jeudi 9 août 2018

Une Régression Anthropologique (2)


Jamais on aura vu tant de crimes dont la bizarrerie gratuite ne s'explique que par notre impuissance à posséder la vie. Antonin Artaud


Dans la perspective d'une Synthèse évolutionnaire entre vision intégrale et critique radicale, nous avons proposé, dans le billet précédent, la première partie d’un entretien donné par Anselm Jappe, auteur de La société autophage, à Romaric Godin pour le site Médiapart. Nous proposons dans ce billet la suite et la fin de cet entretien où Anselm Jappe précise ses idées concernant la dictature de l’économie sur la société et les contradictions qui déterminent la crise finale du capitalisme. Si ce billet est à lire, si possible, dans la continuité du précédent, il l’est aussi dans la continuité des deux billets antérieurs : Le fétichisme de la marchandise et Critique de la valeur

Ces billets évoquent le mouvement de la "critique de la valeur" qui analyse le mécanisme à travers lequel la valeur marchande s'abstrait de tout contenu concret et impose cette abstraction économique aux rapports sociaux comme à toutes les dimensions de la vie. Forme de base de la société capitaliste, la valeur représente pour Anselm Jappe un "fait social total" qui concerne aussi bien les rapports sociaux que les représentations collectives et les modes de subjectivation. En élargissant la critique de la valeur à la sphère du psychisme, Anselm Jappe analyse la manière dont le fétichisme de la marchandise contraint les subjectivités à une régression qui prend la forme d'un narcissisme généralisé. 

Le capitalisme contemporain apparaît dès lors comme le vecteur d'une véritable régression anthropologique dont la dynamique destructrice et auto-destructrice libère la pulsion de mort et  les fantasmes de toute puissance infantile. Ce qui conduit aussi bien à des conduites suicidaires qu’à des tueries de masse, aussi bien à l’éradication des écosystèmes et de la biodiversité qu’à celle des liens sociaux et symboliques qui fondent les communautés humaines. 

En analysant comment divers phénomènes, apparemment disparates, sont l'expression d'une même dynamique régressive, la réflexion d'Anselm Jappe a le mérite de proposer une vision synthétique qui doit être prise en compte par tous ceux qui se sentent concernés par le développement humain. Une approche intégrale authentique (c’est-à-dire émancipée de certains préjugés libéraux qui renvoient aux stéréotypes de l’imaginaire américain) ne peut penser le développement de la conscience et de la culture sans prendre en compte la réalité et la profondeur de cette dynamique régressive liée à un capitalisme crépusculaire.

Un "fait social total"


Dans La société autophage, Anselm Jappe « se propose de penser ensemble les concepts de "narcissisme" et de "fétichisme de la marchandise" et d’indiquer leur développement parallèle. Ou, plus précisément de montrer qu’il s’agit des deux faces de la même force sociale… 

Il convient de parler de parallélisme ou d’isomorphisme entre structure narcissique du sujet de la valeur et structure de la valeur – qui, en tant que telle est une "forme sociale totale" et non un facteur simplement "économique". Si la forme-valeur est la "forme de base" ou la "cellule germinale" de toute la société capitaliste, comme nous l’avons dit en reprenant la formule de Marx, mais aussi un "fait social total", comme nous l’avons dit en reprenant la formule de Marcel Mauss, cela signifie aussi que la valeur, en tant que forme de synthèse sociale, possède deux côtés, un côté objectif et un côté subjectif…

La logique de la valeur produit une indifférence structurelle envers les contenus de la production et le monde en général…. Du point de vue de la valeur, le monde et ses qualités n’existent pas… Le narcissique reproduit cette logique dans son rapport au monde. La seule réalité est son moi, un moi qui n’a (presque) pas des qualités propres parce qu’il ne s’est pas enrichi à travers des rapports objectaux, des rapports à l’autre. En même temps, ce moi tente de s’étendre au monde entier, de l’englober, et de réduire ce monde à une simple représentation de lui-même, une représentation dont les figures sont inessentielles, passagères et interchangeables. » 

Une dynamique régressive

Ces réflexions d’Anselm Jappe sur le paradigme "fétichiste-narcissique" permettent de mieux comprendre la façon dont l’abstraction économique, fondée sur le déni de la vie sensible et concrète, provoque chez les individus une forme d'indifférence au monde, aux autres comme à soi-même. Cette indifférence est le résultat d'une régression psychique qui tend à libérer les fantasmes de toute puissance infantile et les pulsions destructrices les plus archaïques, avec pour conséquence de nombreux passages à l'acte à travers la multiplication des tueries de masses et des meurtres tout aussi "gratuits" qu'incompréhensibles.


Auteur d'un livre intitulé Le sens des limites. Contre l'abstraction capitaliste, Renaud Garcia écrit dans sa recension du livre d'Anselm Jappe : "Ce qui a réellement changé, ce n'est pas le réservoir fantasmatique de violence et de toute puissance au cœur du sujet, c'est la levée des divers gardes-fous qui freinaient le passage à l'acte, hérités d'époques antérieures et progressivement éliminés par une vie tout entière soumise aux impératifs de concurrence, de rendement et de croissance sans limite."

Dans cette perspective, l’avertissement prophétique d’Antonin Artaud prend toute sa signification : « Toutes nos idées sur la vie sont à reprendre à une époque où plus rien n'adhère à la vie. Et cette pénible scission est cause que les choses se vengent, et la poésie qui n'est plus en nous et que nous ne parvenons plus à retrouver dans les choses ressort, tout à coup, par le mauvais côté des choses; et jamais on aura vu tant de crimes dont la bizarrerie gratuite ne s'explique que par notre impuissance à posséder la vie. »

En quelques mots, Antonin Artaud en dit plus sur la violence terroriste de jeunes fanatisés que les torrents d’analyses et de commentaires qui noient médias et réseaux sociaux. L’intuition visionnaire d’Antonin Artaud décrit bien, au moment où le capitalisme prend son plein essor, le mécanisme d’abstraction par lequel l’économie, en nous dépossédant de la vie, de son intensité, de son intériorité comme de ses affects, libère une pulsion de mort et une violence archaïque dont les manifestations restent autant d’énigmes pour nos consciences soi-disant civilisées.

Éros et Thanatos


Par deux voies différentes, intuitive et rationnelle, le poète et le penseur constatent ainsi l’emprise progressive de la pulsion de mort sur nos sociétés.  Dans une perspective traditionnelle, la pulsion de mort de Thanatos peut être neutralisée, maîtrisée et transformée par Éros, la puissance créatrice de la vie/esprit qui est son pôle opposé. Présente sous forme de mythes dans de nombreuses cultures, cette tension contradictoire entre Éros et Thanatos est traduite aujourd'hui dans les termes de ce mythe moderne qu'est la science dans le rapport entre Entropie et Néguentropie.

Dans une perspective intégrale, la dynamique créatrice d’Éros se manifeste à travers l’histoire de l’évolution - de la matière à la vie et de la vie à la conscience - pour se poursuivre à travers les principales étapes du développement humain mises en lumière tant par les sciences humaines que par les connaissances traditionnelles. Si Éros est cette dynamique créatrice de la spirale évolutionnaire, Thanatos représente la dynamique régressive d'une spirale infernale qui prend aujourd'hui la forme hégémonique d'une logique abstraite fondée sur le déni du vivant et du sensible. Logique proprement infernale en ce sens qu'elle inverse tous les rapports entre vie concrète et représentation abstraite, intuition et raison, art et technique, communauté culturelle et société économique, individuation créatrice et individualisme prédateur, privilégiant ceux-ci au détriment de ceux-là dans un processus d'inversion dévastateur, littéralement "infernal".

C’est la dynamique évolutionnaire qui assure la cohérence entre les divers éléments d’une même totalité et qui permet à celle-ci de se développer à travers des stades de complexité croissante de plus en plus intégrés. La connaissance et la participation à cette dynamique évolutionnaire est au cœur de d'une approche intégrale qui émerge et se diffuse au moment  même où la spirale infernale d'une dynamique régressive menace notre civilisation d’effondrement. Car c’est la participation intime et créatrice à cette dynamique évolutionnaire qui permet de retrouver la poésie évoquée par Artaud : un état d’esprit qui révèle intuitivement l’unité organique entre la conscience et son milieu d’évolution.

Dans une perspective intégrale où conscience, culture et société représentent trois éléments interdépendants d’un même système en évolution, le saut qualitatif vers un nouveau stade du développement humain doit donc passer par une transformation sociale radicale qui implique le dépassement du capitalisme à travers de nouvelles formes de socialisation et de représentation, de sensibilité et de conscience. Ce sont ces nouvelles formes (post-capitalistes, écosophiques ou cosmodernes, chacun choisira sa terminologie) que les tenants d’une approche intégrale cherchent à observer, à reconnaître et à identifier à travers une cartographie de plus en plus précise et détaillée du développement humain.  Au-delà de cette approche théorique ce sont ces nouvelles formes qu'ils cherchent à créer et à expérimenter dans le milieu où s'effectue leur évolution singulière. 

La seule option raisonnable est l'abolition du capitalisme (suite et fin) 

Entretien d’Anselm Jappe avec Romaric Godin. On pourra lire la première partie de cet entretien dans le précédent billet du Journal Intégral : Une régression anthropologique (1).


R.G : Comme vous l’avez évoqué, le "parti du désordre" est devenu celui du capitalisme, notamment par la glorification de la flexibilité et du changement permanent. Ce que l’on appelle communément les "réformes", qui ont commencé par la sphère économique, notamment le marché du travail, tentent aujourd’hui de s’élargir au reste de la société. Sont-elles dès lors un symptôme de cette volonté de rendre le sujet plus narcissique ? 

A.J : Oui, ce qui est demandé aujourd’hui avant tout, c’est la flexibilité. Il faut être prêt à changer de travail, de partenaires, de sexe même. Tout ce qui est fixe est considéré comme mauvais. Cela ne signifie pas que tout le monde est aussi flexible, mais c’est une pression sociale constante. 

Vous soulignez combien cette pression du capitalisme actuel aggrave la crise narcissique du sujet, provoquant des désastres psychiques allant jusqu’aux meurtres de masse. Comment s’exerce cette pression ? 

L’abstraction dominante a besoin de quelque chose de substantiel sur lequel se greffer pour devenir réelle. Au début du processus capitaliste, cette forme d’organisation ne concernait que certains secteurs de la société et certains pays. Balzac décrit dans Les Illusions perdues un monde parisien devenu narcissique par l’irruption du capitalisme. Mais ces valeurs, devenues dominantes aujourd’hui, étaient alors marginales. Les suivre était aussi le fruit d’un choix, d’une décision mûrie. Il était possible de demeurer à la marge et de les rejeter.

Ces valeurs d’autonomie, de flexibilité, d’esprit d’initiative, qui étaient jadis nécessaires pour devenir ministres, sont désormais nécessaires pour obtenir n’importe quel emploi. C’est un des aspects les plus méprisables de la société moderne. Le choix n’est plus possible. Or cette exigence pèse sur les individus. D'autant qu'on leur fait croire que le cours de leur vie ne dépend que d'eux, qu'ils sont les artisans de leur propre destin. Or l'individu contemporain n'a réellement de contrôle sur rien. C'est une source supplémentaire de culpabilité. Désormais on n'a plus l'excuse d'être une femme, un provincial, un prolétaire. Si l'on ne réussit pas, c'est notre propre faute. Les individus deviennent alors surchargés d'attente souvent irréalistes envers eux-mêmes. Et ceci crée des souffrances réelles.

Dans les sociétés plus traditionnelles et jusque dans la société fordiste, l’individu pouvait se révolter contre un ordre extérieur exploiteur. L’ouvrier pouvait croiser les bras pour défier le contremaître, le domestique pouvait voler son employeur… Aujourd’hui, on ne peut plus se révolter envers un ordre extérieur, mais seulement envers soi-même, envers sa propre jouissance. Et on finit désormais par se haïr soi-même. Le surmoi intérieur est plus punitif que le surmoi extérieur. Il ne nous aura donc pas été très utile de se débarrasser du complexe d’Œdipe, car nous sommes désormais livrés à un surmoi encore plus implacable et difficile à nommer et à combattre. 

Dans cette lutte avec soi-même, la technologie n’est pas, selon vous, et c’est encore une différence importante avec les marxistes traditionnels, un moyen de libération. 

Le narcissisme a partie liée avec la technologie. C’est le vecteur de l’illusion de la toute-puissance. Elle aide l’individu à demeurer dans une forme constante d’adolescence qui est, du reste, une notion relativement moderne. Comme le résumait parfaitement Yves Saint-Laurent, notre époque est la première où les mères veulent ressembler à leurs filles et non l’inverse. Pour la première fois dans l’Histoire, grandir n’est pas perçu comme un avantage. On assiste à un refus de l’âge et donc de la maturation. La flexibilité abolit la maturation de la personnalité. 

À la fin de votre livre, vous proposez l’abolition du capitalisme comme seule issue. Mais comment réaliser cette abolition alors même que le sujet narcissique apparaît comme le principal gardien de cet ordre capitaliste destructeur ? 

Comme je l’ai précisé, la question est moins celle d’un individu pleinement narcissique que celle d’un "taux" global de narcissisme qui peut changer. Il est possible de le reconnaître et le combattre, en s’observant soi-même avec une certaine distance. La société est pleine de tentatives de récupérer des formes d’entraide. Beaucoup de personnes ne sont pas prêtes à vivre comme les requins de la finance présentés par les films américains. Toute forme de conscience n’a pas disparu. 

La logique abstraite se heurte toujours au vivant et au sensible. Cette lutte se retrouve précisément dans les souffrances de l’individu. Cette image développée par les libéraux, d’un individu heureux parce qu’il ne fait que maximiser son profit personnel, ce qui ne correspond évidemment à rien. La dictature économique est tellement contraire à nos besoins et nos envies que nous sommes en conflit permanent avec elle. 


Les personnes ne suivent pas une logique unique dans les différents aspects de leur vie. On peut avoir une carrière personnelle et s’inquiéter en même temps de la construction d’une déchetterie près de chez soi, on peut aussi subir des fractures dans sa vie, prendre conscience de certains faits… On constate par exemple une conscience croissante envers les pesticides. Je ne suis donc pas forcément pessimiste.

En revanche, vous n’attendez rien des formes de lutte mises en place par le marxisme traditionnel. 

Je ne pense pas qu’il puisse y avoir une ligne de combat avec un groupe social sur lequel miser pour sortir du capitalisme, comme on pouvait le croire jadis, notamment concernant le prolétariat. Les migrants arrivant en Europe rêvent souvent de devenir des bourgeois européens. Votre place dans la société ne détermine pas votre réaction à la société actuelle, selon moi, parce que les catastrophes écologiques qui sont la conséquence de l’essence du capitalisme touchent tout le monde. 

Le marxisme traditionnel focalise son attention sur la distribution de l’argent et de la valeur, sans en remettre en question l’existence de ces données. Historiquement, cette critique s’est concentrée sur la sphère financière. C’est ce que reprennent aujourd’hui les populistes. Évidemment, je trouve le monde financier peu sympathique, mais la financiarisation de l’économie n’est qu’une conséquence de la crise du capitalisme, pas sa cause. Il est illusoire de penser qu’il existe une clique de requins de la finance qui collaborent avec les politiques et que l’éliminer réglerait tous les problèmes. 

En revanche, il existe une dictature de l’économie sur la société, et c’est pour moi le concept central. Cette dictature n’est pas toujours aisée à identifier. C’est parfois assez aisé, lorsque l’on veut construire une mine d’or sur un site protégé, par exemple, ou dans le cas du projet d’aéroport Notre-Dame-des-Landes. Mais c’est parfois plus difficile, comme lorsque l’on invente des gadgets inutiles pour occuper l’esprit des enfants. 

Mon point de vue est d’avoir une méfiance systématique face à l’économie. Par exemple, il existe actuellement une polémique autour du compteur Linky, certains mettent en garde contre des risques potentiels, mais contestés. J’aurais tendance, pour ma part, à penser que si une compagnie veut les installer, c’est forcément pour de mauvaises raisons. Il n’y a pas de présomption d’innocence pour ceux qui gèrent le processus économique et technique. Et s’il arrivait que de bonnes décisions soient prises, comme par exemple l’interdiction d’un pesticide, ce sera toujours à leur corps défendant et souvent trop tard.

Dans ce cadre, doit-on à nouveau se poser la question, comme jadis Rosa Luxemburg : réforme ou révolution? 


La question me semble dépassée. Aujourd’hui, une révolution sous la forme d’une "prise du palais d’Hiver" semble impossible et le réformisme a toujours renforcé le pouvoir existant. Les vraies réformes, aujourd’hui, seraient en fait déjà une révolution. Car le système capitaliste est incapable de se réformer. Si l’on regarde les engagements pris sur le climat ou la biodiversité des années 1990, déjà insuffisants, ils n’ont pas été respectés. Et c’est la même chose dans le domaine économique : après la crise de 2008, on a pris des mesures cosmétiques contre les excès de la finance, et on les a encore réduits. 

Dans une logique de concurrence, tous les acteurs se méfient les uns des autres. Si l’on parvenait à se mettre d’accord entre acteurs du capitalisme, on ne serait déjà plus dans du capitalisme. Ce qui définit le capitalisme, c’est précisément la concurrence entre acteurs anonymes que rien ne relie entre eux. Ce qui est donc le plus raisonnable, c’est bien d’abolir le capitalisme. 

Pour vous, le capitalisme court, de toute façon, à sa perte… 

Le marxisme traditionnel a pensé que, si l’insatisfaction matérielle du prolétariat ne conduisait pas ce dernier à renverser le capitalisme, ce dernier perdurerait. Ce que j’avance, c’est le contraire : cette contradiction que le capitalisme porte initialement en son sein, cet épuisement de la source de la valeur avec le remplacement du travail par la technologie au cours des dernières années, a pris une telle ampleur que le capitalisme ne survit que par des béquilles comme la financiarisation. Le système est face à ses limites internes, à laquelle s’ajoutent des limites externes comme la crise écologique. Il scie la branche sur laquelle il est assis. 

Le capitalisme se saborde lui-même. Il n’a résolu aucun de ses problèmes fondamentaux. Le capitalisme est en train de s’épuiser et cela pousse à la création d’alternatives. Car une société fondée sur la valeur est une société invivable sur le plan humain. Il existe mille champs de bataille contre cette logique économique de la valorisation toujours plus envahissante et qui touche maintenant des domaines comme le service aux personnes âgées ou aux enfants. Progressivement, il faudra soustraire toujours plus de terrain au marché et à l’État. Je pense que l’on n’arrivera à rien cependant par la politique, par des lois ou par des parlements. 

Ressources

La seul option raisonnable est l'abolition du capitalisme. Entretien d'Anselm Jappe avec Romaric Godin. Site Médiapart

Dans la rubrique Ressources de nos trois derniers billets consacrés à la critique de la valeur, nous avons proposé nombre de liens utiles à ceux qui aimerait mieux connaître les idées et les analyses proposées par ce courant de pensée.

Capitalisme et autophagie : face à l'abîme. Recension du livre d'Anselm Jappe par Renaud Garcia sur le site de la revue CQFD

Le sens des limites. Contre l'abstraction capitaliste.  Livre de Renaud Garcia. Ed. L'échappée

Dans Le Journal Intégral :

Le Fétichisme de la marchandise - La Critique de la valeur - Une régression anthropologique (1)

Pour mieux comprendre la démarche d’un Synthèse évolutionnaire entre vision intégrale et critique radicale : Vers une Synthèse évolutionnaire

Voir les textes sélectionnés dans les libellés : Critique de la Valeur - Sortir de l'économie - Synthèse évolutionnaire 

jeudi 26 juillet 2018

Une Régression Anthropologique (1)


La seule option raisonnable est l'abolition du capitalisme. Anselm Jappe 

Dans la poursuite de notre réflexion concernant une Synthèse évolutionnaire associant vision intégrale et critique radicale, nous avons consacré à la “critique de la valeur” nos deux derniers billets intitulés Le Fétichisme de la Marchandise et Critique de la Valeur. Mieux vaut les avoir lu pour situer le contexte culturel et intellectuel dans lequel s’inscrit la réflexion d’Anselm Jappe dans son nouvel ouvrage La société autophage. Capitalisme, démesure et autodestruction. 

Dans l’espace francophone, Anselm Jappe est le principal représentant de la critique de la valeur, ce mouvement de pensée qui, dans la continuité de la critique de l’économie politique opérée par Marx, déconstruit les principales catégories du capitalisme. Suite à cette déconstruction, il apparaît que dans le système capitaliste toute vie sensible et toute relation sociale sont subordonnées aux diktats d'une valorisation abstraite transformant la qualité de la vie, sensible et concrète, en une quantité monétaire dans la perspective de cette survie qui est la vie réduite à l'économie. 

Dans La société autophage, Anselm Jappe élargit la critique de la valeur à la sphère des structures psychiques en analysant la subjectivité produite par le fétichisme de la marchandise. C’est ainsi qu’il analyse le paradigme "fétichiste-narcissique" fondé sur la relation organique qui se noue entre fétichisme marchand et subjectivité narcissique. Une relation ainsi décrite par Romaric Godin : « L’indifférence et la cruauté du capitalisme, obsédé par la valeur quantitative plutôt que par le monde réel, se retrouvent en miroir dans l’indifférence et la cruauté du narcissique pour autrui. In fine, l’individu, soumis à cette pulsion de mort du capitalisme, finit par entrer dans un processus de ressentiment et d’autodestruction. »

Fétichisme et narcissisme apparaissent dès lors comme les deux faces, à la fois complémentaires et interdépendantes, d'une valeur marchande dont l’hégémonie détermine à la fois une régression anthropologique et une crise de civilisation. Analyser le paradigme “fétichiste-narcissique” c’est mettre à jour une dynamique destructrice et auto-destructrice qui concerne aussi bien les individus que la société. Anselm Jappe illustre cette pulsion de mort du capitalisme avec le mythe grec d'Érysichthon, ce roi qui s'auto-dévora car rien ne pouvait assouvir sa faim. 

La compréhension de cette dynamique régressive nous paraît fondamentale, pour lui résister, la maîtriser et la transformer en participant à une dynamique évolutionnaire dont l'étude et la connaissance sont au coeur d'une approche intégrale. C'est pourquoi nous proposons, à travers deux billets estivaux, le texte d’un entretien donné par Anselm Jappe à Romaric Godin pour Médiapart où l’auteur évoque les principaux thèmes développés dans son ouvrage. La suite et fin de cet entretien sera diffusé d'ici une quinzaine de jours dans Le Journal Intégral. 

Un Sujet Capital


Penser la subjectivité capitaliste c’est renoncer à l'idée, forgée par la Raison moderne, que le " sujet " est un individu libre et autonome. Fruit de l'intériorisation des contraintes créées par le capitalisme, le "sujet" de la société marchande est devenu aujourd'hui un enfant perdu né de l’union entre le fétichisme de la marchandise et le désenchantement narcissique. Pour analyser le type de subjectivité produite par le capitalisme, Anselm Jappe se réfère notamment aux diverses interprétations du narcissisme véhiculées tant par la tradition psychanalytique que par les auteurs freudo-marxistes comme Erich Fromm, Herbert Marcuse ou Christopher Lash. 

Le sujet fétichiste-narcissique ne tolère plus aucune frustration et conçoit le monde comme un moyen sans fin voué à l'illimitation et la démesure. Cette perte de sens et cette négation des limites débouchent sur ce qu'Anselm Jappe appelle la " pulsion de mort du capitalisme " : un déchaînement de violences extrêmes, de tueries de masse et de meurtres " gratuits " qui précipite le monde vers sa chute. Dans ce contexte, les tenants de l'émancipation sociale doivent dépasser la simple indignation contre les tares du présent – qui est souvent le masque d'une nostalgie pour des stades antérieurs du capitalisme – et prendre acte d'une véritable " mutation anthropologique " ayant tous les aspects d'une dynamique régressive.

L’abstraction de la valeur (au cœur du fétichisme marchand) et l’absence au monde (au cœur du narcissisme) représentent les deux modalités, objectives et subjectives, d’une même régression anthropologique qui hante nos sociétés et conduit à une véritable crise de civilisation. L’analyse de cette dynamique régressive aboutit à une conclusion radicale qui est en fait la seule raisonnable dans le contexte actuel : l'abolition du capitalisme et son dépassement n'est ni un programme maximaliste, ni une utopie mais une absolue nécessité qui apparaît dès lors comme la seule forme de "réalisme". Ce qui est totalement irrationnel c’est de penser que ce processus de décivilisation peut continuer sans détruire progressivement tous les liens qui unissent l’être humain à son milieu naturel, social et culturel jusqu'à l'effondrement final !...

La perspective de cet effondrement devient si crédible qu'une nouvelle science vient de naître pour l'étudier : la collapsologie. Pablo Servigne et Raphaël Stevens sont les auteurs d'un ouvrage salué unanimement pas la critique : "Comment tout peut s'effondrer". Pour eux, la collapsologie est "l'exercice transdisciplinaire d'étude de l'effondrement de notre civilisation industrielle et de ce qui pourrait lui succéder, en s'appuyant sur les modes cognitifs que sont la raison et l'intuition et sur des travaux scientifiques reconnus." Selon ces deux auteurs : " Aujourd'hui l'utopie a changé de camp : est utopiste celui qui croit que tout peut continuer comme avant. L'effondrement est l'horizon de notre génération, c'est le début de son avenir. Qu'y aura-t'il après ? Tout cela reste à penser, à imaginer, et à vivre..."


Pulsion de mort et dynamique évolutionnaire

Dans une perspective intégrale, conscience, culture et société représentent, à chaque stade du développement humain, trois éléments interdépendants et complémentaires d’un même système en évolution. Dans un telle perspective, on ne peut penser le développement de la conscience (subjectivité) et de la culture (intersubjectivité) sans imaginer la transformation des structures objectives qui sont celles de l'organisation sociale (politique, économie, technologie).

Élevés dans le contexte d'une culture libérale qui réduit la société à des rapports interindividuels et la politique à l'économie, les intégralistes américains conçoivent l'économie de marché comme une forme naturelle et transhistorique des interactions humaines alors même qu'elle n'est qu'une forme historique - spécifique au capitalisme - définie par ces catégories fondamentales que sont la valeur, la marchandise, le travail et l'argent. Une critique radicale permet de déconstruire ces catégories pour se libérer de l'économisme dominant et envisager des modes de socialisation qui ne soient pas médiatisées par celles-ci.

Les intégralistes américains doivent donc remettre en question l'imaginaire capitaliste qui sous-tend leur réflexion de manière implicite. Cette remise en question passe, entre autre, par une critique sociale qui met à jour le paradigme "fétichiste-narcissique" propre au capitalisme contemporain ainsi que la régression anthropologique qui en est la conséquence. La nécessité d'une transformation radicale de la société devient une évidence dès lors que la pulsion de mort véhiculée par le capitalisme apparaît comme un obstacle fondamental au développement humain et à l'expression de la dynamique évolutionnaire au cœur de ce développement.

Le passage de l'humanité à un nouveau stade de son évolution, dans le champ de la conscience comme dans celui de la culture, doit être synchrone avec cette transformation radicale de la société qui implique l'abolition du capitalisme et son dépassement. Si les tenants de la critique de la valeur ne proposent pas de perspectives théoriques ou concrètes quant à ce dépassement, certains tenants d'une vision intégrale observent celui-ci dans l'émergence et le développement de nouvelles formes de pensée, de sensibilité et de socialisation. Ces formes novatrices seraient la manifestation d'une dynamique évolutionnaire permettant un véritable saut évolutif de l'économie à l'écosophie. Contrairement à l'abstraction économique qui nie la sensibilité et la vie concrète, l'écosophie est cette sagesse relationnelle fondée sur l'intégration de la vie/esprit à un milieu d'évolution - à la fois naturel, social et culturel - qui lui permet de se développer.

Nous espérons que cet entretien avec Anselm Jappe vous donnera l'envie de vous plonger dans la lecture de La Société Autophage pour nourrir votre réflexion et participer au débat d'idées passionnant ouvert par la perspective radicale de l'auteur. 

"La seule option raisonnable est l'abolition du capitalisme"

Entretien d’Anselm Jappe avec Romaric Godin. 


Le livre que vous publiez ces jours-ci, La Société autophage, explore en détail le devenir du sujet dans la société capitaliste. Le concevez-vous comme la poursuite des Aventures de la marchandise, qui exposait au public français la théorie critique de la valeur ? 

C’est d'abord une continuation, mais plus personnelle. L’ouvrage Les Aventures de la marchandise s’appuyait principalement sur les grands théoriciens de la critique de la valeur, notamment ceux qui écrivaient dans la revue allemande Krisis. Depuis, une partie de ces derniers, notamment Robert Kurz, ont fait évoluer cette théorie vers une théorie de la critique du sujet qui inclut une critique des Lumières. J’ai développé parallèlement mes propres idées, en m’intéressant également à l’apport de la psychanalyse. En cela, j’ai été particulièrement marqué par la lecture de Christopher Lasch et de ses ouvrages La Culture du narcissisme et Le Moi assiégé, mais j’ai également repris les ouvrages de Herbert Marcuse et Erich Fromm

À cela se sont ajoutées plusieurs autres lectures importantes pour la genèse de ce livre, celle du sociologue Luc Boltanski ou encore de Dany-Robert Dufour, avec qui je ne suis globalement pas d’accord, mais dont la lecture m’a paru suffisamment stimulante pour me donner l’envie de lui répondre. C’est ce parcours, qui a duré dix ans, qui m’a permis de construire La Société autophage. 

La théorie critique de la valeur souligne l’abstraction que le capitalisme par nature impose au monde. Est-ce là le point de départ de votre démonstration ? 

Ce qu’il est important de comprendre, c’est que la théorie critique de la valeur n’est pas une théorie purement économique. Elle s’inscrit dans la continuité de la pensée de Karl Marx, qui entreprend une critique de l’économie politique et non pas l'élaboration d’une théorie économique particulière. Marchandise, travail abstrait, valeur et argent ne sont pas, chez Marx, des catégories purement économiques, mais des catégories sociales qui forment toutes les façons d’agir et de penser dans la société. Ce n’est pas toujours explicite chez Marx, mais c’est ce que l’on peut tirer de ses écrits. C’est pourquoi je fais de la valeur un "fait social total", au sens où l’entend Marcel Mauss. 

Ces catégories sont, comme le dirait Emmanuel Kant, des formes a priori, des formes vides de sens qui sont comme des moules où tout doit rentrer. Ainsi, dans la société capitaliste, tout prend la forme d’une pure quantité d’argent et, au-delà même, d’une pure quantité en général. Cela va donc bien au-delà du seul fait économique. Ces catégories ne sont cependant pas des faits anthropologiques qui existeraient partout et toujours. Ce sont des formes qui progressivement s’imposent aux autres domaines de la vie, notamment aux relations sociales. On le voit avec l’émergence du "moi quantifié" dans le cadre de la mesure, par exemple, des prestations sportives. La quantification monétaire est une des formes les plus visibles de la société capitaliste, mais ce n’est pas la seule. 

La première partie de votre livre décrit l’histoire du sujet confronté à cette abstraction imposée par le capitalisme.

Oui, mais il est important de bien saisir la nature de cette abstraction. L’abstraction en tant que telle est un phénomène mental qui est évidemment une aide pour saisir le réel. On ne peut pas toujours parler d’un arbre particulier et l’on a donc recours à un concept général d’arbre. Mais il s’agit, ici, d’autre chose. Il s’agit d’une abstraction, la valeur, qui peut prendre n’importe quelle forme réelle par la quantification. Toute réalité peut être ramenée à une quantité de valeur. Elle devient alors une "abstraction réelle", concept qui n’est pas explicitement présent chez Marx, mais qui a été développé au XXe siècle. Et cela a des impacts très concrets. Un jouet ou une bombe ne deviennent ainsi plus que des quantités de la valeur abstraite et la décision de stopper ou de poursuivre leur production dépend de la quantité de survaleur, de plus-value, que ces objets contiennent. 

Nous ne sommes donc plus ici dans la vision marxiste classique d’une dialectique entre base et superstructure, où l’économie s’imposerait et où le reste s’adapterait à elle. Ici, il s’agit d’une forme générale abstraite, la valeur, qui s’exprime à tous les niveaux. J’aime ainsi à citer le linguiste allemand Eske Bockelmann qui souligne qu’au XVIIe siècle la musique est passée d’une mesure qualitative à une mesure quantitative. Et cette abstraction s’exprime, au même moment, dans la nouvelle physique de Galilée ou dans la nouvelle épistémologie de Descartes

C’est ici que prend forme l’un des éléments clés de votre pensée, la notion de fétichisme. Fondée par l'homme, la valeur dicte sa loi à l'homme. Un concept qui, selon vous, permet de saisir la nature du capitalisme au-delà des critiques habituelles.

Dans le concept marxien de fétichisme, qui découle de ce que l’on vient de dire, ce qui porte la valeur n’a aucune importance. Un jouet ou une bombe ne sont que des formes passagères d’une autre forme de réalité invisible, la quantité de travail abstrait, c’est-à-dire la valeur. Une fois cela compris, on peut aller au-delà de la simple vision moralisatrice de la société capitaliste. Le producteur de bombes produit des bombes non parce qu’il est insensible moralement, mais parce qu’il est soumis à cette logique fétichiste. L’immoralité peut s’y ajouter, mais ce n’est pas le moteur. Et, du reste, dans la société capitaliste, ce fétichisme touche aussi les ouvriers. Ceux qui fabriquent les bombes ne veulent pas perdre leur emploi. Tous participent à cette réalité, parce que tous sont soumis au fétichisme de la marchandise et de la valeur. 

Il ne faut cependant pas se limiter à une vision trop systémique de la réalité. Il existe aussi un niveau de réalité fait d’idéologies et de mentalités, où les acteurs veulent tirer des avantages réels de la situation et qui est nécessaire au bon fonctionnement du capitalisme. Les individus ne sont pas des marionnettes. Pour s’imposer, le capitalisme doit en passer par des systèmes de motivation et de gratification. C’est la carotte agitée devant l’âne. Seulement, ces motivations sont secondaires, elles peuvent toujours être remplacées par d’autres. Ce qui est essentiel pour le système, c’est l’existence d’une structure psychique spécifique. Et c’est ici que se joue la question du narcissisme du sujet. 

Narcissisme et valeur 


L’école freudo-marxiste avait tenté d’identifier et de combattre cette structure psychique, mais vous affirmez que leurs analyses ne sont plus pertinentes aujourd’hui. 

La première génération de marxistes, celle de la IIe Internationale (1889-1914), développait un paradigme économiciste. Toutes les personnes étaient censées agir selon leurs seuls intérêts économiques. Mais cette vision n’est pas parvenue à expliquer pourquoi des millions d’ouvriers se sont fait massacrer avec enthousiasme durant la Première Guerre mondiale, ni pourquoi ils se sont ensuite tournés vers les mouvements fascistes et autoritaires. 

C’est alors que des marxistes comme Wilhelm Reich ou Erich Fromm ont mis en avant l’importance de structures psychiques à l’intérieur du capitalisme en utilisant la théorie de Freud, jusqu’ici rejetée par la gauche comme "bourgeoise". Ce freudo-marxisme a expliqué comment les structures autoritaires pouvaient se reproduire par le complexe d’Œdipe. Chez Freud, ce complexe est perçu comme une garantie de civilisation, mais les freudo-marxistes en ont fait un facteur de domination des structures familiales. Dans les années 1950 et 1960, des penseurs comme Herbert Marcuse ont encore développé cette idée que la libération ne passait pas seulement par la politique, mais aussi par la libération des contraintes familiales et sexuelles. Cette pensée a eu beaucoup de succès et a conduit à des changements de mœurs durables. 

La question que je me pose dans mon livre est de savoir si ce changement a, au bout du compte, représenté un progrès. Sans partager les visions d’auteurs comme Lasch ou Dufour, qui peuvent entraîner des conséquences réactionnaires, on doit prendre leur diagnostic critique au sérieux. Car si d’un côté, cette évolution vers la liberté individuelle est évidemment positive, le diable, sorti par la porte, est rentré par la fenêtre. Il faut constater que l’individu issu de cette évolution est fondamentalement encore plus faible, justement à cause de la faiblesse de son surmoi. Il est la proie des pulsions de la consommation de marchandises. Et de fait, on a assisté à un renversement majeur. Le "parti du désordre", jadis celui des révolutionnaires, est devenu celui du système capitaliste. 

Ce sujet "idéal" pour la marchandise correspond à une nouvelle phase de l’histoire capitaliste, celle de l’émergence du néolibéralisme. Pourtant, dans ce livre comme dans les précédents, vous mettez en garde contre une critique du capitalisme qui serait réduite à sa seule forme néolibérale. 

La forme néolibérale représente effectivement la forme la plus récente et l’une de plus hideuses du capitalisme. Mais elle ne constitue pas quelque chose de fondamentalement différent de la phase précédente, celle des Trente Glorieuses et du capitalisme des monopoles. Pourtant, aujourd’hui, dans la sphère politique, les critiques du capitalisme le plus répandues ne sont que des critiques du capitalisme néolibéral et lorsqu’on leur demande ce qu’ils entendent par une société non capitaliste, ils avancent souvent une vision idéalisée des Trente Glorieuses. Pour ma part, je ne suis pas nostalgique de cette société qui a généralisé la chaîne de montage, une des pires abjections de l’histoire humaine, et où la marchandisation de la nature faisait l’objet d’un large consensus. Je ne crois pas qu’il faille idéaliser le fait que le droit à l’esclavage était un peu mieux réparti qu’aujourd’hui, comme le fait par exemple un Bourdieu. 

Et vous soulignez d’ailleurs que cette critique réduite du néolibéralisme peut conduire à une nostalgie d’une certaine forme d’autoritarisme. 

Je suis très sceptique quant à l’idée développée par Dany-Robert Dufour selon laquelle le néolibéralisme serait une "rupture civilisationnelle". Il me paraît difficile d’opposer comme le font lui et ses disciples un sujet fondamentalement faible actuel à un sujet supposé fort qui aurait existé jusque dans les années 1970. Certains pourraient avoir une nostalgie de ce supposé sujet fort, paternaliste. Pour moi, le sujet néolibéral est bien davantage une nouvelle étape d’un processus d’affaiblissement qui a commencé bien auparavant. On ne peut pas jouer les misères d’hier contre les misères d’aujourd’hui. La "rupture civilisationnelle" se situe bien avant le néolibéralisme. 

Une indifférence au monde

Extrait du Clip de PNL : A l'Ammoniaque

Dans ce cas, cependant, pourquoi le sujet néolibéral, comme vous le montrez, est-il sujet au narcissisme alors que le sujet de "l’ancienne forme de capitalisme" était plutôt soumis à une névrose classique, comme l’avaient identifié les freudo-marxistes ? N’y a-t-il pas eu là une forme de "rupture" ? 

Ce que j’essaie de montrer, c’est que le capitalisme naît effectivement entre la fin du Moyen Âge et le XVIIe siècle. Et il naît avec cette tendance narcissique qui fait partie de sa structure de base, parce qu’il y a dans la valeur une forme de reniement du monde. C’est pourquoi on peut déjà remarquer dans le cogito de Descartes cette forte tendance narcissique. Mais je pense que le capitalisme était alors présent en tant que puissance au sens aristotélicien et qu’il a coexisté avec des formes sociales plus anciennes contre lesquelles il a longtemps lutté, comme le féodalisme ou le paternalisme. Cela a pris des siècles pour vaincre les scories des autres époques et, pour reprendre un terme hégélien, coïncider avec son propre concept.  

Avec les crises des années 1970, le capitalisme a donc atteint cette forme plus proche de son concept. Et ce concept est précisément celui d’une indifférence au monde, particulièrement dangereuse pour l’humanité et la planète. 

Marx souligne que la valeur est le produit du travail abstrait. Pour lui, toute activité productive dans le capitalisme a, en effet, deux faces. La première, c’est qu’elle produit quelque chose de concret qui vient satisfaire des besoins. La seconde, c’est que toute activité nécessite une dépense d’énergie qui peut se mesurer en temps. C’est là la source de la valeur et, en ceci, toute activité se vaut, il n’y a pas de différence qualitative, mais uniquement des différences de quantité de temps dépensé, donc de travail abstrait. 

Or le capitaliste ne s’intéresse qu’à la survaleur, autrement dit à la valeur supérieure à celle investie au début. Il ne s’intéresse donc qu’à la quantité de valeur créée par chaque activité. Et face à la valeur, il existe une égalisation du monde. Toute chose se vaut et n’est que la portion plus ou moins grande de la même substance. Tous les objets et les services n’ont à justifier leur existence, non pas par la satisfaction d’un besoin ou d’un désir humain, mais par la quantité suffisante de survaleur qu’ils représentent. 

Avant même la lutte des classes, l’injustice ou les inégalités, on trouve ce que j’appelle - pour reprendre le mot de Joseph Conrad -  "le cœur des ténèbres" du capitalisme : cette indifférence totale pour le contenu et pour ce qui est le propre de l’être humain. C’est une différence fondamentale avec les sociétés précapitalistes qui, quelles qu’aient été leurs aspects déplaisants, n’avaient pas ce dynamisme aveugle qui consiste en une accumulation sans finalité de quelque chose qui n’a pas de contenu propre. 

Cet aveuglement est précisément celui du sujet narcissique, qui est le sujet propre du capitalisme. 

Selon la lecture de Freud que fait Christopher Lasch, le narcissisme se forme durant la petite enfance, avant le complexe d’Œdipe. L’enfant veut alors éviter la séparation avec le monde extérieur et ne veut pas reconnaître que l’on dépend toujours de quelque chose de plus fort que nous. Il compense son impuissance réelle par une toute-puissance imaginaire et magique qui passe par un désir de fusion avec le monde extérieur. Le narcissisme tel qu’on l’entend communément n’est donc qu’une forme du narcissisme freudien. Mais en réalité, tout le monde a une composante narcissique et ce que j’expose, c’est que la forme actuelle de capitalisme conduit moins à une extension du nombre de narcissistes qu’à une forte augmentation du « taux de narcissisme » dans la population entière. 

Le narcissique n’a pas intériorisé l’existence du monde extérieur, il passe à côté, il ne le connaît pas. Il ne connaît que son moi, comme pure fonction d’existence, et c’est pourquoi j’ai considéré que le cogito de Descartes était déjà si extraordinairement similaire au narcissisme. Le monde extérieur n’est donc qu’une extension de son propre moi, qu’il peut manipuler à son gré et disposer selon ses propres fantaisies.

Le narcissique ne peut établir de vrais rapports d’amitié ou d’amour parce que, pour lui, tous les autres sont interchangeables. Et c’est ici que l’on rejoint la notion de valeur chez Marx. Car de même que pour la valeur, tous les objets et les personnes sont interchangeables et ne sont que des incarnations temporaires d’une « substance » unique, quoique imaginaire, le monde réel n’est pour le narcissique qu’une vague hypothèse où rien n’a d’autonomie propre.

Le narcissique peut s’adapter à toutes les circonstances, à tous les emplois, à toutes les personnes… On comprend que l’individu fordiste des années d’après-guerre, avec ses valeurs, sa morale, son épargne, était devenu dysfonctionnel avec l’élargissement de la sphère marchande.

...A suivre dans le prochain billet du Journal Intégral

Ressources 

"La seule option raisonnable est l’abolition du capitalisme" Entretien d’Anselm Jappe avec Romaric Godin. Site Médiapart 

La société autophage  Capitalisme, démesure et autodestruction. Anselme Jappe éd. La Découverte

Les Aventures de la marchandise  Anselm Jappe  éd. La Découverte

Dans la rubrique Ressources de nos deux derniers billets nous avons proposé de nombreux liens concernant aussi bien les travaux d'Anselm Jappe que ceux de la Critique de la valeur. Les lecteurs qui désirent développer leur connaissance de ce courant d’idées peuvent s’y référer : Le fétichisme de la valeur et Critique de la valeur

Bibliographie et netographie francophones sur la critique de la valeur  Site Critique de la valeur.

Le capitalisme narcissique d’Anselm Jappe  France Culture Émission la Grande Table 33'

Dans Le Journal Intégral

Ecosophie : une sagesse communeCivilisation, décadence, écosophie - Vers une Synthèse évolutionnaire - Effondrement et Refondation : une série de sept billets

A lire plus particulièrement les textes sélectionnés dans les libellés Critique de la Valeur et Sortir de l'économie.

Vidéos You Tube avec Anselm Jappe

Entretien d’Anselm Jappe avec Judith Bernard au sujet de La Société autophage provenant de la chaîne Hors-Série (1h06) 

Autodestruction et démesure du capitalisme Un entretien avec Anselm Jappe au sujet de La Société Autophage sur la chaîne Xerfi Canal (8'49") 

Anselm Jappe, Une analyse pertinente de la crise (2013). Chaîne de Serge Tostain (1h05) 

Qu’est-ce que le capitalisme selon Marx ? Une conférence d’Anselm Jappe. Chaîne du Groupe vaudois de philosophie. (1h12)

Philosophie et libération  (2012) Conférence d'Anselm Jappe. Chaîne Penser l'émancipation

jeudi 28 juin 2018

Critique de la Valeur


Il n'y a rien de plus pratique qu'une bonne théorie. Kurt Lewin 


Dans la continuité de notre réflexion sur une Synthèse évolutionnaire associant vision intégrale et critique radicale, notre dernier billet évoquait l’œuvre de Marx dont le concept de fétichisme de la marchandise est devenu central dans la critique sociale contemporaine. Nous avions proposé un article d’Anselm Jappe sur ce thème alors que cet auteur vient justement de publier un ouvrage intitulé La Société Autophage, sous-titré "capitalisme, démesure et autodestruction". Il y évoque le mythe grec d’Érysichthon, ce roi qui s’autodévora parce que rien ne pouvait assouvir sa faim. Cette punition divine pour un outrage fait à la nature peut être considérée comme une métaphore de la dynamique autodestructrice des sociétés capitalistes soumises au diktat de la valeur. 

Anselm Jappe participe au mouvement de la "Critique de la valeur" qui, à partir des travaux de Robert Kurz, des revues Krisis et Exit en Allemagne, et de Moishe Postone aux États-Unis, s’inscrit dans la continuité de la critique de l’économie politique effectuée par Marx. Inspiré par son analyse du fétichisme de la marchandise, la critique de la valeur déconstruit avec rigueur les formes sociales et les catégories capitalistes : la valeur, le travail, l’argent, la marchandise. Loin de proposer un nouveau modèle économique, la critique de la valeur vise à sortir de l’économie marchande qui conduit à une véritable "régression anthropologique" à la fois fétichiste sur le plan social et narcissique sur le plan individuel. Formalisant et favorisant la dynamique destructrice et auto-destructrice du capitalisme, ce paradigme "fétichiste-narcissique" est analysé avec rigueur et précision dans La Société Autophage.

Nous proposerons dans ce billet le texte d'Anselm Jappe intitulé Quelques points essentiels de la critique de la valeur qui figure en appendice à la fin de ce livre. Cet appendice résume quelques thèmes essentiels de la critique de la valeur et l’auteur en recommande la lecture préliminaire à ceux qui ne connaissent pas ce courant de pensée. Ce texte est une bonne sensibilisation à une critique radicale qui permet de comprendre le processus d’inversion entre l’abstrait et le concret qui conduit à la subordination du contenu de la vie sociale à l’abstraction de la valeur et à son accumulation. Une subordination qui est à l’origine d’un processus destructeur de tous les liens unissant l’être humain à la nature, aux autres et à ses propres ressources intérieures. 

Critique Radicale et Vision Intégrale
 
Les impensés d’une époque déterminent les impasses où se fourvoient et se délitent les sociétés. En mettant à jour ces impensés, la critique radicale permet de se libérer des limitations du paradigme dominant pour participer à l’émergence d’un nouveau paradigme. C’est ainsi que critique radicale et vision intégrale apparaissent comme deux modes complémentaires d’une même conscience évolutionnaire. Comme son nom l’indique, la critique radicale va à la racine des problèmes en déconstruisant ces évidences partagées qui sont autant des constructions sociales liées à une époque. Dès lors que cette époque est révolue et que ces évidences ne sont plus adaptées à l’évolution du monde et des mentalités, elles sont remises en question par le mouvement de l'histoire qui est celui du développement humain. Ainsi en est-il de ces abstractions capitalistes que sont la valeur, la marchandise, l’argent et le travail : autant d’émanations d’un esprit collectif qui, ayant fait son temps, dans les deux sens du terme, n’est plus à même d’imaginer le suivant.

Suite à cette déconstruction opérée par la critique radicale et fort d’une connaissance de la dynamique évolutionnaire, une vision intégrale permet d’envisager le saut évolutif conduisant à l’émergence d’un nouveau système, plus complexe et plus intégré, correspondant à une nouvelle phase du développement humain. Comme l'écrivent les membres du groupe Krisis dans leur Manifeste contre le travail :  "Si, pour les hommes , l'instauration du travail est allée de pair avec une vaste extradition des conditions de leur propre vie, alors la négation de la société du travail ne peut reposer que sur la réappropriation par les hommes de leur lien social à un niveau historique plus élevé." Et Anselm Jappe de préciser dans un entretien à France Culture lors de la sortie de son ouvrage : "Il faut aussi sortir des structures psychologiques qui guident notre mouvement d'adhésion au capitalisme. C'est un changement de civilisation qu'il faut imaginer."

Des signes nombreux et des analyses convergentes attestent que le triomphe actuel du capital annonce son effondrement prochain alors même qu'advient, sur les pattes de colombes chères à Nietzsche, une autre manière d'être et de penser fondée sur la participation sensible de l'individu à un milieu d'évolution qui est à la fois naturel et social, culturel et spirituel. Promouvoir une vision intégrale sans la radicalité d'une critique sociale, c'est se focaliser sur le développement de la conscience et de la culture sans envisager la nécessaire transformation sociale qui doit accompagner leur évolution. Analysée précisément par Anselm Jappe dans La Société Autophage, la régression anthropologique véhiculée par le système capitaliste est un obstacle majeur à cette évolution.

Issu d'une culture libérale qui subordonne le politique à l'économie et la société à l'individu, l'intégralisme américain a souvent été aveuglé par cette forme d'hémiplégie qui envisage l'évolution de la conscience et de la culture sans penser la radicalité d'une transformation sociale qui doit libérer l'être humain des rapports sociaux obéissant aux diktats de ce "sujet automate" qu'est la valeur. Si Kurt Lewin disait avec justesse qu’il n’y a rien de plus pratique qu'une bonne théorie, c’est qu’une vision synthétique, à la fois radicale et intégrale, permet d’agir et de réagir avec discernement, en évitant les pièges de la plainte et de la confusion, de la résignation et de la récupération. L'activisme social et politique inscrit le plus souvent sa pensée et son action dans le cadre du paradigme dominant, ne serait-ce que pour le contester. Cet activisme se contente dès lors d'être le vecteur de formes contestataires qui accompagnent, en négatif, le modèle dominant et qui seront récupérées tôt ou tard par le système pour s’adapter, se renforcer et perdurer.

Seul un geste radical permet de proposer une alternative véritable au chaos ambiant. Ce geste critique consiste à interroger et à déconstruire les catégories à travers lesquelles l'époque se pense et se représente. Remettre en cause la naturalité des catégories dominantes c'est démontrer que, loin d'être transhistoriques, elles sont des constructions sociales circonscrites à une époque donnée et que, loin d'être des fatalités, elles peuvent être dépassées par le mouvement de l'histoire qui fait écho au développement humain. Comme l'écrit Anselm Jappe à la fin de son texte : « Le fait même que toute l’humanité, pendant de très longues périodes, et encore une bonne partie de l’humanité jusqu’à une date récente, ait vécu sans les catégories capitalistes démontre qu’elles n’ont rien de naturel et qu’il est possible de vivre sans elles. »

L’Esprit de Vacance 


Ces Quelques points essentiels de la critique de la valeur permettent de se sensibiliser à une pensée critique qui nécessite un certain effort intellectuel pour en intégrer la logique, le langage et les concepts. Un tel effort s’avère parfois difficile pour des personnes sensibilisées à une théorie intégrale qui redonne à l’intuition et la spiritualité ses lettres de noblesses. Contrairement à une idée fallacieuse, spiritualiser son existence ce n'est pas abandonner l'exigence de précision intellectuelle propre au mental mais se libérer d'une identification exclusive à celui-ci. 

Dépasser le mental ce n'est pas nier sa capacité analytique mais avoir maîtrisé suffisamment la mécanique intellectuelle pour en connaître les limites et pour mettre celle-ci au service d'une intuition holiste qui permet une vision à la fois globale et dynamique. Rien ne se conquiert sans effort : c'est pourquoi il faut du temps, de la concentration et de la continuité, pour assimiler de nouveaux concepts et les articuler dans une approche théorique rigoureuse. On n'est pas obligé d'acquiescer à tous les éléments d'une critique radicale, encore faut-il les connaître et les comprendre pour nourrir sa réflexion et en débattre. Un tel investissement est grandement récompensé par l’effet de dévoilement et de révélation que représente la compréhension du mécanisme autonome qui réduit la plénitude et l’intensité de la vie à l’aliénation d’une survie économique fondée sur des rapports de compétition, de domination et d’exploitation.

Pour Anselm Jappe, la théorie de la valeur découverte par Marx et développée par ses héritiers "constitue toujours la contribution la plus importante pour comprendre le monde où nous vivons". Profondément libératrice, cette vision théorique nous délivre d’un sentiment mortifère de fatalisme et de résignation pour envisager des stratégies d’émancipation individuelles et collectives comme pour imaginer de nouvelles formes de conscience, de culture et de socialisation post-capitalistes. Profitons donc de cette période de vacances estivales durant laquelle il est possible d’échapper au rythme hypnotique du quotidien pour nous initier à cette pensée critique ou pour l’approfondir. 

Sur le site internet dédié à la critique de la valeur, vient justement de paraître une bibliographie et une netographie francophones où les textes en langue française sont classés selon leur importance et leur complexité. C'est ainsi que tout un chacun, quelque soit sa formation, pourra consulter des textes de présentation et d'introduction à la critique de la valeur.  Et si vous avez le temps, replongez-vous dans Le Journal Intégral pour lire la série de billets intitulée L’Esprit de vacance qui déconstruit l’idéologie du travail et l’aliénation qui en est la conséquence (Voir Devoir de Vacance). L'Esprit de vacance est cette ouverture créatrice à la présence d'Esprit qui, en réenchantant notre rapport au monde, permet de décoloniser notre imaginaire de l'emprise économique.

Quelques points essentiels de la critique de la valeur. Anselm Jappe 

Le système capitaliste est entré dans une crise grave. Cette crise n’est pas seulement cyclique mais finale : non dans le sens d’un écroulement imminent, mais comme délitement d’un système pluriséculaire. Ce n’est pas la prophétie d’un évènement futur mais le constat d’un processus devenu visible au début des années 1970 et dont les racines remontent à l’origine même du capitalisme. 

Nous n’assistons pas au passage à un autre régime d’accumulation (comme ce fut le cas avec le fordisme), ni à l’avènement de nouvelles technologies (comme ce fut le cas avec l’automobile) ni à un déplacement du centre de gravité vers d’autres régions du monde, mais à l’épuisement de la source même du capitalisme : la transformation du travail vivant en valeur. Les catégories fondamentales du capitalisme, telles que Karl Marx les a analysés dans sa critique de l’économie politique, sont le travail abstrait et la valeur, la marchandise et l’argent, qui se résument dans le concept de fétichisme de la marchandise. 

Une critique morale fondée sur la dénonciation de l’ « avidité » passerait à côté de l’essentiel. Il ne s’agit pas d’être marxistes ou postmarxistes ou d’interpréter l’œuvre de Marx ou de la compléter avec d’autres apports théoriques. Il faut plutôt admettre la différence entre le Marx "exotérique" et le Marx "ésotérique", entre le noyau conceptuel et le développement historique, entre l’essence et le phénomène. Marx n’est pas "dépassé" comme disent les critiques bourgeoises. 

Même si l’on en retient surtout la critique de l’économie politique, et à l’intérieur de celle-ci surtout la théorie de la valeur et du travail abstrait, cela constitue toujours la contribution la plus importante pour comprendre le monde où nous vivons. Un usage émancipateur de la théorie de Marx ne veut pas dire la "dépasser" ou la mêler à d’autres théories ou encore tenter de rétablir le "vrai Marx" ni même le prendre toujours à la lettre, mais plutôt penser le monde d’aujourd’hui avec les instruments qu’il a mis à notre disposition. Il faut développer ses intuitions fondamentales, parfois contre la lettre de ses textes. 

Les catégories de base du capitalisme ne sont ni neutres ni suprahistoriques. Leur conséquences sont désastreuses : la suprématie de l’abstrait sur le concret (donc leur inversion), le fétichisme de la marchandise, l’autonomisation des processus sociaux par rapport à la volonté humaine consciente, l’homme dominé par ses propres créations. Le capitalisme est inséparable de la grande industrie, valeur et technologie vont ensemble – ce sont deux formes de déterminisme et de fétichisme. 

De plus, ces catégories sont sujettes à une dynamique historique qui les rend d’autant plus destructrices, mais qui ouvre également la possibilité de leur dépassement. En effet, la valeur s’épuise. Depuis ses débuts, il y a plus de deux cents ans, la logique capitaliste tend à "scier le branche sur laquelle elle est assise", parce que la concurrence pousse chaque capital particulier à l’emploi de technologies remplaçant le travail vivant : cela comporte un avantage immédiat pour le capital particulier en question, mais diminue d’autant la production de valeur, de survaleur (plus-value) et de profit à l’échelle globale, mettant ainsi en difficulté la reproduction du système. Les différents mécanismes de compensation, dont le dernier était le fordisme, sont définitivement épuisés. La « tertiarisation » ne sauvera pas le capitalisme : il faut tenir compte de la différence entre travail productif et travail improductif (de capital, bien-sûr !) 

Au début des années 1970, un triple, voir quadruple point de rupture a été atteint : économique (visible dans l’abandon de l’indexation du dollar sur l’étalon-or), écologique (visible dans le rapport du Club de Rome), énergétique (visible dans le "premier choc pétrolier"), à quoi s’ajoutent les changements de mentalité et de formes de vie de l’après-1968 ("modernité liquide", "troisième esprit du capitalisme"). Ainsi la société marchande a commencé à buter contre ses limites à la fois interne et externe

Anselme Jappe
Dans cette crise permanente de l’accumulation – qui signifie une difficulté croissante à réaliser des profits – les marchés financiers (le capital fictif) sont devenus la source principale du profit en permettant de consommer des gains futurs non encore réalisés. L’envol mondial de la finance est l’effet, non la cause, de la crise de la valorisation du capital. Les profits actuels de certains acteurs économiques ne démontrent pas que le système est en bonne santé. Le gâteau est toujours plus petit, même si on le découpe en morceaux plus grands. Ni la Chine, ni d’autres « pays émergents » ne sauveront le capitalisme malgré l’exploitation sauvage dont ils sont le théâtre. 

Il faut critiquer le concept de "lutte des classes" dans l’analyse du capitalisme. Le rôle des classes est plutôt une conséquence de leur place dans l’accumulation de la valeur en tant que processus anonyme – les classes n’en sont pas à l’origine. L’injustice sociale n’est pas ce qui rend le capitalisme historiquement unique, elle existait bien avant. Ce sont le travail abstrait et l’argent le représentant qui ont créé une société entièrement nouvelle, où les acteurs, même les « dominants », sont essentiellement les exécuteurs d’une logique qui les dépasse (un constat qui n’exonère nullement certaines figures de leur responsabilité). 

Le rôle historique du mouvement ouvrier a surtout consisté, au-delà de ses intentions proclamées, à promouvoir l’intégration du prolétariat. Cela s’est révélé effectivement possible pendant la longue phase d’ascension de la société capitaliste, mais ça n’est plus le cas aujourd’hui. Il faut reprendre une critique de la production, et non seulement de la distribution équitable de catégories présupposées (argent, valeur, travail). Aujourd’hui la question du travail abstrait n’est plus « abstraite » mais directement sensible. 

L’union soviétique a été essentiellement une forme de "modernisation de rattrapage" (à travers l’autarcie). Cela vaut également pour les mouvements révolutionnaires de la « périphérie » et les pays qu’ils ont pu gouverner. Leur faillite après 1980 est la cause de nombreux conflits actuels. Le triomphe du capitalisme est aussi sa faillite. La valeur ne crée pas une société viable, fût-elle injuste, mais détruit ses propres bases dans tous les domaines. 

Plutôt que de continuer à chercher un "sujet révolutionnaire", il faut dépasser le "sujet automate" (Marx) sur lequel se fonde la société marchande. A côté de l’exploitation – qui continue à exister, et même dans des proportions gigantesques –, c’est la création d’une humanité « superflue », voire d’une « humanité-déchet », qui est devenu le principal problème posé par le capitalisme. Le capital n’a plus besoin de l’humanité et finit par s’autodévorer. Cette situation constitue un terrain favorable à l’émancipation, mais aussi à la barbarie. Plutôt qu’une dichotomie Nord-Sud, nous sommes face à un « apartheid global », avec des murs autour des îlots de richesse, dans chaque pays, dans chaque ville. 

L’impuissance des États face au capital mondial n’est pas seulement un problème de mauvaise volonté, mais résulte du caractère structurellement subordonné de l’État et de la politique à la sphère de la valeur. La crise écologique est impossible à dépasser dans le cadre du capitalisme, même en visant la décroissance ou, pire encore, le "capitalisme vert" et le "développement durable". Tant que la société marchande perdure, les gains de productivité font qu’une masse toujours croissante d’objets matériels – dont la production consomme des ressources réelles – représente une masse toujours plus petite de valeur, qui est l’expression du côté abstrait du travail – et c’est seulement la production de valeur qui compte dans la logique du capital. Le capitalisme est donc essentiellement, inévitablement, productiviste, tourné vers la production pour la production. 

Nous vivons également une crise anthropologique, une crise de civilisation, ainsi qu’une crise de la subjectivité. Il y a une perte de l’imaginaire, surtout de celui qui naît dans l’enfance. Le narcissisme est devenu la forme psychique dominante. C’est un phénomène mondial : la Playstation peut se trouver dans la cabane, au milieu de la jungle comme dans le loft new-yorkais. Face à la régression et à la décivilisation promue par le capital, il faut décoloniser l’imaginaire et réinventer le bonheur. 

La société capitaliste, fondée sur le travail et la valeur, est aussi une société patriarcale – et elle l’est dans son essence, et non seulement par accident. Historiquement, la production de valeur est une affaire masculine. En effet, toutes les activités ne créent pas de la valeur apparaissant dans les échanges marchands. Les activités dites "reproductives" et se déroulant surtout dans la sphère domestique sont généralement dévolues aux femmes. Ces activités sont indispensables à la production de valeur, mais elles ne produisent pas de valeur. Elles jouent un rôle indispensable, mais auxiliaire, dans la société de la valeur. Cette société consiste autant dans la sphère de la valeur que dans la sphère de la non-valeur, c’est-à-dire dans l’ensemble de ces deux sphères. Mais la sphère de la non-valeur n’est pas une sphère  "libre" ou "non aliénée", tout au contraire. Cette sphère de la non-valeur contient le statut de "non-sujet" (et même au niveau juridique pendant longtemps), parce que ces activités-là ne sont pas considérées comme du "travail" (pour utiles qu’elles puissent être) et n’apparaissent pas sur le marché. 

Le capitalisme n’a pas inventé la séparation entre la sphère privée, domestique, et la sphère publique du travail. Mais il l’a beaucoup accentuée. Il est né – malgré ses prétentions universalistes qui se sont exprimées à travers les Lumières – sous la forme d’une domination des hommes blancs occidentaux, et il a continué à se fonder sur une logique d’exclusion : séparation entre, d’un côté, la production de valeur, le travail qui le crée et les qualités humaines qui y contribuent (notamment la discipline intériorisée et l’esprit de concurrence individuelle) et, d’un autre côté, tout ce qui n’en fait pas partie

Une part des exclus, et notamment des femmes, ont été partiellement "intégrés" dans la logique marchande au cours des dernières décennies et ont pu accéder au statut de "sujet" – mais seulement quand ils ont démontré avoir acquis et intériorisé les "qualités" des hommes blanc occidentaux. Généralement le prix de cette intégration consiste en une double aliénation (famille et travail pour les femmes). En même temps, de nouvelles formes d’exclusion se créent, notamment en temps de crise. Cependant, il ne s’agit pas de demander l’ "inclusion" des exclus dans la sphère du travail, de l’argent et du statut de sujet, mais d’en finir avec une société où seule la participation au marché donne le droit d’être "sujet". Le patriarcat, pas plus d’ailleurs que le racisme, n’est une survivance anachronique dans le cadre d’un capitalisme qui tendrait à l’égalité devant l’argent. 


Le populisme constitue actuellement un grand danger. On y critique uniquement la sphère financière, et des éléments de gauche et de droite s’y mélangent, évoquant parfois l’"anticapitalisme" tronqué des fascistes. Il faut combattre le capitalisme en bloc, pas seulement sa phase néolibérale. Un retour au keynésianisme et à l’État social n’est ni souhaitable ni possible. Vaut-il la peine de lutter pour s’"intégrer" dans la société dominante (obtenir des droits, améliorer sa situation matérielle) – ou est-ce simplement impossible ? 

Il convient d’éviter l’enthousiasme trompeur de ceux qui additionnent toutes les formes actuelles de contestation pour en déduire l’existence d’une révolution déjà en acte. Certaines de ces formes-là risquent d’être récupérées par une défense de l’ordre établi, d’autres peuvent mener à la barbarie. Le capitalisme réalise lui-même sa propre abolition, celle de l’argent, du travail, etc. – mais il dépend de l’agir conscient que la suite ne soit pas pire. Il est nécessaire de dépasser la dichotomie entre réforme et révolution – mais au nom du radicalisme, parce que le réformisme n’est en aucun cas "réaliste". On porte souvent trop d’attention à la forme de la contestation (violence/non violence, etc.) au lieu de s’intéresser à son contenu. 

L’abolition de l’argent et de la valeur, de la marchandise et du travail, de l’État et du Marché doit avoir lieu tout de suite – ni comme programme maximaliste ni comme utopie, mais comme la seule forme de « réalisme ». Il ne suffit pas de se libérer de la « classe des capitalistes », il faut se libérer du rapport social capitaliste – un rapport qui implique tout le monde, quels que soient les rôles sociaux. Il est donc difficile de tracer une ligne entre "eux" et "nous", voire de dire "nous sommes les 99%", comme l’ont beaucoup fait les "mouvements des places". Cependant, ce problème peut se présenter de manière très différente dans les diverses régions du monde. 

Il ne s’agit absolument pas de réaliser quelque forme d’autogestion de l’aliénation capitaliste. L’abolition de la propriété privée des moyens de production ne serait pas suffisante. La subordination du contenu de la vie sociale à sa forme-valeur et à son accumulation pourrait, à la limite, se passer d’une ""classe dominante" et se dérouler dans une forme "démocratique", sans pour autant être moins destructrice. La faute n’en incombe ni à la structure technique en tant que telle, ni à une modernité considérée comme indépassable, mais au « sujet automate » qu’est la valeur. 

Il y a différentes manières d’entendre l’"abolition du travail". Concevoir son abolition à travers les technologies risque de renforcer la technolâtrie ambiante. Plutôt que de simplement réduire le temps de travail ou de faire un "éloge de la paresse", il s’agit de dépasser la distinction même entre le "travail" et les autres activités. Sur ce point, les cultures non capitalistes sont riches d’enseignement. 

Il n’y a aucun modèle du passé à reproduire tel quel, aucune sagesse ancestrale qui nous guide, aucune spontanéité du peuple qui nous sauvera avec certitude. Mais le fait même que toute l’humanité, pendant de très longues périodes, et encore une bonne partie de l’humanité jusqu’à une date récente, ait vécu sans les catégories capitalistes démontre qu’elles n’ont rien de naturel et qu’il est possible de vivre sans elles

Ressources

La société autophage. Capitalisme, démesure et autodestruction.             Anselme Jappe éd. La Découverte

Anselm Jappe Auteur de Guy Debord Essai (Denoël, 2001), Les Aventures de la marchandise. Pour une critique de la valeur (La Découverte, 2017), Crédit à mort La décomposition du capitalisme et ses critiques (Lignes, 2011). 


Textes de présentation de la critique de la valeur  Site Critique de la Valeur

Le Manifeste contre le travail  Groupe Krisis (en intégralité sous forme de brochure imprimable). Site Critique de la Valeur

Le Capitalisme narcissique d'Anselm Jappe  France Culture Émission la Grande Table 33'

La Société Autophage  Une bonne présentation synthétique du livre de Anselm Jappe sur la chaîne You Tube Le Labo de la Légiste (9')

Entretien d'Anselm Jappe avec Judith Bernard  au sujet de La Société Autophage sur la chaîne You Tube Hors Série (1h06)

Autodestruction et démesure du capitalisme  Un entretien avec Anselm Jappe au sujet de La Société Autophage sur la chaîne You Tube Xerfi Canal (8'49")

Dans Le Journal Intégral 

Vers une Synthèse évolutionnaire : sur la complémentarité et la synthèse entre vision intégrale et critique radicale. 


Devoir de Vacance Une évocation de la critique de la valeur précède la présentation synthétique des six premiers billets de la série L’Esprit de Vacance : L'Esprit de Vacance, L'Otium du peuple, Changer d'ère, L'Art de ne rien faire, Se libérer de l'horreur économique, La Cigale et la Fourmi 2.0.