, culturelle, spirituelle - le processus de l’évolution est au cœur d’une vision dynamique de la conscience, de l’être humain et de son milieu à la fois social et naturel. Cette vision dynamique inspire une approche concrète, globale et évolutionnaire, qui remplace progressivement le modèle abstrait, statique et analytique, qui fut celui de la modernité technocratique et de l'Homo Œconomicus.

Dans le domaine du développement humain - culturel, psychologique et social - comme dans celui des sciences de la complexité, les travaux des chercheurs les plus avancés viennent aujourd’hui confirmer les intuitions visionnaires des grands penseurs de l’évolution comme Hegel, Bergson, Sri Aurobindo ou Teilhard de Chardin. Cette convergence fondamentale entre spiritualité et philosophie, sciences humaines et sciences expérimentales, fait émerger un nouveau modèle.

Avec pour thème Le nouveau paradigme de la co-évolution, la prochaine session de l’Université Intégrale, le 9 Juin, rendra compte de l’émergence de ce nouveau modèle dont Ervin Laszlo, le fondateur du Club de Budapest est un des pionniers. Le concept de co-évolution évoque la multiplicité des processus systémiques d’interactions et de rétroactions qui sont au cœur de la dynamique évolutive. Toute évolution est en fait une co-évolution avec un milieu multidimensionnel. A l’occasion des vingt ans du Club de Budapest dont la branche française est à l’origine de l’Université Intégrale, cette journée sera l’occasion de rendre hommage à Ervin Laszlo et à son œuvre.

Cette session exceptionnelle de l’Université Intégrale permettra de rencontrer des chercheurs français et étrangers de haut niveau qui, chacun à leur façon, ont exploré diverses facettes du changement de paradigme à l’œuvre ces temps-ci. Leurs analyses et leurs échanges permettront de mieux comprendre le modèle émergent ainsi que les nouvelles formes de pensée et de sensibilité, d’organisation et de mode de vie, à travers lesquelles se manifeste aujourd’hui la dynamique de l’évolution. Un rendez-vous essentiel pour ceux qui cherchent à comprendre notre monde en mutation et à participer de manière créative aux transformations induites par celle-ci.

Une conscience planétaire

En 1972, le rapport du Club de Rome Limits to growth (Les limites à la croissance), lance une sonnette d’alarme en proposant des scenarios du futur qui montrent les excès et impacts négatifs que le développement économique peut, à terme, entrainer sur l’environnement.

Ervin Laszlo
Ervin Laszlo, qui travailla sur l’impact humain de ces scénarios, fut un des premiers philosophes des sciences à montrer l’importance de la promotion des diversités culturelles dans l’évolution humaine comme de sa nécessaire interdépendance avec la nature (espèce végétale et animale) et avec le cosmos (biosphère).

L’expression de « conscience planétaire », qu’il choisit pour caractériser cette triple interdépendance, est retenue comme pilier du Manifeste de la création du Club de Budapest en 1993. En cette vingtième année de la fondation du Club de Budapest, notre conscience humaine a cheminé sur la voie du respect des diversités culturelles, de la biodiversité et du vivant, mais nous sommes encore loin de mettre en œuvre les solutions d’urgence qui s’imposent à nous.

Les sciences rejoignent les spiritualités dont certaines, bien avant l’heure, avaient eu l’intuition des lois du vivant. La société civile s’empare de ces sujets pour agir au quotidien malgré l’incertitude. Les entreprises et les institutions internationales contribuent, généralement de manière très inégale, avec un fossé entre les plus pionnières et les plus traditionalistes.

Si « la conscience est le fruit de l’évolution » comme le souligne Edgar Morin, comment faire en sorte que celle-ci s’accélère et se développe chez un plus grand nombre pour faire masse critique ? Avoir une conscience plus large des enjeux planétaires requiert un changement de posture c’est-à-dire de valeurs et de comportements. Cela nécessite de prendre le « virage global »  et de changer de paradigme.

Faire advenir l’improbable

Mais qu’est ce que signifie réellement changer de paradigme ? Edgar Morin nous invite à passer de la complexité à la pensée complexe en « luttant contre le probable » pour faire advenir l’improbable. Pour Ervin Laszlo, nous devons élargir notre conscience, en agissant de manière cohérente à notre niveau pour transformer collectivement le monde.

D’autres comme Brian Hall (Values shift), Don Beck et Chris Cowan (Dynamique Spirale), Richard Barret (The New Leadership Paradigm), proposent des grilles de lecture pour décrypter les niveaux de conscience. L’œuvre de Ken Wilber propose une nouvelle théorie dite « intégrale » intégrant toutes ces dimensions.

Comment comprendre la nature de l’évolution que nous vivons à l’heure actuelle ? La vision du monde postmoderne a beaucoup apporté en déconstruisant la modernité et en proposant d’autres valeurs notamment postmatérialistes (Ronald Inglehart) et l’émergence d’une « société plurielle » (Michel Maffesoli).

De nos jours, d’autres approches telles que la philosophie intégrale, l’approche postpostmoderne ou le mouvement évolutionnaire mettent l'emphase sur la nécessité d'intégrer les différentes strates de la complexité pour aller plus loin que la seule déconstruction de la postmodernité en reliant les différentes visions du monde.

Une approche évolutionnaire


L’idée n’est plus seulement de déconstruire une réalité dominante voire asphyxiante mais d’offrir une philosophie constructive au tournant paradigmatique. Cela implique de nouvelles expressions de valeurs et de comportements plus collectifs, faisant appel à la fois nos capacités rationnelles, émotionnelles et spirituelles.

Cette session de l'Université Intégrale sera donc consacrée à l’étude critique et constructive de cette philosophie émergente : quels sont les différents mouvements et expressions du changement de paradigme et d’une conscience planétaire ? Comment les dernières recherches en matière de nouveau paradigme se caractérisent-elles ? Quels sont ses impacts de la co-évolution en particulier en termes culturels ? En quoi la nouvelle approche évolutionnaire est-elle porteuse d’émergences ?

Cette journée a été organisée par Carine Dartiguepeyrou et Alain Gauthier, ainsi que l'ensemble de l'équipe du Club de Budapest France. Présidente du Club de Budapest France, Carine Dartiguepeyrou a notamment contribué et coordonné pour le Club de Budapest trois ouvrages collectifs Prospective d’un monde en mutation (2010), Au-delà de la crise financière, nouvelles valeurs, nouvelles richesses (2011), Les voies de la résilience (2012) parus chez L’Harmattan, Collection Prospective. Elle a également coordonné le dernier livre La nouvelle Avant-garde  – Vers une culture co-évolutionnaire à paraître en juin 2013.

Vice-président du Club de Budapest France, Alain Gauthier est notamment co-auteur de six ouvrages collectifs en français et en anglais sur le leadership. Il vient de publier Le co-leadership évolutionnaire. Pour une société co-créatrice en émergence.


PROGRAMME

Le nouveau paradigme de la co-évolution. 9 Juin 2013. 8h30-18h. Forum 104, 104 rue de vaugirard, 75006 Paris. Les conférenciers s’exprimant en anglais seront traduits simultanément. Vous trouverez ici tous les détails pratiques, les modalités d’inscription et une présentation détaillée des intervenants.

8h45 - Accueil

9h00/9h15 - Ouverture. Co-évolution et changement de paradigme, vers une conscience planétaire, Carine Dartiguepeyrou

9h15/9h30 - Introduction à la perspective évolutionnaireAlain Gauthier

Steve Mc Intosh
9h30/10h15 - The Emerging Evolutionnary Worldview, Steve McIntosh

Discussion

10h15/11h00 - Evolution of Consciousness and Paradigm ChangeJennifer Gildey

Discussion

11h00/11h30 - Pause café

Gyorgy Szabo
11h30/12h15 - How Ervin is Shifting the WorldGyorgyi Szabo

Discussion

12h15/12h45 - Voyage au cœur de l'approche évolutionnaire, Michel Saloff Coste

Discussion

12h45/13h45 - Pause déjeuner. Repas bio végétarien servi sur place.

13h45/14h00 - Musique

Alain Gauthier
14h00/15h00 - Le co-leadership évolutionnaireAlain Gauthier

15h00/15h30 - Discussion

15h30/16h00 - Pause

16h00/16h10 - Musique

16h10/16h50 - Pourquoi changer de conscience maintenant ?, Ervin Laszlo

Comment la co-évolution peut-elle nous ramener à une incarnation plus unifiée de l'homme ?

Discussion

16h50/17h45 - Table ronde animée par Carine Dartiguepeyrou, dialogues entre les intervenants et échanges avec la salle : Ervin Laszlo, Alain Gauthier, Steve McIntosh, Gyorgyi Szabo, Jennifer Gildey, Michel Saloff Coste, Carine Dartiguepeyrou

18h00 - Clôture de la journée

mercredi 15 mai 2013

La Crise Evolutive vue par Satprem


On est en train de mourir à l’humanité pour naître à autre chose. Satprem

Sculpture de M.L Bodirsky

Nous poursuivons dans ce billet l’exploration d’une spiritualité contemporaine et évolutionnaire commencée avec la présentation de L’Eveil Evolutionnaire, le nouvel ouvrage d’Andrew Cohen. Dans notre dernier billet, Satprem évoquait Le Grand Sens, celui d'une dynamique évolutive qui conduit vers une forme d'humanité aussi différente de l’homme d’aujourd’hui que celui-ci l’est des primates dont il descend.

Dans cette perspective du Grand Sens, la crise de civilisation traversée actuellement par l’humanité prend une signification particulière qui démystifie toutes les analyses sectorielles et les interprétations superficielles, impuissantes à diagnostiquer ce saut évolutif et encore plus à en saisir la dynamique. 

Nous proposons ci-dessous un entretien donné en 1982 par Satprem à David Montemurri pour le film L'Homme après l'homme, où l’auteur de Sri Aurobindo ou l'Aventure de la conscience analyse cette crise : «  On n’est pas dans une crise morale, on n’est pas dans une crise politique, financière, religieuse, on est dans une crise évolutive. On est en train de mourir à l’humanité pour naître à autre chose ». 

Si cette crise est qualifiée d’évolutive c’est qu’elle transforme l’homme contemporain identifié au "petit sens" par les limitations du mental et de l’égo qui déterminent une soif de domination. Dans le creuset de cette métamorphose doit advenir une humanité éveillée, participant en conscience, en sensibilité et en volonté au Grand Sens c’est à dire à la dynamique évolutive, créatrice et intégrative, de la vie/esprit. 

En concevant l’homme comme un être de transition, Satprem propose un point de vue radical et visionnaire qui nous oblige à sortir de nos habitudes de pensées. En donnant à la crise de civilisation un sens métaphysique et évolutif, il opère un véritable renversement de perspective : il ne s'agit plus de combattre une malédiction mais de vivre une épreuve initiatique où se forge une nouvelle forme de conscience et d’humanité qui nous libère de l’emprise des anciens modes de vie et de pensée devenus totalement inadaptés.

La banqueroute de l’âge rationnel

Bernard Enginger dit Satprem (1923-2007) est déporté à vingt ans pour faits de résistance à Mauthausen où il passe dix-huit mois. En lui enlevant toutes ses illusions, cette expérience fondatrice le met en présence d’un essentiel qu’il cherchera à vivre et à développer tout au long de sa vie. C’est ainsi qu’à Pondichéry, il rencontre Sri Aurobindo et Mirra Alfassa, cette française surnommé Mère qui fut l’âme de l’ashram crée par Sri Aurobindo. C’est en 1957 que Mère lui donne son nom, Satprem qui signifie « celui qui aime vraiment »

Dans un billet intitulé La Crise évolutive vue par Sri Aurobindo, nous évoquions la façon dont le sage indien avait discerné et diagnostiqué la crise du modèle occidentale en l’identifiant comme une crise évolutive : « Actuellement l'humanité traverse, dans son évolution, une crise où se dissimule pour elle l'obligation d'un choix qui déterminera sa destinée. Nous sommes arrivés en effet à un stade ou le mental humain a réalisé, dans certaines directions, un développement immense, alors que dans d'autres il est arrêté, désorienté et ne peut plus trouver sa voie... » (La vie divine)

Comme tout visionnaire authentique, Sri Aurobindo (1872-1950) a anticipé l’évolution de nos société et notamment les impasses de l’économisme dominant : «  C'est ainsi qu'au lieu d'une société harmonieusement ordonnée, il s'est développé un formidable système organisé de concurrence, un industrialisme forcené et unilatéral, en rapide expansion, et, sous le masque de la démocratie, une tendance croissante vers une ploutocratie qui choque par son ostentation grossière et l'immensité des gouffres et des distances qu'elle crée. Tel est le dernier aboutissement de l'idéal individualiste et de son mécanisme démocratique, et c'est le début de la banqueroute de l'âge rationnel. » A l'heure d'un néo-libéralisme triomphant, cette phrase est d’une telle actualité qu’on pourrait croire qu’elle a été écrite aujourd’hui.

Un moment d’exception

Tout en diagnostiquant la banqueroute de l’âge rationnel fondé sur l’hégémonie de l’abstraction intellectuelle, Sri Aurobindo annonce l’émergence de nouvelles formes culturelles et spirituelles portées par des minorités créatrices : « Seule une orientation spirituelle totale donnée à la nature toute entière peut élever l'humanité au-delà d'elle même... Ce qui est nécessaire c'est que quelques individus sentent un tournant dans l'humanité, aient la vision de cette transformation, en éprouvent le besoin impérieux, aient conscience de la possibilité et veuillent la rendre possible en eux-mêmes et en tracer la voie. Cette tendance n'est pas inexistante et elle doit s'accroître avec la tension de la crise dans la destinée cosmique de l'homme... » (La vie divine)

Dans l’entretien donné à David Montemuri, Satprem développe l’inspiration de Sri Aurobindo sur la crise évolutive à partir de sa propre expérience, celle de la résistance et des camps de concentration, où l’épreuve et le dénuement conduisent à retrouver l’essentiel, au-delà de toutes les constructions intellectuelles qui nourrissent nos limitations de conscience et nos identifications transitoires.

Par delà les mots de Satprem  - précis, puissants, poignants -  il s’agit d’être à l’écoute d’une voix qui est aussi, et peut-être surtout, une vibration. Faire l'expérience simplement de cette présence qui témoigne d’une intensité. Et résonner avec cette vibration, voyager au cœur de cette intensité à la découverte d’un espace intime et sacré, voilé par le quotidien et ses routines. Et laisser le silence s'épanouir en soi afin qu'il devienne porte parole de l'immensité. Un prophète est là - c'est si rare - dont la voix fait écho à l'urgence de l'évolution. Un moment d'exception...

La Crise évolutive vue par Satprem


 
David Montemurri :  - Et cette phrase d’Arthur Rimbaud dans « Une Saison en Enfer ». Il décrit l’enfer que nous sommes en train de vivre avec une centaine d’années à l’avance. Et il dit : « Et pourtant, c’est la veille  et, à l’aurore, armés d’une ardente patience...»

Satprem : - « ... ils entreront aux splendides villes ». Seulement, n’est-ce pas, l’enfer dans Rimbaud, c’était encore très psychologique. Maintenant, c’est un enfer physique En ce moment, on fusille à Téhéran, n’est-ce pas. Partout c’est la barbarie, sous une forme ou une autre. Ça devient très étranglant. Parce qu’il faut que les hommes soient devant une réalité physique un peu terrible pour changer de conscience. C’est ça dont il s’agit

On n’est pas dans une crise morale, on n’est pas dans une crise politique, financière, religieuse. On n’est dans rien de tout ça. On est dans une crise évolutive. On est en train de mourir à l’humanité pour naître à autre chose.

Alors tout est cassé – partout – tout est horrible – partout. Même dans les splendides cités américaines si confortables. C’est la même barbarie partout. Et il faut qu’on arrive au moment où la conscience vire dans une autre dimension, n’est-ce pas. C’est ça l’histoire ; c’est une crise évolutive.

On est au même point où à un certain moment de l’évolution, il a fallu passer d’une respiration branchiale à une respiration pulmonaire ou bien on asphyxiait. C’est ça qui se passe. Je ne peux dire que mon expérience. Un homme commence à être que quand il arrive au rien total de ce qu’il est, de ce qu’il croit, de ce qu’il pense, de ce qu’il aime. Quand on arrive à ce rien complet, alors il faut que quelque chose soit ou on meurt, n’est-ce pas

Moi, j’ai connu ça dans les cours des camps de concentration. Il n’y avait plus rien. Tout était cassé brisé. Même moi j’étais brisé. Tous les idéaux, les noblesses, tout était brisé ; cassé. Il n’y avait rien rien, rien, vous comprenez ? Il n’y avait pas de politique, pas de religion. Il n’y avait rien à quoi s’accrocher. Alors, quand il n’y a rien, qu’est-ce qu’il reste ? Qu’est-ce qu’il reste ? Il y a un centre de force, d’être. ll y a quelque chose qui reste et c’est ça la clé

Ce n’est pas tout ce qu’on pense. Ce n’est pas tout ce qu’on sent. Ce n’est pas tout ce qu’on aime. Ce n’est pas les idéaux. Ce n’est pas le bon Dieu. Ce n’est rien de tout ça. C’est quelque chose qui est poignant comme si tout l’être était ramassé dans une angoisse si intense que c’est comme une prière ou de l’amour

C’est quelque chose qui est chaud, puissant, qui n’a pas de mots, qui est l’être, qui est ce qu’on est. C’est ça la question ou la chose à laquelle tout le monde arrive. Quand tout s’écroule qu’est-ce qu’il reste ?

Et tout est cassé pour nous obliger à arriver à cet instant humain où l’on est ce qu’est l’homme réellement. Qu’est-ce que c’est, n’est-ce pas, un homme ? On est trompé complètement par les philosophies, les religions, les politiques. Tout ça, ce sont des excroissances qui sont venues s’ajouter siècle après siècle mais ça n’a rien à voir avec la réalité humaine

Qu’est-ce que c’est que la réalité humaine ? Un homme dans une cellule qu’on va fusiller demain matin sait ce que c’est, quelque fois. Moi, j’ai écouté beaucoup de matins des pas dans le couloir Alors, quand on est là, seul, dans le noir, et qu’il y a les pas qui viennent et que l’on frappe à une cellule à côté et puis çà passe et c’est l’autre cellule...

A ce moment-là, où est la philosophie ? Où est la religion ? Où est la famille ? Où est l’amour ? Où est toute cette croûte artificielle ? Il n’y a plus rien. Il n’y a plus rien  Mais il y a quelque chose qui est si puissamment doux, fort, étant... Pour une fois, cela est. C’est ça la réalité humaine. Ça n’a pas de nom. Ça n’a pas de nom mais c’est une force. Et c’est d’une grande douceur comme si tout d’un coup tout, tout, tout vous glisse des mains. Et puis il reste une douceur qui comprend tout. Et qui n’est pas mièvre, qui est forte. Qui regarde d’au-dessus toute cette comédie, toute cette tragédie et qui, tout d’un coup, a un regard comme d’ailleurs

Et ça c’est l’homme. Et ça, personne ne peut toucher ça. Personne. On peut vous fusiller. On peut vous torturer. Mais ça, ça ne bouge pas. Ça, ça EST

Et c’est ça le chaînon évolutif. C’est ça qui fait qu’on passera ailleurs dans une espèce moins tragique et moins ridicule. C’est cette réalité qui a la puissance de passer à la prochaine étape. Ce n’est pas nos philosophies Est-ce que la philosophie du poisson l’a jamais aidé à devenir un amphibien ? Est-ce que la religion du dinosaure l’a jamais aidé à devenir un mammifère ?

Alors, ce n’est rien de tout ce que nous connaissons qui nous aidera à traverser. Ce n’est rien, rien, rien du tout. Ce n’est pas Karl Marx. Ce n’est pas le Pape. Ce n’est personne. C’est simplement cette chose qui est l’être pur de ce qu’on est, n’est-ce pas. Qui est comme le vrai battement de cœur. Alors ça oui, ça passe. Parce que c’est la seule réalité. Tout le reste était des trucs, n’est-ce pas, pour nous apprendre à nous approcher un peu de la réalité. De ce que l’on est,

Des trucs religieux, des trucs marxistes, des trucs ganddhistes. Tous les trucs humains qui sont simplement là pour nous aider à nous approcher, pas à pas, pas à pas, de la réalité humaine. Et alors maintenant, le fait mondial, c’est qu’on casse justement tout ça. On nous fait la grande grâce de casser toutes nos idées, tous nos sentiments, toutes nos moralités. On nous fait cette grâce. On est mis à nu pour trouver la chose qui peut survivre. La chose qui est créatrice. Parce que, quand on est dans ce point d’être, on comprend que c’est la force créatrice, que c’est ça qui peut tout changer.

Seulement, ce n’est pas une affaire individuelle, l’évolution. Il faut que l’humanité, globalement, soit amenée à ce point irrévocable. Ce point où tu es ou tu n’es pas. Tu es ou tu n’es pas. Alors, tu n’es pas, ça veut dire que tu t’en vas comme beaucoup d’espèces sont parties…

Ressources

Rencontre avec un homme remarquable. Entretien de Satprem avec Jacques Chancel au cours de la célèbre émission Radioscopie.

Sur le site de l'Institut de Recherches Evolutives, on trouvera des information sur L'Homme après l'homme, le film de David Montemurri d'où est extrait l'entretien de Satprem. On peut s'y procurer une cassette audio de la bande sonore de ce film ainsi que deux cassettes contenant l'interview intégral de Satprem par David Montemurri.

mardi 7 mai 2013

LE GRAND SENS


L’Homme est un être de transition. Sri Aurobindo 


Les trois billets que nous venons de consacrer au dernier ouvrage d’Andrew Cohen nous ont sensibilisé à une spiritualité contemporaine et évolutionnaire fondée sur une perspective non-duelle qui saisit l’unité irréductible entre l’Esprit et la forme manifesté, entre la transcendance intemporelle et la dynamique temporelle de l’évolution.

Dans le sillage de Sri Aurobindo et de Mirra Alfassa, cette française surnommée Mère qui fut l’âme de son ashram, Satprem a été un pionnier de cette spiritualité évolutionnaire aux diverses facettes. C’est à partir de son expérience – celle des camps de concentration dont il est un rescapé comme celle de son dialogue avec Mère et des enseignements de Sri Aurobindo – qu’il développa la vision radicale d’un saut évolutif pour l’espèce humaine.

Dans un texte intitulé Le Grand Sens, Satprem décrit comment la participation de la conscience, de la sensibilité et de la volonté à la dynamique de l’évolution peut déterminer un saut anthropologique et spirituel fondamental, à la source d’une nouvelle humanité : 

" Nous pouvons être les créateurs conscients de l’Être nouveau… Le Grand Sens, le Vrai Sens nous dit que l'homme n'est pas la fin. Ce n'est pas le triomphe de l'homme que nous voulons, pas l'amélioration du gnome intelligent — c'est un autre homme sur la terre, une autre race parmi nous… 

Et le Grand Sens, le Vrai Sens nous dit que la seule chose à faire est de nous mettre au travail pour préparer cet autre homme et de collaborer à notre propre évolution, au lieu de tourner en rond dans les vieilles hommeries sans issue et de prendre les faux pouvoirs"

Une vision évolutive et intégrale

Sri Aurobindo
Nous avons consacré à Sri Aurobindo une série de billets intitulée Le But où le poème éponyme est l’occasion de nous sensibiliser à l’œuvre et la pensée du visionnaire indien qui proposa une vision à la fois évolutive et intégrale de l’être humain

Parmi ces billets, on peut lire un texte écrit par Satprem, son disciple, à l’occasion du centenaire de la naissance de Sri Aurobindo. Intitulé Sri Aurobindo et l’avenir de la Terre, ce texte résume la pensée du sage indien : « par-delà l'homme mental que nous sommes, s'ouvre la possibilité d'un autre être qui prendra la tête de l'évolution, comme un jour l'homme a pris la tête de l'évolution parmi les singes. » 

C’est en 1964 que paraît Sri Aurobindo ou L’aventure de la conscience, l’ouvrage de Satprem qui est désormais un classique traduit en plus de douze langues. Devenu le confident de Mère (1878/1973), Satprem recueille sur bande magnétique les dialogues avec celle-ci où elle évoque le cheminement intérieur qui devait la conduire à la découverte d'un « mental cellulaire » capable de re-former la condition du corps et de passer à une espèce nouvelle: c'est L’Agenda de Mère

Une partie de cet ouvrage concerne le travail littéraire que Satprem faisait pour Mère, une autre partie concernait sa propre évolution yogique et la troisième partie relate des conversations avec Mère sur le processus de sa transformation. Intitulé Le Grand Sens, le texte ci-dessous, écrit le 28 Juin 1969, est tiré de L’Agenda de Mère


LE GRAND SENS. SATPREM

C’est le temps du Grand Sens. 

Nous regardons à droite ou à gauche, nous construisons des théories, réformons nos Églises, inventons des super-machines, et nous descendons dans la rue pour briser la Machine qui nous étouffe — nous nous débattons dans le petit sens. 

Quand le bateau terrestre est en train de couler, est-ce qu’il importe que les passagers coulent à droite ou à gauche, sous un drapeau noir ou rouge, ou bleu céleste ? 

Nos Églises ont déjà coulé : elles réforment leur poussière. Nos patries nous écrasent, nos machines nous écrasent, nos Écoles nous écrasent, et nous construisons davantage de machines pour sortir de la Machine. 

Nous allons sur la lune, mais nous ne connaissons pas notre propre cœur ni notre destin terrestre. Et nous voulons améliorer l’existant — mais ce n’est plus le temps d’améliorer l’existant : est-ce qu’on améliore la pourriture ?… … 

C’est le temps d’AUTRE CHOSE. 

Autre chose, ce n’est pas la même chose avec des améliorations

Mais comment procéder ? 

On nous prêche la violence, ou la non-violence. Mais ce sont deux visages d’un même Mensonge, le oui et le non d’une même impuissance : les petits saints ont fait faillite avec le reste, et les autres veulent prendre le pouvoir — quel pouvoir ? Celui des hommes d’État ? Est-ce que nous allons nous battre pour détenir les clefs de la prison ? Ou pour construire une autre prison ? Ou est-ce que nous voulons en sortir vraiment ? 

Le pouvoir ne sort pas de la poudre des fusils, pas plus que la liberté ne sort du ventre des morts — voilà trente millions d’années que nous bâtissons sur des cadavres, des guerres, des révolutions. On prend les mêmes et on recommence. Peut-être est-il temps de bâtir sur autre chose, et de trouver la clef du vrai Pouvoir… … 

Alors il faut regarder dans le Grand Sens. 


Voici ce que dit le Grand Sens : Il dit que nous sommes nés il y a tant de millions d’années — une molécule, un gène, un morceau de plasma frétillant — et nous avons fabriqué un dinosaure, un crabe, un singe. Et si notre œil s’était arrêté en cours de route, nous aurions pu dire avec raison (!) que le Babouin était le sommet de la création, et qu’il n’y avait rien de mieux à faire, ou peut-être à améliorer nos capacités de singes et à faire un Royaume Uni des Singes… 

Et peut-être commettons-nous la même erreur aujourd’hui dans notre forêt de béton. Nous avons inventé des moyens énormes au service de consciences microscopiques, des artifices splendides au service de la médiocrité, et davantage d’artifices pour guérir de l’Artifice. Mais l’homme est-il vraiment le but de tous ces millions d’années d’effort — le baccalauréat pour tous et la machine à laver ? 

Le Grand Sens, le Vrai Sens nous dit que l’homme n’est pas la fin. Ce n’est pas le triomphe de l’homme que nous voulons, pas l’amélioration du gnome intelligent — c’est un autre homme sur la terre, une autre race parmi nous. 

Sri Aurobindo l’a dit : l’homme est un «être de transition». 

Nous sommes en plein dans cette transition, elle craque de tous les côtés : au Biafra, en Israël, en Chine, sur le Boul’mich’. L’homme est mal dans sa peau.

Et le Grand Sens, le Vrai Sens nous dit que la seule chose à faire est de nous mettre au travail pour préparer cet autre être et de collaborer à notre propre évolution au lieu de tourner en rond dans les vieilles hommeries sans issue et de prendre les faux pouvoirs pour régner sur une fausse vie. 


Mais où est le levier de la Transmutation ? Il est dedans. 

Il y a une Conscience dedans, il y a un Pouvoir dedans, celui-là même qui poussait dans le dinosaure, le crabe, le singe, l’homme — qui pousse encore, qui veut plus loin, qui se revêt d’une forme de plus en plus perfectionnée à mesure que son instrument grandit, qui CRÉE sa propre forme. Si nous saisissons le levier de ce Pouvoir-là, c’est lui qui créera sa nouvelle forme, c’est lui le levier de la Transmutation

Au lieu de laisser l’évolution se dérouler à travers des millénaires de tentatives infructueuses, douloureuses, et de morts inutiles et de révolutions truquées qui ne révolutionnent rien, nous pouvons raccourcir le temps, nous pouvons faire de l’évolution concentrée — nous pouvons être les créateurs conscients de l’Être nouveau. 

En vérité, c’est le temps de la Grande Aventure

Le monde est fermé, il n’y a plus d’aventures au-dehors : seuls les robots vont sur la lune et nos frontières sont partout gardées — à Rome ou à Rangoon, les mêmes fonctionnaires de la grande Mécanique nous surveillent, poinçonnent nos cartes, vérifient nos têtes et fouillent nos poches — il n’y a plus d’aventure au-dehors ! 

L’Aventure est Dedans — la Liberté est dedans, l’Espace est dedans, et la transformation de notre monde par le pouvoir de l’Esprit. 

Parce que, en vérité, ce Pouvoir était là depuis toujours, suprême, tout-puissant, poussant l’évolution : c’était l’Esprit caché qui grandissait pour devenir l’Esprit manifeste sur la terre, et si nous avons confiance, si nous voulons ce suprême Pouvoir, si nous avons le courage de descendre dans nos cœurs, tout est possible, parce que Dieu est en nous. 

Ressources 

Une présentation de Satprem sur le site d’Auroville 

Site de présentation de L’Agenda de Mère

Sri Aurobindo : une approche. Blog dans lequel Serge Durand compare les visions évolutionnaires de Sri Aurobindo et Ken Wilber