lundi 29 mars 2010

Ken Wilber, Philosophe du Tout (2)



Ce billet est la suite du précédent Ken Wilber, Philosophe du Tout (1)


Ken Wilber, Philosophe du Tout par Carter Phipps

Seconde Partie

A 57 ans, Ken Wilber est plus prolifique et productif que jamais. Une édition de ses œuvres complètes, livres et essais, vient d’être publiée, mettant ainsi en évidence l’important travail produit en trois décades par cet homme de sagesse et de synthèse. Il vient de terminer le deuxième volume d’une Kosmos Trilogy où sont présentées et clarifiées les idées-clés de sa philosophie. Intitulé Sex, Ecology, Sprituality le premier volume de cette trilogie a été publié en 1995. Intitulé provisoirement Karma Kosmic and Creativity, le second volume devait être publié en 2007. Le titre provisoire du troisième volume, partiellement écrit, est God, Sex and Gender.

Entre ces traités de fond, Wilber a écrit d’autres textes et ouvrages sur des domaines spécifiques comme Integral Psychology (2000), sur les questions de la culture contemporaine comme Boomeritis (2002) et The Many Faces of Terrorism ainsi que le populaire Une brève histoire de tout (1996), traduit en Français aux éditions de Mortagne, qui tient lieu de version abrégée, plus accessible, de sa trilogie.

S’inspirant de la tradition athénienne, Wilber a aussi créé sa propre académie, Integral Institute, un groupe de réflexion de haut niveau et un institut de formation diffusant et appliquant la théorie intégrale à divers domaines de connaissances. La pensée de Wilber a toujours été trop ample et hors catégorie pour être facilement acceptée par l'environnement à la fois plus conservateur et plus spécialisé du monde académique traditionnel. Aussi a t’il, à ses débuts, présenté directement ses idées au grand public et aux lecteurs cultivés.

Mais tout grand succès populaire est accompagné de grandes opportunités. Le succès de Wilber est à l’origine de sa notoriété et de la consécration d’une oeuvre dont l’auteur a pu être qualifié d’« Einstein de la conscience ». Ceci lui a permis de dépasser son statut de philosophe indépendant en établissant des relations avec des individus intégrés dans les sphères institutionnelles du gouvernement, des affaires et de l’enseignement supérieur.

La dynamique de ce réseau s’est exprimé d’une manière spectaculaire avec la création de Integral University lancée récemment sur Internet sous la forme d’une « communauté éducative » (devenue depuis Integral Life). Avec le soutien de l’Institut Intégral et sous la direction vigilante de Wilber, Integral Life s’est donné pour but de devenir une université à la fois originale et agréée officiellement. Dans son réseau global, elle rassemble des érudits, des théoriciens, des pratiquants, des soutiens, des correspondants qui travaillent dans une collaboration rigoureuse afin de poursuivre le développement et l’expansion de la théorie intégrale dans une vingtaine de disciplines différentes.

Au beau milieu de toute cette activité, le modèle intégral poursuit son propre développement. En fait, un des aspects les plus marquants de cette approche est sa capacité à évoluer au cours des ans, au fur et à mesure où elle incorpore à sa matrice théorique, dans un rythme soutenu, des théories, des idées et des connaissances hétérogènes. La théorie intégrale n’est pas un nouveau champ, autonome, de connaissance. Appliquée à quelque domaine de connaissance que ce soit, la théorie intégrale vaut pour sa capacité à inclure dans un vaste contexte synthétique des vérités partielles en agissant comme une sorte de « passoire épistémologique et ontologique », filtrant ainsi toute hypothèse dépassée sur la nature de la réalité.
Ce faisant, elle réorganise radicalement les propositions faites dans un domaine spécifique à la lumière d’une vision du monde plus compréhensive et inclusive. Progressivement, de l’écologie à l’anthropologie, en passant par l’art, la politique, l’économie, la loi, la science, la psychologie et la spiritualité, elle fait tout son possible pour embrasser les principaux aspects de la connaissance humaine dans une « étreinte » intégrale.


Tous Quadrants, Tous Niveaux...

Introduite en 1995 dans Sex, Ecology, Spirituality une des principales intuitions de Wilber, celles des Quatre Quadrants, illustre de manière exemplaire son modèle d’intégration. Wilber a élaboré sa théorie des Quatre Quadrants à partir des perspectives réelles qui sont celle à travers lesquelles nous percevons le monde autour de nous - JE : la première personne, TU : la seconde et IL : la troisième. Ces quadrants proposent un point de vue à partir duquel on peut pratiquement tout examiner. Ce modèle ne provient pas d’une illumination soudaine ou d’une inspiration divine. Il doit plus à la détermination de l’auteur qu’à la grâce. Décidé à comprendre comment les différents systèmes de connaissance fonctionnent ensemble, Wilber a passé des années à essayer de saisir la relation existant entre les diverses disciplines et champs d’étude. Mais il lui semblait que chaque école de pensée avait sa propre façon d’organiser la réalité, sa propre façon de classer les connaissances et de les hiérarchiser.

Dans sa quête d’un modèle global, Wilber s’est battu pour trouver une organisation cohérente dans laquelle ces systèmes très divergents puissent s’intégrer : « À un moment donné, j'avais plus de deux cent systèmes hiérarchiques inscrits sur des blocs dispersés un peu partout sur le sol pour essayer de comprendre comment les faire cadrer ensemble. . . Il y avait là des hiérarchies linguistiques, des hiérarchies contextuelles, des hiérarchies spirituelles. Il y avait des stades de développement dans le domaine de la phonétique, des systèmes stellaires, des visions culturelles du monde, des systèmes auto-reproductifs, des modes technologiques, des structures économiques, des évolutions phylogénétiques, et des réalisations dans le domaine de la surconscience... Et tous refusaient de s’accorder les uns avec les autres... Vers la fin de cette période de trois ans, tout a commencé à s’éclaircir. Il m’est rapidement devenu évident que les diverses hiérarchies s’inscrivaient dans quatre classifications majeures (que j’ai appelées les quatre quadrants) ; que certaines hiérarchies se référaient à l’individu, d’autres au collectif ; que certaines se rapportaient à des réalités externes, et d’autres à des réalités internes, mais que toutes s’accordaient parfaitement les unes aux autres. »

Le reste appartient à l’histoire ! Le modèle des Quatre Quadrants est peut-être l’idée la plus célèbre de Wilber. Et non sans raisons. Il suggère que presque tout peut être observé à partir de ces quatre perspectives fondamentales : la perspective intérieure et extérieure de l'individu d’une part et de l’autre la perspective intérieure et extérieure du collectif. Vous voulez savoir pourquoi la science et la religion ont des difficultés à trouver des points communs ? Pourquoi le marxisme a échoué ? Pourquoi les recherches en neuro-science concernant Dieu sont malencontreuses ? Pourquoi le tournant linguistique de la philosophie du vingtième siècle a été si important ? Tout est là, dans ces quatre quadrants, à la fois si simples et si profonds. On peut imaginer un futur où ce modèle de réalité fera partie de l’instruction offerte aux étudiants tout comme en fait partie aujourd’hui le tableau de classification périodique des éléments.

Et les Quatre Quadrants ne sont qu’un début. Un autre concept-clé qui a fait la notoriété de Wilber au cours de ces dernières années, c’est la reconnaissance d’un consensus entre des courants de pensée très divers au sujet du développement humain. Ce consensus conduit à penser que le développement individuel et, jusqu’à un certain point, culturel, passe par des niveaux spécifiques ou stades de conscience. On connaît les stades de la pensée cognitive chez le psychologue Jean Piaget, les stades du développement moral chez Lawrence Kohlgerg et chez Carol Gilligan, une pionnière des études sur les femmes, les stades du développement culturel chez le philosophe Jean Gebser et ceux du développement spirituel chez Sri Aurobindo, les stades de la Spirale Dynamique, représentés par diverses couleurs, issus du travail de Clare Graves auquel ont collaboré notamment Don Beck et Christopher Cowan. Et l’on pourrait rajouter d’autres domaines !

Pris dans leur ensemble, ces structures offrent à l'esprit intégral un puissant message. Elles suggèrent que la conscience humaine se développe d’une manière très spécifique en suivant des étapes très spécifiques. Et l’on peut observer ces stades, ou niveaux de conscience, non seulement au niveau du développement psychologique de l'individu, depuis la petite enfance jusqu’à l’âge adulte, mais aussi dans le développement de la culture humaine, sur des millénaires.

On peut même observer l’activité de ces différents niveaux de développement aujourd'hui dans le monde, pour le meilleur et pour le pire, dans le prétendu conflit de civilisations aussi bien que dans les aléas de la politique internationale. Wilber a été l’un des premiers à souligner les remarquables similitudes entre ces divers systèmes de développement en commençant à préciser leur interrelations et à appliquer ce type de modèle dans divers domaines de la connaissance.

Le modèle des « stades de conscience » de Wilber indique, dissimulé dans les méandres de l’histoire humaine, un processus global de développement qui est la trajectoire subtile de son évolution. Là encore, il présente une cartographie à la fois simple et puissante qui ne réduit ni ne dénie la complexité de la nature humaine mais plutôt en clarifie aussi bien les structures que les dynamiques fondamentales. Bien entendu, l’efficacité d’un modèle réside dans le fait qu’il donne du sens à notre propre expérience du monde. Et c’est là que la philosophie intégrale de Wilber est lumineuse.

Une fois que l’on commence à voir la réalité à travers la perspective des Quatre Quadrants et la vie humaine comme un processus de développement continu, progressant en spirale vers des sommets d’évolution toujours plus élevés à travers divers stades spécifiques et identifiés, d’une complexité et d’une conscience toujours plus grandes - chaque nouveau niveau transcendant et incluant les niveaux précédents - on peut se demander comment on n’a jamais pu concevoir la vie autrement !...

Ces deux concepts - quadrants et niveaux évolutifs - sont justes les briques à partir desquelles Wilber a minutieusement développé son modèle intégral selon un approche qualifié « Tous Quadrants, Tous Niveaux » (AQUAL)*. Ils représentent la structure fondamentale de sa « théorie du tout » et le fondement d’une philosophie qu’il nomme aujourd’hui son « système d’exploitation intégral ». Avec les nouvelles contributions au modèle intégral articulées dans Integral Spirituality, ces concepts représentent le cinquième stade majeur du développement de son œuvre.

*AQUAL (pour All Quadrants, All Levels) est un terme de Wilber qui signifiait à l’origine « tous quadrants, tous niveaux ». Mais depuis il a été étendu à une perspective plus complète comprenant : tous quadrants, tous niveaux, toutes lignes (de développement), tous états (de conscience), et tous types (de conscience). )

Emerson a écrit : « Dans l’œuvre de chaque génie nous reconnaissons nos propres pensées : celles que nous avons rejetées. Elles reviennent ainsi à nous avec une étrangère majesté ». L’œuvre de Wilber ne fait pas exception. Ce qui caractérise sa théorie, d’une manière assez unique, c’est qu’elle explique le monde d'une manière qui semble à la fois totalement nouvelle et familière. Son analyse paraît si claire et si évidente, après ses explications. Il transforme en conceptions vos perceptions personnelles les plus profondes. C’est la fonction des grandes théories que de révéler « ce que vous savez déjà mais que vous ne savez pas que le vous savez » comme le dit le critique des médias Thomas de Zengotita. Et maintenant, en retournant dans le domaine qui a été à l’origine de son combat philosophique pour défendre le beau, le bon et le vrai, il a focalisé son puissant objectif intégral sur le vaste et ancien paysage de la religion et de la spiritualité.
(A suivre... )

dimanche 28 mars 2010

Ken Wilber, Philosophe du Tout (1)


Eveil et Evolution Andrew Cohen est un enseignant spirituel américain qui transmet la vision originale de l'éveil évolutif, un éveil spirituel qui, au 21ème siècle, s’effectue dans le contexte d’une évolution cosmique de quatorze milliards d'années. N'hésitant pas à remettre en cause l'individualisme qui caractérise la plupart des approches spirituelles contemporaines, Cohen propose une vision novatrice qui transcende la narcissisme ambiant de la post-modernité en éveillant chez l’individu un énergie créatrice à travers laquelle il participe à l'évolution de la conscience et de la culture.
Autour d’une question centrale : "Qu'est-ce que l'éveil et qu’est-ce que cela signifie pour le monde d'aujourd'hui ? » il fonde en 1991 un magazine qui fait écho à ses recherches : What Is Enligthenment ? Ce magazine a changé de nom récemment pour devenir EnligthentNext, du nom du réseau international constitué par tous ceux qui suivent ses recherches et ses enseignements dans de nombreux pays.
Tout au long de ces années, Cohen et son équipe de journalistes ont donc rencontré mystiques et matérialistes, physiciens et philosophes, militants, artistes ou athlètes avec la volonté de créer un forum de dialogue, d’enquête et de réflexion sur le sens de la vie humaine à notre époque. Eveil et Evolution est la version française de EnlightenNext. A travers les sept numéros déjà parus, ce magazine, à la fois philosophique, culturel et spirituel est la vecteur francophone d’une culture intégrale qui propose des perspectives nouvelles dans de nombreux domaines : la pensée et la science, l’art et l'environnement, la politique et l’économie.
L’équipe d’Eveil et Evolution privilégie actuellement une diffusion sur internet. C’est en ce sens que le site d’EnlightenNext France propose une médiathèque où l’on peut trouver, entre autre, les articles parus dans Eveil et Evolution, lisibles en ligne ou téléchargeables. Dans ce cadre, des articles nouveaux sont proposés aux lecteurs chaque mois. Une occasion à ne pas manquer pour tous ceux qui s’intéressent à la culture intégrale et à son développement.
Andrew Cohen est un ami de Ken Wilber, le pionnier de la théorie intégrale. Le premier se définit plutôt comme un guide spirituel et le second comme un érudit. Leurs dialogues font l’objet d’articles passionnants lisibles en français sur le site d'Eveil et Evolution et en anglais sur celui d'EnlightenmentNext. Suite à la parution du nouveau livre de Wilber, Integral Spirituality, l’équipe de What is enlightenment ? a publié dans son édition de Juin 2006 un numéro consacré principalement à Wilber et à son œuvre.
Dans ce numéro, Carter Phipps dressait le portrait de Ken Wilber en Philosophe du Tout. Ayant travaillé à la traduction française de cet article, j’ai demandé à l’équipe d’Eveil et Evolution l’autorisation de diffuser dans Le Journal Intégral cet article encore inédit en français qui permet aux lecteurs francophones de se familiariser avec le travail de Ken Wilber et son évolution récente. Nous publions donc en trois parties la traduction de cet article dont on peut lire ici l’original en anglais. Pour tous ceux qui s’intéressent à l’œuvre de Wilber, nous renvoyons à notre billet sur le livre de Franck Visser qui vient de paraître : Ken Wilber, la pensée comme passion.
Le Philosophe du Tout par Carter Phipps. Première Partie
Vous ne le verrez pas dialoguer avec des leaders internationaux sur CNN. Vous ne le verrez pas non plus papoter avec des politiciens à Davos. Vous ne le verrez pas interviewé par Guillaume Durand ou Patrick Poivre d’Arvor dans les magazines télévisés. Vous pouvez même être un citoyen cultivé et informé du monde occidental sans jamais avoir entendu parler de lui. Mais attention, ne vous y trompez pas, Ken Wilber est important. Sa recherche et ses idées - ce qu’il appelle « la philosophie intégrale » - ont, peu à peu, une influence sur ce que des centaines de milliers, voire des millions, de gens pensent du monde où ils vivent.
Depuis la publication de son premier livre, The Spectrum of Consciousness en 1977, l’œuvre de Wilber n’a cessé d’ébranler progressivement les fondations philosophiques de notre époque postmoderne en mettant à jour sa confusion et ses contradictions. Les nouveaux modèles et cartes de la réalité qu’il propose et articule entre eux préfigurent ce que sera la culture du futur. Si la postmodernité peut-être définie, selon la fameuse expression de Lyotard comme « l’incrédulité à l’égard des méta-récits », alors la théorie intégrale de Wilber en est la parfaite antidote.
Avec des livres intitulés « Une Brève Histoire de Tout » et « A Theory of Everything », Wilber a voulu créer une sorte de Saint Graal des grands récits, une structure permettant l’intégration de toutes les catégories de la connaissance humaine. Quel autre philosophe pourrait rassembler aussi aisément l’essentiel de la religion, de l’art, de la morale, de l’économie, de la psychologie et des sciences majeures en une théorie unique ? Quand Wilber utilise le mot « intégral », il sait ce que cela signifie. Wilber n’est pas le fondateur de ce domaine de recherche, encore embryonnaire, qui est celui de la philosophie intégrale. Un titre qui reviendrait sans doute au sage indien Sri Aurobindo ou au philosophe Jean Gebser. Certains iront même jusqu’à y voir l’héritage d’Hegel, bien que l’idéaliste allemand n’ait jamais utilisé d’une manière spécifique le mot « intégral ». Mais Wilber est le représentant actuel du « monde intégral ». Son oeuvre synthétise en une théorie intégrale, unifiée et cohérente, toute une collection d’idées éparses proposées par une poignée de visionnaires.
A l’origine d’un mouvement de pensée important, cette oeuvre puissante propose un ensemble de notions fondatrices sur notre réalité. Son influence commence à se faire sentir y compris dans les sphères dirigeantes comme en témoigne une référence récente de Bill Clinton à l'œuvre de Wilber lors d’une conférence à Davos au cours de laquelle il mentionne l’approche intégrale comme un prisme puissant au travers duquel on peut comprendre notre monde en pleine globalisation et y participer. L’attrait de la théorie intégrale tient à sa dimension de synthèse et de compréhension, à sa capacité de restructurer la complexité du savoir humain en une organisation à la fois cohérente et pratique.
Wilber est le principal responsable de la notoriété de cette théorie. Son esprit à la fois brillant et synthétique lui permet d’être aussi à l’aise avec la psychologie jungienne qu’il l’est avec les épistémés de Foucault, avec le difficile problème des sciences cognitives ou la nature du Vide dans le bouddhisme Vajrayana. Et il écrit sur ces sujets de manière à être compris de tous comme un éducateur amenant le public à contempler des perspectives à la fois radicalement nouvelles et plutôt sophistiquées.
Wilber a débuté sa carrière en explorant les liens entre psychologie et traditions spirituelles orientales, et en intégrant de manière audacieuse ces perspectives différentes dans un « spectre de la conscience » exhaustif, véritable cartographie du développement psychologique et spirituel de l’être humain, depuis la naissance jusqu’à l’illumination bouddhique. Cette synthèse, assez radicale pour l’époque, lui a valu un succès d’autant plus grand qu’elle a largement inspiré le domaine de la psychologie transpersonnelle (domaine avec lequel il a pris ses distances depuis). C’est ainsi qu’il est apparu comme le véritable porte-parole des profondes intuitions véhiculées par les grandes traditions mystiques tant orientales qu’occidentales.
Selon lui, ces traditions sont la source de connaissances que toute théorie « intégrale » authentique se doit d’inclure. Sa recherche répondait aussi à une exigence intime et une passion profonde dans la mesure où Wilber, lui-même, est un pratiquant spirituel dont l’expérience emprunte plusieurs voies, notamment celles du Zen et du Bouddhisme Tibétain. Il s’est donné le nom de « pandit », terme sanscrit correspondant à l’enseignant érudit qui défend le vrai dharma* contre tous ceux qui voudrait le pervertir. Ce plaidoyer permanent lui vaut d’être apprécié et respecté par beaucoup de gens, y compris par les rédacteurs de ce magazine, qui pensent qu’un discours religieux et spirituel conséquent est essentiel aussi bien pour la santé de la culture contemporaine que pour son évolution.
* ( Le terme Dharma est un mot Sanskrit signifiant loi naturelle, ou réalité. Utilisé dans le cadre de la religion et de la spiritualité, il décrit une façon d’être se conformant à la loi universelle ou à la nature essentielle des choses.)
Bien entendu, le fait pour Wilber de mettre la spiritualité au cœur de sa construction philosophique n’a pas attiré la sympathie d’une intelligentsia occidentale profondément sceptique. Dès le début, il savait que sa propre philosophie irait à l'encontre des courants intellectuels dominants : « Une chose était très claire pour moi alors que je me battais avec difficulté pour savoir comment procéder dans un climat intellectuel acharné à déconstruire tout ce qui croisait son chemin: je devais retourner en arrière et tout reprendre depuis le début pour tenter de créer le vocabulaire d’une philosophie plus constructive. Au-delà d’un pluralisme relativiste, il existe un « intégralisme » universel. Par conséquent, j’ai voulu ébaucher une philosophie qui soit celle de cet « intégralisme » universel.
En d’autre terme, j’ai cherché une philosophie universelle, une philosophie intégrale qui réunirait de façon plausible ces divers contextes du pluralisme que sont la science, la morale, l’esthétique, la philosophie aussi bien oriental qu’occidentale, ainsi que les grandes traditions de Sagesse. Pas au niveau des détails, ce qui est impossible, mais à celui des orientations générales : une façon de suggérer que réellement le monde est un, indivisible, complet et relié à lui-même à travers tous ses aspects ; une philosophie holistique, pour un Kosmos holistique ; une philosophie à la fois universelle et intégrale.
»
Avec la parution durant l’automne 2006 de son vingt-troisième livre « Integral Spirituality» Wilber a mis fin à quatre ans d’absence dans le monde de l’édition américaine. Cet ouvrage se propose d’apporter un éclairage à la fois brillant et novateur sur le rôle et l’importance de la spiritualité et de la religion dans le monde moderne et postmoderne. La finesse du volume est trompeuse tant sa lecture est roborative. Wilber nous livre des clés pour comprendre les principaux dilemmes auxquels les traditions religieuses sont confrontées de nos jours : leur influence déclinante, leurs débats continuels avec la science, leur lutte contre les différentes formes d’extrémisme, etc...
L’auteur tente de ressusciter les intuitions-clés des religions en dépassant les structures des croyances mythiques, à la fois désuètes et dépassées, communes à nombre de traditions. Il examine les problèmes auxquels doivent faire face les chercheurs spirituels postmodernes : le rôle de la thérapie, les limitations de la méditation, la diversité des démarches et des formes d’illumination, la pluralité des interprétations de Dieu aussi bien que les challenges que doit affronter le Bouddhisme américain. Même si la notoriété de Wilber est déjà fermement établie au sein d’une certain « culture spirituelle », dans le domaine de la psychologie transpersonnelle, et parmi tous ceux que l’on nomme les « Créatifs Culturels », Integral Spirituality est une œuvre qui devrait le faire connaître par un plus grand public. En utilisant toute la richesse du modèle intégral pour comprendre l’un des domaines les plus complexes et importants de la vie humaine, Wilber pourrait attirer l’attention du plus grand des critiques : l’histoire.


(A suivre... )

mardi 9 mars 2010

Incitations (1)


Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. Camus


L’incitation est le langage mystérieux et vibrant de l’Intention. Sous formes d’aphorismes, de maximes ou de fragments, ces incitations sont des citations inspirées à l’auteur par l’esprit du temps pour l’inciter, avec ses lecteurs, à la méditation, à la réflexion... et à l’action. 

Seules les lèvres salées qui ont traversé le désert connaissent les mille et une saveurs sucrées des fruits de l'oasis. 

Ce qui me détourne de l'Esprit, me distrait de ce que je suis en m'éloignant des autres. 

Les sociétés en déclin sont des mondes en italique où celui qui reste droit apparaît comme une exception suspecte à éliminer. 

La vie est cet art divinatoire qui consiste à interpréter l'Esprit à travers une forme.

La bêtise réduit la connaissance à son pré-carré et le bonheur à l’herbe qu’elle broute. 

L'effort est la médiation humaine entre la force de l'esprit et la forme à travers laquelle il se manifeste. 

Œil pour œil 


Chaque humain possède deux yeux : l’introspection et l’observation. Il peut suivre deux voix. Celle, extérieure, du voyeur ou celle, intérieure, du visionnaire. 

Notre civilisation : un progrès matériel qui, par défaut de sensibilité et par défaite de la pensée, remplace tout projet spirituel. 

Quand la vision, créatrice et unificatrice, est absente, ne reste que la division de la rationalité instrumentale. Ivre de son pouvoir, elle se fait tyrannique en se transformant en rationalisme sectaire. 

Les technocrates sont des borgnes devenus les rois d’une société dont un œil est aveuglé par la puissance technologique et l’autre par l’intérêt économique. Mais, en fait, c’est la Nuit qui règne au royaume des aveugles. Les borgnocrates ne sont que ses hommes de paille. Un souffle d’esprit les emporte. Une étincelle suffit à les aveugler. Aucune société n’est fondée sur une machine à calculer. 

Si les Lumières de la raison sont éclairantes, celle du rationalisme sont aveuglantes. En faisant fuir les ombres qui nous hantent, elles nous empêchent de les intégrer. En nous coiffant d'une abstraction, elles nous éloignent d'une communion avec notre essence intime. 

L’Art de la décontraction 


La spiritualité est cet art de la décontraction qui permet de se concentrer sur l’essentiel pour transcender un mental pétri de contractions et de contradictions. 

Ce que les chrétiens appellent le péché ou la chute - et d’autres la déconnexion - n’est rien d’autre que cette crispation du mental qui, en se contractant, coupe la conscience du flux créateur et transcendant de l’Esprit. 

La contradiction est la conséquence logique d'une contraction mentale qui résulte d'une visée instrumentale permettant au corps de s'adapter à son environnement. 

Décontracter le mental pour se connecter à l'Esprit, et la contradiction apparente se dissout pour laisser place à une tension énergétique et créatrice entre deux pôles complémentaires. 

L’identité est une contraction du mental qui s’identifie au temps. Mais la quête crispée de l’identité ne fait que traduire la tension transcendante vers l’identique - le Même - c'est-à-dire l’Esprit, situé hors du temps. 

L’Esprit, ce sans papier, est un SDF : Sans Définition Fixe. L’accueillir met toujours notre identité en danger. En nous déstabilisant, il nous fait évoluer. 

L’identité est cette définition qui, en nous libérant de la multiplicité, nous coupe de l’unité infinie de l’Esprit.

Notre peur de la mort est à la mesure de l’identification à notre corps. 

La mort ? L’âme hors du corps. 

Tout phénomène de transe repose sur un double phénomène d'absorption et d'abstraction. Absorption de l'attention dans un objet. Abstraction du contexte ambiant. L'expérience spirituelle est cette transe inspirée dans laquelle la conscience absorbée par l'Esprit qui la fonde et l'inspire, s'abstrait de son contexte matériel habituel.

jeudi 25 février 2010

Ethique de l'Existence Post-Capitaliste (3)

Ce billet s’inscrit dans la continuité des deux précédents. Nous proposons deux entretiens donnés par Christian Arnsperger, en photo ci-dessus, auteur de Ethique de l’existence capitaliste, le premier au journal Le Monde et le second à France Culture.

"Le capitalisme est une forme de spiritualité dangereuse". Entretien avec Christian Arnsperger. Le Monde des Livres. 17.09.09

La crise actuelle confirme, selon vous, l'impératif absolu de sortir du capitalisme. Pourquoi estimez-vous que, au-delà de la dimension technique, la clé du problème est "anthropologique" ?

C.A : Le capitalisme fonctionne selon une règle simple : tout capital investi doit être rendu aussi rentable que possible. On en voit quotidiennement les conséquences sur nos manières de vivre ensemble et de nous définir comme humains. Ce système a sécrété un Homo capitalisticus dont le niveau de conscience et même le fonctionnement psychique et corporel sont marqués par la logique de rentabilité - qu'on pense aux effets de la mentalité concurrentielle ou aux dégâts causés par l'alimentation agro-industrielle.
Ce que nous devons d'abord laisser derrière nous, c'est un certain type d'humanité. Il y a donc bien un enjeu anthropologique. Le capitalisme s'enracine dans nos angoisses existentielles les plus profondes, mais offre à nos inquiétudes des réponses perverses. A nous de comprendre ce mécanisme et d'en tirer les implications si nous voulons être plus pleinement humains.

Votre essai prône un "militantisme existentiel" pour sortir du capitalisme, renouant avec les "exercices spirituels" qui remontent à l'Antiquité. Un projet anticapitaliste sérieux implique-t-il un renouveau de la spiritualité ?

C.A : Que nous soyons croyants ou pas, nous sommes tous fragiles et mortels. Notre spiritualité, c'est notre réponse à cet état de fait. Le spirituel n'est donc pas optionnel, même s'il peut prendre des formes très diverses. Spiritualité ne veut pas nécessairement dire religion ! Les spiritualités athées et les philosophies - y compris antiques - ont énormément de ressources à apporter au militantisme politique. En réalité, le capitalisme est déjà une forme de spiritualité, mais tronquée, tordue, et même dangereuse. Il faut en combattre les mensonges, notamment dans la sphère du "développement personnel", qu'il a si bien confisquée.
Les militants existentiels sont ceux qui, ayant vu que le capitalisme ne fait qu'attiser nos angoisses alors qu'il promet de les alléger, cherchent à se soutenir mutuellement pour promouvoir une triple éthique : la simplicité volontaire, un revenu de base égal pour tous, et une démocratie radicale étendue à l'économique. Ces militants oeuvrent à une refondation profonde de nos existences personnelles et collectives. Il s'agit de modifier toute notre façon de penser l'économie, donc de concevoir nos institutions éducatives et les idéaux qu'elles transmettent aux jeunes générations. Nous en sommes loin ces temps-ci....

Vous pointez les limites de la social-démocratie tout en vous réclamant d'un "libéralisme existentiel". Pour beaucoup, à gauche comme à droite, se dire à la fois libéral et anticapitaliste serait incohérent. Pas nécessairement, pour vous ?

C.A : Non, pas du tout. Mon livre propose bel et bien une critique libérale du capitalisme. Le libéralisme prône la libération humaine dans toutes ses dimensions. L'idéal moderne de liberté est le bon, mais le capitalisme a fini par aller à son encontre. Il nous empêche de réfléchir sur le sens même de notre libération. La logique actuelle étouffe d'immenses potentiels humains. C'est pour libérer ces potentiels que nous devrions remplacer la croissance par l'approfondissement, la surconsommation par la simplicité choisie, la rentabilisation du savoir par la quête de soi.
Ne poursuivons pas seulement l'égalité des chances de "réussir" en tant qu'Homo capitalisticus aliéné ! Militons dans nos écoles et nos universités pour une vraie égalité d'accès au sens critique et à la lucidité existentielle, exigeons un soutien public pour pouvoir créer librement des façons non capitalistes de consommer et de produire, et descendons dans la rue pour demander, sur cette base toute neuve, des institutions libératrices. C'est ça, le vrai libéralisme !


D'autres regards sur la Crise.
Entretien avec Christian Arnsperger sur France-Culture.

Le 6 mars 2009 Christian Arnsperger s’est entretenu sur France-Culture avec Antoine Mercier dans le cadre d’une série d’entretiens avec des intellectuels intitulé D’autres regards sur la crise. On peut entendre cet entretien sur le site de France Culture et le lire sa version écrite dans Regards sur la crise, un ouvrage collectif dirigé par Antoine Mercier où l'on peut lire des entretiens avec Alain Badiou, Miguel Benasayag, Rémi Brague, Dany-Robert Dufour, Alain Finkielkrault, etc... Un certain nombre de ces entretiens, dont celui avec Christian Arsperger, peuvent être lus sur Marianne 2.
Cet entretien peut aussi être écouté sur le site PlusConscient.net qui propose un catalogue d'enregistrements (interviews, conférences) soigneusement sélectionnés sur des thèmes en rapport avec les grandes problématiques de notre temps: réchauffement climatique, développement durable, mondialisation, surpopulation, etc. Sont disponibles également une sélection d'enregistrements sur des sujets liés à la spiritualité, au sens le plus large, ou au paranormal. Accompagnés d'une description, les fichiers audio sont en libre accès pour l'écoute immédiate ou le téléchargement. Les services de la plate-forme sont gratuits; l'objectif est le partage d'une information de qualité de nature à accroître notre prise de conscience ...
Antoine Mercier: Vous êtes économiste et épistémologue, chercheur au Fonds National de la Recherche Scientifique de Belgique. Vous affirmez que nous assistons à « une crise existentielle du capitalisme »… Qu’entendez-vous par là ?

Christian Arnsperger: Quand je parle de crise existentielle, je veux dire qu’en réalité les racines de cette crise sont existentielles et se trouvent en chacun de nous. On pourrait aussi parler d’une crise anthropologique. On oppose souvent crise financière et crise économique dans l’économie réelle. Je crois que ce n’est pas une bonne distinction parce que la finance n’est que la contrepartie plus abstraite de nos pulsions de possession et d’accumulation. L’argent qui circule dans la finance symbolise non seulement « mon pouvoir d’avoir » mais aussi mon pouvoir de commander le travail d’autrui à mes propres fins. Pourquoi chacun de nous aspire à ce pouvoir ? Pourquoi voulons-nous tous posséder et accumuler ? C’est parce que nous avons des besoins et nous avons aussi des envies. La logique géniale ou diabolique du capitalisme, est de jouer sur la confusion entre « besoins » et « envies ». Le capitalisme a fini par nous faire prendre nos envies pour des besoins. C’est pourquoi nous courons après la consommation et l’accumulation. Donc c’est un système qui crée des compulsions répétitives chez la plupart d’entre nous, en tout cas ceux qui ont les moyens de se payer certaines choses, et qui crée en même temps des inégalités structurelles. De surcroît, il introduit une obligation de croissance car toute cette machine se base essentiellement sur le crédit et l’endettement. Nous sommes donc dans une sorte de machine infernale où ces trois éléments tournent en boucle.

Antoine Mercier: Peut-on se passer de cette « machine infernale » ?

Christian Arnsperger: On ne peut pas se passer de l’économie, mais on peut et on va devoir se passer du capitalisme. Cette crise existentielle de l’économie est une crise vraiment essentielle du capitalisme, le symptôme d’un malaise profond. La crise existentielle de l’économie à laquelle on assiste aujourd’hui, repose d’abord sur une crise de confiance. Les gens consomment moins, on a tendance à ralentir l’accumulation, l’investissement. Mais ce qui ressort de mes travaux de recherche en philo de l’économie, c’est que la consommation, l’investissement et l’accumulation capitaliste sont eux-mêmes un symptôme du manque de confiance fondamental dans la vie et dans l’avenir.

Antoine Mercier: A partir de quand cette machine infernale s’est-elle mise en place ?

Christian Arnsperger: En fait, le capitalisme a des racines religieuses anciennes. C’est une religion matérielle. Si je parle de crise existentielle c’est parce que nous ne pouvons pas nous passer, en tant qu’être humain, d’une réponse à notre manque profond, à notre angoisse existentielle, qui nous assigne notre humanité. L’expérience occidentale capitaliste était une tentative de combler cette angoisse d’être en lui fournissant de l’avoir. Elle a longtemps donné des bénéfices et puis maintenant elle commence à montrer ses limites.

Antoine Mercier: Qui sont les penseurs de cette tentative ? Adam Smith ?

Christian Arnsperger: Adam Smith croyait en la providence divine. Il a certainement contribué à ce schéma, mais il n’a pas littéralement prétendu que la main invisible du marché était Dieu. C’est par la suite que les anthropologues et les philosophes ont pu échafauder cette idée, on pu l’approfondir.

Antoine Mercier: On ne réalise pas spontanément que l’on se trouve dans un tel champ de croyance…

Christian Arnsperger: Et pourtant, il est inévitable qu’il y ait un champ de croyance. Il nous faut une réponse à notre angoisse existentielle. Quand nos décideurs disent qu’il s’agit d’une crise de confiance dans le capitalisme, ils ont raison. Il est vrai qu’au niveau superficiel du fonctionnement du système, se manifestent en effet des anticipations pessimistes qui se réalisent d’elles-mêmes parce que tout le monde croit que ça n’ira pas… il n’y a plus de prêts entre les banques, il n’y a plus de crédits de trésorerie d’investissement aux entreprises, l’emploi chute, la consommation chute, etc… Donc à court terme, superficiellement, c’est vrai qu’on a l’impression que le problème vient du manque de confiance des gens dans l’avenir. Et l’on cherche à faire retrouver la confiance en nous faisant re-consommer et réinvestir. Or, je tiens le raisonnement inverse : c’est parce que l’on n’a pas confiance dans la vie et dans l’avenir, que l’on consomme, que l’on surconsomme et que l’on se lance sans arrêt dans une course compétitive. Ivan Illich aurait dit qu’on se fabrique des prothèses hétéronomes, c’est-à-dire des prothèses qui nous complètent, au lieu de travailler sur notre autonomie… L’autonomie nous est volée par le système alors qu’il nous la promet.

Cela signifie qu’on a construit pendant des siècles une culture basée sur le remplissage matériel, et symbolique aussi, d’un vide existentiel profond qui nous fait progressivement prendre les biens matériels, mais aussi les images, les idées, pour ce que j’appellerais des biens spirituels. Et du coup, on fait mine d’avoir confiance dans la vie en accumulant, en consommant, alors qu’en fait cette accumulation et cette consommation sont radicalement des manques de confiance dans l’avenir et dans la vie même.

Antoine Mercier: Combien de temps cette crise peut-elle durer ?

Christian Arnsperger: Je pense qu’on ne peut pas le savoir parce que le capitalisme est devenu tellement complexe au sens scientifique du terme que c’est extrêmement difficile, voire impossible, à prévoir. Est-ce que ça peut recommencer comme avant ? Je le crains parce que nos décideurs politiques et économiques qui voient les choses à très court terme, se sont précipités dans des mesures de relance… Est-ce qu’elles seront suffisantes ? C’est une question… mais en tout cas elles pourraient marcher et alors je pense qu’on raterait en fait une opportunité ! C’est un peu triste à dire, mais souvent les crises dans l’existence d’un être humain sont des opportunités à la fois de souffrir et de changer fondamentalement les choses…

Antoine Mercier: Est-il imaginable que tout reparte sans que les symptômes de cette crise « existentielle » réapparaissent à plus ou moins long terme ?

Christian Arnsperger: Ils vont réapparaître. En vérité on a le choix entre deux remèdes. Un remède choc qui consiste à administrer à la machine économique un antibiotique tel que le virus endémique soit éradiqué, mais alors on sort du capitalisme… ou bien…un remède qui est celui qui a été choisi et qui consiste à mettre le malade sous perfusion. Le virus pourra continuer à agir dans l’organisme et va donner lieu à des rechutes constantes et permanentes, mais qu’on utilisera à chaque fois comme prétexte pour une nouvelle relance… Mais, en principe également, on pourrait assister à un scénario où plus personne ne veut des bons d’Etat américain, par exemple, ou français, ce qui précipiterait vraiment les Etats dans des catastrophes budgétaires majeures. L’affaire grecque n’est qu’un micro exemple de ce qui pourrait se passer à beaucoup plus grande échelle.

Antoine Mercier: Que peut-on faire pour en sortir?

Christian Arnsperger: Il y a deux choses essentiellement à faire : d’une part, promouvoir par l’éducation, par les médias, une nouvelle vision de l’éthique et, d’autre part il est très important de promouvoir chez les citoyens que nous sommes un sursaut d’autocritique parce que nous sommes tous partie prenante dans ce système. Il ne faut pas croire qu’il y a les méchants et les gentils. Nous sommes tous, en tant que consommateurs, investisseurs, rentiers, partie prenante dans ce système d’angoisse.

Je propose la mise en œuvre de trois sortes d’éthiques. Premièrement une éthique de la simplicité volontaire, un retour vers une convivialité beaucoup plus dépouillée… Deuxième éthique : une démocratisation radicale de nos institutions, y compris économiques, allant jusqu’à la démocratisation des entreprises… Et troisièmement : une éthique de l’égalitarisme profond, allant jusqu’à « une allocation universelle », c’est-à-dire un revenu inconditionnel de base versée à tous les citoyens…

Antoine Mercier: Croyez-vous que les politiques pourraient être influencés par ce discours ?

Christian Arnsperger: Politiquement, évidemment, ce genre de chose ne fait pas recette. Mais il s’agit plutôt de créer un mouvement. Je ne crois pas tellement pour l’instant au passage par le politique traditionnel. Ma visée consiste à toucher les mouvements citoyens qui sont beaucoup plus à même de prendre en main un destin collectif. Les politiques sont dans le court terme parce que c’est ainsi que la démocratie fonctionne. Ils ne sont pas capables d’envisager des grandes réformes qui sont toujours venues de la démocratie elle-même, des mouvements citoyens qui ont pris en main les idées philosophiques construites par certains intellectuels qui étaient au service du citoyen. Souvent la critique du capitalisme passe par des idées tout de suite politiques : il faut changer les règles du système, il faut… très bien, mais les règles du système ne seront pas endossées par les gens s’il n’y a pas un changement des mentalités. Je pense qu’il faut un changement vraiment radical de vision, de compréhension de ce qui nous fait participer à ce système

Antoine Mercier: Si on arrête de consommer, si on ne peut plus consommer, qu’est-ce qu’on fait de notre angoisse ?

Christian Arnsperger: Toutes les grandes traditions spirituelles, je ne dis pas nécessairement religieuses au sens étroit du terme, mais spirituelles, on de tout temps proposé des réponses à cela. Lisez Gandhi, lisez les Evangiles, lisez tout ce que vous voulez là-dessus. D’ailleurs, croyez-moi, les librairies sont pleines de réponses. Dans les voies du changement intérieur, on essaie de se recréer une authentique capacité de vivre une vie autonome.

Antoine Mercier: Qu’entendez-vous par « vie autonome » ?

Christian Arnsperger: Il va de soi que je ne fais pas du tout un plaidoyer de l’individualisme, de l’isolement, de l’autosuffisance. Je me réfère au très grand philosophe Ivan Illich qui devrait d’ailleurs être remis d’urgence au goût du jour ces temps-ci. L’idée générale, c’est qu’il faut recréer une convivialité critique. Chacun doit conquérir personnellement son autonomie, chacun doit faire un travail de déconditionnement, une autocritique de sa complicité avec le système. Cela passe par un ancrage dans la localité et dans le partage du pouvoir, dans une éthique que j’appelle non pas communiste ni communautariste mais plutôt une éthique « communaliste » qui débouche sur une simplicité volontaire et une démocratisation radicale se traduisant par une relocalisation de l’économie. Il ne s’agit pas de devenir protectionniste où auto-suffisant. L’être humain, qu’on le veuille ou non, est un être d’ancrage. Simone Weil disait « un être d’enracinement ». Or l’enracinement se perd dans le capitalisme mondialisé. Il faut le retrouver dans un travail de recherche personnelle avec le soutien d’une commune, comme on disait au 19ème siècle.

Antoine Mercier: Cela ne risque-t-il pas d’être récupéré sur un mode contraignant politiquement ?

Christian Arnsperger: N’importe quoi peut être récupéré. On est bien d’accord qu’il faut tout le temps être vigilant à ce sujet. Les nouveaux militants doivent être des êtres libres. Il y a un aspect anarchiste, un aspect d’émergence à partir de la base. Il ne s’agit pas de donner ce genre de programme en pâture à un parti politique. Ce n’est pas un projet politique au sens traditionnel, c’est un projet citoyen. Et ce n’est pas non plus un projet contraignant qui appellerait directement des législations, des lois. Certains parlent de mesures telles que le Revenu Maximum Autorisé, le RMA. Je pense cependant qu’il vaut mieux que ce genre de choses s’instaure de soi-même. Certains intellectuels de gauche vont me dire : « oui, mais tu es complètement idéaliste, ça n’ira jamais, les gens ne le feront jamais ». Alors si les gens ne le font jamais, il faut peut-être se résoudre à ce que le capitalisme soit le moins mauvais système. Moi, je crois vraiment dans l’émergence citoyenne et non dans la contrainte politique traditionnelle.

Antoine Mercier: Y-a-t-il des pionniers en la matière ?

Christian Arnsperger: Absolument…Il se développe maintenant, par exemple, ce qu’on appelle « des groupes de simplicité volontaire ». Il s’agit de groupes de gens de tous âges, de tous horizons, plus ou moins fortunés, qui se réunissent sans contrainte pour partager des expériences de tentatives de simplification de leur existence, sur fond de réflexion sur le sens du système. Et ça se fait absolument spontanément…

Antoine Mercier: Par exemple, qu’est-ce qui revient le plus souvent dans cette réflexion sur la simplification de l’existence des personnes ?

Christian Arnsperger: Simplement la question de l’encombrement. Chacun se pose la question psycho-spirituelle de son « aliénation ». Comment est-il possible que je sois aussi encombré, que je doive faire dans ma vie ce qu’Ivan Illich appelait « autant de détours contreproductifs » ? Comme fais-je pour perdre ma vie à essayer de l’améliorer alors qu’en réalité l’amélioration nette est quasi nulle, voire même négative parfois ? Donc les gens se posent des tas de questions sur la façon de désencombrer leur vie, la façon aussi de ne plus collaborer à la logique ambiante : « est-ce que je dois investir mon argent ailleurs, est-ce que je ne dois plus investir mon argent, mais alors qu’est-ce que je dois en faire, est-ce que je dois gagner moins, ne plus rien dépenser ? » Il y a des tas de questions qui peuvent paraître un peu naïves au départ, mais qui sont en réalité extrêmement poignantes.

Antoine Mercier: Cela concerne quel milieu social principalement ?

Christian Arnsperger: Tous, c’est qui est surprenant. Dans les années 60-70, les milieux hippies étaient plutôt des milieux jeunes, aisés. Ce qui explique d’ailleurs que le mouvement hippie a donné lieu au consumérisme des années 80 ! Aujourd’hui, cela touche des grands-parents, des jeunes, des profs, des gens vraiment de tous horizons, même des gens fortunés. On constate que le spectre social, sociologique, est vraiment étonnement large… Et le mouvement prend de l’ampleur.

Antoine Mercier: Et tout cela ne va pas faire un monde ennuyeux ?

Christian Arnsperger: Pas du tout… ça fera enfin un monde convivial, débarrassé des compulsions dans lesquelles nous nous empêtrons pour l’instant…

mardi 23 février 2010

Ethique de l'existence post-capitaliste (2)

Ce billet s’inscrit dans la continuité du précédent concernant le livre de Christian Arnsperger : Ethique de l’existence post-capitaliste. Nous proposons ci-dessous des extraits de compte-rendus et de critiques concernant cet ouvrage.


Le capitalisme est une culture par Pierre Ansay.
Extrait d’un article paru dans POLITIQUE Juin 2009 (n°60)

... La thèse est simple : le capitalisme réussit parce qu’il s’inscrit au plus profond du psychisme aliéné et apeuré et qu’il en épouse les tendances les plus mortifères. Le capitalisme est un régime des profondeurs autant que des surfaces. Une parenté des plus « profondes », une connexion opérationnelle existe entre les formes les plus primaires, les plus reptiliennes de notre désir inconscient, de la pulsion de mort qui l’habite et les formes de la pratique et de l’extension du capitalisme : des auteurs comme Deleuze et Guattari avaient ouvert la voie mais par une critique radicale du freudisme. Comme l’indique Maris, « la grande ruse du capitalisme… est de canaliser, de détourner les forces d’anéantissement, la pulsion de mort vers la croissance. ».

Déjà, du fond des prisons fascistes, le philosophe italien Antonio Gramsci était habité par une idée force : on n’en sortira que par une révolution intellectuelle et morale. Car le ver est dans le fruit. Il ne suffit pas d’abolir pour un temps, et dans les effervescences de la grève générale et du processus révolutionnaire, le régime de l’exploitation si nous persistons dans le régime de l’aliénation.
Si nous ne nous libérons pas de nos chaînes morales et culturelles, l’exploitation repoussera comme une mauvaise herbe rendue plus dynamique et plus rageuse encore par les opérations qui voulaient l’extirper. L’histoire semble valider l’affaire : ni les dirigeants révolutionnaires ni les populations acquises au nouveau régime ne semblent vraiment disposés à modifier leur grammaire de vie. On voit ressurgir, sous les vernis de la rhétorique révolutionnaire une exploitation plus dure encore que celle qu’on avait cru brisée à jamais....

Pour Arnsperger, « les questions les plus profondes de l’économie ne sont pas en elles-mêmes des questions économiques » et « si la logique en place est si tenace, c’est que quelque chose dans le tréfonds de nous-mêmes y consent ». La leçon, et Arnsperger ne manque pas de le tracer dans un livre qui devrait faire date, est qu’il convient de construire un autre monde... Je tiens le livre d’Arnsperger pour une avancée extraordinaire de la cause révolutionnaire.

Docteur en philosophie, Pierre Ansay est l’auteur de nombreux ouvrages, dont "Le capitalisme dans la vie quotidienne", "L’Homme résistant", "Le désir automobile", "Le dictionnaire des solidarités" (en collab. avec Alain Goldschmidt) ou encore "La ville des solidarités".


« Avatar » contre Cohn-Bendit : l'écologie doit être anticapitaliste. Par Philippe Corcuff . Extrait d’un article paru dans Rue 89

... L'anticapitalisme d'« Avatar » est indissociablement collectif et individuel. Se désintoxiquer de l'imaginaire capitaliste passe aussi par une transformation de soi. Jake Sully, ancien marine immobilisé dans un fauteuil roulant devenant « pilote » mental d'un avatar, va connaître une véritable conversion : d'inflitré chez les Na'vi à protecteur de leur mode de vie, de soldat impérialiste à eco-warrior. Sully a quelque parenté avec la figure des « militants existentiels » anticapitalistes, caractérisée « par un travail spirituel et politique de chacun de nous sur lui-même, soutenu par des communautés de vie », promue récemment par le philosophe de l'économie Christian Arnsperger dans son stimulant ouvrage « Ethique de l'existence post-capitaliste ».

Cette révolution culturelle personnelle prend les chemins de la fragilité dans « Avatar » : un handicapé à l'âme guerrière, fasciné au départ par les capacités supposées illimitées de son avatar, finira par assumer ses faiblesses d'être humain mortel. Cependant, Cameron ne suivrait pas Arnsperger dans son choix de la conversion existentielle contre la voie révolutionnaire classique des rapports de forces. Dans une conjoncture de menace extrême, « Avatar » justifie le recours au combat et à la force. Dans certaines circonstances, l'anticapitaliste vert conséquent doit aussi savoir prendre les armes (au sens métaphorique, n'impliquant pas nécessairement le maniement de la kalachnikov).

Cette écologie radicale n'a pas grand-chose à voir avec les niaiseries consensualistes de l'arc Borloo/Cohn-Bendit. Elle appelle des clivages, des conflits, des affrontements. La transformation personnelle et l'action collective contre les forces dominantes apparaissent associées et non pas opposées.

Docteur en sociologie, Philippe Corcuff est maître de conférences à Sciences-Po Lyon.


Pour un Yoga anti-capitaliste de Frédéric Delorca
Extrait d’un article paru dans Parutions.com

... Arnperger s’attache à déconstruire les racines anthropologiques du capitalisme, qui conduisent à ce qu’il appelle, reprenant le vocabulaire de la psychopathologie une «fixation» à laquelle conduit le système actuel : c'est-à-dire l’identification totalitaire des visées aux fins pour persuader chacun qu’il n’y a aucune alternative possible (achèvement parfait de l’aliénation selon Arnsperger).

Les ressources que mobilise Arnsperger pour démonter le mode de fonctionnement de l’«homo capitalisticus» proviennent d’un effort d’interdisciplinarité remarquable entre l’économie politique «post-structuraliste» (Julie Graham and Katherine Gibson) et la psychologie (la théorie de l’évolution de la conscience développée par Ken Wilber, Don Beck, Suzanne R. Cook-Greuter et de Robert Kegan, dans la lignée de Jean Piaget). Il s’agit d’une méthode assez nouvelle en Europe, qui livre toute sa dimension dans son dernier tiers, sur le volet de la description du type de militantisme qui peut fonder une nouvelle humanité étrangère à l’égoïsme capitaliste.

Pour Arnsperger, il faut des pratiques physico-spirituelles comme le yoga pour inventer un autre rapport à la marchandise, à autrui, au pouvoir en général, acquérir un nouveau sens de la maîtrise de ses affects face notamment à l’angoisse de la finitude et de la mort pour les détourner de la logique de domination ou de ce que l’Ecole de Francfort appelait la rationalité instrumentale.

On est frappé par l’aspect concret des propositions qu’il avance pour instaurer ce qu’il appelle un «communalisme» (qui, selon lui, devrait aller jusqu’à la mise en commun de tous les revenus) et l’analyse sérieuse (sans illusion excessive) des résistances psychiques prévisibles à l’abolition des hiérarchies sociales qu’il recherche. Arnsperger s’inscrit dans une filiation anticonsumériste libertaire qu’ont peut rattacher à Baudrillard, Castoriadis, l’anthropologie maussienne et aux théories de la décroissance, autant de références dont il fait une synthèse brillante...

Juriste, essayiste, docteur en sociologie, Frédéric Delorca a publié entre autres, aux Éditions Le Temps des Cerises, Programme pour une gauche française décomplexée (2007).


Extrait d’un article de Denis Clerc.
Paru dans le n°285 d’Alternatives économiques.

Se déconnecter du système capitaliste est devenu une urgence. Il importe que chacun puisse développer sa personnalité, vivre son existence dans un autre cadre que celui du capitalisme, estime l'auteur, lui-même économiste reconnu, mais qui porte un jugement critique sur les prétentions de sa discipline à vouloir tout ramener au matériel, à la consommation, ignorant la dimension spirituelle - pas forcément religieuse - et sociale (au sens de "membre d'un groupe") de l'homme...

S'inspirant du yoga, il propose des "exercices économiques" pour construire le post-capitalisme, c'est-à-dire la société qui reconnaîtra à la fois l'individu et la communauté dans laquelle il s'enracine (ce que l'auteur appelle le "communalisme"), à la fois le matériel et le spirituel, le concret et le projet : par exemple, en nous privant volontairement de propriété ou de certaines consommations pour expérimenter ce que cela nous incite à faire ou l'ampleur de notre dépendance.

Il s'agit de réfléchir, d'intérioriser, bref de "spiritualiser" au moins autant que d'agir. Pourront alors naître ce que l'auteur appelle des "communautés existentielles critiques" pratiquant l'autarcie, l'autogestion, la redistribution et... la méditation. Curieux livre, donc, qui fait un pas de côté, quitte les sentiers balisés de la réflexion économique pour introduire une vision spirituelle et politique (dimension importante dans le livre) atypique...

lundi 22 février 2010

Ethique de l'existence post-capitaliste (1)

Ce billet s’inscrit dans la continuité des trois derniers concernant les thèmes de la politique intégrale et l’avènement d’une société post-capitaliste.
Après avoir présenté dans les deux derniers billets des extraits du programme de l'association suisse Politique Intégrale, nous vous présentons, dans le même esprit, un livre fondateur, celui de Christian Arnsperger : Ethique de l’existence post-capitalise. Pour un militantisme existentiel dont il est fait référence dans Vers une société post-capitaliste.
Présentation de l’éditeur
Secoué par des crises de plus en plus profondes et inscrites dans sa logique même, le capitalisme ne cesse de nous surprendre à la fois par son absurdité et par sa capacité à perdurer. Comment expliquer la persistance de l'aliénation dans nos sociétés, si ce n'est par une « fixation » collective sur une logique destructrice ? Et comment y remédier ?

Prolongeant les analyses existentielles amorcées dans sa « Critique de l'existence capitaliste », Christian Arnsperger répond ici à l'une des questions les plus difficiles de notre époque : pourquoi sommes-nous de plus en plus nombreux à ressentir qu'un avenir post-capitaliste est une perspective à la fois nécessaire et inquiétante ?

Au point que nos dirigeants politiques, cooptés dans ce qu'il faut bien appeler une pseudo-démocratie capitaliste, ne parviennent à utiliser les rouages de l'État providence que pour renforcer, encore et encore, l'emprise de ce système sur nos corps, nos âmes et nos esprits. La réponse, nous dit l'auteur, se situera dans un véritable sursaut citoyen.

Nous avons besoin de « militants existentiels » capables de s'arracher spirituellement à une logique économique qui a cessé de tenir ses promesses. Cette nouvelle forme d'action politique est à notre portée à tous, si nous acceptons de remettre en cause les évidences éculées du capitalisme et de questionner les existences que nous menons en son sein.

S'orienter d'après de nouveaux principes de vie ; repenser profondément la social-démocratie et inaugurer une vision « communaliste » de l'économie ; créer de nouvelles « communautés existentielles critiques », tout en promouvant une éthique de la simplicité volontaire, de la redistribution radicalement égalitaire et de la démocratisation profonde telle est la visée de ce livre constructif et optimiste qui, tout en développant une vision tout à fait originale, s'inscrit dans la grande tradition de la critique sociale existentielle, aux côtés de penseurs comme E. F. Schumacher, Ivan Illich et André Gorz.


Table des matières

Prologue : un libéralisme existentiel. Vers un libéralisme existentiel. Changer d’axiomes. L’économie comme voie d’humanisation. Viser l’évolution consciente. L’économique et le spirituel. Changer la politique en changeant l’humain. Les trois éthiques. Invitation.


Première Partie : Axiomatique de l’aliénation capitaliste

Chapitre 1. Nous, êtres capitalistes. Économie et existence. Une approche « intégrale » de la réalité. Des causalités multiples. Les axiomes fondamentaux de la vie sociale. Ce qui façonne notre réalité

Chapitre 2. Les axiomes capitalistes. Esprit et culture du capitalisme. La culture capitaliste. L’« homo capitalisticus ». Système et existence.

Chapitre 3. Le capitalisme, piège existentiel. Aliénation et fixation. La fixation capitaliste. L’esprit critique et la peur. Les causalités croisées.


Deuxième Partie : Axiomatique de la libération post-capitaliste

Chapitre 4. Les axiomes post-capitalistes. La structure fondamentale de l’existence capitaliste. Anciennes visées, nouveaux axiomes. Pas de garantie de succès. Approfondir, simplifier et lâcher prise. Organiser ensemble le partage de nos finitudes. Créer en vue d’une plus profonde vérité.

Chapitre 5. L’avenir du militantisme. Critique de la radicalité. La capacité d’acceptation critique. « Créatifs culturels » et « nouveaux translucides ». L’éducation à la lucidité. Être réellement de gauche, c’est être post-capitaliste.


Troisième partie : Devenir des militants existentiels

Chapitre 6. Militantisme existentiel et « exercices économiques ». Renouveler le progressisme. Militantisme et tradition des « exercices spirituels ». La pratique des « exercices économiques »

Chapitre 7. Critique existentielle de la politique et « exercices politiques ». Renverser l’État capitaliste ? La politique comme projet d’immortalité. La pratique des « exercices politiques ».
Une nouvelle spiritualité économique et politique. Vers une société d’entrepreneurs relationnels.


Quatrième Partie : Faire émerger l’avenir

Chapitre 8. L’émergence de communautés existentielles critiques. Une pratique individuelle orientée vers le collectif. Un nouveau monachisme ? Une « hérésie » post-capitaliste. Principes d’une communauté existentielle critique. Difficultés et latitudes de l’existence critique

Chapitre 9. Instituer l’existence post-capitaliste. Un retour au communautarisme ? Trouver enfin la « vérité cachée » du libéralisme. Ni riches, ni pauvres. Repenser l’État de droit. Perfectionner la social-démocratie. Une éducation intégrale. L’inessentialité de l’économique.

Epilogue. La richesse post-capitaliste. Reprendre le projet des Lumières. Convertir notre autonomie. Le spirituel n’est pas optionnel. Une politique qui crée vraiment l’avenir. Des communautés qui ouvrent vraiment nos esprits. Devenir « pauvres en esprit ». Une joie nouvelle

dimanche 14 février 2010

Que signifie "intégral"


Dans un fichier pdf disponible sur le site de Politique Intégrale, on peut lire un texte de vingt huit pages intitulé Fondements de la Politique Intégrale. Vers un renouvellement profond de la société. Ce texte propose des principes d’actions sur les grands thème de la vie en société : Le sens d'«intégral». Vision du monde et de l'homme. Le système politique. Formation, éducation et culture intégrales. Le système économique. Science et recherche. Santé et système de santé. Promotion de la paix et politique de sécurité. Vie et culture de Politique Intégrale. Nous vous proposons ci-dessous la première partie de ce texte.

Préambule

Le texte ci-après, intitulé «Le sens d'intégral», explique d'où provient la notion d'«intégral» et comment cette notion a été développée par les philosophes Jean Gedbser et Ken Wilber. Cependant, en tant que courant politique, Politique Intégrale n’adhère pas à une théorie déterminée. Elle représente un courant intégral dont les contours seront précisés dans les chapitres qui vont suivre. Celle ou celui qui se sent interpellé(e) par le contenu de ce texte et peut en soutenir l'essentiel, en particulier sa «vision du monde et de l’être humain» ainsi que ses visées politiques et économiques, est chaleureusement invité(e) à le soutenir.

Le sens d'«intégral»

1. Intégral signifie d'une part, une façon historique, psychologique et philosophique de considérer le monde, la vie et l'humanité, autrement dit l’avènement d’une nouvelle époque culturelle.

2. D'autre part, être «intégral(e)» signifie aussi une attitude dans la vie, une manière de vivre. Celle-ci est la conséquence d'une prise de conscience élargie et transformée de nous-mêmes et de la société.

1. «Intégral» en tant qu'époque historique, philosophique et politique.

Une nouvelle époque culturelle

Politique Intégrale vise à aborder dans une conscience «intégrale» l'organisation de la société et sa relation avec la biosphère.

Mais que signifie conscience «intégrale»? En simplifiant, on pourrait dire que c'est avoir conscience du lien fondamental entre tout ce qui existe, de l’amour universel ou, exprimé plus modestement, c'est avoir une attitude intérieure de bienveillance universelle. De là résultent un nouveau mode de vie et une nouvelle culture – une société dite «intégrale». De l'évolution de la conscience naît une nouvelle forme de pensée et de celle-ci, une nouvelle culture.

Origine du concept

Le concept «intégral», au sens d'une époque historique de la conscience humaine, fut introduit par le philosophe de la culture Jean Gebser dans son ouvrage «Origine et présent» (écrit entre 1947 et 1952). Gebser y décrit la succession universelle des époques de conscience et de culture du genre humain et annonce la prochaine, l'époque intégrale, qui succède à l'époque mentale.

Intégral signifie ainsi une nouvelle époque culturelle, basée sur un nouvel état de conscience. Cet état de conscience est en voie de formation. C'est pourquoi nous sommes dans une phase de tâtonnement et de recherche. Des impulsions importantes ont été données dans ce sens en particulier par Ken Wilber. Ce que signifie précisément une «politique intégrale» ne figure dans aucun dictionnaire, il s'agit préalablement de la percevoir intuitivement, de la penser puis de la concrétiser.

Etats de conscience mythique et mental

Depuis le Siècle des lumières nous vivons, en Europe de l'Ouest, à l'époque dite moderne. Pour cette époque, l'homme se caractérise essentiellement par sa faculté de penser (Descartes: «Je pense donc je suis»), il est rationnel. L'époque mythique a été progressivement remplacée par l'époque mentale au cours des 18e et 19e siècles. Cependant, la conscience mythique demeure mondialement dominante et sa force est omniprésente dans la société moderne. En elle l'homme s'identifie à son mythe, sa communauté religieuse, son peuple, son groupe d'appartenance. Selon cet état de conscience, les autres groupes, peuples et religions sont dans l'erreur et donc des ennemis potentiels. La pensée mythique est une base essentielle du nationalisme et du fondamentalisme philosophico-religieux et tend à générer des structures de société fortement hiérarchisées.

Pensées et émotions en tant qu'objets

La conscience intégrale supprime le fait de s’identifier à la pensée et aux émotions. La personne intégrale parvient à les regarder en spectateur. Elles deviennent des objets de sa perception. L'humain, ce spectateur, ce témoin, perçoit ce qui est là: matière, corps, nature, cosmos – émotions, sentiments, pensées, convictions, valeurs, savoir. Ce témoin ou observateur du monde est notre conscience. L'être humain est ainsi premièrement une conscience, un champ de perception. La matière (le corps), les sentiments et les pensées ne sont pas qualifiés d'inférieurs, mais sont de même valeur, approuvés et intégrés dans la conscience intégrale avec bienveillance.

Etapes vers une conscience intégrale

Du fait que la conscience intégrale ne s'identifie plus aux pensées et aux émotions, celles-ci deviennent objets, alors qu'elles étaient précédemment sujets, l'identité même de l'individu. La conscience intégrale transcende, dépasse la conscience mentale et s'identifie à l'observateur, à la conscience elle-même. Ce faisant, le rationnel n'est aucunement rejeté, il est intégré. Là où la pensée rationnelle soumettait la matière à l'intellect et qualifiait l'aspect religieux de la conscience mythique d'irrationnel et le refoulait, la conscience intégrale ne va rien repousser, mais intégrer et réunir les plans «matière/corps», «sentiments», et «pensée».

Cette intégration se produit si nous nous préoccupons intensément de ces plans et si nous les percevons avec affection comme faisant partie de nous. Les nombreux chemins et les cours de connaissance de soi – du corps, des sentiments, de l'âme – qui ont fleuri au cours des quarante dernières années dans les pays modernes sont le fondement de l'élargissement de la compréhension qui conduit à la conscience intégrale. Ils intègrent des expériences spirituelles et un processus de recherche d’un sens à donner à la vie.

Par conséquent, la nouvelle conscience intégrale croît et s'étend toujours plus vite. La formation à tous les niveaux, particulièrement du corps et du psychisme, constitue un préalable essentiel à la formation de la conscience élargie nouvelle.

Tout est profondément relié

Une deuxième caractéristique de la perception intégrale est de ressentir et d'expérimenter la relation fondamentale entre toutes choses, l'unité de l'humanité, du monde et du cosmos. Emerge alors une grande compassion pour tous les êtres et toutes choses, un sentiment d'amour universel pour la diversité dans l'unité. En cela la politique ne peut plus défendre prioritairement des intérêts personnels, car les intérêts des autres sont aussi les miens.

On atteint ainsi une attitude de bienveillance globale vis-à-vis de tous les humains et de la nature. De tels sentiments sont d'essence spirituelle, ils sont profonds et deviennent déterminants pour notre vie. Dans la conscience intégrale, le religieux est perçu et vécu à nouveau de manière particulièrement vivante bien que sur un plan trans-religieux. Ce que l'époque mentale a largement refoulé est réintégré, toutefois pas sur le plan mythique des confessions. Chacune et chacun peut rester dans sa tradition propre, mais il ou elle se sait profondément lié(e) à toutes les autres traditions, qui tendent toutes vers la même origine et le même ESPRIT.

Dépassement du matérialisme

Une troisième caractéristique de la pensée «intégrale» est le dépassement du matérialisme. La contribution des bases matérielles et des biens économiques à la qualité de notre vie ne fait aucun doute, mais l'abondance matérielle n'est plus placée au centre – comme principale orientation de la politique, de l'économie et de notre qualité de vie. Des valeurs et des qualités non matérielles deviennent les objectifs premiers de la société et de l'individu. En transcendant et dénouant nos attachements au matériel nous nous libérons de sa domination, ce qui nous permet de mettre bon ordre au plan matériel, de le gérer avec raison. Raison signifie ici maintenir la nature et le monde dans leur beauté et leur diversité, et simultanément, assurer pour chacun une situation matérielle convenable.

Politique intégrale

La conscience intégrale quitte le mode de pensée du «ou l'un ou l'autre» pour celui du «et l'un et l'autre». Lors de négociations, elle s'imprègne avec bienveillance de chaque point de vue puis décide du fond du coeur et avec l'intuition, qui intègre et dépasse la raison.

La Politique Intégrale est libérale, en ce sens qu'elle défend les libertés individuelles, qu’elles soient politiques ou créatives et affirme la responsabilité de chacun. Toutefois elle ne soutient pas une liberté de s'enrichir sans limites et d'accumuler ainsi une puissance démesurée.

La Politique Intégrale est sociale. Elle considère comme un objectif premier l'égalité des chances de tous à l'épanouissement personnel et veut ainsi assurer la justice sociale et matérielle.

La Politique Intégrale est aussi écologique car elle veut une économie et une consommation respectueuses de la biosphère – base de notre vie – dans sa diversité et sa beauté, dans sa valeur propre et dans sa fonction pour la vie.

La Politique Intégrale est spirituelle, elle reconnaît toutes les traditions religieuses pacifiques et s'efforce de remplacer les quantités matérielles par les qualités immatérielles.


2. «Intégral» comme attitude face à la vie et comme développement personnel

Une attitude authentique face à la vie

L'être intégral sent qu'il participe au monde, il y est chez lui. La terre est sa patrie. L'humanité est sa famille; il respecte et apprécie ses semblables sans considérations d'origine, de couleur de peau, d'ethnie, d'éducation ou de place dans la société. Il ne peut être vraiment étranger nulle part.

L'être intégral sent le grand flux de la vie le traverser, comme il traverse toute chose. Il fait partie du grand flux cosmique et y éprouve une joie intense et un amour universel. Pouvoir faire partie de la vie est un cadeau pour lui.

La joie, la confiance en soi et l'ouverture d'esprit déterminent son attitude face à la vie, non la peur et le repli sur soi. Il a le courage et la confiance d'être lui-même, tel qu'il est. Il ne joue aucun rôle, il ne porte pas de masque, il n'a rien à cacher. Cette authenticité – la cohérence entre penser, parler, et agir – lui confère la liberté, la tranquillité et la force dans l'action.

L'intuition et la créativité dans tous les domaines caractérisent cette action. Il connaît cependant la complémentarité entre l'action et la contemplation et veille à leur équilibre.

Responsabilité et coresponsabilité

L'amour qu'il éprouve donne aussi à l'être intégral la force de percevoir le monde tel qu'il est. Il y vit la beauté aussi intensément que la souffrance. Sa relation profonde au tout suscite en lui la compassion. Comme partie consciente de l'humanité, il assume des responsabilités. Il perçoit et apprécie, toutefois sans condamner. Toute son attitude face à la vie est marquée par la conscience de sa responsabilité. Il cherche à changer les conditions affligeantes où la vie est empêchée ou détruite, où des humains, des animaux et des paysages sont avilis ou exploités. Il entre en action de manière adéquate pour établir des conditions favorables à la vie; adéquat signifie ici qu'il est conscient de ses forces et des possibilités offertes par une bonne organisation.

Développement personnel: Intégration des niveaux de conscience, transformation de l'ombre

Pour l'individu, «intégral» signifie ainsi aussi un développement personnel conscient :

• D'une part, reconnaître, différencier et ensuite intégrer les divers niveaux de son être (en simplifiant: le corps, les sentiments, la raison, l'âme, l'esprit) pour les assembler en un tout.

• Et d'autre part, reconnaître son ombre, l'intégrer et la transformer pour s'en libérer ou la dissoudre autant que possible.

Cette double reconnaissance et intégration signifie un développement personnel continu, signifie devenir conscient et élargir sa conscience de l'intérieur de soi. C'est une tâche importante de toute la vie et elle n'a pas de fin. Elle conduit à une transformation graduelle de notre conscience jusqu'à une conscience intégrale ou la contemplation consciente – une perception tranquille et émue du monde, du grand flux de l'UN dont je fais partie. Ainsi, l'humanité, le monde et chaque créature deviennent sacrés. Je suis conscience et amour et je les vis.