mardi 20 avril 2010

Ecologie et Société (1) Le lien homéotélique



La vision intégrale est une pensée de la totalité qui cherche à s’affranchir de la démarche réductionniste et analytique au cœur du paradigme scientifique depuis quatre siècles. Pour se faire, elle se nourrit, entre autre, de l’observation de la dynamique associative qui préside à l’organisation de la nature et de l’univers. Ceci explique pourquoi certains concepts inspirés par l’organisation du vivant – holon, holisme, holarchie – ont été utilisés dans la théorie intégrale pour décrire l’évolution de la conscience, de la culture et de la société.

Selon Eugene Odum, auteur de Fundamentals of Ecology (1953), premier véritable traité d'écologie selon l’encyclopédie Universalis : « l’ écologie n'est plus une subdivision de la biologie, mais une discipline autonome qui s'occupe de l'intégration des organismes, de l'environnement physique et des hommes*». A la vue de cette dimension profondément holiste et intégrative de l’écologie, rien d’étonnant à ce qu’il y ait de nombreuses convergences et passerelles entre les pensées écologistes et intégrales.

Crée dans le contexte d’une réflexion écologique, un concept comme celui d’homotélie s’avère fort utile dans le cadre d’une sociologie intégrale. Militant et penseur de l’écologie, Alain Claude Gaillé, dans un article intitulé La confusion culturelle ou l’ennemi intérieur met en avant l’importance du lien homéotélique entre la partie et le tout, situé au cœur du vivant. L’homéotélie est un néologisme crée par le théoricien de l’écologie Teddy Goldsmith à partir des mots grecques homoios, le même, et telos, le but, la finalité. Ce mot exprime le lien de coopération entre la partie et la totalité à laquelle elle participe.


Le lien homéotélique

Pour les diverses parties d’un ensemble, le lien homéotélique a pour fonction de maintenir la stabilité et l'intégrité du tout, en sorte qu'elles-mêmes puissent subsister. Selon le grand naturaliste que fût Carl von Linné (1707-1778) : « Les êtres vivants sont si intimement liés, si enchaînés les uns aux autres, qu'ils visent tous le même but auquel nombre de buts intermédiaires se subordonnent*». Les parties apparaissent dès lors comme des moyens au service d’une fin qui est celle de la stabilité et de l’évolution de l’ensemble auquel elles participent. Ce qui fait dire au botaniste, général et philosophe Jan Smuts (1870-1950), un des pionniers du holisme : « On ne peut qu'être frappé par la façon dont les cellules d'un organisme non seulement coopèrent, mais coopèrent dans un but précis : le développement et l'entretien de l'organisme qu'elles constituent.* »

La partie agit donc dans le sens du maintien de l’ensemble à laquelle elle appartient, ensemble qui, de manière rétroactive, permet la cohésion, l’interaction et l’intégration des diverses parties. Ceci explique pourquoi le biologiste autrichien Emil Ungerer a nommé «considération du tout*» l'intentionnalité chez les systèmes vivants. Le rôle central qui est celui du lien homéotélique dans l’organisation de la nature faisait dire à Ludwig von Bertalanffy, fondateur de la théorie générale des systèmes : « L'immense majorité des processus vivants vise à la conservation du tout. Si ce n'était le cas, aucun organisme ne pourrait exister. C'est pourquoi l'on doit investiguer le rôle des processus dans la vie de l'organisme.* » (*Ces citations sont extraites de l’article de Teddy Goldsmith : « Qu’est-ce que l’écologie ?)

Au vu de tout ceci, il apparaît évident que ce concept d’homéotélie peut s’avérer fort utile à la compréhension des sociétés humaines dans la mesure où le lien social lui-même est fortement homéotélique : l'intérêt de l'individu est indissociable de l'intérêt général du groupe ou de la société auquel il appartient. Profondément holiste, les sociétés traditionnelles étaient fondées sur le respect et la valorisation du lien homéotélique entre l’individu et sa communauté.


Du milieu à l'environnement

Sur son site Ecologie planétaire, comme dans ses articles parus dans la presse alternative, Alain Claude Gaillé défend la vision d’une écologie libertaire fondée, entre autres, sur la pensée globale, l’économie du vivant, le fédéralisme, l’autogestion, l’autonomie et le partage des communaux. Pour enrayer la destruction sociale et écologique, et commencer la reconstruction, il propose la restauration de la démocratie et une récupération conviviale de la maîtrise du bien commun.

Mais cette restauration démocratique comme cette récupération conviviale ont pour condition première une indispensable évolution culturelle fondée sur la réévaluation d’une vision holiste et la reconnaissance du lien homéotélique entre l’homme et son milieu. Seule un telle vision globale permet de s’émanciper d’un paradigme technocratique - réductionniste et instrumental – fondé sur le déni du lien sensible entre l’individu, sa communauté d’appartenance et son environnement naturel. L’individu abstrait qui est celui de l’hypermodernité transforme son milieu biotique en « environnement » utilitaire qu'il instrumentalise pour satisfaire ses fantasmes infantiles de toute puissance et une addiction consommatoire qui cherche à compenser son vide intérieur.

Cette transformation du milieu en environnement exprime la coupure du lien homéotélique entre l’homme et son milieu : refoulée, devenue étrangère, la nature qui nous constitue est devenue un environnement dont les ressources sont à exploiter pour en jouir de manière égoïste. L'emprise technocratique sur les consciences est à l'origine d'une profonde aliénation qui rend l'homme d'autant plus étranger à lui-même qu'il devient étranger aux divers milieux à travers lesquels il évolue et se constitue.

Une culture de domination
L'utilitarisme technocratique et la segmentation analytique qu'il opère ne nous permettent pas de percevoir, de nourrir et d’intégrer ce lien de coopération et d’interdépendance qui nous fait participer de manière intuitive et sensible aux diverses milieux - naturel, culturel ou social - dans lesquels nous évoluons. Une segmentation à l’origine d’une culture de domination qui justifie l’exploitation de l’homme par l’homme et de la nature par tous les humains.

Parce qu’il entraîne la perte d’une vision globale permettant d’interpréter son expérience en lui donnant un sens, le réductionnisme crée une profonde frustration et un mal être qui ne peuvent être neutralisés qu’à travers une stratégie disciplinaire de domination des corps et des esprits dont Michel Foucault s’est fait l’historien inspiré. La posture abstraite de la technocratie est celle d’une domination cognitive du sujet sur un milieu biotique réduit à un environnement mécanique.

Cette stratégie abstraite de domination va peu à peu envahir toutes les sphères de la vie et se transformer en domination sociale, culturelle, politique, économique : celle d’une élite bourgeoise qui instrumentalise le savoir scientifique afin d’imposer son pouvoir idéologique en détruisant les références holistes traditionnelles. Ce qui fait dire à Michel Maffesoli : "Le savoir et le pouvoir intimement liés. Voilà ce que l'on peut appeler la relation incestueuse caractéristique de la technocratie moderne." Comme la foi a été longtemps instrumentalisée par l'institution catholique, la science n'est désormais plus qu'un prétexte, le paravent d'une technocratie qui l'instrumentalise pour imposer un modèle dominateur, devenu dès lors dominant, au service de ses intérêts idéologiques et financiers.

Formatage réductionniste
Ce que Foucault nomme le biopouvoir est un pouvoir qui s'exerce sur la vie à travers le contrôle des corps, des esprits et du lien social. L'influence de ce biopouvoir s'exerce notamment à travers les représentations culturelles et les comportements qui valorisent le modèle utilitariste de la technocratie tout en diabolisant toutes les approches subjectives - sensibles et holistes - susceptibles de le remettre en question. L'idéologie républicaine, son universalisme abstrait et son rationalisme scientiste ont été, en France, des éléments-clés de ce formatage réductionniste qui dénie les formes de la vie concrète et sensible : le qualitatif, l'esthétique, l'éthique, l'imaginaire, le ludique, le holisme, la spiritualité.
On connaît le fameux aphorisme de Charles Péguy : " Kant a les mains pures, mais il n'a pas de mains". L'idéalisme abstrait qui définit les Lumières et qui inspire le républicanisme construit un individu abstrait et idéal, création hors sol, sans appartenance sociale, sans filiation culturelle, sans affect et sans milieu naturel.
Dans La République des bons sentiments, Michel Maffesoli, penseur de la post-modernité, convoque Claude Levy-Strauss, penseur des cultures archaïques et auteur de La pensée sauvage pour témoigner de la brutalité du mécanisme d'abstraction : "Levi-Strauss n’hésite pas à soupçonner la Révolution Française d’être à l’origine des « catastrophes » qui se sont abattues sur l’Occident. Et ce parce qu’elle a détruit les libertés réelles au nom d’abstraction nuageuses*. Une telle remarque, provocante mais roborative, a le mérite de rendre attentive aux conséquences sur le long terme du mécanisme d’abstraction (intellectuel, technocratique, politique) qui ne s’embarrasse pas d’une réalité faite de la lente sédimentation des us, coutumes, manières d’être et autres formes de culture humaine. C’est bien contre l’abstraction et son idéalisme brutal et désincarné que l’on doit promouvoir l’antique sagesse du discernement. Celle qui, avec humilité, sait reconnaître le vaste mouvement vital, et en apprécier l’insondable fécondité. (*De près et de loin, éd. Odile Jacob, 1988, p.165, et Le regard éloigné, Plon, 1983, p.380.)"
Au fur et à mesure que sont brisés les liens sociaux, culturels et naturels, hérités d’une tradition holiste, l'individu désaffilié et désaffecté de la modernité est devenu un atome social noyé dans ce que David Riesman a nommé La foule solitaire. Un atome social livré pieds et poings liés à la propagande marchande et au mode de vie à la fois déshumanisé et addictif dont elle est le vecteur. La culture de domination a donc atteint son but : réduire la complexité humaine - évoluant au sein d'une diversité de contextes naturels, sociaux et culturels - à un individualisme atomisé et reconfiguré selon les normes marchandes de la consommation et les normes techniques de la production. Main dans la main, le régime de la Marchandise et celui de la Technique règnent sans partage sur cet individu néo-libéral dont le but est de travailler plus pour produire plus pour gagner plus pour consommer plus !...


Une culture du Vivant
Après d'autres écologistes, Galtié qualifie d'impérialiste cette culture de domination en la définissant à travers les traits suivants : anthropocentrisme, matérialisme, mécanisme, individualisme et néo-darwinisme négateur de toutes les formes de la coopération. Résultat de cette culture impérialiste : un néo-libéralisme qui fait de l'égoïsme, de l'individualisme et des intérêts personnels les références absolues en déniant le lien homéotélique qui fonde le bien commun.
La culture écologiste offre des outils pour s'émanciper de l'emprise du modèle dominant et de l'aliénation dont il est porteur : le collectif y apparaît comme une dimension vitale qui ne peut être réduite à la somme des individualités. La compréhension du lien homéotélique permet d'interpréter le lien social dans toute sa profondeur bio-logique et d'inscrire la défense du bien commun dans une culture du Vivant qui nous libère d'un individualisme mortifère.
Fondée sur une vision holiste ainsi que sur la réévaluation du potentiel cognitif et spirituel de la subjectivité, cette culture du Vivant est animée par le lien vibrant et interactif entre l'homme et son milieu naturel, social et culturel. Culture intégrale à l'origine de modèles novateurs et véhicule d'une diversité cognitive prenant en compte la complémentarité de toutes les facultés humaines et de toutes les épistémologies - rationnelles et relationnelles - qui en découlent, sans aucune exclusive.
(A suivre...)

mardi 13 avril 2010

Citations Inspirées



Une citation inspirée est un cristal de vérité qui révèle et résume en quelques mots une intuition fondamentale inscrite au plus profond de nous.
Ces phrases clés ouvrent les portes de l’essentiel en nous faisant entrevoir les lois et les principes qui régissent la vie, l’homme et l’esprit. Par-delà leurs auteurs, les cultures et les époques, ces citations se répondent les unes, les autres, comme autant de notes accordées harmoniquement à une sagesse immémoriale, inhérente à l’humanité.

Au fil du temps, j’ai noté quelques une de ces citations auxquelles je reviens parfois comme à une source vive. J’ai retrouvé avec bonheur et étonnement nombre de ces citations sur le site Graines de changement. Comme quoi ceux ont soif s’abreuvent aux mêmes sources.
Ces citations inspirées sont effectivement des graines de changement : en focalisant notre esprit sur l’essentiel, elles peuvent nourrir une réflexion qui inspire nos actes et anime nos engagements.



Il n'est rien au monde d'aussi puissant qu'une idée dont l'heure est venue. Victor Hugo

Etre spirituel, c'est être inspiré... J.Y Leloup

J’appelle modernes ceux qui croient qu’en comprenant un moteur, ils sauront où va la voiture. Tariq Demens

La plus grande faiblesse de la pensée contemporaine me paraît résider dans la surestimation extravagante du connu par rapport à ce qui reste à connaître. André Breton

Aller toujours plus avant dans l'élargissement de soi-même aux dimensions de l'infini. Raphaëlle Rérolle

L'idéal est pour nous ce qu'est l'étoile pour le marin. Il ne peut être atteint mais il demeure un guide. Albert Schweitzer

Dans la vie, il y a deux catégories d’individus : ceux qui regardent le monde tel qu’il est et se demandent pourquoi. Ceux qui imaginent le monde tel qu'il devrait être et qui se disent : pourquoi pas ? Georges-Bernard Shaw
Les portes s'ouvrent de l'intérieur, il faut s'effacer pour passer. Louis Pauwels
La sagesse est l'état dans lequel l'homme est à la fois essentiellement homme et au-dessus de l'homme, comme si l'essence de l'homme consistait à être au-dessus de lui-même. Pierre Hadot

Si on nettoyait les portes de la perception, l’Homme verrait les choses telles qu’elle sont : infinies. William Blake

Tous les problèmes que peut connaître un homme sont en rapport avec la conception qu'il a de Dieu. Si votre Dieu est grand, vos problèmes sont plus petits. Si votre Dieu est plus petit, ce sont vos problèmes qui sont grands. Tradition Juive.

Dans l'ordre des choses matérielles, seul le fantastique a des chances d'être vrai. Teilhard de Chardin

L'amour est visionnaire, c'est à dire qu'il voit dans l'être aimé, la divinité qui l'habite. Christiane Singer

Il se pourrait que les seules limites à l’esprit humain soient celles auxquelles nous croyons. Willis Harman

S'il existe un péché contre la vie, il ne consiste pas tant à désespérer de la vie qu'à en espérer une autre et de fuir l'implacable grandeur de celle-ci. Albert Camus

Le but de la vie est de vivre, et vivre signifie être conscient, joyeusement, jusqu’à l’ébriété - sereinement, divinement conscient. Henri Miller

La vie est authentique lorsqu’elle change. Léon Tolstoï

Il n’y a de science que de ce qui a été. Aristote

L’imagination est plus importante que le savoir. A. Einstein

Imaginer, c'est hausser le réel d'un ton. Gaston Bachelard

Tout homme prend les limites de son champ de vision pour les limites du monde. Arthur Schopenhauer
Aucun problème ne peut être résolu sans changer le niveau de conscience qui l'a engendré. Albert Einstein
Pour comprendre un système, il faut... s'en extraire. Bernard Werber
J’ai trouvé en Chine moins des solutions à nos problèmes que la dissolution de nos questions. François Jullien
Vous devez être le changement que vous désirez voir dans le monde. Gandhi

La solution du problème que tu vois réside dans une manière de vivre qui fasse disparaître le problème. Wittgenstein
La difficulté n'est pas de comprendre les idées nouvelles mais d'échapper aux idées anciennes. John Maynard Keynes

Nombreux sont ceux qui sont persuadés de penser alors qu'ils se contentent de réaménager leurs préjugés. William James

C’est ce que nous pensons déjà connaître qui nous empêche souvent d’apprendre. Claude Bernard

Les hommes gagnent des diplômes et perdent leur instinct. Francis Picabia

L’école devrait toujours avoir pour but de donner à ses élèves une personnalité harmonieuse et non de les former en spécialistes. A. Einstein

Il n'y a pas de bon vent pour celui que ne sait où il veut aller. Proverbe oriental

mercredi 7 avril 2010

Les Concepts de la Théorie Intégrale



La théorie intégrale, telle que Ken Wilber l’a progressivement définie à travers ses œuvres, propose une vision du monde fondée sur l’intégration des disciplines et des divers aspects de l’être humain plutôt que sur la fragmentation analytique des données qui caractérise le paradigme mécaniste de la modernité. Dans un avant propos au volume sept de ses œuvres complètes, Wilber définit son intention de la manière suivante :

« L’intention réelle de mes écrits n’est pas de dire : voici la façon dont vous devez penser. La véritable intention est la suivante : voici quelques une des facettes de cet extraordinaire Kosmos : avez-vous pensé à les inclure dans votre propre conception du monde ? Mon travail est une tentative pour créer dans le Kosmos un espace capable d’accueillir toutes les dimensions, niveaux, domaines, vagues, modes, individus, cultures, etc... ad infinitum. J’ai une règle majeure : tout le monde a raison. Plus particulièrement, tout le monde, et moi également, détient une part importante de la vérité, et toutes ces parts de vérités se doivent d’être honorées, chéries et comprises dans un embrassement plus courtois, plus ample et plus compassionnel....
Mes idées critiques n’ont jamais attaqué la croyance centrale d’aucune discipline, mais seulement la revendication que telle ou telle discipline avait de détenir la vérité unique, et sur ce terrain j’ai souvent été très dur. Chaque approche, je le crois sincèrement, est vraie pour l’essentielle mais partielle, vraie mais partielle, vraie mais partielle, vraie mais partielle... Et sur ma tombe, j’espère de tout cœur qu’un jour quelqu’un écrira : ce qu’il a dit était vrai mais partiel
».

Dans sa préface du livre de Ken Visser – qui vient de paraître en Français sous le titre de Ken Wilber : la pensée comme passion – Wilber définit ce qu’il entend par le mot intégral :

« Le mot intégral, signifie complet, inclusif, non marginalisant, englobant. Les approches intégrales dans bien des domaines ont exactement cette signification : elles incluent autant de perspectives, de styles, de méthodologies possibles à l’intérieur d’une vue cohérente du sujet. Dans un certain sens une approche intégrale est une approche « méta-paradigmatique », ou une façon de rassembler un certain nombre de paradigmes différents dans un réseau de perspectives reliées les unes aux autres et s’enrichissant mutuellement.
Dans les études sur la conscience, par exemple, il y a au moins douze écoles différentes, mais une approche intégrale insiste sur le fait que chacune des douze détient une vérité importante même si elle est partielle, vérité qui a besoin d’être prise en compte dans n’importe quelle approche complète digne de ce nom. Cela est aussi vrai pour les nombreuses écoles de psychologie, de sociologie, de philosophie, d’anthropologie et de spiritualité : elles possèdent toutes une pièce importante du puzzle intégral, et chacune d’elles a besoin d’être reconnue et incluse dans une approche plus complète et intégrale
».

Ken Wilber a donc développé la théorie intégrale comme une boîte à outils conceptuels permettant de préciser son intuition. Pour ceux qui cherchent à mieux comprendre ces notions afin de développer leur propre intuition, Franck Visser, le fondateur du site Integral World a proposé une présentation synthétique des principaux concepts de la théorie intégrale.

Traduite en Français par Eric de Rochefort, cette présentation est disponible sur la section française du site Integral World. Elle donne au lecteur francophone qui désire s'initier aux arcanes de la théorie intégrale des éléments d'informations qui pourront éclairer sa recherche et l'initier aux concepts aussi bien qu'à certains éléments de langage utilisés dans le cadre de la théorie intégrale et dans ce blog qui y fait souvent référence.
Nous proposons ci-dessous la page où sont définis ces principaux concepts, chacune de ces définitions établissant un lien hypertexte avec la page du site Integral World où elle est développée.


Les Concepts Centraux de la Théorie Intégrale


Les Vingt Principes

Dans Sex, Ecology, Spirituality Wilber décrits les "Vingt Principes" de philosophie holonique qui sont communs aux systèmes en évolution ou en croissance où que nous les trouvions.

L’erreur Pré-Trans

La contribution théorique la plus importante de Wilber à la compréhension de la nature du développement spirituel a été appelée "l'erreur pré trans". Nous tendons à mélanger les états prépersonnel et transpersonnel parce que tous deux sont non-personnels.

Les Cinq Phases

Wilber a divisé son propre développement intellectuel en cinq phases, appelées simplement Wilber-1, Wilber-2, Wilber-3, Wilber-4 et plus récemment Wilber-5. La plupart des critiques répondent au travail effectué dans les phases précoces et n'ont pas une compréhension à jour de l'œuvre de Wilber.

Les Quatre Quadrants

Une compréhension intégrale de la conscience humaine devrait au moins inclure les dimensions extérieures et intérieures, aussi bien dans leurs manifestations individuelles que collectives. Ce modèle à Quatre Quadrants constitue le principe directeur du travail le plus récent de Wilber.

Philosophie intégrale

Plus que toute autre école de pensée, la philosophie intégrale combine le meilleur du prémodernisme, du modernisme et du postmodernisme, tout en évitant ses formes extrêmes d'expression.

Les Dix Niveaux

Le modèle des stades évolutifs proposé par Wilber se compose de quatre stades prépersonnels, trois stades personnels et trois stades transpersonnels, – en tout, un modèle de développement humain en neuf étapes. Chacun de ces stades peut être corrélé avec des formes spécifiques de pathologies et de thérapies.

Politique Intégrale

Au cours de ces dernières années, Wilber a étendu son approche intégrale au champ de la politique. Sa vision est celle d'une spiritualité libérale, un humanisme mystique, qui s'étend à gauche, à droite et "vers le haut" – les étapes du développement humain négligées par les deux parties.

Involution et évolution

La vision de Wilber est évolutionniste du début jusqu'à la fin. Il voit le développement non seulement dans la nature, mais aussi dans la culture et la spiritualité. Cependant, l'évolution est sous-tendue par un processus mystérieux d'involution.

Trois types de science

Wilber a réécrit la philosophie de la science de façon non seulement à ancrer les sciences naturelles et sociales, mais aussi à dégager de l'espace pour un troisième type de "science", la méditation ou recherche intérieure, qui suit les mêmes étapes formelles que les deux autres types de science types de science.

Holons

Un concept central de la philosophie de Wilber est le concept du holon, qu'il a emprunté à Arthur Koestler. L'idée est de que tout holon est non seulement un tout, mais fait aussi partie d'un tout plus grand.

Kosmos

La perception du cosmos selon Wilber est très différente de celle de physique, qui tient la matière pour la seule "vraie" réalité. Pour faire de la place à d'autres dimensions d'existence, Wilber a emprunté le terme pythagoricien de "Kosmos".

Postmodernité

La modernité croit naïvement au progrès, la postmodernité a nié toutes conceptions de stades évolutifs comme étant ethnocentriques. La postmodernité constructive - ou intégralisme constructif - s'efforce de trouver le modèle caché derrière toutes les cultures et les visions du monde.

jeudi 1 avril 2010

Ken Wilber, Philosophe du Tout (3)



Ce billet est la suite du précédent Ken Wilber, Philosophe du Tout (2)


Ken Wilber, Philosophe du Tout par Carter Phipps

Troisième Partie

Vivre dans un monde post-métaphysique
Integral Spirituality est une œuvre qui développe bien des idées-clés de Wilber en élargissant sa structure intégrale en évolution permanente pour inclure plus de… eh bien plus « de tout » !... La perspective la plus éclairante du livre est le diagnostic que pose Wilber sur les problèmes affectant la religion et la spiritualité dans notre société contemporaine. Il souligne les raisons pour lesquelles les disciplines méditatives et contemplatives ont été rejetées par les penseurs progressistes d’aujourd’hui tout en proposant d’une manière à la fois précise et prudente un chemin qui intègre l’éveil spirituel aux courants de pointe de la pensée humaine.

Contrairement à bien des philosophes contemporains, Wilber a toujours considéré les grandes traditions de sagesse comme faisant pleinement partie de son « intégralisme universel ». Mais cela pose un problème qu’il expose au début du premier chapitre où il écrit : « Nous commençons avec cette simple observation que les "métaphysiques"* des traditions spirituelles ont été entièrement critiquées (massacrées serait probablement plus juste) à la fois par les épistémologies [théories de la connaissance] modernes et postmodernes, alors que rien à ce jour n’a pu prendre leur place de façon convaincante »

* (Utilisé par Wilber le terme métaphysique renvoie aux problèmes qui traitent des niveaux fondamentaux de l’être ou de la réalité, et de la manière dont nous connaissons cette réalité.)

Dans notre culture moderne, la religion n’a droit à aucun respect. En fait, il n’est pas nécessaire d’être un grand historien pour remarquer que, depuis le Siècle des Lumières en Occident, la religion et la spiritualité sous toutes leurs formes ont été au mieux tolérées et au pire rejetées par les courants progressistes de la pensée occidentale. Et le fossé entre le temporel et le spirituel n’est pas prêt de se combler.
Il suffit d’observer les débats entre les tenants du darwinisme et ceux du « dessein intelligent », la dernière élection présidentielle américaine ou l’actualité d’une violence religieuse qui tend à se mondialiser. Tout ceci est l’expression des tensions qui existent de longue date entre religion et modernité, créant des points de pression et de frictions tant au niveau local et national que global et mondial.
L’analyse de Wilber dépasse heureusement les apparences superficielles de ces guerres culturelles pour pénétrer jusqu’aux racines philosophiques du problème. Comme tout bon docteur, après avoir dans un premier temps examiné ses patients - la religion et la spiritualité - Wilber pose un diagnostique et expose la nature du mal. À l’aide du modèle intégral qu’il a conçu, il montre comment les derniers siècles de la pensée philosophique ont été désastreux pour toute forme de spiritualité.

En fait, il détaille la façon dont la science et les traditions philosophiques des Lumières ont fondamentalement ébranlé la métaphysique ou les structures de croyances des traditions religieuses à un point tel qu’elles n’ont jamais pu s’en remettre. En réclamant des preuves aux revendications religieuses sur la réalité, les penseurs des lumières ont remis en question à la fois la véracité des systèmes de croyances religieuses et la façon dont ceux-ci se sont forgés et développés. La religion chancelle de toute part.
Cette histoire bien documentée a fait récemment l’objet de beaucoup d’attention lors des nombreux débats entre science et religion. Et cela aussi explique pourquoi, au cours des dernières décades, nombre de penseurs spirituels ont tenté de fonder leurs idées sur la science, espérant ainsi que, mieux acceptées par la culture ambiante, elles gagneraient la reconnaissance et l’adhésion de leurs contemporains.

Wilber conteste cette stratégie conventionnelle et trouve d’autres raisons à la position rachitique de la spiritualité dans le monde contemporain. Il estime que ce sont les intuitions de la post-modernité, véhiculée par la philosophie postmoderne, qui ont « achevé » les traditions contemplatives aux yeux des penseurs sérieux. Tant qu’on n’aura pas solutionné ce problème, aucun mariage de la science et de l’esprit, aucune synthèse de la mécanique quantique et du mysticisme, aucun Tao de la physique, aucune danse du maître Wu Li, quelque soit sa profondeur ou sa popularité, ne pourra jamais rien y changer. Et ceci parce que les penseurs postmodernes ont signalé un problème différent. Ce problème, explique Wilber, bien des penseurs spirituels ou religieux actuels parmi les plus populaires continuent inconsciemment de le perpétuer. Il l’appelle le « mythe du donné ».

Selon les penseurs, le mythe du donné prend des noms différents. L'expression elle-même est tirée d'un essai écrit par le philosophe analytique Wilfrid Sellars alors même que Jürgen Habermas, l’un des penseurs les plus respectés de notre époque, s’y réfère comme une « philosophie de la conscience ». En estimant que la connaissance issue de l’introspection n’est pas fiable, ce que l’on nomme le mythe du donné va à l’encontre des suppositions qui fondent les traditions méditatives et contemplatives. En effet, le mythe du donné se réfère au présupposé que ce qui est « donné » à ma conscience est réel, que je peux percevoir la réalité objective seulement à travers mon expérience personnelle.

Complètement absurde, affirment les penseurs postmodernes. Si un moine chrétien a une vision de Jésus, il peut penser voir une réalité spirituelle objective. Les penseurs postmodernes nous disent que ce moine n’arrive pas à reconnaître que sa vision est inévitablement influencée par un énorme conditionnement culturel et social qui prend place avant et hors de la prise de conscience immédiate du moine. Tout comme un hindou ayant une vision de Krishna ou un Tibétain la puissante visitation d’un bodhisattva, il prend un archétype culturel pour la réalité. La plupart d’entre nous ne prennent pas en compte l’influence permanente que peuvent avoir ces contextes collectifs et intersubjectifs sur nos perceptions. Bien avant que quelqu’un ne s’assoit sur son coussin de méditation, « de vastes réseaux de systèmes intersubjectifs… gouvernent à la fois notre prise de conscience et notre conscience » écrit Wilber.

Nous pensons peut-être percevoir la réalité telle qu’elle est alors qu’en fait, nous sommes plus près du personnage principal de notre propre Truman Show, impuissants que nous sommes à voir les forces culturelles les plus subtiles qui influencent de façon invisible toutes nos perceptions, même nos expériences spirituelles les plus chères. Wilber suggère d’examiner ainsi toute religion, tout système philosophique ancien, ou même la plupart des enseignements spirituels contemporains pour s’apercevoir qu’ils se sont tous projetés dans le mythe du donné, d’une manière peut-être inconsciente ou innocente, ce qui n'atténue en rien les reproches des penseurs postmodernes. Ce qui fait dire à Wilber : « Entre les critiques faites par les penseurs modernes et postmodernes, ce qu’il reste des Grandes Traditions peut être déposé dans une petite cuillère ».

Mais Wilber est un docteur plein de compassion, et en dépit de la gravité du mal, il ne le déclare pas mortel. Il présente plutôt une cure qu’il appelle « post-métaphysique intégrale ». Parce que la post-métaphysique intégrale est à la fois profonde et multidimensionnelle nous manquons de place ici pour expliquer tout son sens. Mais ce qu’il est important de saisir, c’est la perspective visionnaire qui anime la recherche de Wilber et ses implications pour la pensée spirituelle du vingt-et-unième siècle.

En replaçant la spiritualité en perspective, à partir des courants intellectuels les plus sophistiqués du moment, il tente de lui rendre une pertinence suite aux trois derniers siècles de pensée philosophique qu’elle a du intégrer. En aucun cas, Wilber ne suggère de se débarrasser de toutes les extraordinaires révélations religieuses de l’histoire et des systèmes métaphysiques qu’elles ont inspirés. Il ne pense pas non plus que nous devrions dénoncer comme illusoires toutes les connaissances issues des sagesses traditionnelles au prétexte qu’il manquait aux sages d’hier une perspective postmoderne.

Il estime plutôt que nous devons restructurer entièrement la façon dont nous abordons ces systèmes antiques, en se délestant de leur métaphysique dépassée tout en préservant leurs extraordinaires contributions. De même pour les enseignements contemporains. C’est une prescription révolutionnaire pour la spiritualité de ce nouveau millénaire, qui transcende radicalement et inclue à la fois les plus ardentes critiques de la religion, de Voltaire à Kant en passant par Foucault. Et Wilber encourage tous les penseurs spirituels contemporains à reconnaître ce qui est en jeu : l’évolution ou l’inadaptation. Selon lui : « Pour survivre dans le monde présent et futur, la spiritualité est et doit être post-métaphysique. »

Le thème d’une post-métaphysique intégrale est le message majeur d'Integral Spirituality. Mais dans le même moment où il élabore cet argument central du livre, Wilber explore un autre territoire en abordant divers sujets. Il propose, par exemple, une analyse fascinante sur la différence existant entre les états de conscience spirituels et les stades du développement humain, en présentant la Matrice Wilber-Combs : une représentation graphique innovante des relations subtiles et complexes entre états de conscience et stades de développement.

Spiritualité intégrale explore aussi les dynamiques de l’extrémisme religieux et précise le rôle critique que la religion peut, et en fait doit jouer, pour désamorcer la guerre globale qui fait rage entre les valeurs de la modernité et celle des cultures plus traditionnelles, ou, comme le dit Thomas Friedman, entre Lexus et l’olivier. Le livre examine les limitations de la méditation et les raisons pour lesquelles l’ombre psychologique - les parties déniées ou dissociées du psychisme de l’individu - ne peut jamais être complètement intégrée par les pratiques spirituelles uniquement. Un problème, dit Wilber, que le Bouddhisme américain ne semble pas vraiment comprendre. Et bien plus encore !...

Le grand historien Will Durant a écrit : « La philosophie est… la tranchée avancée durant la conquête et le siège de la vérité. La science est le territoire conquis et derrière se trouvent les régions sûres où la connaissance et l’art construisent notre monde merveilleux et imparfait. » Les paroles de Durant sonnent toujours aussi juste même si, de nos jours, nous avons souvent oublié la relation organique qui existe entre la pensée humaine de pointe et le futur de la culture humaine. L’approche intégrale de Wilber transmet une formidable foi en ce futur, et suggère qu’il est possible de comprendre notre monde en profondeur.

En même temps, il présente une analyse simple et sensée des problèmes difficiles que nous devons affronter en tant qu’espèce. L’un des ces problèmes est la relation complexe et difficile qui existe entre l’humanité et la transcendance. Nous vivons à une époque où, dans une partie du monde, le fanatisme religieux veut détruire la civilisation moderne au nom de Dieu, pendant que, dans l’autre partie, les partisans de la science et de l’esprit imaginent qu’ils ont trouvé Dieu dans la physique quantique. La beauté du livre de Wilber, Integral Spirituality, tient dans une vaste synthèse qui permet d’expliquer les deux phénomènes

lundi 29 mars 2010

Ken Wilber, Philosophe du Tout (2)



Ce billet est la suite du précédent Ken Wilber, Philosophe du Tout (1)


Ken Wilber, Philosophe du Tout par Carter Phipps

Seconde Partie

A 57 ans, Ken Wilber est plus prolifique et productif que jamais. Une édition de ses œuvres complètes, livres et essais, vient d’être publiée, mettant ainsi en évidence l’important travail produit en trois décades par cet homme de sagesse et de synthèse. Il vient de terminer le deuxième volume d’une Kosmos Trilogy où sont présentées et clarifiées les idées-clés de sa philosophie. Intitulé Sex, Ecology, Sprituality le premier volume de cette trilogie a été publié en 1995. Intitulé provisoirement Karma Kosmic and Creativity, le second volume devait être publié en 2007. Le titre provisoire du troisième volume, partiellement écrit, est God, Sex and Gender.

Entre ces traités de fond, Wilber a écrit d’autres textes et ouvrages sur des domaines spécifiques comme Integral Psychology (2000), sur les questions de la culture contemporaine comme Boomeritis (2002) et The Many Faces of Terrorism ainsi que le populaire Une brève histoire de tout (1996), traduit en Français aux éditions de Mortagne, qui tient lieu de version abrégée, plus accessible, de sa trilogie.

S’inspirant de la tradition athénienne, Wilber a aussi créé sa propre académie, Integral Institute, un groupe de réflexion de haut niveau et un institut de formation diffusant et appliquant la théorie intégrale à divers domaines de connaissances. La pensée de Wilber a toujours été trop ample et hors catégorie pour être facilement acceptée par l'environnement à la fois plus conservateur et plus spécialisé du monde académique traditionnel. Aussi a t’il, à ses débuts, présenté directement ses idées au grand public et aux lecteurs cultivés.

Mais tout grand succès populaire est accompagné de grandes opportunités. Le succès de Wilber est à l’origine de sa notoriété et de la consécration d’une oeuvre dont l’auteur a pu être qualifié d’« Einstein de la conscience ». Ceci lui a permis de dépasser son statut de philosophe indépendant en établissant des relations avec des individus intégrés dans les sphères institutionnelles du gouvernement, des affaires et de l’enseignement supérieur.

La dynamique de ce réseau s’est exprimé d’une manière spectaculaire avec la création de Integral University lancée récemment sur Internet sous la forme d’une « communauté éducative » (devenue depuis Integral Life). Avec le soutien de l’Institut Intégral et sous la direction vigilante de Wilber, Integral Life s’est donné pour but de devenir une université à la fois originale et agréée officiellement. Dans son réseau global, elle rassemble des érudits, des théoriciens, des pratiquants, des soutiens, des correspondants qui travaillent dans une collaboration rigoureuse afin de poursuivre le développement et l’expansion de la théorie intégrale dans une vingtaine de disciplines différentes.

Au beau milieu de toute cette activité, le modèle intégral poursuit son propre développement. En fait, un des aspects les plus marquants de cette approche est sa capacité à évoluer au cours des ans, au fur et à mesure où elle incorpore à sa matrice théorique, dans un rythme soutenu, des théories, des idées et des connaissances hétérogènes. La théorie intégrale n’est pas un nouveau champ, autonome, de connaissance. Appliquée à quelque domaine de connaissance que ce soit, la théorie intégrale vaut pour sa capacité à inclure dans un vaste contexte synthétique des vérités partielles en agissant comme une sorte de « passoire épistémologique et ontologique », filtrant ainsi toute hypothèse dépassée sur la nature de la réalité.
Ce faisant, elle réorganise radicalement les propositions faites dans un domaine spécifique à la lumière d’une vision du monde plus compréhensive et inclusive. Progressivement, de l’écologie à l’anthropologie, en passant par l’art, la politique, l’économie, la loi, la science, la psychologie et la spiritualité, elle fait tout son possible pour embrasser les principaux aspects de la connaissance humaine dans une « étreinte » intégrale.


Tous Quadrants, Tous Niveaux...

Introduite en 1995 dans Sex, Ecology, Spirituality une des principales intuitions de Wilber, celles des Quatre Quadrants, illustre de manière exemplaire son modèle d’intégration. Wilber a élaboré sa théorie des Quatre Quadrants à partir des perspectives réelles qui sont celle à travers lesquelles nous percevons le monde autour de nous - JE : la première personne, TU : la seconde et IL : la troisième. Ces quadrants proposent un point de vue à partir duquel on peut pratiquement tout examiner. Ce modèle ne provient pas d’une illumination soudaine ou d’une inspiration divine. Il doit plus à la détermination de l’auteur qu’à la grâce. Décidé à comprendre comment les différents systèmes de connaissance fonctionnent ensemble, Wilber a passé des années à essayer de saisir la relation existant entre les diverses disciplines et champs d’étude. Mais il lui semblait que chaque école de pensée avait sa propre façon d’organiser la réalité, sa propre façon de classer les connaissances et de les hiérarchiser.

Dans sa quête d’un modèle global, Wilber s’est battu pour trouver une organisation cohérente dans laquelle ces systèmes très divergents puissent s’intégrer : « À un moment donné, j'avais plus de deux cent systèmes hiérarchiques inscrits sur des blocs dispersés un peu partout sur le sol pour essayer de comprendre comment les faire cadrer ensemble. . . Il y avait là des hiérarchies linguistiques, des hiérarchies contextuelles, des hiérarchies spirituelles. Il y avait des stades de développement dans le domaine de la phonétique, des systèmes stellaires, des visions culturelles du monde, des systèmes auto-reproductifs, des modes technologiques, des structures économiques, des évolutions phylogénétiques, et des réalisations dans le domaine de la surconscience... Et tous refusaient de s’accorder les uns avec les autres... Vers la fin de cette période de trois ans, tout a commencé à s’éclaircir. Il m’est rapidement devenu évident que les diverses hiérarchies s’inscrivaient dans quatre classifications majeures (que j’ai appelées les quatre quadrants) ; que certaines hiérarchies se référaient à l’individu, d’autres au collectif ; que certaines se rapportaient à des réalités externes, et d’autres à des réalités internes, mais que toutes s’accordaient parfaitement les unes aux autres. »

Le reste appartient à l’histoire ! Le modèle des Quatre Quadrants est peut-être l’idée la plus célèbre de Wilber. Et non sans raisons. Il suggère que presque tout peut être observé à partir de ces quatre perspectives fondamentales : la perspective intérieure et extérieure de l'individu d’une part et de l’autre la perspective intérieure et extérieure du collectif. Vous voulez savoir pourquoi la science et la religion ont des difficultés à trouver des points communs ? Pourquoi le marxisme a échoué ? Pourquoi les recherches en neuro-science concernant Dieu sont malencontreuses ? Pourquoi le tournant linguistique de la philosophie du vingtième siècle a été si important ? Tout est là, dans ces quatre quadrants, à la fois si simples et si profonds. On peut imaginer un futur où ce modèle de réalité fera partie de l’instruction offerte aux étudiants tout comme en fait partie aujourd’hui le tableau de classification périodique des éléments.

Et les Quatre Quadrants ne sont qu’un début. Un autre concept-clé qui a fait la notoriété de Wilber au cours de ces dernières années, c’est la reconnaissance d’un consensus entre des courants de pensée très divers au sujet du développement humain. Ce consensus conduit à penser que le développement individuel et, jusqu’à un certain point, culturel, passe par des niveaux spécifiques ou stades de conscience. On connaît les stades de la pensée cognitive chez le psychologue Jean Piaget, les stades du développement moral chez Lawrence Kohlgerg et chez Carol Gilligan, une pionnière des études sur les femmes, les stades du développement culturel chez le philosophe Jean Gebser et ceux du développement spirituel chez Sri Aurobindo, les stades de la Spirale Dynamique, représentés par diverses couleurs, issus du travail de Clare Graves auquel ont collaboré notamment Don Beck et Christopher Cowan. Et l’on pourrait rajouter d’autres domaines !

Pris dans leur ensemble, ces structures offrent à l'esprit intégral un puissant message. Elles suggèrent que la conscience humaine se développe d’une manière très spécifique en suivant des étapes très spécifiques. Et l’on peut observer ces stades, ou niveaux de conscience, non seulement au niveau du développement psychologique de l'individu, depuis la petite enfance jusqu’à l’âge adulte, mais aussi dans le développement de la culture humaine, sur des millénaires.

On peut même observer l’activité de ces différents niveaux de développement aujourd'hui dans le monde, pour le meilleur et pour le pire, dans le prétendu conflit de civilisations aussi bien que dans les aléas de la politique internationale. Wilber a été l’un des premiers à souligner les remarquables similitudes entre ces divers systèmes de développement en commençant à préciser leur interrelations et à appliquer ce type de modèle dans divers domaines de la connaissance.

Le modèle des « stades de conscience » de Wilber indique, dissimulé dans les méandres de l’histoire humaine, un processus global de développement qui est la trajectoire subtile de son évolution. Là encore, il présente une cartographie à la fois simple et puissante qui ne réduit ni ne dénie la complexité de la nature humaine mais plutôt en clarifie aussi bien les structures que les dynamiques fondamentales. Bien entendu, l’efficacité d’un modèle réside dans le fait qu’il donne du sens à notre propre expérience du monde. Et c’est là que la philosophie intégrale de Wilber est lumineuse.

Une fois que l’on commence à voir la réalité à travers la perspective des Quatre Quadrants et la vie humaine comme un processus de développement continu, progressant en spirale vers des sommets d’évolution toujours plus élevés à travers divers stades spécifiques et identifiés, d’une complexité et d’une conscience toujours plus grandes - chaque nouveau niveau transcendant et incluant les niveaux précédents - on peut se demander comment on n’a jamais pu concevoir la vie autrement !...

Ces deux concepts - quadrants et niveaux évolutifs - sont justes les briques à partir desquelles Wilber a minutieusement développé son modèle intégral selon un approche qualifié « Tous Quadrants, Tous Niveaux » (AQUAL)*. Ils représentent la structure fondamentale de sa « théorie du tout » et le fondement d’une philosophie qu’il nomme aujourd’hui son « système d’exploitation intégral ». Avec les nouvelles contributions au modèle intégral articulées dans Integral Spirituality, ces concepts représentent le cinquième stade majeur du développement de son œuvre.

*AQUAL (pour All Quadrants, All Levels) est un terme de Wilber qui signifiait à l’origine « tous quadrants, tous niveaux ». Mais depuis il a été étendu à une perspective plus complète comprenant : tous quadrants, tous niveaux, toutes lignes (de développement), tous états (de conscience), et tous types (de conscience). )

Emerson a écrit : « Dans l’œuvre de chaque génie nous reconnaissons nos propres pensées : celles que nous avons rejetées. Elles reviennent ainsi à nous avec une étrangère majesté ». L’œuvre de Wilber ne fait pas exception. Ce qui caractérise sa théorie, d’une manière assez unique, c’est qu’elle explique le monde d'une manière qui semble à la fois totalement nouvelle et familière. Son analyse paraît si claire et si évidente, après ses explications. Il transforme en conceptions vos perceptions personnelles les plus profondes. C’est la fonction des grandes théories que de révéler « ce que vous savez déjà mais que vous ne savez pas que le vous savez » comme le dit le critique des médias Thomas de Zengotita. Et maintenant, en retournant dans le domaine qui a été à l’origine de son combat philosophique pour défendre le beau, le bon et le vrai, il a focalisé son puissant objectif intégral sur le vaste et ancien paysage de la religion et de la spiritualité.
(A suivre... )

dimanche 28 mars 2010

Ken Wilber, Philosophe du Tout (1)


Eveil et Evolution Andrew Cohen est un enseignant spirituel américain qui transmet la vision originale de l'éveil évolutif, un éveil spirituel qui, au 21ème siècle, s’effectue dans le contexte d’une évolution cosmique de quatorze milliards d'années. N'hésitant pas à remettre en cause l'individualisme qui caractérise la plupart des approches spirituelles contemporaines, Cohen propose une vision novatrice qui transcende la narcissisme ambiant de la post-modernité en éveillant chez l’individu un énergie créatrice à travers laquelle il participe à l'évolution de la conscience et de la culture.
Autour d’une question centrale : "Qu'est-ce que l'éveil et qu’est-ce que cela signifie pour le monde d'aujourd'hui ? » il fonde en 1991 un magazine qui fait écho à ses recherches : What Is Enligthenment ? Ce magazine a changé de nom récemment pour devenir EnligthentNext, du nom du réseau international constitué par tous ceux qui suivent ses recherches et ses enseignements dans de nombreux pays.
Tout au long de ces années, Cohen et son équipe de journalistes ont donc rencontré mystiques et matérialistes, physiciens et philosophes, militants, artistes ou athlètes avec la volonté de créer un forum de dialogue, d’enquête et de réflexion sur le sens de la vie humaine à notre époque. Eveil et Evolution est la version française de EnlightenNext. A travers les sept numéros déjà parus, ce magazine, à la fois philosophique, culturel et spirituel est la vecteur francophone d’une culture intégrale qui propose des perspectives nouvelles dans de nombreux domaines : la pensée et la science, l’art et l'environnement, la politique et l’économie.
L’équipe d’Eveil et Evolution privilégie actuellement une diffusion sur internet. C’est en ce sens que le site d’EnlightenNext France propose une médiathèque où l’on peut trouver, entre autre, les articles parus dans Eveil et Evolution, lisibles en ligne ou téléchargeables. Dans ce cadre, des articles nouveaux sont proposés aux lecteurs chaque mois. Une occasion à ne pas manquer pour tous ceux qui s’intéressent à la culture intégrale et à son développement.
Andrew Cohen est un ami de Ken Wilber, le pionnier de la théorie intégrale. Le premier se définit plutôt comme un guide spirituel et le second comme un érudit. Leurs dialogues font l’objet d’articles passionnants lisibles en français sur le site d'Eveil et Evolution et en anglais sur celui d'EnlightenmentNext. Suite à la parution du nouveau livre de Wilber, Integral Spirituality, l’équipe de What is enlightenment ? a publié dans son édition de Juin 2006 un numéro consacré principalement à Wilber et à son œuvre.
Dans ce numéro, Carter Phipps dressait le portrait de Ken Wilber en Philosophe du Tout. Ayant travaillé à la traduction française de cet article, j’ai demandé à l’équipe d’Eveil et Evolution l’autorisation de diffuser dans Le Journal Intégral cet article encore inédit en français qui permet aux lecteurs francophones de se familiariser avec le travail de Ken Wilber et son évolution récente. Nous publions donc en trois parties la traduction de cet article dont on peut lire ici l’original en anglais. Pour tous ceux qui s’intéressent à l’œuvre de Wilber, nous renvoyons à notre billet sur le livre de Franck Visser qui vient de paraître : Ken Wilber, la pensée comme passion.
Le Philosophe du Tout par Carter Phipps. Première Partie
Vous ne le verrez pas dialoguer avec des leaders internationaux sur CNN. Vous ne le verrez pas non plus papoter avec des politiciens à Davos. Vous ne le verrez pas interviewé par Guillaume Durand ou Patrick Poivre d’Arvor dans les magazines télévisés. Vous pouvez même être un citoyen cultivé et informé du monde occidental sans jamais avoir entendu parler de lui. Mais attention, ne vous y trompez pas, Ken Wilber est important. Sa recherche et ses idées - ce qu’il appelle « la philosophie intégrale » - ont, peu à peu, une influence sur ce que des centaines de milliers, voire des millions, de gens pensent du monde où ils vivent.
Depuis la publication de son premier livre, The Spectrum of Consciousness en 1977, l’œuvre de Wilber n’a cessé d’ébranler progressivement les fondations philosophiques de notre époque postmoderne en mettant à jour sa confusion et ses contradictions. Les nouveaux modèles et cartes de la réalité qu’il propose et articule entre eux préfigurent ce que sera la culture du futur. Si la postmodernité peut-être définie, selon la fameuse expression de Lyotard comme « l’incrédulité à l’égard des méta-récits », alors la théorie intégrale de Wilber en est la parfaite antidote.
Avec des livres intitulés « Une Brève Histoire de Tout » et « A Theory of Everything », Wilber a voulu créer une sorte de Saint Graal des grands récits, une structure permettant l’intégration de toutes les catégories de la connaissance humaine. Quel autre philosophe pourrait rassembler aussi aisément l’essentiel de la religion, de l’art, de la morale, de l’économie, de la psychologie et des sciences majeures en une théorie unique ? Quand Wilber utilise le mot « intégral », il sait ce que cela signifie. Wilber n’est pas le fondateur de ce domaine de recherche, encore embryonnaire, qui est celui de la philosophie intégrale. Un titre qui reviendrait sans doute au sage indien Sri Aurobindo ou au philosophe Jean Gebser. Certains iront même jusqu’à y voir l’héritage d’Hegel, bien que l’idéaliste allemand n’ait jamais utilisé d’une manière spécifique le mot « intégral ». Mais Wilber est le représentant actuel du « monde intégral ». Son oeuvre synthétise en une théorie intégrale, unifiée et cohérente, toute une collection d’idées éparses proposées par une poignée de visionnaires.
A l’origine d’un mouvement de pensée important, cette oeuvre puissante propose un ensemble de notions fondatrices sur notre réalité. Son influence commence à se faire sentir y compris dans les sphères dirigeantes comme en témoigne une référence récente de Bill Clinton à l'œuvre de Wilber lors d’une conférence à Davos au cours de laquelle il mentionne l’approche intégrale comme un prisme puissant au travers duquel on peut comprendre notre monde en pleine globalisation et y participer. L’attrait de la théorie intégrale tient à sa dimension de synthèse et de compréhension, à sa capacité de restructurer la complexité du savoir humain en une organisation à la fois cohérente et pratique.
Wilber est le principal responsable de la notoriété de cette théorie. Son esprit à la fois brillant et synthétique lui permet d’être aussi à l’aise avec la psychologie jungienne qu’il l’est avec les épistémés de Foucault, avec le difficile problème des sciences cognitives ou la nature du Vide dans le bouddhisme Vajrayana. Et il écrit sur ces sujets de manière à être compris de tous comme un éducateur amenant le public à contempler des perspectives à la fois radicalement nouvelles et plutôt sophistiquées.
Wilber a débuté sa carrière en explorant les liens entre psychologie et traditions spirituelles orientales, et en intégrant de manière audacieuse ces perspectives différentes dans un « spectre de la conscience » exhaustif, véritable cartographie du développement psychologique et spirituel de l’être humain, depuis la naissance jusqu’à l’illumination bouddhique. Cette synthèse, assez radicale pour l’époque, lui a valu un succès d’autant plus grand qu’elle a largement inspiré le domaine de la psychologie transpersonnelle (domaine avec lequel il a pris ses distances depuis). C’est ainsi qu’il est apparu comme le véritable porte-parole des profondes intuitions véhiculées par les grandes traditions mystiques tant orientales qu’occidentales.
Selon lui, ces traditions sont la source de connaissances que toute théorie « intégrale » authentique se doit d’inclure. Sa recherche répondait aussi à une exigence intime et une passion profonde dans la mesure où Wilber, lui-même, est un pratiquant spirituel dont l’expérience emprunte plusieurs voies, notamment celles du Zen et du Bouddhisme Tibétain. Il s’est donné le nom de « pandit », terme sanscrit correspondant à l’enseignant érudit qui défend le vrai dharma* contre tous ceux qui voudrait le pervertir. Ce plaidoyer permanent lui vaut d’être apprécié et respecté par beaucoup de gens, y compris par les rédacteurs de ce magazine, qui pensent qu’un discours religieux et spirituel conséquent est essentiel aussi bien pour la santé de la culture contemporaine que pour son évolution.
* ( Le terme Dharma est un mot Sanskrit signifiant loi naturelle, ou réalité. Utilisé dans le cadre de la religion et de la spiritualité, il décrit une façon d’être se conformant à la loi universelle ou à la nature essentielle des choses.)
Bien entendu, le fait pour Wilber de mettre la spiritualité au cœur de sa construction philosophique n’a pas attiré la sympathie d’une intelligentsia occidentale profondément sceptique. Dès le début, il savait que sa propre philosophie irait à l'encontre des courants intellectuels dominants : « Une chose était très claire pour moi alors que je me battais avec difficulté pour savoir comment procéder dans un climat intellectuel acharné à déconstruire tout ce qui croisait son chemin: je devais retourner en arrière et tout reprendre depuis le début pour tenter de créer le vocabulaire d’une philosophie plus constructive. Au-delà d’un pluralisme relativiste, il existe un « intégralisme » universel. Par conséquent, j’ai voulu ébaucher une philosophie qui soit celle de cet « intégralisme » universel.
En d’autre terme, j’ai cherché une philosophie universelle, une philosophie intégrale qui réunirait de façon plausible ces divers contextes du pluralisme que sont la science, la morale, l’esthétique, la philosophie aussi bien oriental qu’occidentale, ainsi que les grandes traditions de Sagesse. Pas au niveau des détails, ce qui est impossible, mais à celui des orientations générales : une façon de suggérer que réellement le monde est un, indivisible, complet et relié à lui-même à travers tous ses aspects ; une philosophie holistique, pour un Kosmos holistique ; une philosophie à la fois universelle et intégrale.
»
Avec la parution durant l’automne 2006 de son vingt-troisième livre « Integral Spirituality» Wilber a mis fin à quatre ans d’absence dans le monde de l’édition américaine. Cet ouvrage se propose d’apporter un éclairage à la fois brillant et novateur sur le rôle et l’importance de la spiritualité et de la religion dans le monde moderne et postmoderne. La finesse du volume est trompeuse tant sa lecture est roborative. Wilber nous livre des clés pour comprendre les principaux dilemmes auxquels les traditions religieuses sont confrontées de nos jours : leur influence déclinante, leurs débats continuels avec la science, leur lutte contre les différentes formes d’extrémisme, etc...
L’auteur tente de ressusciter les intuitions-clés des religions en dépassant les structures des croyances mythiques, à la fois désuètes et dépassées, communes à nombre de traditions. Il examine les problèmes auxquels doivent faire face les chercheurs spirituels postmodernes : le rôle de la thérapie, les limitations de la méditation, la diversité des démarches et des formes d’illumination, la pluralité des interprétations de Dieu aussi bien que les challenges que doit affronter le Bouddhisme américain. Même si la notoriété de Wilber est déjà fermement établie au sein d’une certain « culture spirituelle », dans le domaine de la psychologie transpersonnelle, et parmi tous ceux que l’on nomme les « Créatifs Culturels », Integral Spirituality est une œuvre qui devrait le faire connaître par un plus grand public. En utilisant toute la richesse du modèle intégral pour comprendre l’un des domaines les plus complexes et importants de la vie humaine, Wilber pourrait attirer l’attention du plus grand des critiques : l’histoire.


(A suivre... )

mardi 9 mars 2010

Incitations (1)


Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. Camus


L’incitation est le langage mystérieux et vibrant de l’Intention. Sous formes d’aphorismes, de maximes ou de fragments, ces incitations sont des citations inspirées à l’auteur par l’esprit du temps pour l’inciter, avec ses lecteurs, à la méditation, à la réflexion... et à l’action. 

Seules les lèvres salées qui ont traversé le désert connaissent les mille et une saveurs sucrées des fruits de l'oasis. 

Ce qui me détourne de l'Esprit, me distrait de ce que je suis en m'éloignant des autres. 

Les sociétés en déclin sont des mondes en italique où celui qui reste droit apparaît comme une exception suspecte à éliminer. 

La vie est cet art divinatoire qui consiste à interpréter l'Esprit à travers une forme.

La bêtise réduit la connaissance à son pré-carré et le bonheur à l’herbe qu’elle broute. 

L'effort est la médiation humaine entre la force de l'esprit et la forme à travers laquelle il se manifeste. 

Œil pour œil 


Chaque humain possède deux yeux : l’introspection et l’observation. Il peut suivre deux voix. Celle, extérieure, du voyeur ou celle, intérieure, du visionnaire. 

Notre civilisation : un progrès matériel qui, par défaut de sensibilité et par défaite de la pensée, remplace tout projet spirituel. 

Quand la vision, créatrice et unificatrice, est absente, ne reste que la division de la rationalité instrumentale. Ivre de son pouvoir, elle se fait tyrannique en se transformant en rationalisme sectaire. 

Les technocrates sont des borgnes devenus les rois d’une société dont un œil est aveuglé par la puissance technologique et l’autre par l’intérêt économique. Mais, en fait, c’est la Nuit qui règne au royaume des aveugles. Les borgnocrates ne sont que ses hommes de paille. Un souffle d’esprit les emporte. Une étincelle suffit à les aveugler. Aucune société n’est fondée sur une machine à calculer. 

Si les Lumières de la raison sont éclairantes, celle du rationalisme sont aveuglantes. En faisant fuir les ombres qui nous hantent, elles nous empêchent de les intégrer. En nous coiffant d'une abstraction, elles nous éloignent d'une communion avec notre essence intime. 

L’Art de la décontraction 


La spiritualité est cet art de la décontraction qui permet de se concentrer sur l’essentiel pour transcender un mental pétri de contractions et de contradictions. 

Ce que les chrétiens appellent le péché ou la chute - et d’autres la déconnexion - n’est rien d’autre que cette crispation du mental qui, en se contractant, coupe la conscience du flux créateur et transcendant de l’Esprit. 

La contradiction est la conséquence logique d'une contraction mentale qui résulte d'une visée instrumentale permettant au corps de s'adapter à son environnement. 

Décontracter le mental pour se connecter à l'Esprit, et la contradiction apparente se dissout pour laisser place à une tension énergétique et créatrice entre deux pôles complémentaires. 

L’identité est une contraction du mental qui s’identifie au temps. Mais la quête crispée de l’identité ne fait que traduire la tension transcendante vers l’identique - le Même - c'est-à-dire l’Esprit, situé hors du temps. 

L’Esprit, ce sans papier, est un SDF : Sans Définition Fixe. L’accueillir met toujours notre identité en danger. En nous déstabilisant, il nous fait évoluer. 

L’identité est cette définition qui, en nous libérant de la multiplicité, nous coupe de l’unité infinie de l’Esprit.

Notre peur de la mort est à la mesure de l’identification à notre corps. 

La mort ? L’âme hors du corps. 

Tout phénomène de transe repose sur un double phénomène d'absorption et d'abstraction. Absorption de l'attention dans un objet. Abstraction du contexte ambiant. L'expérience spirituelle est cette transe inspirée dans laquelle la conscience absorbée par l'Esprit qui la fonde et l'inspire, s'abstrait de son contexte matériel habituel.